La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close. Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille, mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les mains agitées d’un tremblement continuel.
Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude. Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses plus conformes à l’hygiène.
Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout espoir.
Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence, à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme, en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques centimètres de son visage.
De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas, davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.
Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien. Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé, il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées?
Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs, leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires, dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout autre objet.
C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques colons.
Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des marins du Jonathan s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction d’une chaloupe de même taille que la Wel-Kiej, et, en attendant qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues rapidement établies à la mode fuégienne.
Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.
Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent, avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et lancèrent à leur tour lignes et filets.
Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils, d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons, les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.
Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces apprentis pêcheurs croisa la Wel-Kiej qui rentrait au mouillage sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la convoitise des pêcheurs malheureux.
«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du canot.
Karroly laissa porter.
—Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la Wel-Kiej se fut rapprochée.
—Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre? interrogea plaisamment le même ouvrier.
Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne l’a pas, rien de plus naturel.
—Attrape!... dit-il.
—Envoyez!...
La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la Wel-Kiej au canot.
—Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se remettant aux avirons.
Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs, on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son maître.
Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns, un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit enfant des réalités de la vie?
Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps couler sans s’inquiéter de l’avenir.
Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge, au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un bien faible secours.
Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs, à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière électorale».
Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses, échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y avait qu’à la prendre.
La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire, la campagne serait plus facile à mener dans cette population clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si, plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions, seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.
Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui parurent disposer de forces sensiblement égales.
Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se portèrent sur son nom.
Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux, Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre aux frais des électeurs.
Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé jusqu’ici.
Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement. Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.
Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme, mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.
Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des projets d’une effrayante puérilité.
Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire. A cet égard, les précédents manquaient.
Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas. Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.
Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation des moyens de production. C’est un minimum de revendications commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le credo des collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.
Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production, c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle perplexité.
Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se vidait davantage encore. On émigrait.
Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons, qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en faire.
L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith, Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants, Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.
La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât la rivière pour y faire naître le premier incident.
Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.
Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du maître.
Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux, il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.
«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant, et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer: s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter? La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non pour toi.»
Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à quelques pas derrière eux.
«Kaw-djer! appelait-on.
Le Kaw-djer retourna la tête.
—Monsieur Beauval!... dit-il.
—Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer.
—Je vous écoute.
Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais, en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa démarche.
A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste, Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des «instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes les autres, la Wel-Kiej, n’étaient-elles pas des «instruments de production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?
—Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.
Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par un geste d’indifférence.
—Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs, dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la possession de quelques-uns de ses membres.
Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer persistant dans son silence, il poursuivit:
—En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...
—Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.
—Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation. Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de socialiser ces instruments de production.
—Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.
—Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer aux décisions de l’autorité régulière de la colonie?
Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol:
—En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit: Venez les prendre.»
Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval, intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.
Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon, toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.
«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il.
—Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me faire les faits et gestes de ce fantoche?
—Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps.
—Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au campement.
—Une voix suffît quand personne n’en a davantage.
Le Kaw-djer haussa les épaules.
—Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je dirai plus, quelques remords?
—Moi?...
—Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien. Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les attendent.
—Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait que je n’aie rempli?
—L’assistance que le fort doit au faible.
—Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le Jonathan?... Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un conseil?...
—Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie. Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir, défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider...
—En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer.
—Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui ordonne, à la force qui oblige.
—Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence.
Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille:
—Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu—et pour cause!—la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie, pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le nom infâmant d’anarchistes. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu, ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne revenons jamais sur ce sujet.»
Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait, comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.
Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi, débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute réponse il soupira tristement.
VIII
HALG ET SIRK.
Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde, il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres. C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous s’y conformaient avec docilité.
On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur intellectuelle et l’élévation morale.
Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence. Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le nom d’amitié.
Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le caractère d’une vérité révélée.
Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant, Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les conditions précisées par le Kaw-djer.
Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse, d’une unique pièce de médiocre taille.
En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se levèrent quand la Wel-Kiej eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la rencontre de Halg.
«Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des émigrants. Heureusement que tu es là! Sans ça, il nous faudrait nous serrer le ventre.
Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque jour, Halg répondait brièvement: «A votre service!» Mais, cette fois, la réponse fut différente.
—Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg.
Les solliciteurs furent grandement étonnés.
—Impossible?... répéta l’un d’eux.
—Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout ce que je rapporte.
—On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre mauvaise fortune bon cœur.
—Et moi?... objecta Halg.
—Toi!... s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus profonde surprise.
En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage! Croyait-il compter pour quelque chose, en regard des cinq «civilisés» qui lui faisaient l’honneur de le mettre à contribution?
—Eh! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une façon de comprendre la fraternité!... c’est-il donc que tu aurais le toupet de nous le refuser, ton méchant poisson?
Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. «Assurer sa propre subsistance d’abord, puis...». D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par conséquent fondé à se refuser au partage.
—Ah bien! elle est verte, celle-là!... s’écria l’ouvrier indigné de ce qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme.
—Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le moricaud refuse son poisson, prenons-le!
Puis, se tournant vers Halg:
—Une fois?... deux fois?... trois fois?...
Halg, sans répondre, se mit en défense.
—En avant, les garçons! commanda Sirk.
Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui fut arraché.
—Kaw-djer!... appela-t-il en tombant.
A cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son secours.
Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais, au demeurant, sans blessure.
—Qu’est-il donc arrivé? demanda le Kaw-djer.
Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est?
Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille, dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas convaincre.
—Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là!
—Évidemment... évidemment, reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant.
Oui, il y avait cela aussi—l’amour-propre—pour semer la discorde parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux, aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la contrainte?
Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère.
—Moi!... disait-il, céder à Sirk!...»
Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères!
Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg du geste, il s’éloigna silencieusement.
Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits. Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs. Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque leur vie même était en jeu.
Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre? Quelles que fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés. Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer per fas et nefas le terme de la destruction nécessaire?
Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la brutalité de leur nature? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante. Que se passait-il dans l’intérieur de l’île? On l’ignorait. Mais, en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à peine deux mois de vivres.
Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient ces malheureux? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine?
On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons imprévoyants.
Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le Ribarto, transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires, cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des colons, si elle était judicieusement employée.
Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire à terre et se mit en rapport avec le Gouverneur de l’île. Ferdinand Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité—à bon droit, d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce titre—le déchargement du Ribarto fut entrepris sur l’heure.
Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa d’une autre mission dont il était chargé.
«Monsieur le Gouverneur, dit-il à Beauval, mon Gouvernement croit savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé sur l’île Hoste. Le fait est-il exact?
Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit:
—Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous demander quel homme est ce Kaw-djer?
—Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait même pas conscience.
—Un révolutionnaire!... Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le Gouverneur?
—Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de se soumettre aux autorités régulièrement instituées.
—Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés?
—J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est ce qu’on appelle une forte tête... Mais je le materai, affirma-t-il énergiquement.
Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un instant de réflexion, il demanda:
—Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à plusieurs reprises l’attention de mon Gouvernement?
—Rien de plus facile, répondit Beauval... Et tenez! précisément, le voici qui vient de notre côté.»
Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa rencontre.
«Un mot, Monsieur, s’il vous plaît, dit-il en soulevant légèrement sa casquette galonnée.
Le Kaw-djer s’arrêta.
—Je vous écoute, répondit-il dans le plus pur espagnol.
Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la bouche entr’ouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction qu’il ne cherchait pas à dissimuler.
—Eh bien?... fit celui-ci impatienté.
—Veuillez m’excuser, Monsieur, dit enfin le commandant. En vous voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà rencontrés autrefois.
—C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent un sourire ironique.
—Cependant...
Le commandant s’interrompit et, se frappant le front:
—J’y suis!... s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce portrait ne soit pas le vôtre.
A mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il se tut, il avait sa casquette à la main.
—Vous faites erreur, Monsieur, dit froidement le Kaw-djer,
—Je jurerais, pourtant...
—A quelle époque remonterait le portrait en question? interrompit le Kaw-djer.
—A une dizaine d’années environ.
Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité.
—Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente. D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître?... Il y a vingt ans, j’étais jeune. Et maintenant!...
—Quel âge avez-vous donc? interrogea étourdiment le commandant.
Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps de la réflexion, la question était partie toute seule. A peine l’eut-il formulée qu’il en comprit l’incorrection,
—Vous ai-je demandé le vôtre? riposta le Kaw-djer d’un ton froid.
Le commandant se mordit les lèvres.
—Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie.
—Soit!... acquiesça le commandant.
D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée.
—Mon Gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a chargé de m’enquérir de vos intentions.
—Mes intentions?... répéta le Kaw-djer surpris. A quel sujet?
—Au sujet de votre résidence.
—Que lui importe?
—Il lui importe beaucoup.
—Bah!...
—C’est ainsi. Mon Gouvernement n’est pas sans connaître votre influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir cette influence en sérieuse considération.
—Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer.
—Tant que la Magellanie est demeurée res nullius, poursuivit le commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion...