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Les naufragés du Jonathan

Chapter 26: VIII UN TRAÎTRE.
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About This Book

The narrative centers on a solitary outsider who devotes himself to remote southern tribes, rescuing and tending to wounded indigenous people and living amid a harsh, windswept landscape. Encounters between shipwrecked seafarers and local inhabitants raise dilemmas of survival, hospitality, and cultural difference as storms, wild animals, and isolation test all parties. Practical ingenuity, medical care drawn from local remedies, and steady leadership shape communal responses, while reflections on duty, sacrifice, and human solidarity run throughout. Episodes blend action, natural description, and moral concern as the group seeks safety and understanding in an unforgiving region.

Ils foncèrent en trombe dans la trouée. (Page 340.)

Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis. Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle, il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres. Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité, le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10 décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée.

A quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et, traversant une seconde fois l’Ile en sens contraire selon le caprice des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore, le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au delà, la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans l’Est, et, franchissant, à quatre-vingt-quinze kilomètres de Libéria, l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle.

Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres, le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin, les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut.

Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours, et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri.

La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des envahisseurs.

Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la route, attendirent l’ennemi.

Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche, que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux, ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval, pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait dissimuler une embuscade.

Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude, dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des tireurs.

Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau. Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le poitrail troué, l’autre une jambe cassée.

Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut efficace et mit un troisième cheval hors de service.

Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage, la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.

Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout entière parut hésiter à pousser plus avant.

Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un chef.

Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne, une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.

Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée. Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze chevaux y restèrent, mais la horde passa.

Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne. Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.

Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île. Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption. Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.

Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres, au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient, les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer presque à bout portant, comme à l’affût.

Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre, puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures, cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre, la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus hâtivement la mort.

C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il? Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans arrêt leur course enragée.

Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux, c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci: charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs mains; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût été possible de riposter.

Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage de leurs armes. A quoi bon, d’ailleurs? La médiocre étendue du front de bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les sacrifices qui seraient nécessaires.

Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui, après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans tous les cas, les Patagons ripostaient, par une grêle de balles qu’ils envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin.

Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat.

C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. A leur droite, ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage sablonneux. A leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine.

Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là, trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre, on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits consécutives.

Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans doute, elle n’y entrerait pas sans peine.

Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.

Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage. On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de leur colonne.

Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé. Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais, depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement, et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.

Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine. Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons démontés au cours des rencontres précédentes.

Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur tour à parler.

Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos, barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on plaça des factionnaires.

C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale.

La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans s’inquiéter des ennemis qu’ils laissaient derrière eux.

Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se rendit donc au milieu d’eux.

Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond. Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient, dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort. Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer.

«Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol? demanda celui-ci à voix haute.

—Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête.

—Ton nom?

—Athlinata.

—Qu’es-tu venu faire dans ce pays?

Accroupis le long de la muraille... (Page 344.)

L’Indien, sans un geste, répondit:

—La guerre.

—Pourquoi nous faire la guerre? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes pas tes ennemis.

Le Patagon garda le silence.

Le Kaw-djer reprit:

—Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés, cette fois, si loin de leur pays?

—Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi.

—Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but?

—La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des richesses, et les Indiens sont pauvres.

—Mais, ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et les habitants de cette ville se défendront.

Le Patagon sourit ironiquement.

—La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers, ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument ad hominem.

—Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant tes frères à la queue de leurs chevaux.

Le Kaw-djer haussa les épaules.

—Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria.

Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule.

—Tu ne me crois pas? interrogea le Kaw-djer.

—L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera la grande ville aux Patagons.

—L’homme blanc?... répéta le Kaw-djer étonné. Il y a donc un blanc parmi vous?»

Mais toutes ses questions demeurèrent vaines, L’Indien avait dit évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus de détails.

Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de sauvages? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du renfort à la garnison de Libéria.

Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière. Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode, assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent été plus gênants qu’utiles.

En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière. L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes espacés de cent en cent mètres était impraticable.

Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter.

Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui brûlaient.


VIII
UN TRAÎTRE.

Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer, revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps, pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense.

Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle, embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf.

La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre; au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés; à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux assiégeants.

Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons condamnées à une destruction certaine.

Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle dans ces trois groupes.

La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches, des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps.

L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres. D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en était fâché ou satisfait.

Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse.

L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait. Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait.

Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la peur.

Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se défendait lui-même.

Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il ouvrait les yeux dans l’ombre! Avec quelle conscience il fouillait les ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre bruit suspect!

Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là, sans cesse menaçant.

Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de la route du Bourg-Neuf.

Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route, un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment du danger! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville envahie...

Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé. Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches, des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune. Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait entrer dans son dernier quartier. A leur tête marchait un homme de haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en bouche. C’était le Kaw-djer.

Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère, parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si importants renforts.

Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme qui le guidait comme un phare.

D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de disperser. Cela fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route.

Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder.

Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite, en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes.

Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement graves.

Il étouffa un cri. (Page 354.)

Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés.

Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau, il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement suspect ne se dessinait pas quelque part.

Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix!

«Patterson!... murmurait-on à deux pas de lui.

Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton menaçant, on commandait sourdement:

—Silence!

La voix demanda:

—Me reconnais-tu?

Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas.

—Sirdey, dit-on dans la nuit.

Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade. Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là.

—Sirdey?... répéta-t-il d’un ton interrogateur on se mettant au diapason.

—Oui... Sois prudent... Parle bas... Es-tu seul?... N’y a-t-il personne autour de toi?

Patterson fouilla la nuit des yeux.

—Personne, dit-il.

—Ne bouge pas... recommanda Sirdey. Reste debout... Qu’on te voie... Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté.

Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge.

—M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol.

Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à la tête.

—D’où viens-tu? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente.

—De la rivière... Je suis avec les Patagons.

—Avec les Patagons!... s’exclama sourdement Patterson.

—Oui!... Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons m’ont cueilli en route.

—Qu’ont-ils fait de toi?

—Un esclave.

—Un esclave!... répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble.

—Regarde, répondit simplement Sirdey.

Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une mince chaîne de fer.

—Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou. Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin.

Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut.

—Qu’as-tu? demanda-t-il.

—Des Patagons!... bégaya Patterson épouvanté.

—N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi ils m’ont envoyé ici en ambassadeur.

—Qu’est-ce qu’ils veulent? balbutia Patterson.

Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre:

—Que tu les fasses entrer dans la ville.

—Moi!... protesta Patterson.

—Oui, toi. Il le faut... Écoute!... C’est pour moi une question de vie ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour, ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends...

—Chut! interrompit Patterson.

Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta, parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était attribuée.

«Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses pas.

—Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée.

—Bonsoir, camarade!

—Bonsoir!»

La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre. Sirdey reprit aussitôt:

—Moi, tu comprends, j’ai promis... Alors ils ont organisé cette expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux... Ce soir, je leur ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui ne me refuserait pas un coup de main... Je t’avais reconnu de loin... S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire!

Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire, Patterson réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite, et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure! Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité.

—Que puis-je à cela? demanda-t-il froidement.

—Nous aider à passer, répondit Sirdey.

—Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est que tu es là.

—Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes, c’est autre chose.

—Cinq cents!...

—Parbleu!... T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une promenade dans la ville que je m’adresse à toi? Pour moi, Libéria est aussi malsaine que la compagnie des Patagons... A propos...

—Silence! commanda brusquement Patterson.

On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes sortirent de l’ombre. L’un d’eux aborda Patterson, et, démasquant une lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la lumière sur le visage de la sentinelle.

«Rien de neuf?» (Page 357.)

«Rien de neuf? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool.

—Rien.

—Tout est tranquille?

—Oui.

La ronde continua son chemin.

—Tu disais?... interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment éloignée.

—Je disais: à propos, que sont devenus les autres?

—Quels autres?

—Dorick?

—Mort.

—Fred Moore?

—Mort.

—William Moore?

—Mort.

—Bigre!... Et Kennedy?

—Il se porte comme toi et moi.

—Pas possible!... Il a donc réussi a s’en tirer?

—Probable.

—Sans être même soupçonné?

—C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement.

—Où est-il maintenant?

—Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre... Je ne sais où.

—Tu ne pourrais pas t’en informer?

—Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que lui veux-tu, à Kennedy?

—M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire.

—Et tu crois que je t’y aiderai? protesta Patterson. Tu crois que j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous?

—Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu.

—Hum!... fit Patterson qui ne semblait pas convaincu.

Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en même temps de leurs dépouilles, c’était tentant... Mais se fier à la parole de ces sauvages!... Une fois de plus, la prudence l’emporta.

—Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents hommes incognito.

—Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les premiers tiendraient le coup, les autres passeraient.

—Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop.

—C’est ton dernier mot?

—Le premier et le dernier.

—C’est non?

—C’est non.

—N’en parlons plus, conclut Sirdey qui commença à ramper dans la direction de la rivière.

Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson:

—Les Patagons payeraient, tu sais.

—Combien?

Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha.

—Mille piastres, dit-il.

Mille piastres!... Cinq mille francs!... Malgré l’importance de la somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien. A peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas. Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais mille piastres!... Gagner en un instant quarante fois le produit de dix-huit mois d’efforts!... Sans compter qu’il était peut-être possible d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de marchander.

—Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on risque sa peau, il faudrait aller jusqu’à deux mille...

—Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau mouvement de retraite.

—Ou au moins jusqu’à quinze cents, poursuivit Patterson sans se laisser intimider par cette menace de rupture.

Il était maintenant sur son terrain: le terrain du négoce. Il avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet en jeu fût une marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre. A marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul coup de deux mille piastres à quinze cents.

—Non, dit Sirdey d’un ton ferme.

—Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait voir!... Mais mille piastres!...

—C’est mille et pas une de plus, affirma Sirdey en continuant son mouvement de recul.

Patterson eut, comme on dit, de l’estomac.

—Alors, ça ne va pas, déclara-t-il tranquillement.

Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien emmanchée!... Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de piastres?... Il se rapprocha.

—Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents.

Patterson s’empressa d’accepter.

—C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour douze cents piastres!

—Convenu?... demanda Sirdey.

—Convenu, affirma Patterson.

Il restait, cependant, à régler les détails.

—Qui me payera? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour semer comme ça des douze cents piastres?

—Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux. Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera cent fois plus.

—Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon affaire, c’est d’être payé. Comment me payera-t-on? Avant ou après?

—Moitié avant, moitié après.

—Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit cents piastres...

—Où? interrompit Sirdey.

—Où je serai de garde. Cherche-moi... Pour le reste, au jour convenu, dix hommes passeront d’abord, et l’un d’eux me versera la somme. Si on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un autre côté.

—Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage?

—La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle.

—Où?

—Chez moi... Dans mon enclos.

—Au fait!... dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison.

—La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson, Mais nous n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira.

—Elle est aux trois quarts démolie.

—Je la réparerai.

—Parfait! approuva Sirdey. A demain!

—A demain,» répondit Patterson.

Il entendit un glissement dans l’herbe, puis un faible glouglou lui fit comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne troubla plus le silence de la nuit.

Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos.

La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance.

Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite pouvait susciter.

Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.

Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait, par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A moins...

A moins que la proposition de l’ancien maître coq du Jonathan ne fût pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard prévenu.

Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier, n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis repartit sans éveiller l’attention.

Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties étaient d’accord.

«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un souffle.

—Entendu, avait répondu Sirdey.

—Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait!

—Sois tranquille.»

Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant, il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol, rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises. C’était le salaire de Judas.


IX
LA PATRIE HOSTELIENNE.

Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de sa conduite une explication très simple.

Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.

Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage, n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.

«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos réparations, fit cependant observer Hartlepool.

L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.

—Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister.

Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas utile d’en informer le Kaw-djer.

Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son Gouverneur.

La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction, il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs, nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation, qui consistait à surveiller—oh! à titre officieux, car son âge le dispensait de la garde—les faits et gestes des Patagons, ces ennemis farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination. Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas, et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.

Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson, mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.

Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le vrai, le nom de Sirdey.

Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable? Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes. Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.

Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.

A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et, jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.

Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer. Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord:

«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire...

Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment:

—Mais vous ne me gronderez pas!...

—Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal?

A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin politique que maître Dick.

—Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur?

—Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais, sur l’épaulement du Sud.

—Je regardais les Patagons, Gouverneur.

—Toute la nuit?

—Toute la nuit, Gouverneur.

—Pourquoi faire?

—Pour les surveiller, Gouverneur.

—Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde pour cela.

—Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur.

—Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au comble de la stupeur.

—Oui, Gouverneur.

—Qui donc?

—Sirdey, Gouverneur.

Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses duquel l’Indien avait tant de confiance?

—Tu en es sûr? demanda-t-il vivement.

—Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr... Je crois seulement, Gouverneur.

—Le reste? Qu’y a-t-il encore?

—Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher de l’épaulement...

—Sirdey?

—Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des dollars... Mais je ne suis pas sûr...

—Qui était de garde à cet endroit?

—Patterson, Gouverneur.

Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux?

Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas, les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.

—Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à personne ce que tu m’as raconté.

Dick étendit solennellement la main.

—Je le jure, Gouverneur.

Le Kaw-djer sourit.

—C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni à M. Rhodes... J’ai dit: à personne.

—Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance.

Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche d’Hartlepool.

«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant.

—Rien, Monsieur, répondit Hartlepool.

—La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer personnellement que chacun remplit son devoir.

—Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.

—On ne récrimine pas contre ce service fatigant?

—Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.

—Même pas Kennedy?

—Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve toujours quand il le faut, Monsieur.

—Ni Patterson?

—Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.

—Pourquoi cela?

—Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.

—Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant. Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.»

Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer, il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que jamais.

Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos impénétrable aux regards.

Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre livraison.

Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.

Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux deux extrémités de la palissade.

L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer, le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.

Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers, et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière, pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire tuer, la moisson serait pour les autres.

L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci trouva bien légère.

«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.

Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.

Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord, et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.

Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba. Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir, s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix de la trahison.

Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux cents.

Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade. Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs bras.

A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin, écho d’un second combat dont la route était le théâtre.

Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une diversion au camp des Patagons.

C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence. Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.

Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud. Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.

L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.

La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer retourna dans l’enclos de Patterson.

A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres. De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On s’occupa de les secourir.