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Les naufragés du Jonathan

Chapter 23: V UN HÉROS.
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About This Book

The narrative centers on a solitary outsider who devotes himself to remote southern tribes, rescuing and tending to wounded indigenous people and living amid a harsh, windswept landscape. Encounters between shipwrecked seafarers and local inhabitants raise dilemmas of survival, hospitality, and cultural difference as storms, wild animals, and isolation test all parties. Practical ingenuity, medical care drawn from local remedies, and steady leadership shape communal responses, while reflections on duty, sacrifice, and human solidarity run throughout. Episodes blend action, natural description, and moral concern as the group seeks safety and understanding in an unforgiving region.

Les deux maçons improvisés... (Page 278.)

Il en devait la première pensée au naufrage même du Jonathan. Quand les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn, Mais ce n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait du péril les navires en détresse. L’agonie du Jonathan n’avait été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent, au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux que le Jonathan, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une multitude de naufrages seraient évités.

Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre. Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère cessait d’être irréalisable.

D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement. Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison d’être. Le sacrifice était accompli; il n’y avait aucun motif de ne pas faire encore ce qu’il avait déjà fait.

D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de navires viennent s’écraser?

Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre, l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle adressée sur ce sujet par le Gouverneur de l’État hostelien à la République du Chili.

Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés dans la foule des colons.

Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse, peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils.

Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de trois: deux inférieures, dont l’une, prenant jour sur le versant Sud, communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes. Praticable à la rigueur malgré sa forte inclinaison, cette fissure présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe.

C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre.

Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde, creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots.

Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition le matin du 27 février, ils avaient constaté que le Gouvernement était toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé.

C’était à n’y rien comprendre.

Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas, cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer l’attention sur eux.

Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la mettait, voilà tout.

La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent, on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien. Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en grand péril.

Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter, emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que ses complices garderaient le silence.

Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)

Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail, en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût trahi.

Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance. Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient. Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.

Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours, les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs. Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du soir et leurs anciens conciliabules.

Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché. Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les tranquilliser.

Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.

Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes diatribes.

S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.

Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu habituel de leurs séances.

La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés. L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes ulcérées.

Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi. Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis le départ de l’intrus.

Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir!

Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement.

Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément parti.

Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec surprise.

«Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on peut le trouver demain.

La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait.

A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent bruyamment.

—Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore.

—Pour ce soir même... répondit Dorick.

Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs:

—J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron... C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs, elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le temps d’allumer et de lancer...

Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange. Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis Dorick était-il donc fou?

Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme devenu la proie de la fureur.

—Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement.

—Moi, répondit Dorick.

—Quand?

—Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je lancerai la bombe dans l’intérieur...

—Et toi?

—J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter aussi, il faut en finir.

Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur, épouvantés du projet de Dorick.

—Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous.

—Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches peuvent s’en aller, s’ils le veulent.

Le mot fouetta les amours-propres.

—Moi, je reste, dit Kennedy.

—Moi aussi, dit William Moore.

—Moi aussi,» dit Fred Moore.

Seul. Sirdey ne dit rien.

Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes.

Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus, se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant.

Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion, elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode.

Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement, Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases que Sand enregistrait d’un air soumis,

«Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières maisons, je vais te dire une bonne chose.

Sand alléché tendit l’oreille.

—On va jouer au restaurant.

Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il faut l’avouer.

—Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement.

—Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux joujou.

—Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force avant de partir.

Sand battit des mains.

—Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant. Moi, je serai le client.

—Pourquoi?... demanda Sand avec innocence.

—Parce que!... répondit Dick.

Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner. C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade. Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où. Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire.

Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle désinvolture il entra dans la grotte,—car, bien entendu, il en était ressorti pour augmenter la vraisemblance,—avec quelle distinction il s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre.

Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre.

Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation.

—Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé.

Dick daigna s’expliquer.

—Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être!

Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu.

—En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud.

Dick le prit de très haut.

—Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut! je ne joue plus, là!

—Dick!... implora Sand terrifié par cette menace.

Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets de vengeance.

—Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron... C’est à toi d’être le client.

Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire. Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive, ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri.

—Bête!... expliqua Dick. C’est la note.

—Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté.

—Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner... Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon, donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!» Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un cent pour le dîner et un cent pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux cents.

Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté donna les deux cents.

Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir.

—C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les paye! dit-il un peu mélancoliquement.

Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles.

—Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre en repos avec sa conscience.

Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident:

—On va jouer à autre chose, déclara-t-il.

—A quoi? demanda Sand.

—Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle. Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion.

—Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine logique.

—Non, je serai un chasseur.

—Alors, qui est-ce qui me mangera?

—Bête!... c’est moi, quand je serai le lion.

Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche.

—Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps... Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût... Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...»

Et Dick poussa un rugissement terrifiant.

Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion.

Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience. Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur.

Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel.

Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick, qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le feu.

«Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents.

Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool.

Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait.

Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de Sirdey.

«Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer auprès de Dorick le rôle du critique.

—Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur.

—Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste.

—Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas... La tête coupée, le corps ne compte plus.»

Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux, écoutait en tremblant ces paroles terribles.


V
UN HÉROS.

Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce qu’il venait d’entendre...

Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick effrayé reconnut Fred Moore.

De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant.

«Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là?

Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas.

—Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu. Je vais t’aider à la retrouver, moi...

La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme une plume.

—Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère!

En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un paquet aux pieds de Lewis Dorick.

—Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous écouter!

D’une taloche, Dorick releva l’enfant.

—Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement.

Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots.

—Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la grotte.

—Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant une nouvelle taloche à son captif.

Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en face:

—Grand lâche!... dit-il.

Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure.

—Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou sinon!...

Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina dans un silence farouche.

Dorick intervint.

—Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs...

—On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait décidément peu enclin aux solutions violentes.

—Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde?

—Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé.

—Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir.

En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet.

—Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!»

Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu, et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de son engin meurtrier.

Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté dans la deuxième grotte.

Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué, peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du secours.

Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure, redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes. Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente, à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré.

Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également, sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices. Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et s’approcha de son ami à pas de loup.

Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci, sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons, s’époumonait le pauvre Sand.

La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence. Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait, il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente.

Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore, d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque de se briser la tête contre une saillie de la voûte.

Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant, il en concluait qu’il gagnait du terrain.

Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que leur ennemi serait dans l’obligation de se courber.

Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale.

«Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix furieuse.

Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard.

Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!... Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!...

Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours? Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une seconde.

Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le sub-conscient des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas formellement décidés.

Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter la poursuite. Le sub-conscient fit le reste. D’eux-mêmes ses bras s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait violemment en arrière.

Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.

A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place, écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin, comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous...

Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.

Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.

«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci.

Le Kaw-djer prit une voix sévère.

—Que signifie cela?... Qu’y a-t-il?

Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient des mots sans suite.

—Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore... Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand... Gouverneur!... Sand!...

En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant. Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon, au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.

Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement:

—Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes, munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.»

Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard, Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son tour.

Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer, guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.

Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis à son travail.

Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre, que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.

Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand. La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible. Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont ils avaient atteint le fond.