—À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!—s'écria Berthoald, d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:—À ma garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur d'enfants! Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline! Clotaire II, justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés! À ma garde, à moi, leur dernier rejeton!
—Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu fou?...
—La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du dernier descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes pères!... Oh! les dieux sont justes!...
—Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant à ce que tu sois gardien de cet enfant?
—Excuse-moi, Karl,—reprit Berthoald en revenant à lui, craignant de s'être trahi.—J'étais profondément frappé de cette pensée: moi, obscur soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant de rois!...
—Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris, stupides, devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi, de l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant, nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou rabougri, celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau jour, il pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de Marteau, ces rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni avant ni après les assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de vrai poil au menton...
—Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier à ma garde le dernier rejeton...
—Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous autres fils de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant le règne de Brunehaut!
—Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison qui à la longue énerve et tue les races les plus viriles...
Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks parut fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:—Seigneur, je viens de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est obstinément refusé à m'accompagner ici...
—Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye?
—Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers à cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves qui seront châtiés selon leurs mérites.
—Explique-toi, dépêchons!
—D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du jeune prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené, me recommanda de mettre auprès de l'enfant une jeune esclave, jolie s'il était possible, et surtout provoquante... à cette fin que...
—Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes ordres, et toi, saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur de cette infamie?...
—Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés purs comme des anges...
—Et cela malgré toi... mais ce complot?
—L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du petit prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui, je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée sur le sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde (le moine la tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de sa chambre, grâce à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre des fidèles du feu roi Thierry, cachés dans les environs du couvent.
—Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour longtemps occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir la royauté en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et revient vite... Continue.
—Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons ont été éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne quittait pas son lit du regard; une idée subite me vient, je cours au lit, je soulève le matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant de questions, et il m'avoue tout...
Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en ressentait:—Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs prisonniers.
—Ah! seigneur!... nous des traîtres!...
—Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée?
—Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée.
—Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?...
—Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes œuvres...
—Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les voilà bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais donner ou rendre.
—Seigneur...
—De qui cette abbaye tient-elle ses terres?
—Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation est de l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ.
—Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations, à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser dans la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir aux frais de guerre en hommes et en argent?...
—Seigneur...
—Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez le garder sûrement...
—Seigneur, nous sommes innocents et incapables de...
—Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des hommes de guerre... capables de garder le prisonnier, et, au besoin, de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever le petit prince;—Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:—Toi et tes hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la donne!
L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation, tandis que Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks:
—Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne, et, quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir vengeur à être le gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse.
—Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu pas qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette abbaye devait devenir, par sa position, un poste militaire important?
—Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont cet enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète, le métier de geôlier me répugne.
Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis il reprit:—Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves ici?
—Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre, sept cents colons et dix-neuf cents esclaves...
—Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et pour tes hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays?
—Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi la faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré.
—Seigneur,—reprit le père Clément avec une sainte résignation qui cachait mal son courroux contre Karl,—vous êtes chef des Franks et tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce lieu et leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous?
—Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si vaillamment servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez ici vos patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera? qui les vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils aillent, ces vaillants, voler ou mendier sur les routes?
—Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons d'armes et nous-mêmes.
—Comment cela?
—Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue, vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune prince que nous autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez de cette abbaye, daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez tout, nous en donner une autre.
—Laquelle?
—Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères, mort depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant; il nous a même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation exacte des biens et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la règle de saint Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été changée en une communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce sujet, aucune certitude...
—Et cette abbaye,—reprit Karl en se frottant la barbe d'un air sournois et narquois,—tu me la demandes charitablement pour toi et pour tes moines?
—Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci.
—Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que deviendront-ils?
—Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté de Dieu soit faite en toute chose!
—Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette abbaye est-elle riche?
—Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement dans la retraite et la prière.
—Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou moins que celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne un bœuf ou un chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir un jour sur cette donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure que tu avais ici une exacte désignation des biens.
—Oui, seigneur,—reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.—Vous verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de Meriadek valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions même, en réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes œuvres, payer deux cents sous d'or par année à votre fisc.
—Tu dis cela un peu tard,—reprit Karl en feuilletant les pièces du Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites de la donation.—As-tu ici des parchemins pour écrire?...
—Oui, seigneur,—s'écria joyeusement le moine en courant à son coffre, et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;—voici, gracieux seigneur, un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous ne préfériez la formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à l'instant.
L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume, lorsque Karl lui dit, en l'écartant de la table:—Moine, je ne suis point comme les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire, j'aime fort à faire mes affaires...
Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé, se mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le moine, à quelques pas de la table, suivant d'un œil avide la main de Karl, se félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de Meriadek, supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait pour lui de cet échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui, silencieux, écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur contenu:—Puissant seigneur, voici mes noms: Bonaventure Clément, prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît.
Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques instants:—De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte.
L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira de son doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et dit:—Voici la charte de donation bien en règle.
—Gracieux seigneur,—s'écria l'abbé en tendant les mains,—nous appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel.
—Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent être particulièrement agréables au Tout-Puissant;—et se tournant vers le jeune chef, Karl lui dit:—Berthoald, par cette charte, je te fais comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes, de l'abbaye de Meriadek...
L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec l'accent d'une profonde reconnaissance:—Karl, ta générosité ne se lasse donc pas?
—Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille... Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye de Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête quelque abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes hommes ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les nonnaines soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de par le diable...—Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités se firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement, et Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes, les cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:—Grâce! mon père, grâce!...
Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main des trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la jeune fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée un intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher de s'écrier:—Foi de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes esclaves en connaisseur!
—Que viens-tu faire ici?—s'écria brutalement le père Clément, furieux d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers les deux esclaves, immobiles au seuil de la porte:—Pourquoi ne l'avez-vous pas encore châtiée, cette misérable?
—Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé.
—Oh! mon père,—s'écria Septimine d'une voix suffoquée par les sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,—faites-moi mourir, mais épargnez-moi tant de honte...
—Seigneur,—s'écria le père Clément,—c'est cette esclave qui voulait faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui es cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot! tu le payeras cher. Qu'on l'emmène,—ajouta-t-il, de plus en plus courroucé, en se tournant vers les esclaves,—qu'on la châtie sur l'heure!
Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les arrêtant d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant la main:—Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des Franks, ne souffrira pas que tu sois châtiée.
La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant sage vers Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du jeune homme que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se rencontrèrent; Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que Karl disait à la Coliberte:—Allons, je te fais grâce..., mais pour quoi diable, ma fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot?
—Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère ont été, comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur, je vous le jure sur le salut de mon âme...—Et les sanglots étouffèrent la voix de la jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les mains:—Grâce! grâce! pour mon père, pour ma mère!
—Voilà que tu pleures encore à suffoquer,—dit Karl, touché, malgré sa rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.—Si l'on veut aussi châtier ton père et ta mère, je le défends.
—Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux...
—Qu'est-ce à dire, moine?—demanda Karl à l'abbé, tandis que Berthoald, sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son admiration et sa pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine.
—Seigneur, voici le fait,—reprit le père Clément:—j'ai ordonné qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère et la fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de ces marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce matin me proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui ai offert en troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais Mardochée a refusé l'échange.
—Mardochée!—s'écria involontairement Berthoald, dont les traits, soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,—ce juif ici!...
—Que diable as-tu?—dit Karl au jeune homme,—te voilà blanc comme ton manteau.
Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les yeux, et répondit d'une voix altérée:—L'horreur que m'inspirent ces juifs maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement entendre prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.—En disant ces mots, Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait déposé sur la table, et le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible, afin que la visière cachât, du moins, le haut de son visage.
—Je comprends ton horreur des juifs,—reprit Karl;—les araignées me causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une femmelette... Mais continue, moine!
—Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand.
—Seigneur!—s'écria Septimine en fondant de nouveau en larmes,—c'est une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble moins dur lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime...
—Le marché est conclu,—dit l'abbé;—Mardochée m'a donné des arrhes, il a ma parole, il attend ici la Coliberte.
En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau blanc arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix précipitée, comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:—Karl, avant que je te quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à ta générosité envers moi; rends la liberté au père et à la mère de cette pauvre enfant, rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée de sa famille. Si elle a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas placer ici des guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera plus à craindre. Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres...
Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald, leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance ineffable.
—Sois satisfait; Berthoald,—dit Karl,—relève-toi, ma fille; cette abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves de moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants chefs.
—Tiens, mon enfant,—dit le jeune homme en mettant plusieurs pièces d'or arabes dans la main de la Coliberte:—Voilà pour vous aider à vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité de Karl, et souviens-toi quelquefois de moi.
Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la main que lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il lui offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du jeune homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses yeux, malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en riant de son gros rire germanique:—Foi de Marteau! je crois qu'il pleure!... quelle femmelette!
Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage encore le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement ses traits. Aussi Karl lui dit:—Tu as raison de rabattre ton capuchon sur ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes?
—Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse, Karl... Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me mettre en route à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de Meriadek.
—Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience. Sois vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils soient prêts, ainsi que toi, à se rendre à mon premier appel, ou peut-être à aller, sous tes ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés Bretons, qui, depuis Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte au pays de Nantes, près des frontières de cette Armorique endiablée. Là, ta loyale et brave épée pourra me rendre de tels services, que ce soit moi, Karl, qui devienne ton obligé... Au revoir! Heureux voyage et grasse abbaye je te souhaite, mon vaillant!
Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses traits, put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire qu'un jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les Bretons, toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des Franks, et sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier regard pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée au milieu des pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait pas des yeux son libérateur, qui sortit précipitamment.
Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre son cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face avec un petit homme à barbe grise et pointue. C'était le juif Mardochée. Berthoald tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il eût autant que possible caché ses traits sous le capuchon de son manteau, ses yeux rencontrèrent le regard perçant du juif qui, ne semblant nullement surpris, sourit d'un air sardonique, tandis que le jeune chef s'éloigna rapidement, de plus en plus désireux de quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.
CHAPITRE II.
L'abbaye de Meriadek.—Les esclaves orfévres.—Vie d'une abbesse au huitième siècle.—Etat et redevance des colons et des esclaves.—Punitions.—La chair vive et l'épervier.—Broute-Saule.—L'atelier.—Le meurtre et le souper.—L'inondation.—Les fugitifs.—Les frontières de l'Armorique.
Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par Éloi, le plus célèbre des orfévres gaulois. L'œil se repose avec plaisir sur le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le métal en fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or, tant on a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses limes, de ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses polissoirs de sanguine et d'agate, n'est pas moins agréable à l'œil; ce sont encore les moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là, sur des tablettes, quelques modèles en cire, empruntés aux débris de l'art antique, retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est pas jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique douce à l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est la passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.
L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la Gaule, son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts ans et plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves comme lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une fenêtre cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé rempli d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de presqu'île, entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un des murs dans l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau; l'on y descendait par plusieurs marches, il contenait la provision de charbon nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure et aux mains noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille à demi cachée par un large tablier de cuir, et ciselait avec amour une crosse abbatiale en argent:
—Père Bonaïk,—dit un des jeunes esclaves au vieillard,—voici le huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à l'atelier... où peut-il être?
—Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre chose.
—Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère, j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret; il me brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.
—Alors, mon garçon,—reprit le vieillard en ciselant toujours son orfévrerie,—garde ton secret, c'est prudent.
Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières, il leur dit:—Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un bassin d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent à nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la curiosité de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de ces ressemblances si frappantes...
—Eh bien!—dirent les jeunes gens,—qu'as-tu vu dans ce jardin?
—J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant entre deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune d'elles.
—Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk, notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier! elle qui chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite moustache rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de dix-huit ans.
—Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître, devinez qui... Éleuthère...
—Habillé en nonne?
—Habillé en nonne...
—Allons donc... tu rêvais.
—Pourtant,—reprit un autre esclave moins incrédule,—il faut dire que notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son menton est aussi imberbe que celui d'une jeune fille.
—Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère, c'est sa sœur... s'il a une sœur.
—Et je vous dis, moi,—ajouta le vieil orfévre avec une impatiente anxiété,—je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que si vous voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec les lanières du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils.
—Mais, père Bonaïk...
—Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles se peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me semble mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse...
—Est endiablée, père Bonaïk.
—Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau de peau sur le dos!
—Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres?
—Tenez,—dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,—je vous ai souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie, la gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car elle n'a coûté de sang ni de larmes à personne...
—Il s'agit du bon Éloi, père Bonaïk, l'ami du bon roi Dagobert?
—Dites le bon Éloi, mes enfants, car jamais homme n'a été meilleur; mais ne dites pas le bon roi Dagobert, car ce roi faisait égorger ceux qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont maintenant les kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi était né, vers 588, à Catalacte, petite ville des environs de Limoges. Ses parents étaient libres, mais d'une condition obscure et pauvre.
—Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc d'environ cent cinquante ans?
—Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738.
—Et vous l'avez connu?—dit un des jeunes gens avec un sourire d'incrédulité,—vous l'avez connu, le bon Éloi?
—Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans et qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts ans de cela.
—Vous étiez tout jeune alors?
—J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi, son père s'appelait Eucher et sa mère Terragie. Eucher, remarquant que son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti chez un habile orfévre de Limoges, nommé maître Abbon, qui, à cette époque, dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans la ville de Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art, qu'il dépassa son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et sa famille, laissant après lui de grands regrets, car tout le monde l'aimait pour sa gaieté, sa douceur, et son excellent cœur, il alla chercher fortune à Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était recommandé par son ancien maître à un certain Bobbon, orfévre et trésorier de Clotaire II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier, remarqua bientôt son talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut avoir un siége d'or massif, travaillé avec art, et enrichi de pierres précieuses.
—Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence!
—Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine de le prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire II eut donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne, dans les ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille œuvre. Le trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa de se charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au creuset, et avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour orner un seul siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége qu'il a achevé, il cache l'autre...
—Ah! ah!—dit en riant l'un des jeunes esclaves,—le bon Éloi faisait comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...
—Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement. Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du travail de l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement... Alors Éloi montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en disant: «Voici à quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant de ton or.»
—Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de juger le bon Éloi.
—Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes enfants, fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher comme orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des vases d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des meubles d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres dures; c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile, travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.
—Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages, père Bonaïk.
—Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'œuvre de cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies qu'il a frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de Clovis II, sont admirables de relief: ce sont des tiers de sou d'or d'une superbe empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants? Éloi réussissait dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme les orfévres de Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement des pierres fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris, dans la statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux aussi délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de fils d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants, quel rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au point du jour, toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau ou le burin à la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à une heure avancée de la nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis de prédilection, Saxon d'origine, et nommé Thil. Je l'ai connu ce Thil, il était bien vieux alors.
—Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail, a dû devenir très-riche, père Bonaïk?
—Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II, son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant de sa dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves qui avaient souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il fut riche, tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait quelquefois vingt, trente, cinquante en un jour; souvent même il allait à Rouen acheter des cargaisons entières de captifs des deux sexes, qu'on amenait de tous pays en cette cité fameuse par son marché de chair humaine. On voyait parmi ces malheureux des Romains, des Gaulois, des Anglais, même des Maures; mais surtout des Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas assez d'argent pour acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager leur misère, tout ce qu'il possédait. «—Que de fois, sa bourse épuisée,—me disait Thil, son apprenti favori,—j'ai vu mon maître vendre son manteau, sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»—Mais il faut vous dire, mes enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, étaient brodés d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui ornait les vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits, et, dans sa jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.
—C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce n'est pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons jamais nos haillons.
—Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi avait le bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le bonheur de son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs qui l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient Bauderic, Tituen, Buchin, André, Martin et Jean. Vous voyez que le vieux Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se rappeler tout ce qui touche le bon Éloi?
—Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?
—Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en enorgueillir. Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans toute la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à honneur de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand homme de bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le premier passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi? va à l'endroit où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres rassemblés, c'est là qu'il demeure[A].»
—Oh! le bon Éloi!—dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de larmes.—Oh! le bon Éloi! le bien nommé!
—Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger; remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.
—Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se figurer un tel homme.
—Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse, m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite; il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal était cependant rempli de finesse.
—C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.
—Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.
—Lui... évêque?
—Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma famille.—Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:—Mes enfants, je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et amers pour mon cœur... Que vous disais-je?
—Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.
—Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan. Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que tous les cœurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout changea.
Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le seigneur Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et dure; l'autre était Septimine la Coliberte, de qui Berthoald, plusieurs jours auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle de sa famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la pauvre enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et pleuré; elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.
—Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,—dit Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui, honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les yeux.—Méroflède l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu apprennes à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera châtiée et toi aussi.
À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec bonté:—Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir de votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte abbesse. Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous mes soins...
Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune fille exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du chagrin. Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la douceur de ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde reconnaissance:—Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi pitié de moi.
Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik, qui portait sous son bras un coffret, dit au vieillard:—Je t'apporte de l'or et de l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi que le vase de forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente de posséder ces deux objets.
—Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté, soit en morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout est là dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, pareille à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par l'illustre Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.
—J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de pierreries qu'il t'en faudra... tiens...—Et Ricardik versa d'abord sur l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis il tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs lames, aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées de l'endroit qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de pierreries.—Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?
—Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est orné de rubis sans pareils.
—Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce de Saint-Loup.
—Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du reliquaire, que ferai-je du pouce?
—Quel pouce?
—Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est là-dedans?
—Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!
—Alors, je vivrai deux cents ans au moins.
—Qu'examines-tu là?
—Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon aloi.
—Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où ils payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent, qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard pour découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent; mais, j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront sans doute payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur redevance en nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent, et malheur au larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!
—Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux précieux et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je les mette en œuvre.
—Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.
Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu, le vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à voix basse:—Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense contre nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous épargner des châtiments quelquefois mérités...
—C'est vrai, père Bonaïk.
—En retour, je vous demande de traiter comme une sœur cette pauvre enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en vos propos pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune fille. Que le chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...
—Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une nonne ne puisse entendre.
—Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que ce que vous diriez devant votre mère.
—Nous vous le promettons, maître Bonaïk.
Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors près de Septimine, et lui dit à demi-voix:—Mon enfant, je vais vous quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces jeunes gens vous traiteront en sœur.
À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard rempli de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:—Et l'on n'a pas de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?
Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé; tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard disait à l'intendant:—Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans le coffre.
—Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie de voler qui lui manque.—Puis refermant le coffre:—Ainsi donc aucune nouvelle de cet Eleuthère?
—Aucune.
—Que peut-il être devenu?
—Nous ne savons.
—Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?—dit Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.
—Il aura trouvé moyen de s'enfuir,—dit le jeune garçon qui avait cru reconnaître Eleuthère dans le cloître;—il avait depuis longtemps l'idée de se sauver.
—Oui, oui,—répétèrent les deux autres apprentis,—Eleuthère nous avait toujours dit qu'il voulait se sauver.
—Ah! il vous l'avait dit?
—Oui, seigneur Ricarik.
—Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens d'esclaves?—s'écria l'intendant.—Vous êtes donc ses complices?
Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:
—Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!
—Ricarik,—reprit le vieil orfévre,—ces jeunes gens babillent comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons... Eleuthère a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais donc courir les champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au soir!» Voilà ce que ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Méroflède est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites châtier mes apprentis, ils passeront plus de temps à se frotter l'échine qu'à manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera guère.
—Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.
—Que voulez-vous dire?
—Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à Nantes.
—Des armes!—dit le vieillard fort surpris,—des armes! les Arabes menacent-ils encore le cœur de la Gaule?
—Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les lances soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les esclaves apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin de vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais aloi.
Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:—Rassurez-vous, mon enfant, je reviens bientôt.—Puis passant auprès de l'établi des apprentis, il ajouta:—Tout à l'heure je vous ai encore sauvés des lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à l'égard de cette jeune fille.
Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le payement des grandes redevances. À ces époques les produits des terres, si péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye; l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme dans tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies qui, par leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à peine abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au milieu d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes. Le vieil orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent donc dans l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses variées d'une terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le bien-être de ceux qui les avaient créées à force de sueurs et de privations; pourtant ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission catholique, augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale en se privant du nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus animé que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des champs, à peine vêtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait l'infortune, arrivaient, portant sur leurs épaules ou charroyant les produits les plus nombreux et les plus variés. Au bruit tumultueux de la foule, se joignaient les bêlements des moutons et des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des bœufs, le gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands paniers remplis d'œufs, de fromage, de beurre ou de gâteaux de miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu'à l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait des chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, d'avoine ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; les esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens courants pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie; d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, nécessaires à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces métaux; plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots de laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au métier, des paquets de peaux de mouton, de bœuf ou de veau, corroyées, toutes préparées pour la main-d'œuvre. Il y avait encore des redevanciers tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire, d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers, de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des houes, des bêches et autres instruments aratoires[B].
Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires, tandis que plusieurs sœurs tourières du monastère, vêtues de leurs robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe, tenant un parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature. Le vieil orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il eût craint d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais traitements, car l'intendant était un homme impitoyable. Les colons hors d'état de payer ce jour-là formaient un groupe assez nombreux, attendant avec anxiété l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent payer leur taxe s'étant acquittés, Ricarik appela à haute voix Sébastien. Le colon s'avança tout tremblant; sa femme et ses deux enfants, aussi misérablement vêtus que lui.
—Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous d'argent,—dit l'intendant,—mais, la semaine passée, tu as refusé de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que l'abbesse envoyait vendre à Rennes.
—Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que peu de temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs. J'aurais pu en retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à temps; mais les esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq jours sur sept pour travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye et pour curer l'un des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner le champ; de grandes pluies sont venues, le blé a germé sur terre, la récolte a été perdue. Il me restait un champ d'épeautre, moins maltraité par l'ouragan; mais ce champ avoisine la forêt de l'abbaye, et les cerfs ont, comme l'an passé, ravagé ma moisson sur pied.
Ricarik haussa les épaules et ajouta:—Tu dois en outre six charretées de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du domaine que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus des six charretées te procurer de l'argent.
—Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces prés; les troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent paître sur mes terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets des esclaves, tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt ils les battent; mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous le savez, seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle: aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye: demain, labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes, construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées dans la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir le couvent attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en ce temps-là faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque sur trois nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye, et qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est grande et le temps manque.
—Et les charrois que tu as refusés?
—Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux ont dû faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu par suite d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est mort... Il ne me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il traîner le chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines que l'on voulait me donner à conduire?
—Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes terres? comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de celles de l'an prochain?
—Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené ma femme et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous implorer et vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à l'avenir n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup.
Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se jetèrent aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit au colon:—Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants, tu m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain juif de Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta femme et tes deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir, à eux trois, dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix comptant, sur lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais dû faire et le prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour remplacer celui que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de ses avances, il te rendra ta femme et tes enfants[D].
Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en prières.—Seigneur,—disait le Gaulois,—vendez-moi, si vous le voulez, comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où je vis; mais ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants... Jamais je ne pourrai payer mes redevances arriérées et rembourser le juif; je préfère l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de colon!
—Assez! assez!...—dit Ricarik,—je tiens à toi; tu es un bon cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela te ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à même de continuer ta culture.—Et, s'adressant à l'un de ses hommes:—Que l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien... Justement le juif Mardochée se trouve ici.
Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait d'appeler par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant courroucé:—Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance de mon père trois faucons et deux autours pour le perchoir de l'abbesse. Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que voulez-vous de plus?
—Ricarik,—dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient le jeune garçon,—nous étions près de la clôture de la cour du perchoir, lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui venait sans doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a quelque peu volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il est allé s'abattre près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté son bonnet sur l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer de l'oiseau qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et saisi le larron sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans tout chaperonné.
—Qu'as-tu à répondre!—demanda Ricarik au jeune garçon, qui resta sombre et silencieux.—Tu n'oses pas nier avoir voulu voler l'épervier? Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier? elle condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se laisser manger six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or, cette loi, j'ai fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire exemple pour les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?
—Je dis,—reprit audacieusement le jeune garçon,—je dis que si notre abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car je ne l'ai jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre chair, seul bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle Broute-Saule, tôt ou tard je me vengerai!
—Tu es un insolent scélérat!—s'écria l'intendant furieux.—Il me plaît à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!
—Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on ait le cœur ferme, la main sûre...
—Qu'on le saisisse!—s'écria Ricarik,—qu'on l'attache sur un des bancs qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit public... Que la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau; il becquettera dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!
—Oh! bourreau!—s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,—si je peux quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu écarté, toi ou ton abbesse du diable, vous aurez beau dire assez, moi, vous frappant, je dirai: Non, ce n'est pas assez!
—Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard sur notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!
La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents murmures d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le jeune Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au dehors du hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira son couteau et fit une légère blessure au sein droit du patient; l'épervier, à la vue du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la blanche et large poitrine de Broute-Saule, dont il commença de becqueter la chair vive. L'esclave, impassible malgré la douleur, tâchait de redresser la tête afin de voir l'oiseau, et disait:—Mange, mange, épervier de la sainte abbesse Méroflède... mange, c'est de la chair gauloise!
Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves et les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent en disant:—L'abbesse! notre sainte abbesse!
C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux étalon gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement groupé en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa monture, qui, rongeant impatiemment son frein d'argent couvert d'écume, creusa la terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue robe noire, avait sur la tête un voile blanc dont les plis encadraient son visage et son menton; par-dessus le costume monastique elle portait, agrafé à la hauteur du cou, une sorte de mante flottante d'étoffe rouge à capuchon. Cette femme, d'une taille svelte, souple et élevée, avait alors environ trente ans; ses traits eussent été beaux, sans leur expression tour à tour sensuelle, insolente ou farouche. Son visage, pâli par les excès, défiait, par l'éclat de son teint éblouissant, la blancheur des voiles qui l'entouraient; de même que la couleur de sa mante luttait d'incarnat avec ses lèvres pourpres et charnues, ombragées d'une légère moustache d'un roux doré; son nez, recourbé, se terminait par des narines presque toujours palpitantes et gonflées; ses grands yeux, vert de mer, étincelaient sous ses épais sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à la vue du rassemblement qui encombrait les abords du hangar, la foule s'agenouillant au passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le jouvenceau demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste poitrine... À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré la douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration, s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse:
—Qu'elle est belle!
Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont elle tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible à la souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec une sorte de ravissement:—Qu'elle est belle! oh! qu'elle est belle!...
Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands yeux verts, toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater; cette horrible femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement altérée, se pencha sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille; jetant un dernier regard sur Broute-Saule, elle partit au galop, sans songer à donner aux esclaves et aux colons agenouillés la bénédiction que ces fervents catholiques attendaient de leur sainte abbesse.
Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek, généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks avait été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à demi démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où plusieurs fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du butin de ces guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises, prises par eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de cette ville.
Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux serres de l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non loin de Nantes. Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef, à cheval, devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci, plusieurs nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues faites par Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches, aussi sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils étaient vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au sommet de la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux siècles, Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers étaient casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé, presque hautain avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient sa froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant courage, dont ils lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes, sa force physique redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la promptitude de ses expédients de guerre, enfin la haute faveur dont il jouissait auprès de Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald chevauchait donc seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en se rappelant la charmante image de Septimine la Coliberte; il songeait à cette jeune fille, lorsque Richulf, l'un des guerriers franks, rejoignant le jeune chef, lui dit:—D'après les renseignements que nous avons pris en route, nous devons être dans le voisinage de Nantes; notre abbaye doit se trouver non loin d'ici... Voilà des esclaves travaillant aux champs; si nous les interrogions?
Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à son compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux.
—Moi,—dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain, au ventre énorme,—moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé de notre couvent, lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par la grâce du bon Karl; cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et ton garde-manger.
Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:—L'abbaye de Meriadek est-elle loin d'ici?
—Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas, bordée de peupliers, y conduit.
—Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye?
—C'est notre sainte dame Méroflède.
—Une abbesse!—reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant, il ajouta:—Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède?
—Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée dans ses voiles.
—Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide en diable,—reprit Richulf en hochant la tête.—Mais, réponds, esclave: les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc!
—Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous avons porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et c'est à peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail et les provisions de toutes sortes.
—Berthoald,—dit le Frank,—Karl-Marteau nous a généreusement partagés; mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances sont payées, peut-être consommées; nous ne trouverons plus de porcs...
Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son compagnon, et dit à l'esclave:—Ainsi, pauvre homme, cette route bordée de peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek?
—Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.
—Merci de tes renseignements,—dit Berthoald à l'esclave.
Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf, riant d'un gros rire, reprit:—Par ma barbe, je n'ai jamais vu quelqu'un plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.
—Il me plaît d'agir ainsi...
—Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves; on dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne, nous traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine de femmes esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de très-jolies, tu n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots pour regarder les femmes... elles t'appartiennent cependant autant qu'à nous.
—Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur ce lot de chair humaine,—reprit impatiemment Berthoald.—La vue seule de ces pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez pas voulu leur rendre la liberté... ne me parlez plus d'elles...
—Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé durant la route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt sous d'or chacune; car durant notre halte aux environs du monastère de Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer, nous a dit que...
—C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!—s'écria Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur cria de loin en tâchant de sourire:—Compagnons, bonne nouvelle! notre abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une abbesse, est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant une heure nous la verrons.