Louis XIII et mademoiselle de Lafayette.
Autant valait s'immoler sur l'autel du ridicule.
Chacun le comprit et s'engagea par serment à garder le silence le plus absolu.
Cette parole fut tenue, nous en avons pour gage l'intérêt de ceux qui l'avaient donnée; seulement, comme il est impossible qu'un secret connu de deux personnes ne transpire pas quelque peu, il arriva que celui-ci, possédé par onze individus, s'ébruita suffisamment pour accroître la réputation redoutable du fantôme du Louvre.
Était-ce donc vraiment une apparition surnaturelle?
Le lecteur a droit de nous adresser la demande, et nous lui devons la réponse. Elle rentre assez, d'ailleurs, dans l'ordre des faits merveilleux pour mériter son intérêt.
Depuis la séance tenue chez le cardinal, et dans laquelle frère Jean avait achevé d'asseoir son influence sur les sens magnétiques d'Henriette, il arrivait parfois à celle-ci de quitter la nuit sa couchette et de sortir des appartements de la reine-mère.
Obéissant à cette volonté mystérieuse qui l'appelait, froide et glacée comme une vierge qu'on arrache inerte de son sépulcre, vous l'eussiez vue, dans sa marche automatique, descendre lentement les degrés, ouvrir d'un coup sec les serrures, et traverser, le regard à demi clos, l'œil fixe et sans point visuel, à l'instar des fantômes qui savent se diriger sans recourir à nos sens grossiers, les jardins et les compartiments de la grande cour.
Que la clarté des étoiles resplendît sur sa route, ou que la nuit fût impénétrable, elle avançait sans dévier d'une ligne.
Le bruit ni les signes extérieurs ne détournaient son attention; car elle n'existait plus pour eux. Son atmosphère n'était plus la nôtre.
Elle lutta contre les soldats suisses sans en avoir conscience, sa force lui vint de la résistance qu'on opposait à l'instinct qui l'appelait au but où elle allait passivement.
Ces efforts amenèrent la catalepsie, cette mort apparente qui ferait illusion avec la mort réelle; car, ainsi que la mort réelle, elle donne aux membres la rigidité et la sensation du fer, elle suspend le jeu des poumons et arrête le sang dans les veines.
Il n'est plus guère personne qui n'ait vu les magnétiseurs se livrant à des expériences rappelant de loin les scènes du clos Saint-Médard, frappant, tenaillant, piquant et brûlant les sujets en catalepsie, sans leur arracher une marque de sensibilité, sans qu'il leur restât, au réveil, autre chose qu'une cicatrice imperceptible et indolore.
Labadie possédait la volonté et la foi qui commandent ces miracles, et dans Henriette il avait rencontré la nature malléable, l'intelligence jeune et morbide qui les accomplit le mieux.
Cette enfant avait en elle l'âme tendre, poétique, contemplatrice d'une prêtresse de l'antiquité. La vision s'élevait dans son esprit à des profondeurs qui allaient évoquer jusqu'aux cendres les plus éteintes du passé, qui lisaient dans le présent avec une sûreté effrayante et qui s'arrêtaient à peine devant les obscurités de l'avenir.
Le prophète, du fond de son cachot, avait commandé, et soudain, enveloppée par le fluide extatique, elle était venue.
Elle atteignit donc l'aile du Louvre où se trouvait la cellule.
Arrivée au bas du vieux mur, elle s'agenouilla sur la terre, devant le soupirail qui, de ce côté, était au ras du sol, tandis qu'en dedans il touchait la voûte. Là, elle se pencha vers les grilles:
—Frère Jean, dit-elle de cet accent singulier qui n'appartient qu'au somnambulisme, que voulez-vous de moi?
Le prisonnier, pour atteindre au soupirail, avait dû traîner contre le mur la table du père Joseph, et s'y hisser.
De cet observatoire, où il se tenait depuis l'instant où il avait évoqué la jeune fille endormie, il avait parfaitement saisi les bruits de l'attaque dont elle avait été l'objet.
Le regard luisant comme le lion dans les ténèbres, les mains étendues vers le dehors, ainsi que Moïse sur son peuple combattant, il dirigea vers elle cette force qui avait vaincu les agresseurs.
—Henriette, lui répondit-il avec bienveillance, reportez votre attention sur vous-même, et voyez si vous n'avez reçu aucune blessure.
Elle se recueillit et dit sans s'émouvoir:
—Un homme m'a frappée d'un stylet, près de l'épaule. Mais votre souffle me protégeait; ma chair était morte quand il l'a atteinte; demain il en restera à peine une cicatrice dont j'ignorerai la cause.
—C'est bien. Maintenant, mon enfant, faut-il vous expliquer pourquoi je vous fais venir?
—Arrêtez, dit-elle, le visage animé, le front brûlant, le geste rapide, les âmes n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Je lis dans la vôtre. Une méfiance cruelle vous détient ici, et n'hésiterait pas à se servir de vous et de moi pour assouvir ses desseins pervers.
«Le monde qui peuple le Louvre est en proie à l'intrigue; il se forme complot sur complot... Ceux que j'aime sont les plus menacés... On prépare les prisons... on prépare les supplices... Ah!... c'en est trop!... Par pitié!... réveillez-moi! renvoyez-moi!...»
—Non, dit-il d'un ton ferme, je vous ordonne de voir et de parler!
—Eh bien, fit-elle pantelante, se débattant avec des sanglots étouffés contre un mauvais rêve, je vois... je vois un échafaud!...
Et, sans en pouvoir dire plus, elle s'affaissa anéantie sur la terre.
Il lui laissa un peu de répit, mais pour recommencer avec plus d'insistance ses injonctions.
—Parlez-moi de Philippe et de Richelieu! commanda-t-il.
—Philippe!... Richelieu!... répéta sa voix expirante, ordonnez donc aussi que je vous parle de moi, car nos destins sont unis.
—Quels sont ces destins? quelle est cette union? parlez, je le veux!...
Sa poitrine se gonfla comme celle d'une colombe qui va pousser son gémissement nocturne, et ce fut seulement, domptée par la violence de l'évocateur, qu'elle se décida à répondre en entrecoupant chaque mot d'un soupir:
—Votre ennemi est le nôtre... je vois rôder autour de moi son froc gris, et luire dans les ténèbres son œil faux... Richelieu vaut mieux que lui... mais Richelieu souffre... cet homme a pénétré son secret... il nous tient tous enlacés dans ses desseins tortueux.... Je ne vois plus que des supplices et des larmes... Ah! de grâce, tirez-moi de ce songe horrible!
—Plus qu'un mot: le secret de Richelieu?
—Non!... balbutia-t-elle en se débattant, je suis épuisée... je ne vois plus rien...
—Le secret de Richelieu?... répéta le prophète.
Ses lèvres frémissantes s'entr'ouvrirent convulsivement, et un soupir plutôt qu'un mot les traversa:
—Philippe!
—Philippe! répéta Labadie inflexible, c'est ton secret à toi, et je te demande celui du cardinal.
Ses dents claquèrent sous un frisson, et ces trois syllabes invariables en sortirent par saccades:
—Philippe!...
Il la calma peu à peu et lui accorda un nouveau temps de repos. Puis, d'un ton plus doux:
—Henriette, lui dit-il, je vous ai fait souffrir!
—Beaucoup, répondit-elle; j'ai entrevu tant de malheurs...
—Ne pourrez-vous point, une autre fois, vous expliquer sur le but principal de mes questions?...
—Écoutez, dit-elle, ma clairvoyance a des périodes plus ou moins lucides... Appelez-moi lorsque la lune approchera de son périgée, c'est-à-dire lorsque son évolution la rapprochera le plus près de la terre; les effluves qui s'en dégagent sont favorables à ces phénomènes.
—Je vous appellerai... Et, dites-moi, vous possédez toujours le médaillon de cristal?
—Il ne me quitte pas.
—C'est bien; souvenez-vous de ce que je vous ai dit en vous le remettant... A présent, relevez-vous, et allez!
Elle se redressa, et muette, insensible, transformée pour la seconde fois en statue, elle regagna sa chambre, où elle acheva paisiblement son sommeil.
XII
LA FILLE DU MAÎTRE.
Cependant les évocations violentes auxquelles Henriette, si frêle et si nerveuse, était parfois soumise, ne laissaient pas que d'exercer une action sur son imagination et sur son tempérament.
Elle ne ressentait pas la douleur, elle n'avait pas la mémoire, mais une fatigue indéfinie circulait dans ses veines, mais son esprit avait des lassitudes ou des découragements inexplicables.
Ainsi la pythonisse, enlevée haletante de son trépied, tombait en des affaiblissements qu'aucun spécifique ne pouvait surmonter.
Était-ce d'ailleurs le seul motif qui dût l'alanguir et l'oppresser? Ce qui s'accomplissait autour d'elle, au foyer même de son père, était-il pour son cœur exempt d'alarmes?
D'une autre part, en dépit du désir de Richelieu, son portrait n'avançait que lentement. Ce n'était ni sa faute ni celle de l'artiste, qui apportait à cette entreprise toute son application, et qui devait, de cette toile, faire le chef-d'œuvre que chacun de nous connaît—ce tableau magistral qui depuis, copié et recopié, sert de type aux peintres, aux dessinateurs, aux statuaires, et même aux comédiens, pour reproduire, chacun dans leur spécialité, la physionomie du célèbre cardinal.
Philippe de Champaigne avait le sentiment de la splendeur de son œuvre; Richelieu, amateur-né des belles choses, admirait celle-ci à mesure qu'elle se complétait. Tous les deux tenaient à la voir promptement finie pour en jouir.
Eh bien, une influence maligne soufflait entre eux. C'était comme une conspiration. Les rendez-vous pris étaient à chaque instant dérangés par des affaires imprévues; des occupations pressantes disputaient les minutes; un courrier ou un incident venaient couper court aux séances, qui auraient dû, pour bien faire, avoir une certaine durée.
Le cardinal pestait, Philippe se décourageait, mais le remède à cela? Bref, ce portrait menaçait de devenir une nouvelle toile de Pénélope.
Dans ses jours de relâche le jeune artiste se consolait en se remettant à sa Nymphe, dans l'atelier du Louvre, atelier où Duchesne ne s'était pas montré depuis la sanglante avanie du portrait de la reine-mère.
Les visiteurs aussi y devenaient plus rares. L'ère des persécutions, rouverte à la cour par l'emprisonnement inique de Châteauneuf, ramenait les esprits aux préoccupations difficiles, et écartait le goût des plaisirs.
Une fois, cependant, comme Philippe était absorbé à un coin malaisé de sa toile, presque achevée, un petit pas et le frou-frou d'une robe de soie annoncèrent la venue d'une femme.
Elle arriva jusqu'à lui, sur la pointe des pieds, et s'arrêta timide et embarrassée, derrière son tabouret.
—Eh quoi! s'écria-t-il en se retournant, c'est vous, Henriette?...
—Vous ne m'attendiez pas? dit-elle avec quelque tristesse.
—C'est vrai, et la surprise n'en est que plus agréable.
—Est-ce un compliment?
—C'est une vérité; en doutez-vous? Si je n'éprouvais du bonheur à vous voir, aurais-je essayé de donner quelque chose de vos traits à cette toile, qui n'a pour l'animer que le reflet de votre grand œil bleu?
—Vraiment, fit-elle avec une joie naïve, vous pensiez à moi en esquissant cette belle divinité!
—A vous et à une autre personne qui devient rare comme vous: mademoiselle Louise, dont j'ai emprunté quelques charmes, pour que cette Nymphe rappelât ce que le Louvre de mon seigneur Louis XIII renferme de plus accompli.
—Il fallait donc prendre plutôt modèle sur notre aimable duchesse de Chevreuse.
—Vous ne me comprenez pas, chère Henriette, dit-il. J'ai voulu peindre et m'approprier par le pinceau ce qui n'était à personne; et ce n'est pas le cas de la duchesse.
—Oh! la grosse méchanceté!
—Comme je vous sais gré de cette visite! reprit-il d'une voix plus sérieuse et plus tendre. Vous ne m'en voulez pas, vous, de cette aventure chez madame la reine-mère?
—Vous en vouloir!... Je suis venue précisément vous demander de ne pas conserver rancune à mon père...
—Maître Duchesne a été mon maître... je n'oublierai jamais ses leçons; et je vous atteste que, sans la gravité des circonstances, j'eusse subi tous ses reproches sans me plaindre... Mais, dites, il doit conserver de ce jour un souvenir.
—Qui m'effraye, répondit-elle avec effort.
—Cependant il ne s'agit que d'une plaisanterie, un peu vive il est vrai, mais dont je lui ai fait témoigner mes regrets. Un homme de son mérite ne saurait garder une longue rancune pour si peu.
Henriette secoua soucieusement la tête et évita de répondre.
—Vous craignez le contraire? reprit-il.
—Eh bien, oui, et c'est là ce qui m'amène.
—Expliquez-vous, de grâce.
—Mon cher Philippe, ne me jugez pas mal par ce que je vais vous dire; Dieu sait que, sans l'amitié que j'ai pour vous, qui m'avez vue si petite et avez été un frère pour moi depuis que vous travaillez chez mon père, je n'eusse pas osé faire un pareil aveu... Ce qui m'alarme, c'est que mon père est jaloux de vous...
—De moi?... lui?...
—C'est pour cela qu'il était décidé à trouver mauvais votre portrait de la reine-mère, eût-ce été un chef-d'œuvre...
—Jaloux de moi!... répétait tout bas Philippe, éclairé par ce trait de lumière.
—Tenez-vous donc sur vos gardes...
—Que puis-je craindre?
—Je l'ignore; mais à coup sûr—excusez les ennuis que mes avis vont vous causer, c'est mon amitié qui me les arrache—il n'est pas seul à vous vouloir du mal.
—A qui donc fais-je ombrage, moi, pauvre et obscur apprenti? Dites, je vous en conjure!
—Connaissez-vous le père Joseph?
—Le capucin du cardinal?... s'écria-t-il, rappelé aux énigmes dont ce personnage l'entourait depuis quelque temps.
—Mon père et lui s'étaient entendus pour l'affaire du portrait. Vous avez là deux ennemis redoutables, et comme l'un est mon père et que c'est vous, mon premier ami, qu'on persécute... j'ai pris la résolution de vous avertir...
—Chère Henriette, dit-il, ému de cette démarche et surtout de la grâce avec laquelle elle était accomplie, vous êtes donc mon bon ange?
—Je le souhaiterais, répondit-elle avec une douce mélancolie. Mais j'aurais plutôt besoin moi-même d'être assistée.
—Eh quoi! vous aussi... souffrante... triste!...
Il lui prit les mains et se mit à la regarder plus attentivement.
Un cercle bleuâtre entourait ses paupières, la pâleur accoutumée de son teint avait une morbidesse inconnue jusqu'alors; son front semblait enveloppé d'un nuage, et l'iris de ses yeux était moins limpide.
—Égoïste! reprit-il, je ne pensais qu'à moi! Mais vous souffrez, Henriette... je le vois bien... Chère enfant, de grâce, parlez. A qui vous confier, sinon à celui que vous appeliez tout à l'heure votre premier ami?
—Eh bien, oui, je souffre... Mais ce n'est pas d'un mal ordinaire ni qui se puisse exprimer par des mots. Il se passe en moi, autour de moi, des choses que je sens et que je ne définis point. Mes nuits sont surtout pleines de songes étranges. Je crois par moments sentir un souffle mystérieux glisser sur mon front à travers l'air que je respire.
«Quelquefois je me réveille en sursaut, comme au sortir d'un cauchemar, et je croirais, à la raideur de mes membres, à la fatigue de mes jambes, à la pesanteur de ma tête, que je viens d'accomplir un rude labeur ou de faire une longue course.
«D'autres fois, je me sens dormir, mais d'un sommeil plus agité que la veille; mon sang bouillonne dans mes veines, je me débats, je lutte contre des visions effroyables, et quand je parviens à me réveiller au bruit de ma voix, j'éprouve des terreurs indéfinies.
«Oh! c'est étrange, allez, et je souffre bien!»
Le jeune homme prêtait à ses discours une oreille attentive.
—Ces rêves, ces visions, demanda-t-il, ne vous laissent-ils aucun souvenir?
—Aucun, mais un invincible sentiment d'effroi, une vague intuition de périls, imaginaires, sans doute, et qui m'obsèdent souvent néanmoins jusque dans mes réflexions de la journée.
—Et vous ne vous êtes ouverte de tout ceci à personne?...
—A personne qu'à vous, pas même à ma chère Louise.
—Peut-être avez-vous eu raison; le monde est facile à se moquer de ce qu'il ne comprend pas. Cela est plus commode que de chercher l'origine des choses, et celles de l'âme ont des abîmes si profonds!
—Oh! merci... fit-elle avec reconnaissance, vous ne savez pas le bien que vous me faites en me parlant de la sorte... Vous aussi vous croyez donc à des mystères qui entourent notre esprit et nous attachent par des liens inconnus à un monde supérieur à celui-ci?
Il ne put se défendre de la considérer avec une surprise qu'elle lut dans ses yeux. L'étude des questions métaphysiques devait partager sa vie avec la peinture. Déjà le désir d'approfondir ces grands objets de la vie mystique s'agitait en lui.
—Je vous étonne, reprit-elle, mais je m'étonne moi-même. C'est sans doute une conséquence des songes qui m'obsèdent; j'éprouve par moments des hallucinations, des vertiges. J'entre dans une sphère inconnue, et je sens mes idées grandir.
«Oh! tenez, j'en suis effrayée quelquefois. Cela m'arrive souvent dans les moments de trouble qui suivent mes laborieux sommeils et précèdent mon réveil entier. Je pense à vous.»
—A moi, Henriette?...
—Il me semble que ce n'est pas la première fois que nous nous connaissons... je me reporte à une existence antérieure; je crois comprendre que mon âme immortelle a déjà animé un corps passager, et que, dans cette première existence, nous nous sommes rencontrés et aimés...
—Est-ce possible! vous rêvez cela?...
—Je ne saurais retrouver les détails précis de cette vie antérieure, mais cette circonstance de notre attachement revient nette et distincte, parce que ce fut sans doute celle qui domina les autres.
La Bastille.
Philippe était de plus en plus pensif.
Dans ce vaporeux pays des Flandres où il était né, au milieu de ce monde artiste où il avait fait ses premiers pas, il avait été bercé avec les idées surnaturelles qui devaient plus tard, en se rectifiant dans le sens des solitaires de Port-Royal, exercer tant d'influence sur sa vie et sur son talent.
En outre, ces visées, d'une si effrayante portée dans la bouche de cette jeune fille, étrangère à aucune étude métaphysique, éloignaient toute idée de supercherie.
—Nous ne pouvons nier, dit-il, que le monde immatériel ne soit fait de tout autre manière que ne le dépeignent nos docteurs, qui l'arrangent à leur fantaisie. Nos âmes sont immortelles, mais l'espace et l'éternité n'appartiennent qu'à Dieu. Est-il donné à nos esprits de vivre de plusieurs existences passagères? c'est là son secret; mais cette croyance ne saurait l'offenser. Et s'il faut tout vous dire, vos paroles, chère Henriette, éveillent en moi des échos inconnus, des aspirations innommées.
«Je me souviens que du premier jour où vous m'apparûtes encore tout enfant je fus porté vers vous d'une douce sympathie, et que je crus vous avoir aimée avant de vous connaître. Il fallait bien qu'il en fût ainsi, puisque pas un nuage n'a jamais altéré cette affection fraternelle dont vous me donnez aujourd'hui une preuve touchante.»
—Cher Philippe, que vous me faites de bien! soupira-t-elle; ah! vous ne sauriez comprendre de quel poids vos bonnes paroles soulagent ma pauvre tête!... Depuis que ces idées me sont venues, vingt fois j'ai craint un égarement de mon esprit, j'ai douté de ma raison...
—Rassurez-vous, ces idées, de grands philosophes les ont ressenties, et si quelque chose m'étonne et reste inexplicable pour moi, c'est qu'elles se soient manifestées en votre jeune tête, si charmante, mais si folle!
—Folle?... pas autant que vous croyez...
Ici l'entretien se trouva malencontreusement interrompu par une visite bien inattendue.
Le chevalier de Jars entra dans la galerie.
Sa physionomie frappa également les deux jeunes gens; elle n'offrait pas l'insouciance un peu railleuse qu'on y lisait d'ordinaire, et qui servait d'enseigne à la bonne humeur et à l'excellent naturel de l'homme.
A la vue de Philippe et d'Henriette, qui se tenaient encore les mains, un sourire effleura cependant ses lèvres, et, comme il regrettait d'être venu se jeter au milieu de ce charmant tête-à-tête, il fut sur le point de se retirer.
Mais, après tout, le mal était fait, et, comme sa démarche avait sans doute un motif sérieux, il prit le parti de demeurer, et adressa un bonjour affectueux à l'artiste et à sa compagne.
—Excusez-moi si je suis importun, mes chers amis, dit-il.
—Importun!... vous, monsieur le chevalier! y pensez-vous? s'écria Philippe.
Henriette appuya cette réponse d'un geste gracieux.
—Peut-être bien à plus d'un titre... Je vous dérange... J'apporte de méchantes nouvelles.
—Pour M. Philippe?... interrompit avec inquiétude la jeune fille.
—Pour tout le monde, je le crains; du moins pour tous nos amis.
—Parlez, monsieur, je vous en prie; les intérêts de nos amis sont les nôtres.
—Enfermé dans cet atelier, qui plane sur le Louvre, ne vous apercevez-vous donc pas qu'il y a comme un souffle d'orage dans l'air de la cour? Vous voyez beaucoup moins le cardinal depuis quelques semaines, en savez-vous le motif? Celui que je suppose, c'est qu'il est absorbé par de tout autres préoccupations que la peinture... Il est retombé dans un accès de cette humeur hypocondriaque qui revient avec une espèce de périodicité peser sur lui et assoupir toutes ses facultés, hors celle de la méfiance et de la rancune.
«J'ai su, par un des gens qui l'approchent, et dont j'ai ébranlé la discrétion à beaux deniers comptants, qu'il lui est échappé, dans les monologues dont il a l'habitude, des interjections contre ce qu'il appelle la petite église de la reine-mère. Il se sent haï, et redoute les justes ressentiments qu'il soulève.
«En venant ici, je l'ai aperçu. Il sortait de chez la jeune reine; ses lèvres blêmes, son front crispé m'ont fait peur.
«J'ai voulu voir Châteauneuf; je me suis présenté à la Bastille. Notre ami est au secret comme un criminel d'État.
«La duchesse vit dans des transes mortelles. Elle a essayé une démarche et n'a obtenu que des paroles aigres et pleines d'une sinistre ambiguïté. Elle se désespère; je crains qu'elle ne se lance dans quelque entreprise qui empirerait les choses.
«Enfin, à force de chercher, une idée nous est venue, un moyen de tout sauver, peut-être... et ce moyen dépend de vous.»
—De moi?... exclama le jeune homme étonné. Oh! si cela est, si je peux quelque chose pour notre belle duchesse, pour M. de Châteauneuf, mes appuis, mes protecteurs les plus chers après Marie de Médicis, me voici tout à leur service. Mais, reprit-il avec un accent de doute, si vous comptez sur mon influence auprès de monseigneur de Richelieu, vous vous méprenez... La bienveillance qu'il me témoigne est bien fragile, et je sens entre lui et moi une influence mauvaise, qui irait au-devant de mon crédit, si j'en pouvais espérer.
—Il ne s'agit pas du cardinal, mais d'une personne dont vous aurez plus de plaisir à devenir l'obligé, et qui, si vous nous secondez, si vous parvenez à la décider en notre faveur, peut provoquer la perte de notre puissant ennemi...
—Y pensez-vous, monsieur le chevalier? J'aurais une influence sur quelqu'un d'aussi considérable?
—J'y pense: cela sera si vous le voulez. C'est l'esprit pénétrant de la duchesse qui a conçu ce projet et ce n'est pas celui qui lui fera le moins honneur.
—De grâce, quelle est donc cette personne?
—Vous n'ignorez pas les intentions du roi pour mademoiselle de Lafayette.
—Mademoiselle Louise!... prononça Philippe avec un trouble soudain.
—Ma meilleure amie! fit Henriette; oh! si c'est d'elle que dépend la délivrance de M. de Châteauneuf, je la lui réclamerai si instamment que nous l'obtiendrons bientôt.
Le chevalier considéra l'émoi de l'artiste et la candeur de la jeune fille, et leur adressant un regard affectueux:
—Vous êtes deux braves cœurs, dit-il; oui, vous nous servirez tous les deux, dût-il vous en coûter un peu, ajouta-t-il à l'adresse particulière de Philippe.
—Mon Dieu, monsieur, fit celui-ci de plus en plus troublé, je ne sais si je comprends bien...
—Vous comprenez parfaitement. Il faut que mademoiselle de Lafayette, que l'approche du roi semble toujours effaroucher, comme un oiseau timide, prenne sur elle de répondre par un mot, un sourire, un geste, aux prévenances de Sa Majesté. Le roi n'est pas si exigeant. Il sera heureux de la mince faveur; il sollicitera comme une grâce d'accomplir un souhait de son idole, et elle obtiendra d'abord l'élargissement de notre ami, puis tout ce qu'elle voudra.
—C'est un plan merveilleux! fit Henriette avec enthousiasme; je veux y contribuer.
Mais le jeune homme ne se hâtait pas de s'y associer aussi vite, et même le chevalier vit poindre un sombre symptôme sur ses traits.
Dans sa droiture innée, il sentait que tout cela aboutissait à pousser Louise au-devant du monarque. C'était tout simplement le fameux plan conçu par la duchesse de Chevreuse, et que les chroniques du temps nous racontent dans tous ses détails.
Un roi est toujours un roi, s'appelât-il Louis le Chaste, comme celui dont il s'agissait, et les paroles du chevalier, si bien enveloppées qu'elles fussent, mordaient le cœur du jeune artiste comme un dard enfiellé.
—C'est convenu, lui dit le négociateur; vous comprenez qu'il ne s'agit que d'une manœuvre très innocente, et je vais dire à la duchesse que nous pouvons compter sur vous.
—Je ferai de mon mieux, répondit Philippe.
Le chevalier sentit qu'il ne fallait pas trop aviver cette plaie secrète, et que, pour un premier assaut, c'était assez. Il aborda adroitement un autre thème, destiné à établir un grand vide entre les affections indéfinies ou mal définies du jeune artiste et de la demoiselle d'honneur.
—Maintenant, mon enfant, dit-il à Henriette, il faut que je vous gronde... Je dois vous le faire observer, il est imprudent de vous montrer ici lorsque M. Philippe s'y trouve, après les derniers événements... Si votre père venait à le savoir, ou à vous surprendre...
—Mon père, monsieur, répondit-elle, non sans éloquence, quels reproches aurait-il à m'adresser? Je crois bien agir en réparant ses injustices.
—Oh! ces petites filles, ces enfants terribles!... murmura de Jars, ramené malgré lui à son humeur franche et cordiale.—C'est fort bien, mes enfants, reprit-il, et un ami tel que moi ne voit pas de mal dans ces entretiens; mais le monde est méchant, la cour surtout! On y voit du mal aux choses les plus innocentes... Croyez-moi, l'amour, c'est fort joli, mais ne laissez pas surprendre le secret du vôtre...
—L'amour! répétèrent ensemble les deux jeunes gens.
La fille du maître peintre, rouge comme une fleur de grenadier, se détourna, prête à pleurer.
Et Philippe, tout confus aussi, balbutia:
—Y pensez-vous, monsieur le chevalier? l'amour!
—La peste soit! fit de Jars avec son rire charmant, de quel nom nommez-vous donc ces jolis tête-à-tête?... Vous ai-je donc accusés d'un crime, que vous me regardiez de cet air de courroux? L'amour, mes enfants, c'est le bonheur; ce que je vous en dis, c'est pour que le vôtre se prolonge le plus possible...
—Mais, dit Henriette avec une coquetterie naïve et un embarras délicieux, je vous assure, monsieur, que vous vous trompez; M. Philippe ne m'aime pas!...
—Par la morbleu! il aurait grand tort!... exclama de Jars, et je suis sûr du contraire!
Puis, comme elle se disposait à s'éloigner:
—Sans rancune, mademoiselle Henriette.
Il lui tendit sa franche et loyale main, où elle posa le bout de ses doigts.
Philippe lui prit le bras et la conduisit à petits pas, sans oser lui adresser la parole, jusqu'à la porte.
—Vous reviendrez, n'est-ce pas? lui dit-il avec émotion au moment de la laisser aller.
—Oui, fit-elle tout bas; mais ce n'est point de l'amour, au moins, n'allez pas le croire!...
Sur ce mot, elle s'échappa, pour que ses yeux ne donnassent pas un démenti à ses lèvres.
Philippe revint tout songeur à son chevalet, où M. de Jars l'attendait tranquillement.
—Vous ne m'en voulez pas non plus, lui dit celui-ci, de vous avoir éclairé sur vos propres sentiments. C'est cette adorable enfant que vous aimez; je vous l'atteste, et c'est un bonheur pour vous; car l'amour des grandes dames, voyez-vous, c'est souvent un malheur, c'est toujours un danger.
Mais le jeune homme se taisait, en proie à deux courants qui se disputaient son âme. Il n'osait croire à l'amour de Louise, et il regardait celui d'Henriette comme un rêve.
Tout son être débordait de bonheur, et cependant il éprouvait au cœur des serrements, comme si, pour conserver une partie de lui-même, il se voyait forcé d'en abandonner une autre.
Il n'eut pas le loisir de formuler une réponse.
Une apparition, toujours néfaste, succéda à celle de la jeune fille. Le père Joseph se montra sur le seuil que celle-ci venait de quitter.
Il parut d'abord surpris de voir le chevalier dans la galerie; mais, en homme qui n'a pas l'habitude de s'étonner, il approcha.
—Je ne vous cherchais pas, monsieur, lui dit-il d'un ton glacial; cependant, puisque je vous trouve, je m'acquitte dès à présent d'une commission dont je suis chargé pour vous.
—S'il vous plaisait d'ajourner indéfiniment cet entretien, mon père, fit le chevalier, fidèle à sa bonne humeur, je ne m'en offusquerais point. Vous abordez les choses d'un air qui n'a rien d'engageant.
—C'est que je n'ai rien de plaisant à vous dire, monsieur. Le roi s'est souvenu que vous étiez commandant de Lagny-le-Sec...
—Sa Majesté est bien bonne d'avoir pensé à moi.
—Il désire que les places d'armes soient bien gardées, et il vous invite à vous tenir entre les murs de la vôtre jusqu'à nouvel avis.
—Fort bien, mon père; c'est un ordre d'exil. Me sera-t-il permis, avant de partir, d'aller présenter mes hommages à monseigneur de Richelieu?
—Son Éminence ne reçoit personne... excepté son peintre, que je viens chercher de sa part et qu'elle veut voir de suite.
XIII
LA DÉNONCIATION.
Le cardinal était enfoncé dans son fauteuil, sa barrette rabattue sur son front, les sourcils rapprochés, les lèvres pâles.
Sa main froissait deux papiers, l'un épais, qui avait d'abord formé un rouleau tel que celui d'une estampe; l'autre d'aspect sordide, sali de trois lignes d'une écriture grossièrement contrefaite.
Il sortait de dessous ses paupières des éclairs pareils à ceux qui sillonnent un ciel d'orage.
Le tonnerre grondait sourdement dans ce cerveau altier. De Jars ne s'y était pas mépris: la cour était à la tempête.
Il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de se présenter à lui en un pareil moment—le roi ne l'eût pas osé: c'était le père Joseph.
Il entra avec son assurance mêlée d'astuce, suivi de Philippe, calme comme à son ordinaire, et persuadé sans doute qu'il s'agissait d'une séance de peinture.
—Monseigneur, dit le franciscain en se penchant vers le grand fauteuil, voici votre jeune peintre.
Et il se retira à deux pas, épiant ce qui allait avoir lieu.
—Approchez, monsieur, fit sèchement le cardinal.
L'artiste s'avança et se plaça devant lui, respectueux mais tranquille.
Richelieu porta sur lui toute l'énergie de sa prunelle étincelante sans qu'il se troublât, et sa vue provoquant de nouveau la sensation qu'elle avait produite dès le premier jour sur le ministre, une expression douloureuse se mêla au courroux qui se lisait sur son visage.
Cependant ce sentiment fut le plus fort.
—Vous êtes un fier ingrat, monsieur, lui dit-il.
—Moi, monseigneur?...
—Je croyais que c'était le vice des hommes faits, mais vous, vous commencez de bonne heure; je vous en adresse mon compliment...
—Que Votre Éminence me pardonne; j'ignore comment j'ai pu mériter ce reproche.
—Vous ignorez!... insista le cardinal, s'animant en présence du sang-froid et de l'attitude ferme de l'artiste.
—Sur mon âme!
—Avez-vous eu à vous plaindre de moi?
—Monseigneur!...
—Je me sentais porté à vous aimer, moi! Vous avez une figure trompeuse qui m'abusait; et puis vous ressemblez à quelqu'un... qui n'eût jamais fait ce que je vous reproche!
—De grâce, veuillez me dire...
—Répondez-moi d'abord. Ne vous ai-je pas accueilli avec bonté dès le premier jour? Lorsque j'ai étendu sur vous ma protection, n'étiez-vous pas dans un de ces moments critiques qui brisent une existence, et surtout une existence d'artiste?
—Tout cela est vrai; mais je n'ai pas cessé de vous en être reconnaissant.
—Laissez-moi parler. Lorsque je vous offris de vous nommer mon maître peintre, de vous attacher à ma maison, à ma personne, pourquoi refusâtes-vous?
—J'eus l'honneur d'en expliquer les raisons à Votre Éminence.
—Les raisons?... les prétextes, monsieur! Les vrais motifs, je les sais aujourd'hui. Vous étiez parmi mes ennemis, et vous y vouliez rester.
—Si Votre Éminence entend parler de Madame Mère, je ne lui ai pas caché que Sa Majesté fut ma première protectrice; je tiens à demeurer près d'elle par gratitude et par dévouement.
—Nous connaissons ces grands mots, j'en suis assailli à la journée. Mais cette gratitude, ce dévouement à la reine-mère vous obligeaient-ils à travailler contre moi?
—Oh! vous êtes aussi fort sur la dissimulation que sur le reste, nous savons cela. Malheureusement, vous ne me trompez plus... Connaissez-vous ceci...?
Il déroula l'un des papiers, et le lui mit sous les yeux.
C'était une caricature sanglante, qui courait tout Paris, sous le manteau, avec un formidable succès[13].
Elle représentait le cardinal et Satan se donnant la main, et se disant réciproquement: Nihil sine te (rien sans toi).
Une heure auparavant, Richelieu, entrant chez la reine Anne d'Autriche pour lui faire sa cour, avait vu toutes les dames se détourner pour rire à sa vue, et son regard avait surpris aux mains de la princesse un exemplaire de l'odieuse planche.
Pour un homme d'État tel que lui, le ridicule était la plus amère comme la plus redoutable des hostilités.
Ses espions lui avaient déjà transmis des indices sur l'existence de cette estampe, mais sans parvenir à se la procurer. En la voyant chez la reine, et en reconnaissant l'effet qu'elle produisait, il était rentré chez lui dans une colère qui avait fait trembler tout son entourage.
C'est alors qu'il avait reçu, par un envoyeur mystérieux, l'exemplaire qu'il présentait à Philippe de Champaigne.
Celui-ci le prit, y jeta un coup d'œil, et le lui rendit avec un signe de dédain.
—Que vous semble de ceci? demanda le cardinal en l'interrogeant plus encore du regard que de la voix.
—Une œuvre misérable, indigne de l'attention d'un homme comme vous.
—Ah! fit ironiquement Richelieu, vous trouvez? Et l'auteur de cette œuvre, quel est votre avis sur son compte?
—Quelque mécontent ou quelque pauvre artiste qu'on aura gagé.
—Vous êtes indulgent pour vos confrères.
—Pardon, monseigneur, je suis artiste. Ne prostituant point mon crayon à de semblables objets, je ne reconnais pas leurs auteurs pour mes confrères.
La noble droiture de ces paroles ne désarma pas le cardinal.
—A merveille! Alors vous m'aiderez dans le choix de la peine qu'ils méritent?
—Il n'en est qu'une: le mépris.
—Peste! vous croyez donc les misérables qui commettent de tels attentats contre la majesté du pouvoir susceptibles de sentir le poids d'un châtiment purement moral? Qui m'attaque attaque la royauté, monsieur; et la royauté est chose sacrée, car elle est ici-bas la représentation du pouvoir divin.
Nous avons des lois et des supplices contre les sacrilèges. J'entends que l'auteur de cette planche infâme, qui me vilipende comme représentant du roi et comme représentant de l'Église, subisse la peine réservée aux sacrilèges.
Que vous me faites de bien, soupira-t-elle.
Cet arrêt ne vous paraît-il pas équitable?
—Veuillez me permettre de m'abstenir, monseigneur. Je suis peintre et non membre du Saint-Office. Et puis, l'auteur, ce me semble, ne s'est pas fait connaître; ce dessin ne porte pas de signature.
—Enfin! je vous attendais là! s'écria Richelieu. Oui, n'est-ce pas, l'infâme s'est retranché sous l'abri commode de l'anonyme. A une œuvre diffamatoire et calomnieuse, à un pamphlet, point de signature! Le venin est lancé et le reptile jouit dans son repaire inconnu du mal qu'il cause. Mais tous les autres ne sont pas inaccessibles. La vérité est plus malaisée à cacher que les méchants ne le supposent...
Je connais le coupable!
En prononçant ce mot comme une sentence, le cardinal se leva, et parut dominer l'artiste de sa haute taille et de son air imposant.
Celui-ci, cependant, ne répondit rien; seulement, une marque de commisération pour le malheureux caricaturiste se montra sur sa physionomie.
Richelieu y lut un autre sens, et ajouta vivement.
—Vous le connaissez donc aussi?
—Moi, monseigneur?... Je vous jure...
—Pas de vains serments. Lisez!
Cette fois, ce fut le second papier qu'il lui tendit.
Une vive rougeur alluma le front élevé de Philippe en parcourant ces lignes; puis il les rejeta avec dégoût sur la table voisine.
—Que répondez-vous, monsieur? demanda le cardinal.
—Rien, monseigneur.
—Rien? quand cette lettre vous dénonce comme l'auteur de cette planche infâme!
—Que puis-je objecter à cela, monseigneur? Cette lettre est plus infâme encore que le dessin, et comme lui elle est anonyme.
—Alors, vous saurez me prouver votre innocence.
—Mon innocence parle d'elle-même, monseigneur, et l'on ne prouve point ce que l'on n'a point fait.
—J'admire votre orgueil, lorsque tout vous accuse.
—Moi?
—Vous-même! le refus d'entrer dans ma maison; la ressemblance de cette image, car c'est en faisant mon portrait que vous traciez ma caricature... et, plus encore, vos affinités avec mes ennemis, votre présence aux conciliabules de la reine-mère! Ah! je suis bien informé, n'est-ce pas, et vous ne comptez plus m'imposer votre superbe assurance!...
—Nous parlions d'ingratitude tout à l'heure; certes, c'est une qualité que vous professez à ravir, et je n'ai pas à m'étonner que vous l'appliquiez à mon égard, après avoir vu comment vous agissiez vis-à-vis de votre maître de peinture!
—Mon maître Duchesne?
—Au moment où vous le rendiez la fable de la cour ne cherchiez-vous pas à séduire sa fille?
—Henriette?... Ah! silence, au nom du ciel! Monseigneur, c'est l'ange le plus pur...
—Vous l'avez affolée cependant; le père Joseph me l'a dit...
Et se tournant vers le franciscain, peu satisfait d'intervenir dans ce débat:
—Voyons, parle, ordonna-t-il; en imposé-je?
Le capucin pouvait bien dire tout ce qui lui plairait, Philippe n'entendait plus.
Il restait atteint de stupeur, à cette idée que tout le monde paraissait connaître une passion dont lui seul n'avait pas eu conscience jusqu'à ce jour, et qu'il ne s'avouait pas encore franchement.
Que faire?... Son âme flottait dans un émoi sans égal. Son admiration pour Louise, les doux propos échangés avec elle, était-ce de l'amour? Il avait dû le croire... Mais son amitié pour Henriette, son bonheur à se rapprocher d'elle, qu'était-ce donc?
Choisir entre elles deux, c'était en renier une! Louise si tendre... Henriette si dévouée!...
Son combat intérieur se reflétait sur son visage, et ses deux observateurs ne voulaient y voir que la confusion d'un coupable écrasé par l'évidence.
—Que penseriez-vous, monsieur, reprit Richelieu, si l'on vous envoyait rejoindre à la Bastille l'un de vos protecteurs, M. de Châteauneuf?
—Monseigneur, répondit-il en retrouvant sa fermeté, il est impossible qu'un homme tel que vous sacrifie à ce point à un ressentiment personnel, qu'il immole un innocent sur un indice honteux comme celui-ci.
Comme il se trouvait près de la table, il prit dédaigneusement la dénonciation du bout des doigts, puis désignant le franciscain:
—Je penserais, si cela arrivait, qu'une influence injuste vous a indisposé contre moi.
—N'accusez pas le père Joseph, monsieur! Dès le premier moment, convaincu comme moi de votre crime, il a pris parti pour vous, et si je l'eusse écouté, au lieu de vous réserver à cet entretien et à un châtiment sévère, je me fusse contenté de vous expédier au loin, sans vous revoir.
Philippe reconnut à ce trait la pensée opiniâtre qui tendait à l'éloigner de la France, et surtout de Paris.
Comme il tenait toujours l'écrit anonyme, on le vit tout à coup pâlir, s'agiter, balbutier des syllabes incohérentes.
—Qu'est-ce encore? demanda Richelieu; que voyez-vous dans ce papier?
—La preuve de mon innocence, que je regardais comme impossible, monseigneur!
—Quelle est cette preuve? fit ironiquement le cardinal.
Le père Joseph se rembrunit et perdit un peu de son impassibilité factice.
—Cet écrit ne porte pas de nom, monseigneur; mais pour un œil exercé, chaque mot présente comme une signature celui de son auteur...
Il n'acheva pas, un sentiment inexplicable le retint, et rejetant avec un mélange de dédain et d'amertume le billet parmi les autres papiers où il l'avait pris, il se contenta de murmurer:
Le père Joseph s'avança vivement, et s'interposant entre les deux interlocuteurs:
—Je vais l'emmener, dit-il, en montrant Philippe.
Cet empressement peu habituel lui valut, de la part de Richelieu, un de ces longs coups d'œil sous lesquels la dissimulation fondait presque inévitablement comme la neige au feu.
—Vous êtes trop pressé, dit-il en se levant; ne voyez-vous pas que, malgré la longueur de cet interrogatoire, nous arrivons à peine au point capital?
Et se tournant vers l'artiste:
—Il me faut ce nom! ordonna-t-il.
—Sur ma foi de chrétien, j'éprouve, rien qu'à y penser, un invincible dégoût...
—Ce nom, vous dis-je! Ne comprenez-vous pas que vous ne pouvez le taire à présent?...
—Soit donc, monseigneur! Exercé comme je le suis à l'étude des lignes et des aspects, je vous le déclare, celui qui a tracé cette dénonciation est maître Duchesne.
—Voilà une parole grave, monsieur, fit froidement Richelieu.
—Une accusation insensée, ou plutôt une hallucination d'accusé... interrompit encore le franciscain.
—Ainsi, reprit le premier, vous attribuez cette lettre au peintre de Madame Mère.
—Dieu m'est témoin, monseigneur, que cette déclaration me navre l'âme; il m'en coûte plus que je ne saurais l'exprimer de m'en prendre à un tel homme d'une action si noire... mais la vérité avant tout... Maître Duchesne nourrit contre moi, vous ne l'ignorez pas, une rancune profonde...
—Toute cette affaire se complique, monsieur, interrompit le cardinal. Heureusement la justice et la loi ont des moyens d'arriver à la lumière et à la vérité.
—Je ne demande pas autre chose.
Le cardinal revint à son confident:
—Mon père, dit-il, vous allez consigner monsieur dans une des petites pièces des salles basses.
Philippe suivit sans objection le capucin, qui le conduisit dans cette partie à moitié souterraine du Louvre que nous connaissons, et l'enferma dans une cellule voisine de celle où déjà il tenait confiné Labadie.
—Commencez-vous à comprendre, lui dit-il en le quittant, que vous eussiez mieux fait de suivre mes avis, et que ce Louvre est plein de périls pour un jeune homme étranger au monde et sans expérience.
Philippe se contenta de lui répondre:
—Il se peut que vos intentions et vos conseils fussent sages, mais je garde la paix de ma conscience, et je ne vois de pénible, dans ce qui m'arrive, que le chagrin qu'en pourront éprouver mes amis.
Après sa sortie, le cardinal demeura assez longtemps en proie à un combat intérieur, provoqué par la sympathie spontanée que lui avait inspirée le jeune peintre et par la crainte qu'il éprouvait, peut-être pour la première fois, de persécuter en lui un innocent.
Mais revenant, par une conséquence obligée, à l'incident qui dominait pour l'heure toutes les considérations, il fit entendre le cri sec et perçant de son sifflet, auquel Desnoyers accourut.
—Qui est là-dedans? lui demanda-t-il en désignant l'antichambre.
—Messieurs de Bois-Robert, Beautru et M. le lieutenant-civil.
—Laffémas? Qu'il entre!
Desnoyers introduisit ce personnage, dont le nom et le caractère ne sauraient être ignorés de nos lecteurs.
Instrument servile des exigences sanglantes de Richelieu, il n'y eut pas d'exemple qu'il lui marchandât jamais la tête d'un prévenu.
L'échafaud et la torture étaient son élément.
—Que m'annoncez-vous, monsieur de Laffémas? lui demanda son patron dès qu'il se montra.
—Que voilà, monseigneur, une superbe journée pour pendre!
Il montrait le soleil qui resplendissait à travers la fenêtre.
Ce lazzi, qui lui était familier,—Bois-Robert le constate dans ses écrits,—annonçait chez lui un excès de belle humeur[14].
—Il y a toujours des mécontents, monsieur le lieutenant-civil; la cour est un foyer de conspirations; les femmes s'en mêlent, et par hasard elles sont discrètes... Le temps est beau, mais vous n'avez personne à pendre, quoi que vous en disiez.
—Peut-être bien, Éminence.
—Par la mordieu! parlez alors.
—Vous avez embastillé M. de Châteauneuf, consigné M. de Jars; vous tenez en surveillance la duchesse et l'entourage de Madame Mère; M. de Bassompierre est en disgrâce, et cependant l'audace des ennemis de l'État est encore telle qu'ils lancent contre vous des pamphlets et des caricatures. C'est tout simple: Votre Éminence faiblit depuis quelque temps; la chambre ardente chôme. C'est à peine si le Parlement a, pour s'entretenir la main, quelques affaires de pillerie et de fausse monnaie.
«Ah! si Votre Éminence voulait, nous aurions bientôt le mot de tous ces conspirateurs!»
—Il y a du bon dans ce que vous dites là. Nous y reviendrons. Parlons d'abord de cette odieuse estampe...
—Au fait, je venais précisément annoncer à Votre Éminence que j'ai amené avec moi, et laissé en bas, sous bonne escorte de soldats du guet, un certain marchand d'images qui a, le premier, fait circuler celle-ci.
—Vive-Dieu! mon cher lieutenant, ce faquin va nous désigner l'insolent dessinateur et ceux qui l'ont mis en œuvre!
—Eh! eh! monseigneur, la chose va moins vite que Votre Éminence. Cependant je compte bien délier la langue de ce maraud!
—A la bonne heure! Usez de tous les moyens: l'argent, les promesses...
—Votre Éminence est trop bonne, ricana le chacal avec un air hypocrite; c'est là ce qui fait le mal. Promettre?... à quoi bon? Menacer, plutôt.
—Agissez à votre guise, pour peu que vous agissiez promptement.
—Du moment que Votre Éminence s'exprime ainsi, je réponds du succès. J'avouerai même que, plein de confiance en sa sagesse, j'avais déjà pris quelques petites dispositions, d'accord avec le père Joseph.
—Ah! très bien!
—Un de mes hommes a dû mettre en état la salle de la galerie souterraine du Louvre où sont déposés certains ustensiles...
—La salle de la torture?
—Votre Éminence l'a dit, nous allons procéder tout à l'heure à une question anodine, qui déliera la langue de ce pleutre... Ah! si Votre Éminence n'était pas si faible, si clémente, je sais bien quelqu'un dont nous tirerions de beaux renseignements, rien qu'avec un ou deux coins...
—Et celui-là, vous l'appelez?...
—Oh! inutile de le nommer, car Votre Éminence refuserait.
—Qu'en savez-vous? Je veux en finir avec mes ennemis de toute espèce et de tout sexe. Si donc vous connaissez un homme capable de me livrer leurs plans, indiquez-le-moi, et je vous l'abandonne.
—Pas celui-ci, vous dis-je, monseigneur, répéta le pourvoyeur du bourreau, en attisant l'impatience du maître.
—Celui-là comme les autres!
—En vérité, insinua Laffémas, vous me confieriez, pour causer avec lui un quart d'heure, dans cette précieuse salle dont nous parlons, ce beau chevalier de Jars...
—Hein! fit le cardinal, emporté par la surprise... de Jars?
—Je le disais bien, Votre Éminence refuse.
—Je l'ai déjà exilé...
—Un enfantillage; au lieu de conspirer à Paris, il conspirera à Lagny.
—Je ne dis pas. Mais écoutez donc: le chevalier n'est pas un libraire, un marchand d'estampes, un premier venu. S'il n'était même que commandant de Lagny, mon Dieu, l'on pourrait voir. Par malencontre, il est, en outre, de l'ordre de Malte, abbé de Saint-Satur. Lui faire subir la question, sans un motif bien déterminé, c'est nous exposer à des ennuis avec son ordre et les hauts bénéficiaires ses collègues...
—L'intérêt du roi, monseigneur, l'intérêt du roi! Le chevalier, j'en suis sûr, a la clef de tout ce qui se prépare contre votre personne et votre puissance... Au besoin, pour prévenir les criailleries, le Parlement ne nous refuserait pas un ordre d'interrogatoire... Ce chevalier est d'une impertinence... Je suis sûr que notre excellent père Joseph verrait avec satisfaction qu'on rabattît sa morgue et son persiflage...
—Richelieu réfléchissait: il détestait cordialement de Jars, comme tout ce qui était droit et franc, et aussi en raison de ses rapports avec la duchesse et Châteauneuf.
Il ne réfléchit donc pas longtemps.
—Au fait, répondit-il, l'intérêt du roi est là, et, grâce au Parlement, nous agirons en pleine légalité... Eh bien, réussissez avec votre croquant d'imagier... et nous verrons.
—Je réussirai!... affirma la hyène, se pourléchant déjà les lèvres à l'idée d'attacher à son chevalet l'un des plus vaillants gentilshommes de France.
XIV
DEUX CŒURS POUR UN AMOUR.
Laffémas, on vient de le voir, était bien servi par ses espions et par son instinct de bête fauve. Il avait du premier bond flairé la meilleure proie.
De Jars, ennemi-né du cardinal, était entré corps et âme dans le complot suscité par la duchesse pour en finir avec ce despote qui, non content de dominer les choses, voulait soumettre aussi les cœurs. Renverser le tyran et délivrer Châteauneuf, c'était une belle entreprise, car de Jars était un ami aussi ardent que Chevreuse était une maîtresse dévouée.
Se servir de Louise de Lafayette pour atteindre le but, c'était une de ces conceptions heureuses que la duchesse seule pouvait former.
Il y avait des difficultés, mais le mérite était de les vaincre.
L'attraction du roi vers la charmante fille d'honneur devenait plus évidente, par cent petits incidents insaisissables pour un œil ordinaire, mais très significatifs pour une attention intéressée.
L'objet de cette recherche ne paraissait pas s'en apercevoir, et cependant son indifférence ne décourageait pas le monarque. Il est vrai que la timidité de celui-ci ne lui avait jamais permis d'aborder clairement la matière, mais c'était encore un motif assuré du triomphe de la favorite en perspective, le jour où, d'elle-même, elle viendrait en aide à cette insurmontable timidité.
Rendre Lafayette toute-puissante sur le cœur et sur les conseils du roi, qui se montrait fort désireux de subir ce joug; continuer à dominer, par l'amitié et l'adresse, l'esprit de Lafayette, c'est-à-dire imprimer par son entremise à la volonté du faible monarque sa propre volonté, tel était en résumé le plan de la duchesse.
Que Louise arrivât à ce rang de favorite, avec elle arrivaient au pouvoir ses amis, et Richelieu était détrôné.
Mais, disons-nous aussi, Louise ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, les aspirations du prince. L'ambition était étrangère à cette nature exquise et délicate. Chez elle, le cœur dominait tout... et le cœur était pris.
C'est ici surtout qu'il nous faut admirer le génie de madame de Chevreuse,—ce génie que les historiens n'ont vraiment pas trop vanté.
Le but de sa vie était devenu la délivrance de son amant, tous les expédients étaient légitimes pour y atteindre, même celui qui consistait à pousser mademoiselle de Lafayette dans les bras du roi.
La moralité du lecteur se récrie peut-être à cette idée; nous le prions, dans ce cas, de se rappeler que nous sommes ici dans la vérité historique et que ce n'est pas nous qui avons fait l'histoire. Nous avons entrepris de dévoiler quelques-uns des mystères immoraux du vieux Louvre, et certes ce n'est encore là que l'un des plus anodins.
Or, la duchesse, qui trouvait très simple et très désirable qu'une fille d'honneur de la reine devînt la maîtresse du roi, était cependant l'amie de Louise et de Philippe; de plus, elle avait la première deviné leur affection naissante.
Mais elle ne s'était jamais piquée, pour son compte, d'une fidélité éternelle. Châteauneuf avait succédé dans ses faveurs au duc de Lorraine, à Buckingham et au comte de Hollande. Elle pensait que toutes les femmes étaient façonnées à son image, qu'il fallait aimer son amant présent, comme si l'on ne devait jamais le quitter, et qu'il était bon de le quitter dès qu'on s'apercevait qu'on ne pourrait l'aimer toujours.
Elle se représentait, d'ailleurs, une union sérieuse entre Louise et le jeune peintre comme irréalisable, et se persuadait de très bonne foi que c'était rendre service à l'un et à l'autre d'élever entre eux des obstacles adroits, moins pénibles qu'une séparation brutale.
Elle les aimait de très franche amitié en leur dressant ces embûches, et s'il lui en revenait quelques scrupules, elle rassurait sa conscience par la conviction où elle se plaisait qu'elle asseyait la fortune de Louise et qu'elle faisait le bonheur de Philippe en le forçant à se déclarer pour Henriette.