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Les Mystères du Louvre

Chapter 40: VIII UN ROMAN COMPLIQUÉ.
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About This Book

A collection of strange chronicles and episodes focused on an old royal palace, surveying its towers, fortifications, subterranean galleries, and spaces that once held both treasures and prisoners. It traces the site’s architectural and functional evolution from a fortified stronghold with moats and oubliettes to a grand monument devoted to arts and letters, while discussing names and origins associated with the place. Interwoven are dramatic anecdotes and historical recollections of captivity and power, paired with local descriptions to orient the reader. Learned commentary, archaeological detail, and popular legend combine to map physical spaces and the moral resonances of confinement, prestige, and transformation.

"Ainsi, ce n'est pas de l'amour? fit-elle....

De telles paroles dans sa bouche équivalaient à une éclatante faveur ou à un ordre d'exil.

Mais la physionomie de cet homme était celle d'un sphynx, sur laquelle un observateur de profession, tel qu'était le jeune peintre, parvenait même rarement à lire.

Dans cette cour soupçonneuse, comme toutes celles où le pouvoir tombe aux mains d'un intrigant ambitieux, les esprits les plus droits, les consciences les plus fermes, ne sont jamais sûres du lendemain. Les manœuvres les enlacent sans qu'ils s'en doutent; on interprète leur abstention, on soupçonne la haine sous leur silence; pour peu qu'ils aient des ennemis,—et le mérite n'en manque pas,—ils ne sauraient se soustraire au sort commun.

Cependant Philippe était bien fort de sa conscience, et comme la paix, ou du moins l'armistice continuait de régner entre le premier ministre et la reine-mère, il ne croyait pas possible qu'on interprétât à mal sa reconnaissance pour cette princesse.

—Mon père, répondit-il, avec cette douceur un peu triste qui était le fond de son caractère, je ne vous ai rien fait. Je suis un humble apprenti en peinture, étranger à toute question de palais ou politique. J'honore la personne et le rang de monseigneur le cardinal, et si les bienfaits de Sa Majesté la reine-mère m'attachent à son service, chacun sait avec quel soin je me suis toujours tenu en dehors de toute intrigue.

—Rassurez-vous, je sais tout cela, et je n'ai rien dit, ce me semble, qui motive une si chaude justification.

—C'est vrai; mais je suis timide, un peu sauvage, si vous voulez; j'ai peur de l'inconnu. L'éloignement m'alarme. Je vis solitaire, inaperçu dans ce Louvre. Sans vous, je n'aurais pas soupçonné que monseigneur le cardinal connût seulement mon nom obscur.

«Mon père, vous êtes tout-puissant, eh bien, reportez sur quelqu'un de plus digne la faveur que vous m'offrez; quant à moi, faites seulement qu'on ne s'aperçoive pas de ma présence ici.

«Vos paroles et votre regard expriment l'intérêt; ne me refusez pas cela; vous ne sauriez être mon ennemi, enfin?»

—Votre ennemi! non certes, je ne le suis pas.

Ici la voix du franciscain prit une inflexion plus nette et plus imposante.

—Vous vous méprenez sur mes desseins comme sur mon influence. Mon jeune maître, n'oubliez jamais ceci: Si un jour quelque danger suprême vous menaçait, je serais là, au-dessus du cardinal, au-dessus du roi, pour vous protéger peut-être.

L'artiste le regarda avec une stupeur extrême, car cette fois il n'y avait pas à mettre en doute sa sincérité; le moine patelin avait disparu pour une minute.

—Oui, poursuivit-il, frappant un dernier coup pour déterminer la confiance de son interlocuteur,—moi qui ne suis, qui ne peux rien, en cette unique circonstance j'aurais quelque crédit peut-être... Eh bien! par cette protection que je vous atteste, croyez-moi, partez pour l'Italie... ce sol ne vaut rien pour vous.

—Je crois à votre intérêt, à votre sincérité, mon père, et cependant l'obéissance m'est difficile, impossible!

—Impossible!...

—Ceci est un des intimes secrets de mon âme. Lorsque mourut ma mère, elle m'attira vers elle sur le lit d'agonie, où ses forces épuisées lui permettaient à peine d'articuler quelques mots, et je n'oublierai pas les derniers qu'elle prononça:

«Va, me dit-elle, va, mon fils, vers la France... Toutes les douleurs, tous les regrets de ta mère sont là... Si Dieu est juste, c'est là aussi qu'il te tiendra compte de ce triste héritage, et qu'il te paiera en bonheur et en gloire...»

—Que voulait dire votre mère, par ces mots pleins de réticences? demanda le père Joseph, en interrogeant le jeune peintre.

—Je ne pus le savoir; comme elle achevait cette confidence, un dernier hoquet contracta sa poitrine, ses lèvres s'agitèrent sans articuler aucun son, son regard s'éteignit... elle était morte!

A ce souvenir, Philippe couvrit son visage de ses mains; mais, chose étrange, l'œil du franciscain lança un éclair, et sa poitrine poussa un soupir de soulagement.

—Remettez-vous de ces impressions pénibles... fit-il, revenant par nature à son ton cauteleux et insinuant.

—Vous voyez bien qu'il faut que je reste en France, reprit l'artiste; c'est un devoir... Ma mère ne peut pas avoir menti; car ma mère était une sainte...

Et tirant de son pourpoint un médaillon, il le baisa avec ferveur.

La prunelle du franciscain acheva de s'allumer sous ses sourcils grisonnants.

—Ce médaillon, prononça-t-il, c'est un portrait?

—Le sien.

—Son portrait!... Eh bien, écoutez, j'y consens, vous resterez, je vous protégerai; mais ce médaillon, il me le faut.

Philippe le pressa dans sa main, comme si l'on tentait de lui enlever un trésor.

—Le portrait de ma mère!

—Il me le faut, vous dis-je!

—Jamais!

—Enfant, prenez garde!... Ne me croyez-vous plus votre ami?

—Si vous êtes mon ami, laissez-moi mon bien! Qu'en feriez-vous, d'ailleurs?

Le père Joseph hésita avant que de répondre; puis, d'un ton d'aigreur qui eût troublé l'âme d'un familier de la cour plus au fait que l'artiste de son influence et de son esprit de rancune:

—Soit! répondit-il, conservez-le, c'est d'un bon fils; mais, sur votre tête, prenez garde qu'il tombe jamais sous les yeux d'un autre que moi!

VI
LES AMOUREUSES.

Le petit peintre des combles du Louvre, l'élève du médiocre maître Duchesne, se nommait donc bien Philippe de Champaigne; il devait être une des illustrations de l'école française, qui le revendique avec raison, puisque, né en Flandre, il ne passa dans ce pays que ses premières années et y fit seulement ses études élémentaires.

Le lecteur se rappelle ce nom de Philippe! proféré trois fois, comme un cri désespéré, par la jeune fille extatique du jardin de la reine-mère, et l'explication fournie si précipitamment par le père Joseph, pour détourner l'attention du cardinal de ce même nom.

Philippe!—Était-ce bien seulement un secret d'amour, comme il le disait, que renfermaient ces trois syllabes? Sa démarche, au moins bizarre, près de celui qui s'appelait ainsi, pourrait nous en faire douter. Mais les événements seuls seront en droit de nous éclairer sur tout ceci, et l'heure de la lumière n'est pas venue.

Fort troublé par cet entretien, peu rassuré sur les bonnes intentions du séide de Richelieu, notre héros ne s'était remis qu'avec peine au travail.

Mais soudain, son front se rasséréna, un sourire radieux illumina tous ses traits; le pinceau prit sous ses doigts une assurance nouvelle, et les couleurs de sa palette se fondirent avec une ardeur inspirée.

Qu'était-ce donc? Quel bon génie avait dissipé l'influence laissée dans l'air par le capucin?

C'était une visite d'un autre genre, annoncée dès la porte de l'atelier par une voix argentine et rieuse.

Il ne se retourna pas; nous avons expliqué comment les artistes étaient chez eux en cet endroit, mais une vive rougeur succéda aux teintes livides qui couvraient tout à l'heure ses traits, et il laissa approcher les survenants avant de les saluer.

Ils étaient trois, un homme jeune encore et deux jeunes femmes; l'une de vingt-six ans,—c'était l'aînée,—l'autre de dix-huit.

Elles se donnaient le bras; leur compagnon marchait à côté de la première, vers laquelle il se penchait à chaque mot et qu'il dévorait de regards plus passionnés encore que son maintien.

—En vérité, ma chère Marie, disait la plus jeune, c'est indiscret à nous de venir si souvent déranger les élèves de maître Duchesne, et faire perquisition dans ses domaines.

—Petite dissimulée! répliqua à demi-voix son amie, en la menaçant doucement du doigt, prenez garde que je ne me mette à lire au fond de vos cachotteries!

Elles arrivaient près du chevalet, disposé sous le jour d'une large croisée; l'artiste s'empressa alors de les recevoir.

—Madame la Duchesse de Chevreuse, mademoiselle Louise de Lafayette!...

—Et M. de Châteauneuf, acheva la duchesse.

—Maître Duchesne n'est pas là, dit Philippe, il regrettera d'avoir perdu l'honneur d'une si heureuse visite.

—Oh! nous ne cherchons pas après lui! fit la duchesse de ce fin sourire qui était son triomphe,—n'est-ce pas, chère Louise?

—Moi, je suis venue pour vous accompagner, répondit avec hésitation la malicieuse jeune fille.

—Évidemment, reprit la duchesse.

—Et moi, j'accompagne ces dames, que j'ai rencontrées par hasard, ajouta Châteauneuf.

—Un hasard heureux; cela se voit, fit l'artiste mêlant son sourire au sourire général; et puisque je suis seul pour recevoir si noble société, permettez, mesdames, que je vous fasse les honneurs de notre musée.

—Pas du tout, ordonna la duchesse, nous le connaissons suffisamment pour nous diriger nous-mêmes; je vous défends de quitter la palette... d'autant que vous en faites, en ce moment surtout, un usage admirable.

—Merveilleux, appuya Châteauneuf, qui n'avait même pas jeté les yeux sur la toile, absorbé qu'il était à considérer sa chère Marie.

—Cette nymphe est déjà un chef-d'œuvre, dit mademoiselle de Lafayette, se rapprochant du peintre et du tableau.

Philippe balbutia quelques remerciements confus, et, pour obéir, il reprit sa besogne, interrompue cette fois si agréablement.

Châteauneuf et la belle duchesse s'éloignaient peu à peu, sous prétexte d'examiner les objets qui ornaient le vaste atelier, causant à voix basse; tandis que mademoiselle de Lafayette demeurait près du jeune peintre, prenant, à lui voir manier la brosse, un plaisir extrême.

On pouvait dire que tout l'esprit, toute la grâce, toute la beauté de la cour de Louis XIII étaient en ce moment dans l'atelier du peintre de la reine-mère.

Marie de Rohan de Montbazon, devenue veuve à dix-sept ans du duc de Chevreuse, était la favorite de la reine Anne d'Autriche, dont sa verve, ses saillies, son enjouement charmaient les soucis conjugaux, sous l'empire de ce roi dévot et sombre, jaloux de lui-même et mécontent de tout le monde.

Mademoiselle de Lafayette, fille d'honneur de cette même jeune reine, a été déjà entrevue par nous dans le jardin de Marie de Médicis, se promenant au bras de son amie Henriette Duchesne. C'était d'elle que le cardinal, avec sa précision terrible, avait dit:

—Cette fille peut devenir un obstacle!

Un obstacle à lui le grand ministre, cette enfant de rose et de satin? On l'eût fort étonnée si on le lui eût dit. Mais le lynx en robe rouge avait remarqué bien plus qu'elle-même la façon singulière dont le roi, depuis un certain temps, la regardait et lui parlait.

Richelieu était jaloux des sourires du monarque; s'il était parvenu à l'éloigner même de la reine Anne d'Autriche et de sa mère, ce n'était pas pour le laisser tomber aux filets d'une favorite.

En sorte que de ces deux jeunes femmes, l'une, la duchesse de Chevreuse, était pour lui l'objet d'une vive passion, jusqu'ici fort déçue; l'autre, la fille d'honneur, le sujet d'une appréhension sérieuse.

Quant à Châteauneuf, son emploi de garde des sceaux ne tenait plus à rien, et son crédit était très ébranlé. C'était un gentilhomme plein de cœur et de noblesse; mais il était le type de l'élégance et du bon goût, et comme tel fort recherché des dames, ce qui n'eût été rien si, entre toutes, la duchesse de Chevreuse ne lui eût témoigné un intérêt bien tendre.

La duchesse! précisément celle que Richelieu poursuivait de son amour redoutable et ridicule.

Elle avait feint le plus longtemps possible de ne pas comprendre les déclarations de l'Éminence. Mais celles-ci étaient devenues si nettes qu'il n'y avait plus à équivoquer, mais à se défendre.

Or, se défendre de cet homme, auquel la reine elle-même avait, disait-on, cédé, par crainte sans doute plus que par tendresse, ce n'était pas chose aisée. Il possédait de terribles moyens de se faire aimer,—les maris ou les amants des femmes qu'il lui plaisait de distinguer en savaient quelque chose.

Pour lui avoir résisté si longtemps, sans faire briser le garde des sceaux, son rival, il fallait être la duchesse de Chevreuse, la femme politique la plus étonnante de son époque, en même temps que la physionomie la plus naïvement galante et la plus sincère dans ses amours.

Tout en se promenant à travers la galerie et en causant avec son favori, elle donnait çà et là un regard à sa jeune amie et à l'artiste, qu'elle avait, par le fait, laissés en tête-à-tête dans un coin.

Par un fait du hasard, mademoiselle de Lafayette posait négligemment une de ses mains sur le dossier d'un grand fauteuil artistique, tandis que de l'autre elle retenait les longs plis de sa robe, qui eussent balayé l'atelier sans cette précaution.

Or, dans cette pose, elle représentait exactement celle de la nymphe que Philippe de Champaigne était en train de peindre, et ce qui en faisait le mérite et le naturel, c'est qu'elle ne s'en doutait pas.

Elle admirait la peinture et l'habileté de chacune de ces touches du jeune artiste, qui toutes, les plus légères comme les plus accentuées, modifiaient d'instant en instant l'aspect de la toile, vivifiaient l'esquisse, imprimaient l'illusion, et faisaient circuler le sentiment dans les traits de l'image.

Mais son doux et limpide regard s'attachait bien plus longuement sur la physionomie sympathique du peintre que sur la peinture.

Ils échangeaient peu de paroles, d'ailleurs; mais il y a de telles minutes où ce ne sont pas les mots qui servent le plus éloquemment au langage, et lorsque leurs yeux se croisaient, par exemple, avec leurs rayons de la vingtième année, ils en disaient bien plus long que tous les vocabulaires du monde.

—Maître Duchesne doit être fier d'un élève tel que vous, monsieur Philippe, disait la demoiselle d'honneur dans son langage parlé.

—Vous êtes indulgente, mademoiselle, et je ne sais s'il a lieu de l'être autant; pour moi, plus je travaille, plus je m'effraye de voir combien il me reste à travailler pour arriver, non pas à la perfection, mais simplement au bien.

—C'est trop de modestie aussi, et laissez-moi vous assurer que tous ceux qui vous connaissent, vos confrères eux-mêmes, ont meilleure opinion de votre savoir-faire.

—Remerciez-en pour moi ces amis généreux, et recevez-en vous-même l'assurance de ma gratitude. S'il faut vous avouer la vérité, c'est là mon faible, comme celui de bien d'autres; les encouragements me soutiennent, m'élèvent, m'animent,—mais les encouragements ne sont pas ce que maître Duchesne me prodigue le plus.

—Oh! ceci n'a rien qui m'étonne; sa réputation est établie, ses confrères ne sont pas comme les vôtres, des amis, des camarades; il n'a jamais vu en eux que des rivaux.

—Si la chose est exacte, fit doucement Philippe sans la démentir, il faut le plaindre; l'amour-propre poussé à ce point est plus qu'un défaut, c'est un malheur pour celui-là même qui en est obsédé.

—En ce cas, je vous le garantis, maître Duchesne doit être fort malheureux. D'excellents connaisseurs mettent son mérite en doute, et, dans sa propre famille, on apprécie mieux qu'il ne le fait certains peintres dont il cherche à rabaisser les qualités.

—Vous m'excuserez, mademoiselle, fit en souriant le jeune homme, maître Duchesne est mon professeur; ce n'est pas à moi à partager les griefs de ses adversaires, surtout au moment où je me verrai peut-être forcé de renoncer à ses leçons.

—Certes, vous pouvez vous en passer.

—Ce n'est pas là ce que je veux dire; j'aurai longtemps encore besoin de maîtres, mais il est possible que j'aille les chercher en Italie.

—En Italie? balbutia Louise.

—Un voyage qui ne me souriait guère, je l'avoue, mais qui peut devenir indispensable.

—Vous partiriez!... Rien ne vous attache donc à la France? L'art exerce-t-il sur vous une influence si impérieuse?

—L'art est partout, mademoiselle, mais le bonheur?

—Le bonheur!... Vous n'êtes pas heureux, monsieur Philippe?

Elle se rapprocha de lui par une impulsion irréfléchie, et son regard affectueux se mira dans celui de l'artiste, qu'il interrogeait avec une sollicitude touchante.

Mais, rougissant aussitôt à l'éclair qui anima la prunelle noire et passionnée du jeune homme, elle abaissa ses longs cils et voulut se reculer.

—Oh! non, s'écria-t-il, restez, restez ainsi, je ne vous vis jamais si belle!

—Y pensez-vous!... murmura-t-elle toute troublée, en se retirant en quelque sorte sur elle-même avec un pudique émoi.

—J'ai une faveur à vous demander, reprit-il.

—A moi? oh! de grand cœur!

—Mon âme est pleine d'incertitudes et de combats; je ne sais si je partirai...

—Encore ce mot!

—Mais si cela doit être, je voudrais auparavant faire votre portrait.

—Vous appelez cela une faveur! Mais elle sera pour moi, et je compte bien de plus que vous nous resterez.

Un soupir répondit seul à ce vœu.

—Et puis, dit-elle, j'ai quelque chose à vous demander aussi, moi.

—Oh! parlez.

—Vous me ferez vos confidences.

—Mes confidences!

—Oui, sur ce grand chagrin qui vous fait rêver de l'Italie.

—Je n'ai pas dit que ce fût un chagrin.

—Et moi je le soupçonne... Voyons, mettez-y de la franchise. N'êtes-vous point amoureux d'une de nos dames?

—Oh! si cela était, fit-il d'un accent pénétré, si j'étais assez fou, pauvre barbouilleur sans fortune, pour m'éprendre d'une de ces orgueilleuses beautés, je ne me l'avouerais pas même à moi-même.

—Ainsi, ce n'est pas de l'amour?... fit-elle à demi-voix, d'un ton de regret fort sensible.

Elevée au sein de cette cour d'intrigues et de galanteries, poursuivie par les plus séduisantes déclarations, elle pouvait, sans surprendre son interlocuteur, laisser tomber cette interjection.

Anne d'Autriche.

—Sur mon âme, je vous l'atteste; non, ce n'est pas l'amour qui me force à m'éloigner... Pour aimer, il faut être deux, et personne ne songe à moi...

—Qu'en savez-vous?...

Et pour la seconde fois, elle détourna les yeux.

—Hein! s'écria-t-il, quel mot avez-vous dit?... De grâce...

Mais elle refusait obstinément de le regarder en face, et il fallut qu'il s'emparât de sa main pour la retenir près du chevalet par une douce violence.

—N'allez pas croire au moins... murmura-t-elle.

—Hélas! je ne crois rien... sinon qu'il serait dangereux de prendre mes illusions pour la réalité.

—Allons, fit-elle en souriant, bannissez cet air triste; on nous observe... Quand vous mettrez-vous à mon portrait?

—Demain, si vous voulez.

—Demain, c'est dit.

Ils étaient si absorbés, dans cet entretien où la jeune fille, par un privilège spécial aux grandes dames, avait usurpé sur les attributions du jeune homme, qu'ils n'avaient pas remarqué l'entrée d'un nouveau visiteur.

C'était un gentilhomme d'une trentaine d'années, de fort belle tournure et de fort bonne mine; son costume était élégant, mais seulement par la coupe et par l'étoffe, car il était entièrement noir, sauf les rubans violets qui l'agrémentaient çà et là et les crevés blancs qui zébraient les manches de son pourpoint.

Il avait au cou un ordre de chevalerie, et à la ceinture une belle et vaillante épée, dont il caressait volontiers la coquille, en homme habitué à dégainer sans peine.

Quant au surplus, l'œil vif, le sourire railleur, l'allure insouciante, les traits à la fois énergiques et francs.

—Par là, mordieu! dit-il en joignant la duchesse et son cavalier, je vous saisis enfin, et toujours ensemble!

—C'est que nous nous y trouvons bien, sans doute, cher chevalier.

—Sangdieu! la chose est évidente.

—Alors, de quoi vous plaignez-vous?

—Je me plains de ces tête-à-tête perpétuels.

—En seriez-vous jaloux? fit la duchesse en souriant de son plus malin sourire.

—Il y aurait bien de quoi! Mais ce n'est pas ma jalousie qu'il faut craindre, mes imprudents tourtereaux, vous le savez bien.

—Bon, vous allez encore nous parler de l'Éminence!

—Eh bien, oui! et je vous en parlerai jusqu'à ce que je vous aie rendus sages.

—Prenez garde! fit la coquette aux blanches dents, cela pourrait vous mener loin.

—Voyons, chevalier, que veux-tu? demanda Châteauneuf.

—Vous dire que si vous ne vous méfiez pas de l'Éminence rouge, l'Éminence grise est sur votre piste.

—Le père Joseph?

—Je viens de l'apercevoir rôdant aux alentours de cet escalier.

—Ce brave capucin! dit la duchesse, il quête pour son ordre. Eh bien! s'il vient nous relancer, nous lui dirons que nous ne pouvons rien lui faire.

—Bien parlé, duchesse, applaudit Châteauneuf.

—Oui, bien parlé, gronda le chevalier, bien parlé comme des étourdis.

—Chevalier de Jars, dit la duchesse en lui administrant un petit coup d'éventail sur la joue, vous n'êtes pas aimable, aujourd'hui.

—Frappez, dit-il, mais écoutez! Les humeurs noires de l'Éminence rouge ne font que s'assombrir depuis quelques jours; la cour en est fort troublée; l'Éminence grise est taciturne à l'égal de son patron; il règne entre eux de longs colloques mystérieux... On parle d'une pluie de lettres de cachet. Les plus sûrs d'eux-mêmes ont des transes mortelles... et je vous admire tous les deux, faisant tranquillement l'amour, quand vous devriez mettre un monde entre vous.

—Ah! vous devenez insupportable! fit la duchesse. Est-ce ma faute, à moi, si j'ai eu le malheur de plaire à un premier ministre, quand la simplicité de mes goûts s'accommodait d'un garde des sceaux?

—Adorable! murmura Châteauneuf.

Le chevalier se pencha à l'oreille de madame de Chevreuse:

—Duchesse, lui dit-il tout bas, vous affolez mon pauvre ami; prenez garde, c'est plus dangereux que vous ne croyez... pour lui surtout.

—Vous dites!... fit-elle sur le même ton, gagnée par la gravité peu habituelle de son langage.

—J'ai peur que le cardinal ne se mette la jalousie en tête.

—Que marmottez-vous là, à ma barbe? intervint Châteauneuf.

—Rien qui vous concerne, mon beau gentilhomme, répéta la duchesse. Le chevalier m'apprend que le cardinal, qui sommeillait depuis quelque temps, fait mine de se réveiller... Cela va nous rendre une activité dont nous avions besoin; nous allons nous remettre en campagne, et je veux, si vous me secondez, devenir l'âme d'une jolie comédie que nous intitulerons: «A trompeur, trompeur et demi!»

—Prenez garde, chère Marie, fit le gentilhomme, à quoi bon vous lancer dans ces intrigues périlleuses?

La duchesse regarda le chevalier de Jars.

—Il le demande!... Et se retournant vers son amant: A quoi bon? dit-elle en l'incendiant d'un de ses irrésistibles regards,—à combattre, à perdre, s'il est possible, ceux qui sont envieux du bonheur!

—Un nouveau complot contre l'Éminence? demanda de Jars. En ma qualité de chevalier de Malte, j'en suis.

—Et les fédérés ne nous manqueront pas! appuya Châteauneuf.

—J'y compte bien, répliqua-t-elle.

Puis, toujours rieuse, au milieu des entreprises les plus redoutables, et comme si l'idée de la lutte à outrance dont elle venait de planter le germe n'eût été qu'un jeu comme un autre:

—Eh mais! fit-elle en montrant du doigt l'artiste et la fille d'honneur absorbés dans leur tête-à-tête, voyez donc de quel air cette belle demoiselle considère ce beau garçon... Ah! je connais quelqu'un dont j'étais regardée ainsi naguère.

—Coquette! murmura Châteauneuf.

—Décidément, dit-elle en ramenant du coin éloigné où ils étaient ses deux cavaliers vers le chevalet, le petit peintre est amoureux d'elle. N'est-ce pas votre avis, chevalier?

—Les mains, dit-il en baissant la voix, sont de mademoiselle de Lafayette, mais les yeux ne sont pas encore marqués, et je ne répondrai à votre question qu'après les avoir vus. C'est là que messieurs les peintres trahissent d'ordinaire leurs secrets.

—Bon! intervint la duchesse, ces peintres, cela prend son bien partout.

—Alors, fit galamment Châteauneuf, celui-ci prendra chez vous la grâce et l'esprit.

Elle allait riposter par quelque saillie nouvelle, lorsque la portière, se soulevant, montra, pareil à la tête de Méduse, le chef grisonnant du père Joseph.

Le rire s'arrêta sur toutes les lèvres.

Mademoiselle de Lafayette saisit le bras de la duchesse, de Jars, celui de son ami, et tous quatre commencèrent à s'éloigner, à mesure que le franciscain s'avançait; en sorte qu'ils se croisèrent avec lui vers le milieu du chemin, échangèrent un salut glacial, et achevèrent de gagner la porte pendant qu'il arrivait près du jeune peintre.

—Hum! fit-il, voilà de belles dames et de beaux seigneurs bien silencieux cejourd'hui... Que vous en semble, mon cher peintre?

—Ces dames et ces messieurs étaient venus pour voir maître Duchesne...

—Et ils l'ont attendu longtemps? ricana-t-il sournoisement...

Philippe ne répondit pas.

—Mon jeune ami, reprit-il en posant son doigt jauni sur son épaule, vous étiez là en pleine conspiration.

—Moi, mon père?...

—Mauvaise compagnie, qui compromettrait les plus innocents.

—Ne le croyez pas; ces dames parlaient...

—Je ne vous interroge pas, et ne veux pas vous confondre avec eux... Je vous ai promis mon appui, et je vous dis, plus que jamais: Il faut partir!

Sur ce mot, et sans attendre sa réponse, il croisa les bras dans les larges manches de son froc, et s'en alla à petits pas comme il était venu.

Philippe de Champaigne entendit la porte retomber derrière lui; et baisant avec ferveur le portrait qu'il avait tenté de lui ravir:

—Ma mère, murmura-t-il plein de trouble et de crainte, inspire-moi. Pourquoi cet homme combat-il tes dernières volontés? Dois-je, sur son ordre, quitter la France, où je suis venu t'obéir?...

VII
LA CHASSE ROYALE.

Il y avait chasse à Fontainebleau.

Le cardinal permettait de temps en temps cette distraction à son royal esclave, quand il le voyait trop fatigué de l'isolement et de la continence où il le tenait à sa merci, à l'abri des ambitieux, ses rivaux, et des favorites, bien plus dangereuses encore.

Louis XIII n'était ni sot ni méchant par nature. Les vices calculés de sa première éducation, et la timidité causée par une infirmité physique, en firent un pauvre homme et un mauvais roi.

Sa mère et ses premiers courtisans vicièrent son éducation, et le maintinrent dans l'aversion de l'étude, qui élève et fortifie l'âme, afin de le soumettre plus sûrement à leurs caprices et d'exercer le pouvoir en son lieu et place.

Un bégayement insupportable, qui ne lui permettait pas d'achever une phrase de trois mots sans de grotesques efforts, le rendit ridicule à ses propres yeux, lui inspira l'antipathie de la société, lui fit prendre en horreur la conversation, à laquelle il ne pouvait se mêler sans trahir son côté le plus disgracieux.

Comme c'était surtout les railleries des femmes qu'il appréhendait, il devint envers le beau sexe d'une timidité invincible, précisément en dehors de son désir malheureux d'aimer et d'être aimé.

Il avait, dans les premiers temps de son mariage, témoigné beaucoup d'affection pour sa femme, Anne d'Autriche; mais l'influence de sa mère d'une part, les manœuvres de Richelieu sur la jeune reine de l'autre, avaient amené l'interruption à peu près complète des relations intimes des deux époux.

Le pauvre jeune roi, car, par une coïncidence singulière, tous les principaux personnages de ce récit étaient nés dans la première ou les premières années de leur siècle, le roi était condamné par son favori à une vie vraiment monacale.

Il l'entourait de confesseurs stylés qui le plongeaient dans les entreprises mystiques, et ne lui créait lui-même que des occupations de cette nature, dont les plus graves étaient des fondations et des vœux.

Pourtant, lorsque l'arc était trop tendu, la compression trop prolongée, il montait à ce cerveau, dans la force de l'âge et qui avait ses heures de bravoure, ainsi que le prouvent les entreprises belliqueuses de sa première jeunesse, des pesanteurs mortelles, de noirs ennuis, des aspirations de révolte.

Pour ces graves circonstances, le cardinal tenait en réserve quelques immunités qui, loin de diminuer son pouvoir, contribuaient à l'affermir, en rendant le roi convaincu de sa soumission et de son zèle pour lui être agréable.

Les chasses à Saint-Germain, à Compiègne et à Fontainebleau étaient une de ces ressources. On les prolongeait suivant l'intensité de l'humeur fâcheuse du malade.

Richelieu s'arrangeait d'ailleurs pour assister à ces parties, soit en voiture, soit plus souvent à cheval, quitte a revêtir un costume séculier et mondain, pour lequel il délaissait volontiers la soutane.

Ses derniers accès d'humeur noire, en ricochant sur le reste de la cour, avaient gagné le roi, et le remède accoutumé était devenu nécessaire.

Dans sa période taciturne, le cardinal avait fait de nouveaux mécontents; il en était revenu quelque chose aux oreilles du monarque. Le petit coucher, ce dernier quart d'heure du jour où se réglaient les affaires, avait été difficile.

—Il y a des soirs, disait-il quelquefois à ses confidents, où le petit coucher du roi me donne plus de tracas que toutes les affaires de l'Europe.

Il s'en dédommageait bien, il est vrai, par son despotisme et ses exigences sur le roi lui-même, et par le luxe dont il savait s'entourer, tandis que le prince restait dans la simplicité et la négligence.

Les gardes de l'Éminence entraient jusqu'à la porte de la chambre quand il allait chez son maître. Il avait pris partout le pas sur les princes du sang, forcés de s'incliner sous son orgueil.

Une si grande position ne lui donnait pourtant qu'un bonheur relatif, mais encore sa conservation valait-elle bien quelques sacrifices.

Les chasses de Fontainebleau en étaient un.

Comme il s'était contenté cette fois d'une place dans la voiture de la reine, qui ne pouvait suivre que les allées principales du bois, il vit tout à coup glisser comme un tourbillon un groupe de cavaliers et d'amazones, entre lesquels il reconnut la duchesse de Chevreuse, mademoiselle de Lafayette, le chevalier de Jars et son rival détesté Châteauneuf.

De longs éclats de rire, partant de cette compagnie brillante et joyeuse, vinrent frapper son oreille comme un sarcasme.

Mais ce fut bien pis, à une seconde de là; un autre cavalier courait après les premiers, faisant rage pour les joindre, sans se soucier des gentilshommes qui venaient derrière lui à bride abattue, et ce cavalier, qui passa sans tourner la tête du côté de la reine ni du ministre, c'était le roi.

Le cardinal regarda en pâlissant Anne d'Autriche, peu soucieuse de cette négligence de son royal époux, et ne trouva plus la fin de la phrase qu'il était en train de lui adresser.

—Sa Majesté, dit-il, va d'un train effrayant.

—Qu'elle aille, dit tranquillement la reine; ne trouvez-vous pas comme moi qu'elle est plus gaie de loin que de trop près?

—Tout le monde n'est peut-être pas de votre avis, madame; et les personnes après qui le roi court n'en sont probablement pas fâchées.

—La bonne folie! fit la princesse en riant d'un émoi dont elle comprenait parfaitement l'objet, tout en feignant de donner le change. C'est donc vrai que vous êtes amoureux de ma chère duchesse.

—Que dites-vous, madame?

—Eh bien! ne vous agitez point pour si peu; c'est le secret de toute la cour, et votre inquiétude, en voyant le roi courir après elle, en dit bien plus long... Ah! vous êtes jaloux?...

—Ne le croyez pas, balbutia-t-il, au supplice entre les railleries d'une femme qu'il avait aimée et l'indifférence de celle qu'il aimait.

—Aussi, quelle imprévoyance de votre part! Au lieu de venir en voiture avec moi, il fallait aller à cheval avec les gentilshommes du palais.

—Votre Majesté se moque, reprit-il, et cependant c'est pour elle et pour sa dignité que j'éprouve cette émotion.

—Sur l'honneur?

—Je l'affirme. La duchesse est une femme charmante, mais fort coquette, à laquelle je pense peu.

—Ce n'est pas ce qu'on assure.

—C'est vrai pourtant; quand on a été assez heureux pour obtenir un instant l'attention d'une divinité, on ne songe guère à descendre jusqu'aux mortelles.

C'était un compliment assez adroit, dans le goût mythologique du jour; mais la divinité à laquelle il s'adressait ne répondit pas, elle savait à quoi s'en tenir sur sa sincérité. La duchesse de Chevreuse était son amie sincère, elle la tenait au courant de toutes les tentatives galantes de l'Éminence vis-à-vis d'elle, et toutes deux ne se gênaient pas pour en faire des gorges chaudes.

Le cardinal reprit:

—Vous ne me croyez pas, madame?... Votre Majesté n'a-t-elle donc point remarqué la façon dont le roi regarde, depuis quelque temps, certaine de ses filles d'honneur?

—Allons donc! répondit-elle en riant de bon cœur; est-ce que c'est moi que vous espérez rendre jalouse à présent?

—Cependant, si le roi allait vraiment s'éprendre de cette petite Louise?

—Lui?... hélas!...

Et elle bâilla le plus spirituellement du monde, pour exprimer ce qu'elle pensait de la galanterie et des frasques supposées de son triste mari.

Richelieu, dépité de cette indifférence dont il pouvait s'accuser intérieurement, riposta avec assez de vivacité:

—Et si j'assurais à Votre Majesté que des indices certains me prouvent qu'il en est amoureux?

—Le grand malheur!... Eh! mon cher cardinal, vous oubliez qu'il a bien été autrement épris de moi!... Allez, ses passions ne sont pas dangereuses.

—On ne peut savoir... Cette petite Lafayette est d'une coquetterie pire que celle de la duchesse, dont elle suit d'ailleurs les leçons...

—Elle, la pauvre enfant!

Il comprit qu'il ferait fausse route en cherchant une alliée de ce côté; la reine connaissait trop le roi pour en être jalouse, et on l'avait trop tenue en dehors du pouvoir pour qu'elle s'intéressât en quelles mains il pourrait tomber.

Sentant bien qu'il ne fallait plus compter que sur lui-même, il affecta de donner, malgré sa préoccupation, un autre tour à l'entretien.

En son âme et conscience, il eût bien voulu en être encore à la faculté de choisir, comme le lui disait Anne d'Autriche, entre son équipage, même partagé avec une reine, et un cheval même de médiocre allure.

Mais impossible de revenir sur ce qui était fait; il était dans l'équipage, il fallait y souffrir, et renoncer à pénétrer à travers les sentiers étroits où la cavalcade railleuse s'était perdue à ses regards.

Il comprit même que l'inquiétude dont la reine lisait la preuve dans sa parole saccadée, dans ses yeux tourmentés, dans l'agitation de son maintien, égayait les rancunes que cette princesse entretenait discrètement contre lui.

Un de ses officieux, animé pourtant des meilleures intentions, vint lui donner le coup de grâce.

Au milieu du mouvement des piqueurs, de la course des équipages et des cavaliers, des menées et des aboiements de la meute, des fanfares et des appels du cor, on entendit tout à coup au loin, vers un des massifs les plus épais, un bruit de voix et de cris confus, suivi bientôt d'un moment de silence absolu.

Qu'était-ce? un des incidents de la chasse; mais de quelle nature? Sur qui ou sur quoi portait-il?

La reine et le premier ministre échangeaient ces questions, lorsque celui-ci aperçut un gentilhomme débouchant à toutes brides dans la grande avenue où leur voiture était consignée, et s'avançant vers eux.

—Dieu soit loué! s'écria-t-il, voici Boisenval qui va nous donner des nouvelles!

En un pareil moment, ce personnage apparaissait comme un messie au cardinal, pour lequel il exerçait à la cour, le lecteur s'en souvient peut-être, un rôle d'une honorabilité suspecte.

Rempli de vices, insatiable d'argent pour les satisfaire, il trouvait toujours ouvert le coffre-fort du ministre, dont il affectait de se montrer le détracteur auprès de ses ennemis, et pour lequel il exerçait sans scrupule le métier d'agent provocateur et d'espion.

Aussi, quoique ce fût bien lui qu'il cherchât, et à lui qu'il adressât ses renseignements, eut-il soin de ne parler qu'à la reine.

Personnages illustres du XVIIe siècle.

—Approchez, monsieur de Boisenval, lui dit celle-ci, et dites-nous: qu'est-il donc arrivé là-bas?

—Votre Majesté veut parler de ces cris?...

—Précisément.

—Qu'elle se rassure, l'accident n'aura pas de suites... de suites fâcheuses, du moins, se reprit-il en clignant de l'œil vers le cardinal.

—Un accident?

—Oui, madame. Votre Majesté a peut-être aperçu un tourbillon de chasseurs où se trouvaient madame la duchesse de Chevreuse, M. de Châteauneuf, leur inséparable ami le chevalier de Jars et mademoiselle de Lafayette?

—En effet... j'ai même vu le roi prendre la même direction.

—Une cavalcade échevelée, désordonnée, dont j'ai voulu être, et qui a failli rendre tous nos chevaux fourbus... La duchesse et Châteauneuf étaient surtout emportés par deux bêtes intrépides, qui les entraînaient côte à côte en avant, à travers buissons et halliers, si bien que nous les perdions de vue la moitié du temps.

Cette révélation fit froncer le sourcil haineux et jaloux du cardinal, et amena un sourire imperceptible aux lèvres de la reine.

Boisenval feignit de ne rien apercevoir.

—Ce fut dans un de ces instants que le roi apparut au milieu de nous, bondissant par longs élans, comme le plus fort écuyer du royaume... Ah! Sa Majesté était magnifique à voir... insinua l'hypocrite; l'œil animé, le teint coloré, le maintien plein d'ardeur, telle qu'elle devait être à la bataille de Royan, où elle affronta trois fois les boulets ennemis.

—Nous connaissons l'histoire, dit avec un peu d'ironie Anne d'Autriche.

—C'est pour expliquer à Votre Majesté, reprit le narrateur, qui avait son but, que l'on eût juré que le roi allait livrer un nouvel assaut à une place très forte... J'abrège, puisque Votre Majesté le désire. Sa cavale vint s'arrêter juste auprès de celle de mademoiselle de Lafayette... et chacun d'applaudir à la précision de cet arrêt, au milieu d'un pareil élan. «Le roi était radieux.»

—Vous l'avez déjà dit, fit observer la reine.

—Il adressa un sourire plein de grâce à la belle amazone, un peu intimidée par cette surprise flatteuse, et s'étonna de ne pas trouver la duchesse près d'elle. En apprenant qu'elle venait de disparaître derrière un taillis.—«Eh bien, mademoiselle, dit-il, allons la rejoindre.»

«Et sur ce mot, le voilà reprenant son temps de galop, mais en compagnie de la jeune écuyère, avec laquelle il ne tarda pas à se dérober à nous, absolument comme la duchesse et Châteauneuf.»

—C'est d'une inconvenance... gronda sourdement le cardinal.

Mais il n'acheva pas, il venait de remarquer le sourire provoqué par son dépit sur les traits de la reine.

—Ils filaient d'un tel train, poursuivit Boisenval que personne ne s'avisa de les suivre; d'ailleurs, ils ne nous en avaient pas priés.

—Un tête-à-tête! murmura très bas le cardinal.

—Mais tout à coup un grand cri nous arrive; nous faisons halte, et nous pénétrons dans une allée inextricable, un vrai labyrinthe, où nous trouvons le roi qui avait mis pied à terre, soutenant mademoiselle de Lafayette, qu'un faux pas de son cheval avait jetée sur le talus.

—Blessée? demanda la reine.

—Contusionnée à peine... fit le narrateur avec son sourire à deux tranchants.

—Ah! soupira la reine comme soulagée d'une grande appréhension; cette pauvre Louise!... vous m'avez fait une peur!...

—Que Votre Majesté se rassure; le roi est si bon, si bienveillant! Il en a eu soin comme un frère. Il n'a pas voulu remonter à cheval; voyant qu'elle boitait légèrement, il a exigé qu'elle s'appuyât sur son bras, et c'est lui qui la ramène ainsi, doucement, très doucement, vers cette avenue, où il compte trouver une voiture pour la mettre...

—Eh mais, il a raison, et voici la mienne. A la chasse, l'étiquette perd ses droits, n'est-il pas vrai, Éminence?

Richelieu s'inclina avec une grimace que la reine feignit de prendre pour un assentiment.

Il fallut qu'il en passât par là, et partageât sa place dans le carrosse royal avec celle qu'il regardait déjà comme sa rivale dans la faveur du maître.

La position était rude pour un homme de sa trempe; les ambitieux croient aisément les autres travaillés de leur mal.

On juge comment il acheva la promenade, et de quelle façon il passa le reste de cette maudite journée, qui avait, à sa barbe, rapproché Châteauneuf de la duchesse, et le roi de Louise.

Il rentra le lendemain au Louvre la tête perdue, et faillit se fâcher contre son fidèle conseiller, le père Joseph, qui prenait cette confidence avec un calme imperturbable, sinon même un peu sardonique.

—Quoi! s'écria-t-il, toi aussi, tu me trahis!...

—Vous n'en pensez rien, répliqua avec assurance le franciscain; je m'étonne simplement qu'un grand esprit comme le vôtre se tourmente si fort pour une petite fille.

—Une petite fille qui peut devenir notre tyran à tous.

—Je n'en crois rien.

—Si le roi l'aime, enfin!... et il l'aime!...

—C'est possible, mais elle, aime-t-elle le roi?

—On aime toujours un roi!...

—Oh! oh! c'est selon; les ministres, oui; les courtisans, sans aucun doute; les grandes dames blasées, c'est certain; mais une fillette de dix-huit ans, qui se plaît à rêver aux étoiles...

—Aimerait-elle ailleurs, enfin?

—Peut-être oui, peut-être non!... Qui sait ce que pense la plus naïve?

—Tu me fais mourir, avec tes énigmes!

Il se leva brusquement de son siège et se mit à arpenter à grands pas sa chambre, se parlant tout haut à lui-même, comme il lui arrivait dans ses heures de perplexité.

—Quelle situation!... quel tracas!... Partout des ennemis; partout des pièges!... Cette duchesse qui me brave avec son amour!... cette petite coquette dont le roi s'amourache... ce tourment intime que je porte en moi... Ah! c'est pour l'heure que j'aurais besoin des lumières d'un prophète!...

—Le prophète est là... lui dit froidement le père Joseph, saisissant cette parole au vol.

—Tu dis?

—Ce visionnaire...

—Il n'est pas reparti?

—Monseigneur, j'ai beaucoup observé ce jeune homme. Inspiré, adepte d'une science inconnue, ou faux prophète, il porte avec lui une autorité qui impose... Quand on tient de tels hommes, on ne les lâche pas.

—Ah! je te reconnais là, mon fidèle! lui dit le cardinal avec admiration; mais pour que tu aies agi ainsi, il faut que cet homme vaille mieux et puisse plus que je n'avais pensé... Je veux le consulter une seconde fois... Qu'on l'amène!

VIII
UN ROMAN COMPLIQUÉ.

Lorsque le père Joseph revint avec frère Jean Labadie, la chambre du cardinal était déserte; sa barrette rouge, abandonnée sur sa table, indiquait son absence.

Le pâle jeune homme se laissa conduire sans interroger.

Il promena lentement son regard verdâtre autour de cette pièce somptueuse, et le ramena sur la barrette, où il s'arrêta pensif.

—Nous sommes arrivés, frère Jean, lui dit son guide, dont l'œil soupçonneux saisissait tous ses mouvements.

—Que veut-on de moi, mon père? demanda-t-il sans détacher son attention de la coiffure habituelle du cardinal.

—L'autre fois, c'est monseigneur qui vous a consulté; aujourd'hui, c'est moi qui souhaite user de vos lumières.

—A quoi bon, puisque vous n'y croyez pas?

—Qu'en savez-vous?

—Au fait, depuis une semaine vous me retenez prisonnier dans cette cellule, dont vous vous êtes constitué le gardien... dans quel but, si vous me considérez comme un insensé ou un menteur?

—Votre première épreuve n'a pas convaincu le cardinal, mais peut-être, plus faible d'esprit que lui, j'en ai été ébranlé. Rien n'est impossible à Dieu, et je souhaite m'assurer qu'il vous inspire, comme disent ceux qui vous connaissent.

—Et vous commencez par m'emprisonner? prononça froidement le jeune homme.

—Une prison bien douce, convenez-en, auprès de celle que la Chambre ardente et le Parlement imposent aux nécromans, aux astrologues sacrilèges et aux démoniaques.

Une sorte de sourire, pâle comme son visage, mystérieux comme l'étrange reflet de ses prunelles, glissa sur ses lèvres.

—J'accomplis une mission, dit-il, et je sais qu'à l'heure où celui qui m'envoie l'ordonnera ainsi, ni les tortures, ni les bûchers ne m'atteindront, car les portes de vos cachots les plus sûrs s'ouvriront d'elles-mêmes, comme s'ouvrirent jadis les souterrains de Rome à la voix de l'archange qui délivra l'apôtre.

«Mais à cette heure, je suis en votre pouvoir par la volonté des chefs auxquels j'ai promis soumission. Ils m'ont ordonné de vous obéir comme à eux-mêmes: commandez.»

Et, sans s'émouvoir, il s'assit dans le fauteuil qu'occupait d'ordinaire le ministre, et parut attendre.

Le confident sans foi ni loi, l'âme damnée de Richelieu, sentait en lui un trouble indéfinissable en présence de cette gravité et de cette parole solennelle dans son calme.

Il comprenait que ce n'était point là le maintien ni le ton d'un homme vulgaire, et il s'expliquait l'influence exercée par lui, même sur les intelligences austères de ses supérieurs.

C'était un faux apôtre, sans doute, mais c'était un apôtre; et le père Joseph se demanda un instant, comme devaient le faire plus tard les docteurs sévères, imbus des traditions et des disputations théologiques en vogue alors, si ce novateur n'était pas l'Antechrist.

Ne nous moquons point de ce doute ni de cette hésitation. Reportons-nous seulement à cette époque de démoralisation et de superstition tout ensemble. Rappelons-nous que Richelieu faisait brûler les sorciers et les magnétiseurs, et, consultant l'histoire, constatons ce qu'avait de surnaturel, de mystérieux et d'étrange ce jeune homme, qui commandait à l'extase et qui osait déjà poser les bases d'une religion nouvelle.

Il est présumable aussi, pour rentrer dans le cadre de notre histoire, que les premières expériences du jardin de la reine-mère avaient éclairé comme des révélations certains doutes de l'Éminence grise sur les accès de tristesse ou de remords de son patron.

—Ne croyez point, dit-il, que je prétende abuser de votre soumission. Je vous ai confiné dans mon propre logement pour vous tenir à l'abri des curieux et des importuns. Je ne dédaigne pas vos facultés, puisque j'y ai recours, et quand vous retournerez vers vos pères d'Amiens, je veux que vous y retourniez content.

Cette déclaration fallacieuse n'abusa pas le jeune apôtre, qui répondit avec simplicité:

—Faites venir cette jeune fille que vous m'avez montrée, je suis prêt à l'interroger.

Le franciscain avait tout prévu, et Desnoyers, le valet de chambre du cardinal, introduisait en ce moment même Henriette Duchesne, qu'il était allé chercher sous un prétexte quelconque.

A la vue seule de frère Jean, elle ressentit une commotion singulière; elle hésita sur le seuil et porta la main à son front, pour ressaisir ses idées.

—Venez, ma belle enfant, lui dit le père Joseph, en lui prenant la main et en l'attirant.

Ce contact lui causa une impression désagréable, mais ayant regardé le jeune homme, elle prit confiance dans son sourire amical et doux, et se laissa conduire au fauteuil qu'il venait de quitter.

Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le père Joseph, il passa derrière son siège, et son front s'imprégnant tout à coup d'une ardeur profonde, son œil s'irradiant en un rayonnement prestigieux, il étendit ses deux mains au-dessus de sa tête.

Le résultat fut bien plus rapide que la première fois.

Le mot commencé expira sur ses lèvres, ses paupières se fermèrent sans effort, et un long soupir annonça qu'elle entrait dans le sommeil extatique.

A partir de cette expérience, frère Jean pouvait désormais, quelle que fût la distance, quels que fussent les obstacles, commander à cette nature assouplie, et provoquer en elle, où qu'elle se trouvât, les phénomènes du somnambulisme et de la vision.

—Que souhaitez-vous lui demander? dit-il au capucin.

Celui-ci avait évidemment son thème arrêté d'avance.

—Peut-elle s'expliquer sur le compte d'une dame dont la conduite politique occupe Son Éminence?

—N'exigez pas cela! répondit-elle en s'agitant. Ce n'est pas une, ce sont deux femmes que le cardinal poursuit... et ces femmes, je les vois, ce sont mes amies... Louise surtout... Ah! ce cardinal, il fera le malheur de tout ce que j'aime!

—Qu'elle parle encore, ordonna le père Joseph.

—Il les perdra! dit-elle, obéissant avec une espèce de rage intérieure à la pression exercée sur sa volonté, mais elles le haïssent trop pour l'aimer jamais ni l'une ni l'autre.

Ici, une des draperies qui retombaient sur les portes, celle de l'escalier dérobé, s'agita.

Mais ni frère Jean ni le franciscain ne s'en aperçurent, et celui-ci reprit:

—Pourquoi cette haine de la première de ces femmes?

—La première, répliqua la jeune fille avec un accès de désespoir, c'est la duchesse de Chevreuse, qui s'entretient en ce moment, avec monseigneur de Châteauneuf, de l'amour du cardinal.

Le père Joseph devint livide, et tourna machinalement un regard inquiet sur la tenture, dont les plis étaient redevenus immobiles.

—Mon père, implora frère Jean, ceci ne vous suffit-il pas? Voyez, cette enfant souffre d'étranges tortures à cet interrogatoire.

—Si vous voulez me convaincre, répondit l'implacable moine, il faut aller jusqu'au bout... Que fait la seconde de ces femmes, et qui aime-t-elle?

La poitrine de Henriette se souleva, houleuse comme l'océan battu par la tempête; ses bras se tordirent convulsivement, de grosses larmes descendirent le long de ses joues, et d'un accent qui navrait l'âme:

—Louise! s'écria-t-elle, oh! non, je vois mal!... Maître, arrachez-moi à cette apparition odieuse... maître, je vous en supplie, faites cesser ce supplice... Louise!... mon amie la plus chère... Philippe!... Philippe!... Philippe!...

Et ce nom jeté trois fois comme un appel suprême, elle retomba anéantie, à ce point que le père Joseph même en demeura tout haletant.

—C'est assez, n'est-ce pas, mon père; je vais la réveiller?

—Plus qu'un mot.

—Quoi!... vous exigez encore...

—Qu'elle explique pourquoi, dans son extase, elle éprouve tant de répulsion pour monseigneur le cardinal, qu'elle voit avec plaisir quand elle est éveillée.

Frère Jean prit sur la table la barrette, et la faisant toucher à la visionnaire:

—Parlez, continua-t-il.

Elle se dressa tout debout, ainsi qu'un cataleptique ou un cadavre, en une seule pièce, et étendant sa main raidie vers la tenture:

—L'homme rouge, dit-elle, notre ennemi à tous, il est là!...

Et en effet, un long bras rouge écarta la draperie, et Richelieu, pâle et sombre, se démasqua de la retraite où il avait voulu tout observer sans être vu...

La jeune fille était retombée sur le fauteuil, comme un arc détendu après un effort terrible.

Il considéra d'un air pensif ce tableau, et s'adressant à l'opérateur:

—Ceci fini, elle ne se rappelle rien?...

—Rien, monseigneur, heureusement! Si elle se rappelait, ne croyez-vous pas, comme moi, qu'elle aurait horreur d'elle-même; car, si j'ai bien compris, elle a trahi ses alliés les meilleurs... Peut-être pis encore, peut-être a-t-elle vu des traîtres dans ses amis!

—Et comment expliquez-vous cette vision et cet oubli?

—Comme une anticipation sur la vie immatérielle, qui sépare notre âme de notre corps. Si notre âme, ainsi que l'ont avancé quelques philosophes, a déjà passé par une ou plusieurs existences antérieures, cette vision est un retour sur cette période écoulée, saisissable seulement quand l'engourdissement de nos sens laisse la liberté à leur captive. Dès que les sens renaissent, l'idéalité s'évanouit, et de cette existence factice et subtile il ne reste rien, pas même la mémoire.

—Hum! murmura le cardinal, vous êtes ténébreux comme un oracle, et je ne sais jusqu'à quel point tout ceci concorde avec l'orthodoxie... Mais cette faculté de provoquer l'extase et la vision, pouvez-vous la transmettre, est-ce une science qui s'apprenne?

—C'est un don d'en haut, monseigneur, Dieu seul le dispense.

Richelieu réfléchit une seconde, puis s'adressant à l'évocateur:

—Réveillez cette enfant; c'est assez pour aujourd'hui.

Frère Jean souffla imperceptiblement sur le front d'Henriette, qui s'éveilla, comme l'autre fois, toute confuse et toute étonnée.

Le cardinal la chargea d'une commission artistique pour son père.

Le père Joseph reconduisit le jeune homme à sa cellule, sans que celui-ci manifestât aucune résistance. Seulement, sur le point de voir la porte aux panneaux ferrés se verrouiller sur lui:

—Mon père, dit-il, souvenez-vous de mes paroles: lorsqu'il conviendra au maître que je sers de me tirer de ce lieu, les serrures et les grilles s'écarteront d'elles-mêmes... Le cardinal, préoccupé d'autres soins, n'a rien compris au cri parti du fond des entrailles de cette jeune fille, mais vous avez tressailli, vous... car vous avez saisi le secret de votre maître, et, plus avancé que lui, vous possédez le mot qu'il use sa vie à chercher. Cela ne vous suffit-il pas? Pourquoi cette prison où vous me confinez?

—Frère Jean, répondit doucereusement le capucin, vous oubliez toujours que vous êtes ici, non pas un captif, mais un hôte. Seulement vous êtes un hôte précieux, et ce qui est précieux, on le cache.

Sur ce beau raisonnement, il tourna la clef et remonta près du cardinal, qu'il trouva dans une agitation extrême.

—Il y a quelque chose, dit-il aussitôt qu'il l'aperçut. Ce jeune homme possède une puissance occulte qu'il serait inutile de méconnaître. Cette consultation confirme mes doutes. Je suis entouré d'ennemis. Des gens hardis conspirent contre moi. Le nieras-tu?

—Non, certes, Éminence. Mais que craignez-vous? Vous êtes sur la voie, et vous détenez la force.

—Cette orgueilleuse et indomptable duchesse! gronda-t-il les dents serrées de dépit et d'envie; ce beau garde des sceaux! Une femme que j'ai placée près de la jeune reine; un homme qui me doit sa position!... Je saurai le fond des choses. Si cette petite rêveuse a dit vrai, malheur à eux!