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Les naufragés du Jonathan

Chapter 17: XI UN CHEF.
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About This Book

The narrative centers on a solitary outsider who devotes himself to remote southern tribes, rescuing and tending to wounded indigenous people and living amid a harsh, windswept landscape. Encounters between shipwrecked seafarers and local inhabitants raise dilemmas of survival, hospitality, and cultural difference as storms, wild animals, and isolation test all parties. Practical ingenuity, medical care drawn from local remedies, and steady leadership shape communal responses, while reflections on duty, sacrifice, and human solidarity run throughout. Episodes blend action, natural description, and moral concern as the group seeks safety and understanding in an unforgiving region.

Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)

Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent. Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule, de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du pavois, il élaborait des plans de défense.

Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée. S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et un autre n’en eût pas fait davantage.

Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne l’était plus?

C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance. Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le plus ardent.

Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.

Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres, d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus, c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de tous.

Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se rua à la conquête du pain.

Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice. Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite, et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.

Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres. Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées de leur dernier habitant.

Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.

De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.

Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.

Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur pillage.

Il fallut déchanter.

Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en tumulte.

Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.

Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.

«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.

Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le «Palais».

Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait halte à sa porte.

Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?

Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf et frapper le Kaw-djer en plein cœur.

Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet, attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en discerner la cause.

Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels, Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.

Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds, contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre côté de la rivière.

«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé par une course rapide.

—Présent!... répondit le Kaw-djer.

Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut Sirdey, l’ancien cuisinier du Jonathan.

—On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.

—Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant.

—Des morts et des blessés.

—Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé?

—On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des fusils... Et voilà!

—Les malheureux!...

—Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien, mais peut-être que les blessés...

—J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.

Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne, d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.

«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci.

En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière, rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas pressés.

Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put, sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand crochet vers l’amont.

Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.

Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.

Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.

Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse, tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates, avait traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que, par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine, et une mousse sanglante coulait de ses lèvres.

En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir de transporter le blessé.

A ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très éloignée.

Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol, un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce n’était pas une arme qui l’avait faite. Elle était l’œuvre de Zol, qui s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir.

Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue sanglante près de l’homme.

Tous soins étaient inutiles, Sirk était mort.

Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment avait suivi de près le crime.

Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort, l’autre mourant.

La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte, presque son unique raison de vivre.

Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le mort. La flaque ne s’était pas élargie. A mesure que jaillissait le flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver, et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de moins dans l’intarissable pluie rouge.

Sur le sol, un corps, celui de Sirk... (Page 216.)

Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune. Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé.

C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée...

Ce ne devait pas être la dernière.


XI
UN CHEF.

Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit, le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent, un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du sommeil.

Survivrait-il à sa terrible blessure? La science humaine ne pouvait l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée, et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se cicatrisât.

Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où d’autres avaient peut-être besoin de lui.

Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés, qui, d’après l’ancien cuisinier du Jonathan, attendaient du secours à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey n’avait-il pas menti? Dans le doute, il fallait se rendre compte par soi-même de la vérité des choses.

Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore.

Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. A travers la campagne silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui.

En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre devant la maison du Gouverneur, quand un spectacle étrange et du plus intense pittoresque l’arrêta un instant.

Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se tenait rangé en bataille devant le palais du Gouvernement, comme s’il eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position de l’autre côté de la place.

Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts? A cette distance, le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie.

A en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux. Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque, et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse; on échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective.

On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière. Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres, entr’ouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés.

Les trois groupes s’étaient peu a peu fondus en un seul... (Page 223.)

Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et, malgré sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement, s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et dans lequel le silence était devenu profond.

Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours. Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec zèle aux instructions qui lui étaient données.

En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf.

Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait constater de visu le piteux résultat.

Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite, ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés. Combien le retour avait été différent de l’aller! Ils étaient partis à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux, de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater.

Ils s’estimaient dupes. De qui? Ils ne savaient trop. Pas de leur sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser eux-mêmes.

Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe, et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir... Victorieux parfois, il est vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire, l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par la force.

Eh bien! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils?... Parbleu! loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités.

Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des drapeaux.

Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant d’en arriver aux coups.

«Et ceci encore!» ajouta Harry Rhodes. (Page 227.)

L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier, on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles. C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre.

L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides étaient peut-être susceptibles de conserver la vie.

Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons étaient closes. On dormait.

Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie, déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient en lutte ouverte les uns contre les autres.

Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le généreux illuminé avait édifié sa vie? Le résultat était là, certain, tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux dernières lignes de cette lamentable aventure! Dix-huit mois avaient suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un après l’autre, ils disparaissaient; l’un après l’autre, ils étaient repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui, continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres, hélas! sans doute, pareils à eux.

Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés, du sang.

Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce danger resterait redoutable.

Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria, où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai, décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés de la veille.

Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du ponceau. A l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même, ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un chef.

Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard étonné.

«Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une dernière fois, je renouvelle ma prière.

Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en lui-même. Harry Rhodes poursuivit:

—Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens. Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne m’écoutera pas, et le sang coulera. A vous, au contraire, on obéira sans murmure. Décidez.

—Qu’y a-t-il donc de nouveau? demanda le Kaw-djer avec son calme habituel.

—Ceci, répondît Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où Halg agonisait.

Le Kaw-djer tressaillit.

—Et ceci encore, ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas vers l’amont.

Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent à leurs regards.

Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement, réveillé avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation; pour les partisans de Beauval, d’un danger; pour les autres, d’un spectacle.

La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils. On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du Gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche.

Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de la colonie. A l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre chef.

Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre de cris. D’abord, ce furent des «Vive Dorick!» puis on hurla «Au palais!... Au palais!...» et une centaine d’hommes s’ébranlèrent, en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine faisaient dans les visages des trous noirs.

Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent, et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent.

Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à pleuvoir.

Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais, Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés.

Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.

Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.

L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu. Quelques instants plus tard,—fut-ce par inadvertance? fut-ce par la volonté de l’un des émeutiers?—le Palais lui-même flambait à son tour.

Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors. Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.

Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient, en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre, ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude inoffensive, cognant des pieds et des poings.

Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.

Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer. Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau, le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.

Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans Libéria l’incendie et la mort.

Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains disaient la sauvage fureur?

Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de carnage.

C’est par une telle folie—héroïsme ou brigandage, selon l’occurrence—que le bandit abat sans raison le passant inoffensif, c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les armées et gagne les batailles.

Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il contemplait les exploits?

Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les trahissait pas.

Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse, tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres, ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère, quelle faillite!

Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...

Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:

—J’accepte.»

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.


TROISIÈME PARTIE.

I
PREMIÈRES MESURES.

Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre Libéria.

On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait plus très bien pourquoi.

L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants. C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment, les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré, la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration, auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la détente.

Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.

Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à Libéria.

En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.

La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement. Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait s’ensuivre.

Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:

«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»

Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup d’État.

Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.

Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?... Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question. Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.

Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans, dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.

Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par enchantement.

«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»

L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les aspirations de ce peuple en détresse.

On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.

Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie—de lâcheté presque!—ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans limite.

Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne possédaient plus d’autre abri que le ciel.

Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve, puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans plus tarder des victimes de l’émeute.