Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de réflexion, s'adressant à l'un d'eux:—Va dire à l'ami Pog de se rendre dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes et il attendra.
Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta sur le vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine, restée seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et d'un pas agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde et brève:—Donc, tu es Loysik, toi?
—Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles.
—Et d'abord, comment as-tu pénétré ici?
—J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que l'on entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé.
—Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise?
—C'est la vérité.
—De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes filles, tu attendais dans la salle basse?
Loysik fit un signe de tête affirmatif.
—Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais?
—Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par cet escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau, j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes.
Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un air de doute effrayant:—Ainsi, cet entretien tu l'as entendu?
—Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots de votre conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté; ailleurs je ne me serais jamais permis cette action basse et déloyale... mais...
—Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas?
—Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met le pied ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus. Lorsque je me suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre deux damnées dans l'enfer des catholiques... Cette rencontre est rare... j'ai écouté.
—Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages?
—Le bourreau et ses aides, je suppose...
—Justement... Dis-moi... quel âge as-tu?
—L'âge d'un homme qui va mourir.
—Tu t'attendais à la mort?
Loysik haussa les épaules sans répondre.
—C'est juste,—reprit Brunehaut avec un sourire affreux,—apporter de pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice...
—Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses hommes sont restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera fait aucun mal.
—Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend. Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des hommes de guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de moines! L'ami Pog et ses garçons auront plus de besogne que je ne le croyais.
—Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été deux fois plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère et de la vallée de Charolles...
—Vraiment...
—Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si vous méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi Clotaire Ier.
—Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?...
—Pourquoi non?
—Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde? une charte de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon plus mortel ennemi. Moine, je te croyais un homme dangereux et subtil, je me trompais; tu viens ici me parler d'une charte signée de l'aïeul de l'homme que je poursuivrai jusqu'à la tombe... Mais, vieillard insensé! un arbre qui aurait prêté son ombrage au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet arbre! Une source où cet homme se serait désaltéré... je la ferais empoisonner, cette source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés, mais d'hommes, de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul du fils de Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire Ier, les faire souffrir dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh! merci! moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée seront envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis.
—Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée; elles y pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré leur résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront mourir. Vos soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée n'y trouveront que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant, écoutez ceci. La guerre est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde; le moment est suprême, vous avez besoin de toutes vos forces. Exécrée du peuple, exécrée des grands, dont les plus considérables sont déjà dans le camp de Clotaire II, soupçonnant vos généraux, ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous certaine de la fidélité de votre armée, puisqu'il vous faut appeler comme auxiliaires des tribus barbares et leur promettre le pillage... Écoutez encore... Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je le sais; mais, guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en jour la grandeur des maires du palais, il fait des vœux pour eux; songez-y, à leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les ennemis des rois franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou tard, à nous peuple conquis!
—Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures, de là vient ton audace,—dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur, des paroles de Loysik.—Continue... je veux voir jusqu'où ira ton insolence!
—Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines, si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous que l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de la misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples encore plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain! une insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des grands qui vous abhorrent!
—Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous les ennemis de ta vile race conquise!
—Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront ce peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit qu'ils vous disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux peuple reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas! ne sont pas encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au cœur de votre royaume en ce moment où votre implacable ennemi menace vos frontières, en ce moment où la trahison vous enveloppe... cette révolte serait aujourd'hui votre perte... et vous livrerait vous, vos royaumes, au fils de Frédégonde!
À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché, le regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik, qui continua avec un amer dédain:
—La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace de sa politique! Pour assurer son empire elle a commis des crimes qui feront un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle va risquer ses royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes inoffensifs! L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus jusqu'ici; son attention a été attirée sur eux par la cupidité d'un évêque envieux de posséder leurs biens. Mais ces hommes qu'elle veut réduire à l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle les épargnait, seraient-ils pour elle de dangereux ennemis? Non, ils ne demandent qu'à continuer de vivre libres, paisibles, laborieux; s'ils peuvent devenir redoutables, c'est par l'exemple de leur martyre... et cette femme n'a qu'une idée fixe: leur martyre... Il peut provoquer des soulèvements dont elle sera la première victime... Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce que la liberté de ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un demi-siècle... Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais pousser cette femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le sang de mes frères!
Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde, garda un moment le silence et reprit:—Moine... il est fâcheux que tu aies l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon conseiller le plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette vallée sera épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment où la guerre menace... où les grands n'attendent que l'occasion de se rebeller contre moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir, au martyre, serait de ma part une folie.
—Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au sujet du monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre intérêt est pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais une feuille de parchemin pour écrire...
—À qui?
—À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement; vous pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire aussi prier les membres de ma communauté de laisser libres votre chambellan, l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers portera ma lettre.
—Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...
Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie était si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence, que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre et silencieuse; elle lui dit:—Tu trembles... vieillard?
—C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant de maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.
—As-tu fini?
—Voici la lettre... Lisez.
Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:—Ces adieux sont simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux la puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là... Ils sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement. Tu n'as rien à me demander?
—Rien... sinon de hâter mon supplice.
—Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te fais grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...
—Faites-moi simplement couper la gorge...
—De quelle manière?
—Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis assez chirurgien pour renseigner votre bourreau.
—Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as rien de plus à me demander?
—Si,—répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console d'ivoire où était le médaillier,—je voudrais emporter cette grande médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de temps qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux attachés sur cette glorieuse effigie.
—Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je ne sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou? Voyons-la donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que l'on a par curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous son casque de guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: Victoria, empereur. Une femme empereur? Qu'est-ce à dire?
—Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...
—C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?
—Elle aimait son fils...
—Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?
—Elle était de race plébéienne.
—Mais sa vie... quelle fut sa vie?
—Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses traits, d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite pour la postérité.
—Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...
—Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime... d'une vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que pour suivre son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient; ils l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils dans le saint amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus hautes vertus. Son ambition...
—Cette femme austère était ambitieuse!
—Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition de faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre digne d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par l'armée.
—Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?
—Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant, ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice! Ces qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son œuvre à elle! L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de la mère... Oh! véritablement souveraine par le courage, le génie, la bonté. Alors commença pour le pays une ère de gloire et de prospérité. S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte, refoula les Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits de la paix! Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était idolâtré! Ce nom! le premier que les mères apprenaient à leurs enfants, après celui de Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré de tant de vénération, de tant d'amour, c'était celui de Victoria!
—Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait pour son fils!
—Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux, c'est aux cœurs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste dans ses goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs. Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle jouissait de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais pour régner en reine... non... non... elle méprisait trop les royautés.
—Et la cause de ce dédain superbe!
—Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire se transmettant avec la possession des peuples comme un domaine avec ses esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait encore que ce pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par dépraver les meilleurs naturels et par rendre les méchants l'exécration du monde... Fidèle à ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir héréditaire pour son petit-fils!
—Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah! elle avait un petit-fils.
—Oui, comme vous... Victoria était aïeule...
Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux moine accentua ces mots adressés à Brunehaut:—Comme vous, Victoria était aïeule il y avait quelque chose de si souverainement écrasant! une condamnation si flétrissante des épouvantables moyens employés par ce monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement ses petits-fils dont elle était forcée de respecter la vie pour régner en leur nom... que Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours, de crainte de laisser voir les blessures saignantes de son orgueil infernal, ne put soutenir le regard du vieillard et baissa les yeux devant lui. Loysik poursuivit:
—Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par son génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines, Victoria la Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son petit-fils; elle veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de cet enfant, avec une mâle sollicitude; son espoir était de faire de lui un bon citoyen, un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame épouvantable enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste; ils périrent dans un soulèvement populaire.
—Ha! ha!—s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique et joyeux, comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.—Elle a dû bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice de Dieu!
—Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et de patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria, suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner la Gaule... refusa. Oui,—ajouta Loysik, répondant à un geste de surprise échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait dépassé les limites des crimes connus,—oui, Victoria refusa par deux fois; elle désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être élus chefs du pays, leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité, les conseils de sa haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut ainsi; Victoria continua de vivre modestement dans la retraite, et tant que dura sa vie la Gaule vécut grande et prospère. Victoria mourut...
—Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.
—La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son fils et son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut par le poison.
—Ha! ha!—s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire sardonique...—Moine... moine... tu vois... toujours la justice de Dieu!...
—Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands génies qui aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut pleurée la mort de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule! Dans les plus grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes coulaient partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots: Nous avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers des légions du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats pleuraient avec les enfants... C'était un deuil universel, imposant comme la mort. À Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle de douleur sublime!
—Assez, moine...—murmura Brunehaut les dents serrées de rage,—oh! assez...
—Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria, couchée sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant huit jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient les abords de son humble maison; chacun venait une dernière fois contempler dans un pieux recueillement les traits augustes de celle qui fut la gloire la plus chérie, la plus admirée de la Gaule...
—Moine...—s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard et voulant l'entraîner avec elle,—les bourreaux attendent... Viens... viens... Oh! je serai là...
Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine, resta immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:
—Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie; enfin, pour honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des Gaules, lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain que toujours elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a plus de quatre siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de Victoria, empereur!
En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre ses mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme, arracha l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et foula ce bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.
—Oh! Victoria... Victoria!—s'écria Loysik, la figure rayonnante d'enthousiasme,—ô femme empereur! héroïne des Gaules! je peux mourir! ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses crimes;—et se tournant vers la reine toujours possédée de son vertige frénétique:—Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!
Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:
—Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second messager arrive à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une manœuvre habile, a enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un prompt pillage les a réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées sur Châlons. Votre présence et celle des jeunes princes au milieu de l'armée est indispensable en un moment si grave. Je viens de donner les ordres nécessaires pour votre prompt départ. Venez, madame, venez; il s'agit du salut de vos états, de votre vie peut-être... Car, vous le savez, le fils de Frédégonde est implacable...
Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta d'abord pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria; puis ce premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix retentissante comme le rugissement d'une lionne en furie.
—À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se fera tuer à la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera la mort en Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à cheval!...
CHAPITRE III.
Camp de Clotaire II.—Le village de Ryonne.—Sigebert, Corbe et Mérovée, petits-fils de Brunehaut.—Entretien d'un roi et d'une reine.—Trois jours de supplice.—Loysik.—Entrevue.—Le chameau et le cheval indompté.—Le bûcher.—La charte de l'évêque de Châlons.—Fête dans la vallée de Charolles.
Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons. Autour de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire II, fils de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous des arbres plantés au milieu du village. Le soleil vient de se lever; on voit, non loin de ce royal abri, une masure un peu plus grande et moins délabrée que les autres; sa porte fermée est gardée par deux guerriers franks; une seule petite fenêtre donne jour dans l'intérieur de cette masure; de temps en temps l'un des guerriers postés au dehors, écoute ou regarde par cette fenêtre; un coffre vermoulu, deux ou trois escabeaux, quelques ustensiles de ménage, une sorte de caisse remplie de bruyères desséchées; tel est l'ameublement de la hutte; sur le lit de bruyères sont trois enfants vêtus de leurs habits de soie brodés d'or ou d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement habillés et couchés comme des fils d'esclaves sur ce grabat? Ce sont les fils de Thierry, défunt roi de Bourgogne, ce sont les arrière-petits de la reine Brunehaut; ces enfants dorment tous trois enlacés. Sigebert, l'aîné, est couché au milieu de ses deux frères; appuyée sur sa poitrine est la tête de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le second, a un bras passé autour du cou de Sigebert. Les traits de ces petits princes, plongés dans un sommeil profond, sont à demi cachés par leurs longs cheveux, symbole de race royale; ils semblent paisibles, presque souriants; la douce figure de l'aîné surtout a une expression d'angélique sérénité... Le soleil montant de plus en plus à l'horizon darda bientôt en plein ses vifs rayons sur le groupe des enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier par l'ardeur de cette vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes sur ses grands yeux encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui d'un air surpris, se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se souvenant de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les larmes inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête du petit Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu. Mais Corbe, à demi éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta les yeux et murmura:—Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux... j'ai faim...
—Corbe,—reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les lèvres encore palpitantes,—mon frère... éveille-toi donc... Hélas! nous ne sommes plus dans notre palais, à Châlons...
Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit avec un soupir:—C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...
—Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...
—Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne sommes pas fils de roi... nous?
—Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre grand'mère, où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous deux peut-être sont aussi prisonniers.
—Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,—s'écria Corbe avec colère.—On le disait autour de nous... les troupes ont fui sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est, avait préparé cette trahison!
—Plus bas, Corbe... plus bas,—reprit Sigebert d'une voix étouffée,—tu vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir comme lui, je ne penserais à rien.
—Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous fasse?
—Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre grand'mère?
—Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre armée, et elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?
—Non... oh! non!
—Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous apporter à manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est fatigant et ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier... Mais comme il dort, ce Mérovée; éveille-le donc.
—Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme toi tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.
—Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus qu'il dorme, lui...
—Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon cœur.
—Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à manger.
La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans l'intérieur de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son armure de bataille, le roi une longue robe de soie de couleur claire, bordée de fourrure.
—Seigneur roi,—lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,—vous ne voulez décidément pas attendre le retour du connétable Herpon?...
—Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?
—Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont épuisés de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au pied des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le connétable peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.
—Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu sensible à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait... Allons!...
Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que le petit Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur la bruyère, continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés surtout par la figure sinistre des deux hommes portant des casaques de peau de bête, se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là ils se serrèrent l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire. Au signe de Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet de cordes, le déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis que son compagnon tirait de sa ceinture un couteau, large, long, droit et aigu comme celui d'un boucher; il tâta légèrement du bout du doigt le fil de la lame fraîchement aiguisée, tandis que le fils de Frédégonde lui disait:
—Et surtout, hâte-toi.
Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait signifier:—Soyez tranquille, j'irai vite.—L'autre homme s'était approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant si fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit sur chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.
—Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou celui qui dort?
—Commence par l'aîné,—dit Clotaire II d'une voix sourde et brève;—dépêchons, dépêchons...
Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était appuyé le grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de l'autre.—Grâce!—criait Sigebert d'une voix plaintive et étouffée,—grâce pour mon frère! grâce pour moi!
—Nous sommes fils de roi!—criait Corbe avec plus de colère encore que d'épouvante.—Si vous nous faites du mal, ma grand'mère vous tuera tous!...
À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit sur son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur... Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait, et, se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête aux yeux encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les quatre nouveaux venus et ses frères, comme pour leur demander ce que cela signifiait. L'un des bourreaux, à ces mots du roi:—Commence par l'aîné,—s'était emparé de Sigebert... La pauvre créature, plus morte que vive, ne fit aucune résistance; il se laissa garrotter les pieds et les mains ainsi que l'agneau se laisse garrotter par le boucher; il murmurait seulement d'une voix dolente, en tâchant de tourner la tête vers Clotaire II:—Seigneur roi! bon seigneur roi, ne nous faites pas mourir... Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves si vous voulez... Envoyez-nous garder vos troupeaux bien loin d'ici; nous vous obéirons en tout; seulement, grâce, bon seigneur roi! grâce de la vie pour mes petits frères et pour moi!...
Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:—Hâtons-nous...
Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de l'autre: l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba sur ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant par sa longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement la nuque de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait à son couteau. Sigebert murmurait cependant encore d'une voix étouffée, en jetant un regard agonisant sur le maire du palais:—Warnachaire, vous qui m'appeliez en voyage votre cher enfant, vous ne demandez pas ma grâce...
Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II fit un signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau du cou de l'enfant; mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment de pitié éphémère, l'égorgeur détourna, pendant un instant, la tête en fermant les yeux, comme pour échapper au regard mourant de Sigebert; puis cessant de s'apitoyer, il plongea son large couteau dans la gorge de l'enfant en imprimant à la lame un mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré les vertèbres du cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette large plaie béante, et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge sur l'un des pans de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards de fer du duk Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau, retirant son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit corps à son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte rebondit sur la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les épaules et les jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une mare de sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que l'on faisait du mal à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus, tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier... aussi celui-ci terminait-il de serrer les derniers nœuds lorsque l'égorgement de l'autre enfant s'achevait.—Chiens! meurtriers!—s'écria Corbe de sa petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient au milieu de son pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement dans ses liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.—Oh!—ajoutait-il en grinçant des dents tout haletant de cette lutte,—oh! ma grand'mère vous fera tous torturer... tous... par Pog, son bourreau... vous verrez... vous verrez...
Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne, lui désigna Corbe du geste et lui dit:—Warnachaire, il eût été impolitique de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait devenu un homme dangereux, quoique détrôné.
Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe, malgré ses cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment dans ses liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant, s'agenouilla sur sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour de son poignet gauche la longue chevelure du petit prince, attira ainsi fortement la tête à lui, de sorte que le cou très-tendu offrit toute facilité au couteau. Une seconde fois la lame joua, une seconde fois le sang jaillit... et le cadavre de Corbe tomba sur celui de son frère[B]. Il restait à égorger le petit Mérovée, toujours assis sur la bruyère; soit ignorance du danger, soit insouciance du premier âge, lorsqu'il vit le bourreau s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air soumis, et voulant parler sans doute de la résistance de Corbe, il dit de sa voix enfantine, en tâchant de contenir ses pleurs:—Mon frère Sigebert ne s'est pas débattu... moi, je serai doux comme Sigebert...
Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de lui-même le cou.
Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une voix à demi étouffée par la joie:—Grand roi! je précède de peu le connétable Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière... Après deux jours de poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe, au delà des premières montagnes du Jura...
—Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La voici enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!—s'écria le fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient entre leurs mains le petit Mérovée:—Ne tuez pas cet enfant... qu'on le conduise dans ma tente... Vous attendrez mes ordres... vous ne savez pas la gloire qui vous attend,—ajouta Clotaire II avec une expression de férocité sardonique. Puis, se tournant vers Warnachaire:—Viens, allons recevoir dignement cette fille de roi, cette femme de roi, cette aïeule et bisaïeule de rois, Brunehaut, reine de Bourgogne et d'Austrasie... Viens... viens...
Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance vers le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II. Cette multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes du Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand nombre d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons, des hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards, tous ont quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et esclaves, au risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour; citadins, au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour les uns, durait depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour, un demi-jour, deux heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à la foule depuis plus ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée, qui l'attirait ainsi? Ces mots répétés de proche en proche:—C'est la reine Brunehaut qui passe... on l'emmène prisonnière pour la livrer au fils de Frédégonde...—Oui, telle était la haine, le dégoût, l'horreur, l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms, Frédégonde et Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient pu résister à la curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait advenir de la capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette multitude s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine de guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers qui tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut; cette vieille reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière le dos, sa longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière et de boue, tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance désespérée de cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte par le connétable Herpon et par ses hommes; une des manches et la moitié de son corsage arrachés, laissaient nus un des bras de la reine, ainsi que son cou et ses épaules couvertes de meurtrissures livides, bleuâtres, à demi cachées par ses longs cheveux blancs, dénoués, hérissés, emmêlés; on voyait sur sa chevelure des débris d'ordures et de fumier, que le peuple lui avait jetés sur la route en l'accablant d'injures. De temps à autre elle tâchait, par un mouvement de tête convulsif, de dégager son front voilé par son épaisse chevelure... alors apparaissait son visage, hideux, horrible. Avant de se laisser prendre, elle s'était défendue comme une lionne; on voulait surtout l'amener vivante au fils de Frédégonde. Dans la lutte brutale et acharnée du connétable Herpon et de ses hommes contre Brunehaut, on lui avait donné des coups de poing, des coups de pied; on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le visage; un de ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte violente; les paupières et une partie de la joue disparaissaient sous une large contusion noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée, par suite d'un coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de sang desséché; cependant, telle était l'énergie sauvage de cette créature, que son front restait altier, son regard étincelant d'un orgueil farouche... Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de poussière, de boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées, menaces, rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme inflexible...
Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la vue de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire; d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient pris parti pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin, Arnolf, Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes, et d'autres encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut se rapprocher de lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient la monture de Brunehaut, et partit au galop; les deux guerriers, se guidant sur son allure, emmenèrent la vieille reine; celle-ci, non garrottée, se fût tenue en selle comme une amazone; mais gênée par les liens qui l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre avec souplesse les mouvements de sa monture, de sorte que le galop de sa haquenée imprimait au corps de Brunehaut des soubresauts ridicules. La foule et les guerriers de l'escorte, la suivant en courant, l'accablèrent de railleries et de huées. Enfin, le connétable Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son cheval, et dit à ses hommes en leur montrant la reine:—Mettez-la par terre... laissez-lui seulement les mains attachées derrière le dos.
Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient la reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba d'abord sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la faiblesse ou à la crainte, elle s'écria:—J'ai les membres engourdis, sans cela je resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!...
Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont elle venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la première fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent autre chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée; elle tourna comme elle put la tête par-dessus son épaule et dit à sa haquenée d'une voix presque attendrie:—Pauvre animal! tu as tâché de me sauver par la rapidité de ta course... tes forces ont trahi ton courage; maintenant tu me dis adieu à ta manière... Toi seul tu n'éprouves pas de haine contre Brunehaut; mais Brunehaut est fière d'être haïe par tous... car elle est redoutée par tous...
Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle immense, composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et de la foule qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde et de sa mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force surhumaines. Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers qui la soutenaient par-dessous les bras:—Arrière! je saurai me tenir debout!...
Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du roi, comme pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni crainte. Clotaire et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à face au milieu du cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence se fit dans cette foule; toutes les respirations étaient suspendues, on attendait avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue. Le fils de Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante d'un triomphe farouche, contemplait silencieusement sa victime. Celle-ci, le front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix mordante, sonore, qui retentit au loin:
—Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui as commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison m'a perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as livrée à mon ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère de rois... me voici garrottée, me voici la figure meurtrie de coups de poing que l'on m'a donnés... me voici souillée de fumier, de boue et d'ordures que les populations m'ont jetés sur la route... Triomphe, fils de Frédégonde! triomphe, jeune homme! depuis deux jours le peuple couvre de huées, de mépris et de fange, non-seulement moi, mais en ma personne la royauté franque! la tienne, celle de ta race! Triomphe! la royauté ne se relèvera pas du coup que tu m'as porté!
—Glorieux roi!—dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,—si vous m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme diabolique; sa langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...
—Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je veux la rendre l'horreur et la risée de cette populace!
Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi, Brunehaut avait continué d'une voix de plus en plus retentissante en se tournant vers la foule des guerriers:
—Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous craint, nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement entre nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma figure meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave! Tenez, guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous savez, Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les valets du palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse de ce glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé ma sœur Galeswinthe!...
—Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la débauche!—s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que celle de Brunehaut,—toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir d'amants qu'en les payant avec les fonctions du palais...
—Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de jeunes pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé mon mari Sigebert et mon fils Childebert!...
—Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif de meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait égorger Lupence, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de tes amants!...
—Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné! c'est tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à juger vos rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère Frédégonde n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique de Rouen, parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait mariée à Mérovée, ton frère...
—Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée au parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.
—Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de vos rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée à Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants qu'il avait eus de ses autres femmes!...
—Te tairas-tu!—s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.—Tu mens, monstre! tu mens!...
—Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?—dit à demi-voix l'évêque de Troyes.—Cette femme est un véritable basilic!...
—Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées, une seule femme vivante, Audowère,—reprit Brunehaut;—Audowère avait deux enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée, le fils poignardé, la fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent sous ses yeux à elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein! vaillants guerriers! ces reines! comme elles sont raffinées dans leurs sanglantes débauches!...
—Et toi!—s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique ces effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,—et toi, infâme entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de tes petits-fils pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais égorger les honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin Berthoald, maire du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres; l'évêque Didier, écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne.
—C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi. J'aime à voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal... comme ton père. Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait assassiner mon mari, s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler les jointures des membres avec des fers ardents, arracher les narines et les yeux, enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à la victime les mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces rois, quels fins bourreaux de naissance!...
—Warnachaire,—dit Clotaire II, rugissant de fureur,—rappelle-toi ces supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.—Puis s'adressant à Brunehaut:—Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains du sang de ton petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son fils, un enfant de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête brisée sur une pierre?...
—C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie? c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale. Nous voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons; des héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent, nous les tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père Chilpérik gênait ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches, elle le fait poignarder!
—C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père!
—Tu veux rire... c'est ta mère...
—C'est toi, bête féroce!...
—C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri, que je vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des anciens amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait poignarder ton père!
—C'est l'enfer que cette femme!—s'écria Clotaire.—Qu'on l'entraîne! qu'on la bâillonne!...
—Ô mes chers fils en Christ!—s'écria l'évêque de Troyes, afin de couvrir la voix haletante de Brunehaut,—comment pourriez-vous croire les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits inouïs, impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire...
—Guerriers, écoutez-moi!—s'écria Brunehaut.—Je vais mourir... mais je veux...
—Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...—reprit l'évêque de Troyes d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:—Glorieux roi! faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps...
Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en quête d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la nouèrent derrière sa tête.
—Oh! monstre sorti de l'enfer!—lui dit alors l'évêque de Troyes,—si cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé la possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de leur soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont tu as l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils, comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant leurs ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église? Est-ce que nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui ordonnerions l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils n'étaient pas les élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices! tu es l'effroi du monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie. Retournes-y, monstre, qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants pour les énerver. Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous ne frémira d'épouvante à la pensée de ce crime inouï, dont ce monstre, vous l'avez entendu, s'est glorifié?...
L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux de cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine, que les âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri vengeur sortit de la foule:—À mort, le monstre! qu'il périsse dans les supplices!...
Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au pouvoir de Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un homme à longue barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et monté sur une mule, suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée de son escorte et de la foule, est arrivée au village. Cet homme est Loysik; il a échappé à la mort que lui destinait Brunehaut, oublié par cette reine lorsqu'elle fut obligée de quitter précipitamment Châlons pour marcher à la tête de son armée à la rencontre de Clotaire II; un des jeunes frères de la communauté accompagne à pied le vieux moine et guide sa mule par la bride. Venant à la rencontre du moine, un guerrier, armé de toutes pièces, gravissait au pas de son cheval la route ardue que Loysik descendait au pas de sa mule. Lorsque ce Frank fut à quelques pas du vieillard, celui-ci lui dit:—Vous êtes de la suite du roi Clotaire?
—Oui, saint patron.
—Est-il encore dans le village de Ryonne?
—Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la route.
—Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent le roi?
—Oui... Tu le connais?
—Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils.
—C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc?
—Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et des enfants?
—Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette côte... Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est, dit-on, d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement de sa route.
—Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses quatre petits-fils?
—D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de la Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été tué dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore...
—Et les trois autres?
—L'aîné et le second ont été tués...
—Dans la bataille?
—Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi les a fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne voulant pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur royaume... Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des trois... M'est avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu frissonnes... C'est le froid du matin, sans doute?
—C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut?
—Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe! du fumier pour encens et des injures pour hosannah.
—On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans le village, a été mise à mort, sans doute?
—Non; elle est encore en vie.
—S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc eu pitié d'elle?
—Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron, que tu viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci... Il y a trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu vois là-bas; on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils: deux bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes sortes d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de cela trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter qu'on lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force, tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes encore.
—C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois jours, Clotaire assistait?
—Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée à tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans l'intérieur de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire, lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque Brunehaut criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait jeter un coup d'œil par la fenêtre, car il paraît que les moments où l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est d'ailleurs une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a permis à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron! il faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent jusqu'à eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a soufflé... Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures; le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui portaient ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore un secret; mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta bénédiction.
—Je souhaite que ton voyage soit heureux.
—Merci, bon patron; mais hâte-toi, car lorsque j'ai quitté le village, on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé la nuit. Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu...
Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement. Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de Ryonne. Le vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de l'attendre. Un leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk Roccon, le conduisit à la tente de ce seigneur frank, voisine de celle du roi. Presque aussitôt le moine fut introduit auprès du duk, qui lui dit avec un accent de déférence respectueuse:—Vous ici, mon bon père en Christ?
—Je viens te demander une chose juste.
—Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance.
—Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui?
—Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez arriver plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut...
—Je sais, je ne sais que trop,—se hâta de répondre le vieillard.—Je ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une charte octroyée par son aïeul Clotaire Ier; en droit, elle n'a pas besoin d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque de Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens du monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur leur liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous nous soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions lui résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau confirmée par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire, maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte octroyée par son aïeul?
—Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous sollicitez du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire de son glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte octroyée par ce grand prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa tente... Attendez-moi ici, mon père en Christ, je reviens.
Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au dehors le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant à grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant la charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau au-dessous de ces mots fraîchement écrits:
«Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques, que ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour l'avenir, croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul. Que ceux qui me succéderont maintiennent donc cette donation inviolablement, en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle, en tant qu'ils voudront être sauvés du feu éternel. Quiconque retranchera quelque chose de cette donation, que le portier du ciel retranche sa part dans le ciel; quiconque y ajoutera quelque chose, que le portier du ciel y ajoute quelque chose.»
Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk:
—Qui a écrit ces mots sur cette charte?
—Le saint évêque de Troyes.
—Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque de Châlons?
—Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie, moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en faveur d'un saint homme de Dieu.—«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il répondu,»—et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture.
—Et maintenant, Roccon,—dit le vieillard,—je te remercie... adieu...
Puis, se ravisant, Loysik ajouta:
—Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur de ton roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de quelques esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère de la vallée de Charolles.
—Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne se passerait pas sans quelque demande d'affranchissement.
—Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la guerre sont variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais si cette reine implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles, n'eût pas été trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle eût vaincu Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de Bourgogne, qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta femme, ta fille?
—Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma femme et mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin! Malédiction! mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!... Mon père en Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la sueur me vient au front... Non, ne parlons pas de cela...
—Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus dont je te demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux des filles qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge donc de la joie que leur causerait leur délivrance par la joie que tu éprouverais, toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait. Roccon, deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi, et tu peux donner cette ineffable joie à de pauvres captifs...
—C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en Christ, je vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera pas.
—Seigneur duk,—dit un serviteur en entrant précipitamment dans la tente,—la promenade du chameau va commencer.
—Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai convenablement placer.
—Ah!—s'écria le vieillard avec horreur,—je ne veux pas rester un moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta parole...
—Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que j'aie une bonne part de paradis.
—L'homme trouve le paradis dans son cœur lorsqu'il fait le bien: les prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai à Dieu qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.
—Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours voir le chameau.
Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village; cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement par une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes, femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise; ils criaient:
—Brunehaut revient du camp! elle va passer!...
Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt il se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut forcé de s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y pénétrer; voici ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente royale; devant cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa suite, parmi lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à pied venaient d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils pouvaient à peine le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait violemment, quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés: l'œil sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour échapper aux esclaves, que sa robe, d'un noir foncé, ruisselait d'écume aux flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinière, tantôt flottait au vent, désordonnée par les bonds de cet animal furieux, tantôt cachait presque entièrement sa tête farouche. Les esclaves parvinrent cependant à l'amener devant Clotaire II; il fit un signe, et aussitôt ces malheureux, rampant à genoux, et au risque d'être broyés, passèrent à chacune des jambes de derrière du cheval le nœud coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces liens, empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons purent alors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleuse manœuvre, l'étalon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit la tête de l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui, s'acharnant alors sur lui, l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut roulé loin de là; et deux autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre à ceux qui, pour maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs forces à chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte, qui aboutissait à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule innombrable de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute l'élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.
—Brunehaut! Brunehaut!—criaient ces milliers de voix.—Triomphe à Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne! Brunehaut! Brunehaut!...
Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, la vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de cris féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos du chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... seuls la nudité de la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses épaules, son sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'étaient que plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, sanguinolentes; plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, pendaient encore, soutenus par une pellicule rougeâtre au bout des orteils; à d'autres doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées entre l'ongle et la chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas été martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les traces de souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées ces tortures de trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un sourire affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de fierté farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalité! ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe blanche et la haute stature avaient sans doute attiré le regard mourant de la reine, elle parut frappée d'une commotion soudaine, se redressa, et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'écria d'une voix désespérée, presque repentante:
—Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette heure, sais-tu à quoi je pense?... à la mort de Victoria la Grande... cette femme empereur, pleurée de tout un peuple...
Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait épuisé ses forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et son corps inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutté contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut cessait à peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir; sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse, le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds.
Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens, la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur un lit de paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre, en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik dans leur misérable hutte. Le premier mot qu'il prononça, encore sous l'impression de l'horrible scène dont il avait été témoin, fut le nom de Brunehaut.
—Bon père,—dit une des femmes,—cette horrible reine a été descendue de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a liée par les bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes de derrière d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, par malheur, le supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa première ruade, a cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté comme une coque de noix, et sa cervelle a jailli partout.
Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant sur le seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération d'une grande flamme lointaine:
—Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc cette lueur!
—Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,—dit la vieille;—ces cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du feu!
—Quel bûcher?—demanda Loysik en tressaillant;—de quel bûcher parlez-vous?
—Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête de ce vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes maudits de cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, car il est parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... voyez quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur la place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour... et ces cris... entendez-vous? écoutez...
Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la foule dans l'ivresse de sa vengeance:
—Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez, vieux os maudits[E]!...
Loysik alors s'écria:
—Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... Le bûcher de Brunehaut... le bûcher de Victoria la Grande!...