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Les naufragés du Jonathan

Chapter 9: II LA PREMIÈRE LOI.
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About This Book

The narrative centers on a solitary outsider who devotes himself to remote southern tribes, rescuing and tending to wounded indigenous people and living amid a harsh, windswept landscape. Encounters between shipwrecked seafarers and local inhabitants raise dilemmas of survival, hospitality, and cultural difference as storms, wild animals, and isolation test all parties. Practical ingenuity, medical care drawn from local remedies, and steady leadership shape communal responses, while reflections on duty, sacrifice, and human solidarity run throughout. Episodes blend action, natural description, and moral concern as the group seeks safety and understanding in an unforgiving region.

«Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer. (Page 56.)

—Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras pouvez-vous disposer?

—Au départ de San-Francisco, le Jonathan avait un équipage de trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers. Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts maintenant.

—On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être terminé en trois jours.

Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du Jonathan fut déposée sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état, et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les plus lourds.

En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.

Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins, les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.

Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le Kaw-djer, la Wel-Kiej mit à la voile dans la matinée du 20 mars, et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à quatre pattes que transportait le Jonathan.

En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas. D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient, par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la terre africaine.

Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens, peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des émigrants.

L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement cherché le Jonathan sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.

Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur destin.

A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool, en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et de tout âge.

Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats imprévus.

Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste qui convenait à sa petite figure timide.

Le premier aborda le Kaw-djer.

«Excellence... dit-il

A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni baisser les yeux.

—Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu Excellence, mon garçon?

L’enfant sembla fort étonné.

—N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.

—Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?

—Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.

—Tu lis donc les journaux?

—Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.

—Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.

Il reprit:

—Comment t’appelles-tu?

—Dick.

—Dick quoi?

L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.

—Enfin, quel est le nom de ton père?

—Je n’en ai pas.

—De ta mère, alors?

—Pas plus de mère que de père, Excellence.

—Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni ministre, ni évêque!

—Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.

Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.

—Où as-tu pris cela? demanda-t-il.

—Dame!... fit Dick embarrassé.

—Eh bien?... insista le Kaw-djer.

Dick parut légèrement troublé. Il hésita.

—Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.

—Par exemple!... protesta le Kaw-djer.

D’une voix plus grave il ajouta:

—Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.

Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité. Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire, cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans maître?

—Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.

Après un court silence, il demanda:

—Où es-tu né?

—Je ne sais pas.

—Quel âge as-tu?

—Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.

—Tu n’en es pas plus sûr que ça?

—Ma foi! non.

—Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une semelle, qui est-ce?

—C’est Sand.

—C’est ton frère?

—C’est tout comme... C’est mon ami.

—Vous avez peut-être été élevés ensemble?

—Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!

Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne n’avait «élevés»!

—Où l’as-tu connu, alors?

—A Frisco[1], sur le quai.

[1] San Francisco.

—Il y a longtemps?

—Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!

—En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.

Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.

—Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?

—Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un béret de marin.

—Alors, pourquoi ne dis-tu rien?

—C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.

De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!

—Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne l’es pas, toi.

—Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.

—Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous faites tous les deux ici?

—C’est nous les mousses, Monsieur.

Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses en énumérant l’équipage du Jonathan. Il ne les avait pas remarqués jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.

—Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.

—Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.

—Pourquoi faire?

Les yeux de Dick brillèrent.

—Pour voir des choses...

Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était tendue vers son désir.

—Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir des choses?

—Non, Monsieur.

—Que veux-tu, dans ce cas?

—Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.

—Tu l’aimes donc bien, Dick?

—Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur d’expression au-dessus de son âge.

Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il rendit enfin son arrêt.

—Vous viendrez avec nous, dit-il.

—Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air, les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.

Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.

Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures, commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés de San-Francisco.

Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt, quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté, reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié. Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied ferme.

L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain, c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse. Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.

«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.

—Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?

—Dick... Si tu veux nous serons amis.»

Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant ainsi une indestructible amitié.

De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de le prendre comme mousse sur le Josuah Brener, trois-mâts carré à bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait posé cette condition sine qua non que Sand serait pris avec lui. Il fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du Josuah Brener sur le Jonathan. Il s’était fait leur professeur et leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur, toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi, l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami commun, le maître d’équipage Hartlepool.

C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.

Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord, afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la région sud de l’île proprement dite.

Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.

De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de ruminants.

La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route. Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne; les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans, aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture certaine et d’un ferme bon sens.

Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.

Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite des morts, les émigrants du Jonathan se décomposaient de la manière suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent cinquante cultivateurs—parmi lesquels cinq Japonais!—comprenant cent quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon, un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation, ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.

Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans, il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute, les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors, on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.

Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que l’étiquette.

Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes. Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire. Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre à un convoi d’émigrants.

Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci provenaient de trois pays différents: l’Allemagne, l’Amérique et la France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré. Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre. Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion d’assister à ce prodige.

Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives.

«Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités? Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux.

—Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne? répliqua le Kaw-djer.

—Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en les enfermant, au besoin.

—Bigre! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main morte! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de ses semblables?

—Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes.

—Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la possibilité d’un danger? objecta le Kaw-djer.

—Où je le vois?... Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour.

—Dans quel but les exciterait-on?

—Pour s’emparer de ce qui est à autrui.

—Autrui a donc quelque chose?... demanda railleusement le Kaw-djer. Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme le roi perd ses droits.

—Il y a la cargaison du Jonathan.

—La cargaison du Jonathan est une propriété collective qui représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher.

—Puissent les événements ne pas vous donner un démenti! dit Harry Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de faire le mal se suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de dominer, d’être le maître.

—Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi! s’écria le Kaw-djer avec une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres devrait être supprimé de la terre.

Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de mesure et de calme!

—Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car, sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur.

—Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité et même sottise.

—Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine?

—Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables, périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas nécessairement que la théorie soit mauvaise.

—Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes, lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard. Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts!

—Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement dans la liberté.

—Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute.

—Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait?

—Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici, c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.

—Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.

—J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée.»

Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie silencieusement.

En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell, dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces, les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. A l’abri de ces voûtes verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans, des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards, cormorans et goëlands, tandis que les nandous, les guanaques et les vigognes bondissaient à travers les prairies.

Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent, le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où s’était perdu le Jonathan. Là, débouchait le cours d’eau aux rives ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu servir de port.

L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un violon arrivèrent jusqu’à eux.

«Un violon!... murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes. Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé?

—C’est alors qu’il est ivre,» répondit sans hésiter Harry Rhodes.

Il ne se trompait pas, Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient tout, l’injustice, du sort, leur éternelle misère, leur triste condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique.

«L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de Beauval, quelle serait la place d’un tel homme?

—Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur.

—C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux! répliqua Harry Rhodes.

Ils reprirent leur route.

—Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas, c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool.

Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps étendu.

—C’est Kennedy, dit Hartlepool en se penchant sur le dormeur. Un failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la corde pour le pendre.

Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol.

—Ma parole! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour mettre le magasin au pillage!

—Quel chef? demanda le Kaw-djer.

—Vous, parbleu!

—Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec impatience.

—Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous considère comme tel.»

Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit.


II
LA PREMIÈRE LOI.

La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés de la vie.

Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme, entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue, meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se traîneront à son exemple.

Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable, et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté du sacrifice et à quelle hauteur morale est capable d’atteindre la créature humaine.

C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans, elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. A un âge où les petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre lutte de tous les instants.

A seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais l’avenir ne dépasserait en horreur le passé! Physiquement, elle était grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son visage.

La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien. Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés. On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco. Le voyage avait duré quinze ans! A San Francisco, le dénuement en arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de s’amender.

Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du Jonathan et l’oisiveté qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en question.

Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et inconsolables d’être privés de leurs excès habituels, n’auraient eu garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme le chef. A peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du Jonathan et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement, et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison perdue.

Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi, de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva rapidement aux plus effroyables injures.

Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais, de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh quoi! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans l’enfer!... Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête.

«J’vas t’aider à fondre, moi!» cria Lazare devenu furieux.

Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière.

Drame silencieux. A part la voix sourde de Lazare, qui continuait à proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment.

Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente.

«De quoi?... De quoi?... balbutia-t-il.

—Silence!» ordonna une voix impérieuse.

L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte, il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb.

Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui, contemplaient la scène avec émotion.

Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers, elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si abominable manière.

«Merci, Monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien... C’est fini, maintenant... Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée!

—On le serait à moins! s’écria le Kaw-djer.

—Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant... Il voulait plaisanter...

—Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi? demanda le Kaw-djer.

—Jamais, Monsieur, jamais! affirma Tullia. Lazare est un bon mari... De plus brave garçon, il n’y en a pas...

—C’est faux, interrompit une voix décidée.

Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente, à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal.

—Qui êtes-vous, mon enfant? interrogea le Kaw-djer.

—Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma pauvre maman.

—Graziella!... implora Tullia en joignant les mains.

—Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir sans avoir fait appel à leur pitié.

—Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous pour vous secourir et vous défendre.

Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements, sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves, ne s’était jamais démentie.

En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. A la voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes, toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le bourreau.