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Les mystères du peuple, Tome V / Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges cover

Les mystères du peuple, Tome V / Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Chapter 23: OU
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About This Book

A sweeping historical narrative follows a single family of laborers across generations, dramatizing episodes of political intrigue, religious life, and popular struggle. This volume contrasts the opulence and power of royal courts with the austerity of monastic houses, staging scenes of palace splendour, military tension, slave markets, and clerical counsel alongside the lives of peasants and artisans. Through episodic set pieces and an epilogue, it links personal destinies to broader movements of reform and insurrection, arguing that social change is repeatedly won through collective action while offering rich period detail of architecture, ritual, and everyday hardship.

—Maître Bonaïk,—reprit un des jeunes apprentis,—et les bateaux de pêche?

—Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?

—Du côté de la chapelle.

—Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure du cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!

—Hélas!—dit Rosen-Aër,—faut-il renoncer à tout espoir?

—Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael. Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra guère empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,—ajouta l'orfévre en s'adressant aux apprentis.—Ce que nous allons tenter est grave; il y va de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à hésiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une méchante action, cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion que l'espoir incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira... Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons à sauver Amael et à sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on, près de quatre journées de marche d'ici aux limites de l'Armorique, seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver; une fois en Bretagne, nous n'aurons rien à craindre, nous prendrons la route de Karnak; nous y trouverons mon frère ou ses descendants, notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis orfévres, vous deviendrez apprentis laboureurs, à moins que vous ne préfériez continuer votre métier dans quelques villes de Bretagne; non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Réfléchissez mûrement, et décidez-vous: la journée s'avance, le temps est précieux.

Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec ses compagnons, répondit au vieillard:—Notre choix n'est pas douteux, maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un fils à sa mère; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!

—Merci, oh! merci, généreux enfants!—dit Rosen-Aër les yeux remplis de larmes.—Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance d'une mère!...

—Et maintenant,—reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver la vivacité de sa jeunesse,—assez de paroles, agissons! Deux d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier, mais sans les faire tomber.

—C'est entendu, père Bonaïk,—dit Justin;—les barreaux resteront en place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre à bas.

—Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors: le corps du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées donnant de notre côté.

—Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon fils?...

—Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot, enveloppée d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce qu'il doit faire.—Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à mesure et tout haut:—«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez l'un des bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous attirerez vers le soupirail un baril vide que nous aurons attaché à l'extrémité de la cordelle.»

—Oh!—s'écria Septimine,—je comprends maintenant pourquoi vous avez demandé ce baril!

—Quoi!—reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune fille,—vous avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer à l'instant même à ce moyen d'évasion?

—Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,—répondit le vieil orfévre en continuant d'écrire.

—Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions bonnement qu'il s'agissait de la fonte,—reprit Justin.—Quel bon tour! C'est ce méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et le baril!

—«Lorsque le baril sera près du soupirail,»—reprit Septimine en continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,—«vous saisirez fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera entouré; puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau, vous le pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement jusqu'à la fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec notre aide.»

—Oh! bon père,—dit Rosen-Aër avec attendrissement,—il est sauvé!

—Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer de ce souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce maudit couvent... Enfin, nous essayerons.—Et il se remit à écrire ces dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:—«Il se peut que vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs nageurs se noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre mère à fuir de cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin, déchirez-le, ainsi que le premier, en petits morceaux, jetez-les dans le coin le plus obscur de votre cachot, car il est possible que l'on vienne vous retirer de ce souterrain avant ce soir.»

—Ô mon Dieu!—dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,—nous n'y avions pas songé; ce malheur est possible.

—Hélas! il faut tout prévoir,—reprit le vieillard en terminant d'écrire ce qui suit:—«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus, le Dieu de nos pères!»

—Ah!—murmura douloureusement Rosen-Aër,—la foi de ses pères, les enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la haine de l'étranger... il a tout oublié!

—Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,—répondit le vieillard.—Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael; celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk, enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards avides semblaient demander la présence de sa mère.—Il vous cherche des yeux,—dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte à Rosen-Aër;—ne lui refusez pas cette consolation!

La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux pas vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un doigt vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de ses pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce image lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue au couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force, et ses traits exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.

—Et maintenant, mes enfants,—dit l'orfévre aux jeunes esclaves,—prenez vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, nous allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux. Ricarik peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée du caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit intendant reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du matin finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans la journée; mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!


La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux, est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille, Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un flambeau de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de l'abbesse:—Madame,—lui dit-il,—vous n'avez plus qu'à apposer votre signature sur cette missive à l'évêque de Nantes.—Et comme Méroflède ne répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant reprit d'une voix plus haute:—Madame, j'attends votre signature.

Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'œil fixe, le sein palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:—Lorsque ce matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?

—De qui parlez-vous, madame?

—Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?

—Il est, madame, resté muet et sombre.

L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation; faisant ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:

—Va chercher Berthoald!

—Madame...

—Obéiras-tu!...

—Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre pour l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.

—Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher Berthoald...

—J'obéis.

Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait disparaître derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente hésitation, lui cria:—Non... reviens!—Et, se laissant tomber sur son lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des gémissements douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'œil étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:—Je suis trop lâche! Oh! cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!—Et après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se calmer, se rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:—Relis-moi cette lettre... j'étais folle...

L'intendant lut ce qui suit:—«Méroflède, servante des servantes du Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du diocèse de Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur, par un éclatant miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer quels terribles châtiments il réserve aux impies qui l'outragent en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur de toutes les lois divines, désolateur de l'Église, dévastateur de ses biens sacrés, persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége audace d'octroyer à une bande de ses hommes de guerre la possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces aventuriers m'a sommée outrageusement d'avoir à quitter ce monastère, ajoutant que si je n'obéissais, il nous attaquerait de vive force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de Satan, pour être plus à portée d'accomplir leur œuvre de damnation éternelle, ont campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, menaçant moi et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. Mais l'œil du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous défendre contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volonté du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que celui qui a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes, est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui, dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi miraculeusement gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides, sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par l'immersion des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur des ondes, comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte pour recevoir sa détestable proie. La justice du Seigneur accomplie, les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentrées paisiblement dans leur lit, de même qu'elles se sont retirées après le déluge; de même encore qu'après le déluge, le ciel étant redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'espérance est sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable père en Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux miracle, afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans toute l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler, délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre, Ricarik dit à l'abbesse:—Et maintenant, madame, veuillez signer.

Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:—Méroflède, abbesse de Meriadek.—Après quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:—Le miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges saintes du couvent de Meriadek... Ah!—reprit Méroflède d'un air sinistre en appuyant son front brûlant entre ses mains,—je rirais bien si je n'avais l'enfer dans l'âme!

—Quoi! madame, toujours ce Berthoald?

—Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un mélange de mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante... Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je ressens à cette heure pour cet homme!

—Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses... Ce moyen, je vous l'ai proposé...

—Prends garde! ta vie me répond de la sienne!

—Mais quels sont vos desseins?

—Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt... mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!—Et l'horrible créature se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de passion, elle dit à Ricarik:—Où est la clef du cachot de Berthoald?

—Elle est dans ce trousseau,—répondit l'intendant en montrant plusieurs clefs pendues à sa ceinture.

—Donne-moi cette clef.

—Quoi! vous voulez?...

—Donne... donne...

—La voici,—dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse clef de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta quelques instants rêveuse.

—Madame,—reprit Ricarik,—je vais faire partir le messager qui attend votre lettre pour l'évêque de Nantes.

—Va, va... porte cette lettre et reviens.

—J'irai aussi jeter un coup d'œil dans l'atelier du vieil orfévre... il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.

—Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!

—Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu quelque doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain embarras sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis de dérober une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait guère qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte, puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me donner?

Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main la clef du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et sans lever ses yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:

—En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et une lampe allumée.

—Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour aller trouver Berthoald dans son cachot?...

Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère, et d'un geste impérieux lui montra la porte.


Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout était préparé pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur du brasier de la forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les barreaux des fenêtres venaient d'être enlevés.

—Vous êtes jeunes et vigoureux,—dit le vieillard aux esclaves apprentis;—à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de la croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant, passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car il vient de répondre à notre signal.

Rosen-Aër et la Coliberte, le cœur palpitant d'espérance et d'angoisse, se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre. Les apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes, l'on ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la partie basse servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril disparut dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis déroulait peu à peu la corde dont le tonneau était entouré; elle devait servir à le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris son point d'appui. À ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier; toutes les respirations semblaient suspendues; malgré la nuit, nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les regards cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques minutes d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde destinée à ramener le baril, dit au vieillard:—Maître Bonaïk, le prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de sentir la corde se raidir.

—Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.

—Il vient,—reprit joyeusement l'apprenti;—le poids du prisonnier pèse maintenant sur le tonneau.

—Grand Dieu!—s'écria Rosen-Aër,—voyez, dans le souterrain, cette lumière... tout est perdu!...

En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, apparaissant soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire du soupirail se dessina lumineuse à travers les ténèbres; cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, éclaira le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en s'appuyant des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, Méroflède, enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au soupirail; elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif, l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois—Berthoald! Berthoald!...—Puis elle disparut, emportant sa lampe avec elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité. L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'épouvante de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en disant:—Sauvons d'abord Amael...

Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on frappa fortement à la porte.

—Malheur à nous...—murmura l'un des apprentis,—c'est l'abbesse!...

—Impossible,—dit l'orfévre;—pour remonter du cachot, faire le tour du cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de dix minutes.

—Bonaïk,—dit au dehors la rude voix de Ricarik,—ouvre à l'instant la porte...

—Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y cacher Rosen-Aër et son fils,—murmura le vieillard; et il répondit très-haut en se tournant vers la porte:—Seigneur intendant, nous sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter...

—C'est justement à la fonte que je veux assister!—cria l'intendant.—Ouvre à l'instant...

—Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous au dehors, vous seriez suffoqués,—dit le vieillard à Rosen-Aër après un instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa mère et la Coliberte, il dit à l'un des apprentis:—Vide sur le brasier de la forge la boîte remplie de soufre et de bitume...

Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik heurtait à la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse, commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si intense, que l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque le vieillard alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé, suffoqué par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula vivement au lieu d'entrer.

—Avancez donc, seigneur intendant,—dit Bonaïk;—c'est l'effet de la fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir plus tôt, de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc voir la fonte...

—Va-t'en au diable!—répondit Ricarik en toussant à s'étrangler et reculant au delà du seuil.—Je suis suffoqué, aveuglé...

—C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.—Puis avisant le trousseau de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait ses paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit à la gorge et s'écria:—À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!

À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se précipitèrent sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le cou, pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:—J'ai les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la fonte...

Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse du Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant dans l'eau...—Et maintenant,—s'écria le vieillard,—venez tous! suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver avec les bandits qui ont ici droit d'asile.—Le vieillard avait à peine fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer l'esclave portier tenant une lanterne à la main.—Restez cachés dans l'ombre,—dit tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement au-devant du portier qui lui cria:—Eh! vieux Bonaïk, est-ce que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense; voilà deux heures que le bateau attend son messager...

—Quel bateau?

—Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent le messager.

—Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.

—Toi?...

—Connais-tu ce trousseau de clefs?

—Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.

—Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite retrouver le bateau. Marche devant.—Le portier, persuadé par l'accent de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:—Justin, toi et les autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de la lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez siffler, accourez tous.—Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup devancé:—Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon âge on n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de loin, dans les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure du monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta l'oreille.—Qu'as-tu?—lui dit le vieil orfévre,—pourquoi rester en chemin?

—Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur de la cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?

—Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le message de Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.

—Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur du monastère!

—C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en message... Hâte-toi, le temps presse...

—Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,—répondit Bernard en doublant le pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit la porte. À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui dit:—Qui siffles-tu?

—Moi?

—Oui...

—Comment?

—Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?

—Qui je siffle, moi?

—Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es pressé. Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce que ces gens-là?—dit Bernard, en haussant sa lanterne.—Il y a deux femmes...

Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:—Ôtez la clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À peine le vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis, Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte; puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans l'intérieur de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et la ferma en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:—Hé! du bateau!

—Par ici!—répondirent plusieurs voix,—par ici... il est amarré au gros saule.

—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—nous sommes poursuivis; le portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter!

—Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer et fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous serons embarqués!—Ce disant, le vieillard continua de se diriger vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin, l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:—Qu'as-tu dans ce sac?

—Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part, nous avons pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.

—Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une longue route après avoir débarqué.—Le vieillard et ses compagnons arrivèrent bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré, quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.—Enfin!—dit-il d'un ton bourru:—voilà trois heures que nous attendons; nous sommes transis de froid, et nous allons avoir à ramer pendant plus de deux heures...

—Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,—répondit l'orfévre aux bateliers.—J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs peuvent donc rentrer au monastère; le pilote seul restera pour guider le bateau.

Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du rivage, et le vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec un grand soupir d'allégement:—Ah! mes enfants! voilà un jour de fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!


Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils se reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit et le commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces, grâce à la précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient assis sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par l'arrière-saison. À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette voie se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant d'un coteau boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême horizon se dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes, limites et frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes aux frontières de l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant, avait établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger ses colonies militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à évaluer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant, et qu'en se remettant en route, après une heure de repos, il serait possible d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne. Septimine était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les apprentis, étendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil orfévre, ayant aussi réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau un paquet soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes gens suivirent avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur grande surprise, il dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en argent, à la ciselure de laquelle il avait commencé de travailler depuis quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk, remarquant la physionomie ébahie des apprentis, leur dit:—Cela vous étonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye cette crosse d'argent? Vous croyez peut-être que la valeur du métal m'a tenté? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite, depuis douze ans que je travaille, sans salaire, à l'atelier du monastère, j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines.

—Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté cette crosse?

—Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore à vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.

—Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution, maître Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions, votre prévoyance dépasse la nôtre.

—Bon père, et vous, mes amis,—dit Amael en s'adressant au vieil orfévre et aux apprentis,—veuillez vous approcher; ce que j'ai à dire à ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois avoir le courage de l'avouer tout haut...

Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant, semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement, si douloureusement irritée.

—Depuis que tout péril a cessé pour moi,—reprit Amael,—ma mère, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas adressé la parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui de cette pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma mère est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit sincère de mes fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!

—Une mère pardonne toujours,—dit Septimine en regardant timidement Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et grave:

—L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré mon cœur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes, tour à tour je m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée... ces longs tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et asservissent nos enfants!

—Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici la vérité: Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles: pourtant j'y vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je? je cédai à la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car, selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait s'offrir à mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des larmes.

—Dans mon enfance,—dit le vieillard,—mon père m'a souvent raconté que Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de notre aïeul vous rende indulgente pour votre fils!

—Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre avec eux, ainsi que l'a fait mon fils.

—Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait dès l'enfance. Vous le savez, ma mère?

—Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se livraient à l'exercice des armes...

—Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon père, mes larmes coulaient, mon cœur se brisait; quelquefois j'étais tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil que méritait ma faute me retenait.

—C'est si naturel!—dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre intérêt.—J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même faute.

—Enfin,—reprit Amael,—après être resté plus d'une année chez ce chef frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pût voir...—«En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse somme d'argent,—me dit Mardochée,—car je t'ai acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»—L'ambition m'entra au cœur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre que je vous écrivis, ma mère...

—Cet homme n'a pas tenu sa promesse,—dit Rosen-Aër.—Aucune nouvelle de vous ne m'est parvenue.

—Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl, maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache, une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:—«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus grand profit.»—Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent; notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:—«On se bat demain,—me dit-il,—si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents de moi.»—Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours présente à mon esprit:—«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi mon épée de leur sang.

—Honte et douleur sur moi!—murmura Rosen-Aër en cachant sa figure entre ses mains,—je suis la mère d'un tel fils!

—Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!

—Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses faveurs! ou combattant contre vos frères!—Amael cacha son visage entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.

—Oh! par pitié, ne l'accablez pas!—dit Septimine à Rosen-Aër.—Voyez comme il est malheureux... comme il se repent.

—Rosen-Aër,—ajouta le vieillard,—songez aussi qu'hier, encore favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune famille.

—Par Hésus!—s'écria Rosen-Aër,—ces biens, ces terres, ces faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de leur race!

—Hélas!—s'écria Septimine en fondant en larmes,—croyez-vous qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre, vous, sa mère?

—L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du cœur de mon fils!

—Maître Bonaïk,—s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de frayeur,—voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de nous.—À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.

—Grand Dieu!—s'écria Septimine,—si l'on était à la poursuite d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...

—Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons. D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.

—Maître Bonaïk,—dit un des apprentis,—voici trois de ces guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe de venir à eux.

—Un nouveau danger nous menace peut-être!—dit Septimine en se rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle.—Hélas! qu'allons-nous devenir?

—Ah! pauvre enfant!—dit Rosen-Aër,—peu m'importe la vie, à cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!

—Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?

—Non,—répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,—non, ce n'est plus là mon fils!

Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son cheval, dit au fils de Rosen-Aër:—Es-tu de ce pays?

—Oui.

—Cette route conduit-elle à Nantes?

—Oui.

—Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?

—Oui,—répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de ces questions.

—Arnulf,—dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir interrogé Amael,—va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.

Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:—Vous êtes des hommes de Bertchramm?

—Oui.

—Que vient-il faire en ce pays?

—Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de Meriadek?

—Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.

—On la dit riche, cette abbaye?

—Elle est riche... mais pourquoi cette question?

—Pourquoi?—dit joyeusement le guerrier,—parce que Bertchramm et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon Karl nous a octroyée.

—Karl vous l'a concédée?

—Cela t'étonne?

—J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et ses biens à un certain Berthoald.

—Tu connais le comte?

—Oui.

—Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.

Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:—Berthoald! le comte Berthoald!

—Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!

—C'est bien toi?

—C'est bien moi.

Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le regarder de plus près, et s'écria:—C'est lui... c'est assurément lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?

—Parle plus bas,—reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.—Je vais accomplir une mission de Karl.

—Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en guenilles?

—Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les soupçons.

—Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «—Vieux Bertchramm, tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»—Mais tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?

—Quel message?

—Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl nous en fait don.

—Il est le maître de donner et de reprendre.

—Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:—«Foi de Marteau,—nous a-t-il dit,—j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les beaux chevaux, il sera content.»—Et, de fait, Berthoald,—ajouta Bertchramm,—tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'œuvre du plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,—ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.—Que l'on amène les deux chevaux!

—Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,—répondit Amael.—Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai accompli ma mission.

—Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma cuirasse,—ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.

—Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard, si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris?

—Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.

—Veut-il donc l'attaquer?

—Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette longue route qui y conduit.

—Cette troupe est-elle nombreuse?

—Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.

—Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats.

—Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et, sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule?

—Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des Franks.

—Tiens, voici la lettre de Karl,—dit Bertchramm en tirant enfin de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm reprit:—Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux?

—Non,—répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés; leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un panache.

—Heim!—reprit Bertchramm,—qu'en dis-tu, Berthoald?

—Ce sont de nobles coursiers!—répondit Amael en étouffant un soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:—Adieu, beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!—Puis s'adressant au guerrier frank:—Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir!

—Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir dans l'abbaye en ton absence?

—Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés, tu briseras toi-même le sceau devant eux.

—Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!

—Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de Bretagne, quels chefs les commandent?

—Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter leurs saluts.

—Et maintenant au revoir, Bertchramm!

—Au revoir, Berthoald!

Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle lui tendit les bras, en disant:—Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'éblouir.

—M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je voyais les frontières de la Bretagne!

—Ah!—s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un attendrissement ineffable,—ce jour me fait oublier tout ce que j'ai souffert.

—Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans mélange!

—Vous le voyez, il ne fallait pas douter du cœur de votre fils,—dit Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.—Moi, je n'en ai jamais douté.

—Septimine!—reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard attendri,—ce cœur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous pour l'avenir?

—Non, Amael,—répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un air timide et surpris;—mais pourquoi cette question?

—Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?

—Oh! avec joie! avec reconnaissance!—dit Rosen-Aër.—Mais à cette union consentirais-tu, Septimine?

La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en murmurant:

—Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au couvent de Saint-Saturnin.

—O Rosen-Aër!—reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un silencieux recueillement:—les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils lui réservaient un tel jour.—Puis, après quelques instants d'une muette émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:—Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne.

—Ma mère,—dit Amael,—appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne refuserez pas l'appui de mon bras?

—Non! oh! non, mon enfant!—répondit tendrement la Gauloise en prenant avec bonheur le bras de son fils.

—Et vous, bon père,—dit Septimine à l'orfévre,—appuyez-vous sur moi.

—Les fugitifs se remirent en marche.

Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour, ainsi que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au lever de la lune, non loin des premières rampes des sauvages et hautes montagnes qui servent de limites et de défense à l'Armorique. La vue du sol natal réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk les souvenirs de sa première jeunesse; ayant autrefois traversé les frontières avec son père pour aller aux vendanges bretonnes, il se rappela que quatre pierres druidiques colossales s'élevaient non loin d'un sentier pratiqué à travers les roches, et si étroitement encaissé, qu'il ne pouvait donner passage qu'à une seule personne de front. Les fugitifs s'engageant les uns après les autres dans ce passage, commencèrent à gravir sa pente escarpée: Amael marchait le premier. Ce chemin, à peine praticable, serpentait à travers d'énormes blocs de granit d'un gris sombre, dont le faîte était vivement éclairé çà et là par la brillante clarté de la lune, que l'on apercevait parfois du fond de cet obscur ravin. Rosen-Aër, Amael et le vieil orfévre, en foulant le sol de l'Armorique, éprouvaient une émotion profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à une sorte de petite plate-forme entourée de précipices, d'immenses rochers la surplombaient. Soudain les fugitifs entendirent, à une grande hauteur au-dessus de leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au milieu du profond silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces paroles:—«Elle était belle, elle était jeune, elle était sainte!—Elle s'appelait Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!»

Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent un moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible, ils s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs yeux. Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne se rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent, tandis que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux bardit gaulois qui datait de huit siècles.

—O Hésus!—dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage baigné de larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré de la Gaule.—O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant cher à la mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant! il nous salue et nous accueille à cette heure solennelle, où touchant enfin cette terre libre, nous revenons à l'antique berceau de notre famille!


Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil orfévre, arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur, les jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu... À la mort de Bonaïk, la crosse abbatiale fut jointe aux reliques de la famille de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de temps après son retour en Bretagne.

FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.


LES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES

OU

LES FILLES DE CHARLEMAGNE (KARL LE GRAND).

727-814.

Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles; il les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et les garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en toute chose, il éprouva, dans ses filles, la malignité de la mauvaise fortune; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit envers elles comme si elles n'eussent jamais fait naître de soupçons injurieux et qu'aucun bruit ne se fût répandu.

(Chronique d'Éginhard, p. 145, Coll. Hist. Franc.)

..... Le cœur de Louis le Pieux (fils de Charlemagne) était, par nature, depuis longtemps indigné de la conduite que ses sœurs tenaient dans la maison paternelle, seule tache dont elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres, il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commît de nouveau, et de mettre sous une étroite garde ceux qui auraient offensé la majesté impériale par un commerce criminel (avec les filles de l'empereur). Quelques-uns, coupables de ces crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur grâce et l'obtinrent; Audoin résista seul, frappa mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et fut tué lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite de chasser du palais cette multitude de femmes qui le remplissait du temps de son père.

(L'Astronome, Vie de Louis le Pieux, p. 345, 346, Collect. de l'Hist. Franc.)

SOMMAIRE.

La Gaule au huitième siècle.—Charlemagne (Karl le Grand) Karolus magnus.—Amael et Vortigern.—Les otages.—Le palais d'Aix-la-Chapelle.—Une journée chez Charlemagne.—La blonde Thétralde et la brune Hildrude.—Le bouquet de romarin.—L'Ecole.—Les enfants pauvres et les enfants riches.—Le lutrin.—L'évêque et le rat empaillé.—La chasse.—La hutte du bûcheron.—Les pièces de monnaie karolingiennes.—L'esclave et sa fille.—Charlemagne et son empire.—Le pavillon de la forêt.—Mœurs de la cour karolingienne.—Les amoureux de quinze ans.—Vortigern et Thétralde.

Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé sa mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse espérance de Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais avait fait souche de rois; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l'évêque de Soissons dans la basilique de cette ville.

Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée? ce petit Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald, refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet, dernier rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par Ritta-Gaur! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu, puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut, ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens! Et l'Église catholique, enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule? l'Église catholique a donc consacré l'usurpation du fils de Karl-Marteau? Certes, les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir et argent? De sorte que par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, le pieux Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus un denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée, larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des Franks, en retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes l'Église en Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant plus affreux qu'il pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce joug, puis chassé le pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d'argent pour l'Église, et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler! Le pape Étienne, en bon compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l'Église continuerait d'hébéter saintement le pauvre peuple des Gaules au profit de l'autel et du trône, en montrant à ce peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel, l'abjection, la misère et l'esclavage, où, de par l'immuable volonté divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles: Griffon, frère du roi usurpateur, s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelèrent leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se manifestèrent; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées, sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui, depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes: tout souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de seigneurs, d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l'amour, tandis que la vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug, nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la vermine qui le ronge!

Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811, une assez nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle, alors capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par d'incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême, la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que la Gaule, ainsi qu'aux temps des empereurs de Rome, n'était plus qu'une province de ses immenses États. Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle; à quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers; deux d'entre eux portaient de brillantes armures à la mode germanique. L'un avait pour compagnon de route un grand vieillard d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, d'un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel pendait une longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et rejoignant des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons. Ce vieillard était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur; il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux châtains, naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon de drap écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux comme celui d'une femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils, hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier; ses lèvres vermeilles, ombragées d'un duvet naissant, montraient, lorsqu'il souriait, des dents d'émail; un nez légèrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l'harmonieux ensemble du charmant visage de cet adolescent; ses vêtements, coupés comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une sorte d'élégance due à la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la beauté de son fils: ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à l'entour du cou, aux épaules et à l'extrémité des manches, de jolies broderies de laine blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à poignée d'acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées de larges éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, quoiqu'il eût le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire, maniait de la main gauche son cheval avec autant d'aisance que d'habileté; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son jeune compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement d'un ton de reproche amical:—Par Bacchus!... te voici encore soucieux et muet...