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Les naufragés du Jonathan

Chapter 12: VI LIBRES.
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About This Book

The narrative centers on a solitary outsider who devotes himself to remote southern tribes, rescuing and tending to wounded indigenous people and living amid a harsh, windswept landscape. Encounters between shipwrecked seafarers and local inhabitants raise dilemmas of survival, hospitality, and cultural difference as storms, wild animals, and isolation test all parties. Practical ingenuity, medical care drawn from local remedies, and steady leadership shape communal responses, while reflections on duty, sacrifice, and human solidarity run throughout. Episodes blend action, natural description, and moral concern as the group seeks safety and understanding in an unforgiving region.

Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec insolence.

—Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître.

Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir en maître!

—Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur, peut-être?

Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.

—Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage.

Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau pas en avant, il serra les poings.

Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les mêmes arguments que la brute!

Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en retraite.

Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention. Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute?

Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été capable de la dire.

Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait. De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...», cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations ultérieures.

L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs, les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant, suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête. Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.

La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige. On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement. Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement leurs compagnons enfiévrés.

Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément, essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières, chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait ipso facto tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat général...

Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de grands gestes d’appel:

«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...»


VI
LIBRES.

Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.

Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un navire à vapeur.

On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner les couleurs.

Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque, et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas?

La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de trois milles dans le Sud.

«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.

Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa, chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.

La nuit s’écoula sans incident. A l’aube, on aperçut le navire à trois encâblures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso de la marine militaire chilienne.

Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien, dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre.

Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit? Quand viendrait-on enfin les chercher? Ou bien, est-ce donc qu’on avait l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste? Le commandant ne savait auquel entendre.

Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie, puis, quand il eut obtenu le silence à grand’peine, il prit la parole d’une voix qui parvint aux oreilles de tous.

Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés.

Il expliqua ensuite que, si son Gouvernement avait cru devoir leur envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis, c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre préambule.

Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu, afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du Gouvernement chilien.

Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du Jonathan et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants.

Le commandant fut aussitôt entouré... (Page 136.)

Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination, afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de misérables tribus indiennes.

Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses, mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer, avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.

Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion inespérée de transformer les naufragés du Jonathan en colons de l’île Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya, ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses propositions aux intéressés.

Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du Jonathan, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition ni restriction.

Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet, des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte, demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus considérable.

Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.

Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du Jonathan accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.

Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard. L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.

Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui conviendrait d’adopter.

Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter, ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée.

Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de Santiago produisit un effet extraordinaire.

On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de prendre une décision dans une si grave occurence, commencèrent par se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest, c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la Wel-Kiej.

Mais la Wel-Kiej avait disparu. Si loin que pussent atteindre les regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer.

Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément était parti.

On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les abandonnait au moment où se jouait leur destinée! Sa disparition ne produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de l’île Hoste.

Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir attendu jusque-là? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de sincère amitié, et l’on ne se quitte pas sans s’être dit adieu.

D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à une fuite? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait provoqué?...

Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la nationalité.

L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication.

Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la République Chilienne.

Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de venir en aide à la nouvelle colonie.

«L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus que les signatures.

—Lesquelles? demanda Harry Rhodes.

—Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale.»

C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait dans ce choix en aucune façon.

Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait avoir, il convient de se rendre un compte exact de la situation.

Quels étaient ces passagers que le Jonathan avait pris à San Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa? De pauvres gens que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent également favorables.

Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas toujours dans des régions plus voisines de l’équateur.

Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces voisinages dangereux à des titres divers.

D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession sud-africaine que pour une durée déterminée, et le Gouvernement portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons. En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang d’État souverain.

Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le Gouvernement chilien s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas. Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées. Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa capitale chilienne[3].

[3] C’est bien ce qui est arrivé, et il existe maintenant une bourgade argentine, Ushaia, sur le canal du Beagle.

Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et finirent par l’emporter.

Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des émigrants tendait à l’acceptation des offres du Gouvernement chilien.

Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils! Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de services rendus.

En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur de l’acceptation. Qu’espérait-il donc? Projetait-il de mettre sa doctrine en pratique? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un collectivisme ou même d’un communisme intégral!

Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait! Comme il allait des uns aux autres, plaidant sa cause à satiété! Combien d’éloquence il dépensait sans compter!

Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de cette affaire. A la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste.

Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli.

Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand nombre.

Après de longs conciliabules... (Page 144.)

On procéda ensuite à l’élection de trois délégués, Ferdinand Beauval obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool.

Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant représentant le Gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucun équivoque.

Aussitôt le drapeau hostelien—mi-partie blanc et rouge—fut hissé sur la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait au monde la naissance d’un pays libre.


VII
LA PREMIÈRE ENFANCE D’UN PEUPLE.

Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des quinze marins survivants du Jonathan. Les cinq autres, parmi lesquels Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons.

Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la possibilité d’être leur maître dans un pays neuf, en devenant, de marins hauturiers, simples pêcheurs.

La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la colonie était donc d’un intérêt capital.

Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens—car tel était le nom qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime—ne s’inquiétaient pas de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre.

L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse, tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile. L’œuvre commençait à peine cependant.

Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là. C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du Jonathan.

Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs, qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis?

On mit gaîment un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés. Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte? La motion, en dépit des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de lazzis et de plaisanteries joyeuses.

Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule. On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs.

Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et pour Graziella.

Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée. Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant, il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source.

De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue, étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle, debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une émotion poignante et joyeuse.

Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle? A terre, un homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse, invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front, une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et puissant d’un violon.

Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors leurs demeures.

Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à complet épuisement des liqueurs fortes.

C’est au milieu de cette kermesse, que la Wel-Kiej revint à l’île Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie générale qui semblait transporter les émigrants?

Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons, son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre dans l’archipel magellanique!

Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso avant de revenir au campement?

Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort. Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.

«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement quelconque.

—Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.

—Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.

—Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.

—A en juger par le passé, cependant...

—Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe. Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.

—Votre avis serait donc?...

—Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses richesses. A quoi bon réglementer cela?

Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.

—En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons toujours confisqué les armes et les munitions.

Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du Jonathan contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.

—Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme, laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.

—Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du Jonathan, les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies. Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent...

Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.

—Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon. Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à craindre d’eux!

—Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes. L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa victime,

—Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer,

—Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait! comment va-t-il, notre jeune sauvage?

—Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit. Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool sera épuisée.»

Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la Wel-Kiej à la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella. Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.

Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse, ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.

Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.

Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.

Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption, comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons. Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la faire réussir.

Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci, et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution de l’alcool terminée, à la cargaison du Jonathan, et avaient fait parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain propice.

Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était, dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson s’adonnait à la culture maraîchère.

Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir. Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve du Jonathan. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.

Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient, en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres, presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à leur suite.

Le stock provenant du Jonathan diminuant à mesure qu’on y puisait à pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance, la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que le rebut de ceux qui les avaient précédés.

Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.

Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage, furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns, particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie, comme sa capitale en quelque sorte.

Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs présentes conditions de vie.

Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître d’équipage du Jonathan, Patterson, Long et Blaker, la totalité des quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons, Halg et Karroly.

Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à l’embouchure de laquelle la Wel-Kiej était mouillée, au fond d’une crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une manière moins rudimentaire que par le passé.

Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût grandement diminuer les occasions de pilotage.

Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients. Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de prendre sa part de provisions.

Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.

La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la Wel-Kiej et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.

Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses.

A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.

Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable tonnage.

Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef?

Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de planches élevés en bon ordre le long de la rivière,

«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je pour le vendre?

—Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien d’affaire tout seul.

—Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution, quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus douce.

—Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.

Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.

—Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure aussi dénuée de ressources, je la quitterai—et je ne serai pas le seul!—quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi. Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.

—Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.

—Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta Germain Rivière.

—Est-il bien utile de s’en donner tant?

—Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.

—Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au bénéfice de quelques-uns...

—Les plus courageux et les plus sages!

—Et au détriment du plus grand nombre.

—Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à eux-mêmes, ils mourront de leur misère.

—Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!

—Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»

Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement inéluctables.

Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.

Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.

Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.

C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux.

A fortiori en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne consacrait pas au travail.