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Les Nez-Percés

Chapter 10: CHAPITRE VII
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About This Book

The narrative follows frontier trappers and seafarers whose rough camaraderie, quarrels, and treasure-seeking lead them through hunting camps, river voyages, and violent encounters. A burly captain prepares to leave the North‑West while a loyal trapper extols the freedom of wilderness and denounces urban hypocrisy; their exchanges frame a world of furs, gold-filled packs, firearms, and interactions with Indigenous people. Abductions, schemes to secure treasure, sudden explosions at sea, and tense voyages propel a sequence of adventures that mix survival, moral contrasts between settled society and the wilderness, and episodic action across camps, boats, and isolated islands.

La jeune fille tenta de le repousser. Efforts inutiles. Il lui lia les pieds et les mains, la bâillonna, l'enveloppa dans une couverture, la prit entre ses bras comme un paquet, redescendit dans son canot en appelant à lui deux Indiens dont il se croyait sûr et fit force rames vers l'île que ses gens et lui avaient quittée un quart d'heure auparavant.

Au moment où ils débarquèrent, le brick sauta avec un vacarme comparable à la décharge simultanée de vingt pièces d'artillerie.

CHAPITRE IV

MERELLUM

Le cap de la Roche-Rouge, au pied duquel avait eu lieu l'explosion, se dresse, comme je l'ai dit, à quelques lieues seulement de l'embouchure du rio Columbia ou rivière Colombie, sur le territoire de ce nom, à l'ouest des Montagnes-Rocheuses, par le 47° de latitude nord. Le cours d'eau, qu'il serait plus convenable d'appeler fleuve que rivière, peut avoir en cet endroit quatre à cinq milles de large. Il est littéralement parsemé d'îles, d'îlots et de bancs de sable, les uns mouvants, les autres fixes. Ces sables et ces îles hérissées de rochers à fleur d'eau, nommés chicots par les Canadiens-Français, rendent son parcours excessivement dangereux. De plus, la violence des eaux, la fréquence des tempêtes dans ces parages, le peu de certitude des sondages, ont acquis; l'estuaire de la Colombie une sinistre renommée chez les navigateurs.

En amont du cap de la Roche-Rouge, entre une large batture, dans laquelle il plonge sa base, et la pointe Astoria, sur l'autre rive du fleuve, on voit un archipel verdoyant, tout panaché de beaux arbres et festonne par de longs roseaux et des joncs qui ont quelquefois plus de cent pieds de longueur, avec lesquels les Indiens fabriquent leurs lignes à pêcher. Le brick se trouvait à une courte distance de cet archipel, qui avait servi à abriter les Nez-Percés pendant qu'ils complotaient sa capture.

Ce fut dans une des îles dont il se compose que Molodun, le Renard-Noir, conduisit Merellum.

Il venait d'atterrir avec ses gens et de déposer la jeune fille sur le gazon, quand le navire vola en éclats.

Le bruit foudroyant de la détonation les terrifia. Croyant qu'elle était due à une cause surnaturelle et que la mort allait les saisir, les Nez-Percés se laissèrent tomber sur le sol, en baissant la tête et croisant les mains sur leurs yeux, comme faisaient jadis les Égyptiens à l'approche d'un ennemi invincible.

Ils demeurèrent sans bouger dans cette posture pendant près d'une heure.

Merellum elle-même était tremblante et pensait que sa dernière heure allait sonner. Elle appartenait cependant à la race blanche. Des Canadiens établis dans la Colombie, lui avaient donne le jour. Mais ils étaient morts pendant sa plus tendre enfance. Une Indienne clallome, Ouaskèma, l'avait adoptée et élevée jusqu'à l'âge de dix ans. Alors, Ouaskèma fut tuée accidentellement, disaient, les uns, volontairement, disaient les autres, par Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, qui en était amoureux et jaloux[6]. Merellum lui succéda au commandement des Clallomes, et, malgré son extrême jeunesse, les gouverna avec prudence pendant plusieurs années. Au bout de ce temps, Poignet-d'Acier, qui l'avait prise en affection et qu'elle chérissait à l'égal d'un père, lui offrit de l'emmener avec lui au Canada. Merellum s'ennuyait au désert. Le sang de ses pères parlait en elle. La proposition du capitaine fut acceptée avec bonheur. Mais il n'était pas facile de la mettre à exécution. Les Clallomes tenaient à leur souveraine. Ils voyaient d'un mauvais oeil ses rapports avec Poignet-d'Acier. C'était, prétendaient-ils, le méchant génie de leur tribu. Ouaskèma l'avait aimé, et Ouaskèma avait payé de son existence cette passion désapprouvée par l'Esprit-Suprême. Aussi les Clallomes surveillaient-ils de près le capitaine. Cependant Merellum et lui parvinrent, à tromper leur vigilance; la jeune fille fut embarquée et cachée à bord du brick, dans la nuit qui précéda le jour où il devait partir, et, sans l'attaque des Nez-Percés, elle abandonnait pour toujours peut-être ses trop fidèles sujets.

[Note 6: Voir la Tête-Plate.]

A l'époque où nous la retrouvons, Merellum, la Petite-Hirondelle avait une vingtaine d'années. Elle était blanche comme le lait, et à peine une légère teinte rosée colorait ses joues. Ses traits n'étaient point réguliers, mais ils plaisaient dans leur ensemble par l'expression de douceur et de bienveillance qu'on y lisait. Une chevelure superbe, dans laquelle elle aimait à se draper comme dans un manteau; de beaux yeux bleus, ordinairement rêveurs, mais qui pouvaient s'animer et darder des éclairs au moment du péril, achevaient d'en faire une des créatures exceptionnelles dont l'influence magnétique, inanalysable, s'impose despotiquement à ceux qui les entourent. Elle avait d'ailleurs une taille au-dessous de la moyenne; quoique d'un dessin correct, ses membres étaient grêles. Enfin, au premier aspect, elle vous semblait d'une délicatesse souffreteuse. Mais cette apparence était décevante, décevante comme l'air de nonchalance qui caractérisait habituellement son visage. Sous une enveloppe chétive, Merellum cachait une âme finement trempée; et, sous sa carnation satinée, se déployait un réseau de muscles et de nerfs dont la flexibilité et la solidité eussent fait envie à un gladiateur romain. En un mot, elle était brave comme l'aigle, souple comme la panthère; mais elle ne résistait pas aux fatigues prolongées. A un moment donné, les forces de son corps et de son esprit la trahissaient. Le ressort se détendait brusquement, et elle n'était plus qu'une enfant faible, endolorie, cherchant le repos. La prostration durait peu toutefois, surtout si des circonstances nouvelles, pressantes, changeaient le cours de sa vie. Une contre-réaction s'opérait bientôt en elle, et Merellum reprenait sa fermeté, sa vaillance. Les émotions aiguës l'agitaient comme un courant électrique; et quand on la croyait chancelante, elle se relevait tout à coup galvanisée, prête à recommencer la lutte, à affronter les dangers avec un redoublement d'énergie.

Au moment de son enlèvement, Merellum était vêtue d'une tunique en peau d'élan, frangée avec des passementeries écarlates et enrichie de broderies en grains bleus d'aioqua. Des mocassins élégants emprisonnaient ses pieds mignons, une sorte de béret, en fibres d'écorce de cèdre, était coquettement posé sur sa tête et laissait courir sur ses épaules les ondes de son opulente chevelure.

En abordant, on lui avait enlevé le bâillon qui couvrait sa bouche.

La première, elle revint de la stupeur que lui avait causé l'explosion du vaisseau.

Se tournant du côté de Molodun avec un regard dédaigneux, elle lui dit ironiquement:

—Merellum croyait que le Renard-Noir était plus brave que les vils esclaves dont il est le chef; mais elle s'est trompée. Le Renard-Noir n'a pas plus de courage que les hiboux que sa tribu a choisis pour emblème. Il lui faut plus de deux fois cent guerriers pour prendre une femme, et, quand il l'a en son pouvoir, après s'en être emparé par la ruse, il fuit devant ses ennemis comme un chevreau devant les chiens. Le Renard-Noir est un lâche!

A cet outrage, Molodun se redressa, transporté de fureur.

—La Petite-Hirondelle a la langue trop longue, s'écria-t-il, le
Renard-Noir la lui rognera et la donnera à manger aux volverennes.

—Si la langue de la Petite-Hirondelle est trop longue, celle du Renard-Noir est trop courte, car il n'a pas osé dire à la Nuée-Blanche qu'il l'avait épousée par dépit de ce que la Petite-Hirondelle avait méprisé son amour, répliqua hardiment Merellum.

—Tu mens, face pâle maudite! je ne t'aime pas, je ne t'ai jamais aimée! reprit le chef en grinçant des dents.

—Ah! ah! je mens! tu dis que je mens, fils de louve! Et Merellum avec un rire moqueur; tu dis que je mens! Et qui donc a offert en présent à la Petite-Hirondelle cette robe de peau de daim que je porte? N'est-ce pas le Renard-Noir?

Le sarcasme alla droit au coeur du sagamo; il bondit comme s'il eût été mordu par une vipère.

Les deux Indiens qui l'avaient accompagné l'examinaient avec une surprise mêlée de défiance, car ils ne l'avaient jamais vu aussi patient. Ses indomptables colères étaient même, si je puis m'exprimer ainsi, proverbiales dans la tribu.

Cependant un orage, terrible s'amassait dans le coeur de Molodun; à ses traits contractés, ses lèvres frémissantes, ses narines largement dilatées, aux veines énormes qui, comme des cordes bleuâtres, grossissaient à ses tempes, il était facile de prévoir que la tempête ne tarderait pas à éclater avec une violence d'autant plus grande qu'elle aurait été plus longtemps concentrée.

Il pétrissait le soi sous ses pieds, et rayait avec ses ongles le manche de son tomahawk.

Loin d'intimider Merellum, cette irritation semblait lui plaire. Elle jouait avec elle comme une chatte avec une panthère.

—Eh bien! dit-elle en riant, n'ai-je pas dit vrai? La langue du Renard-Noir n'est-elle pas trop courte? Elle ne peut pas répondre. Que dirait la Nuée-Blanche si elle savait que le Renard-Noir a donné cette robe à la Petite-Hirondelle?

C'en était trop; Molodun, fou d'exaspération, poussa un hurlement féroce, et, brandissant sa massue, il se rua sur la jeune fille pour l'en frapper.

Calme et toujours souriante, elle attendait le coup mortel sans faire un mouvement pour l'éviter, mais un des Nez-Percés arrêta le bras du chef.

—Mon fils oublie que cette face pâle ne lui appartient pas, dit le
Peau-Rouge.

Molodun bondit sur lui-même, et tournant sa rage contre le téméraire, il lui lança le tomahawk à la tête. Par bonheur, l'autre se jeta à terre, et l'arme alla briser une pointe de rocher, à vingt pas de distance.

Le sauvage s'était relevé avec une merveilleuse impassibilité! C'était un vieillard blanchi par les hivers et que sa sagesse avait mis en honneur chez les Nez-Percés.

—Que Molodun, dit-il froidement, apaise le bouillonnement de son sang et qu'il ouvre ses oreilles aux discours de la prudence. Le buffle, une fois échauffé par l'animosité, perd sa force et son habileté. Il en est de même de l'homme. Mon fils veut-il m'écouter?

Parle donc, dit le chef d'un ton sombre, en fixant sur Merellum des regards durs comme des flèches de métal.

—Vieux chêne décrépit, toi qui as si bonne mémoire, souviens-toi,
cria-t-elle à l'Indien, de rapporter à la Nuée-Blanche que la
Petite-Hirondelle est parée d'une belle robe de peau d'élan dont le
Renard-Noir lui a fait cadeau.

—Tais-toi, pie babillarde, ou je t'écrase le crâne avec mon talon, vociféra Molodun en levant le pied sur elle.

Mais Merellum poursuivant ses sarcasmes:

—C'est bien ainsi que je t'avais jugé, quand tu rôdais autour de mon wigwam, et que tu te traînais à mes genoux en me demandant mon amour! Tu me menaces, parce que je suis attachée, incapable de te répondre! Mais ose donc me délier les pieds et les mains! Ose me prêter une arme, et je te ferai fuir, comme un poltron, avec ces deux coyotes! Oui, je ferai cela, moi, une femme! et j'appellerai mes esclaves pour qu'ils scalpent vos chevelures, que j'enverrai à ton épouse, la Nuée-Blanche! Oh! la malheureuse, qui s'est mariée à ce carcajou!

Molodun n'aurait pu entendre la moitié de ces sanglantes injures sans y mettre un terme en tuant celle qui les proférait, si ses compagnons ne l'eussent entraîné à quelques pas, où ils l'entretinrent un instant.

Tu sais, lui dit le vieillard, que tu as promis cette face pâle à ma fille Lioura.

—Oui, appuya l'autre, tu as promis de la ramener prisonnière à ma soeur; elle n'est donc pas à toi, mais à ta femme, la Nuée-Blanche, qui en fera son esclave ou la sacrifiera à Scoucoumé, s'il lui plaît.

—Puisque le père et le frère de mon épouse le veulent ainsi, qu'ils partent avec ma captive, moi j'irai rejoindre mes guerriers, répliqua le chef d'un ton sombre.

Craignant qu'il ne revînt sur son consentement, les deux autres se hâtèrent de transporter Merellum dans le canot.

Pendant qu'ils remontaient péniblement le fleuve, elle cria à Molodun:

—Renard-Noir, tu as la finesse d'un lynx; ce que tu fais là est bien fait. La Petite-Hirondelle le récompensera en disant à ta femme comme tu l'aimes, et en lui montrant cette magnifique robe, don d'un précieux amour.

Quand le canot eut disparu, le sagamo se frappa la poitrine et poussa une exclamation rauque. Puis il se promena un moment sur la grève, en réfléchissant profondément. Sa démarche était saccadée, il allait par soubresauts. Tout en lui dénotait, une agitation extraordinaire. Il aimait Merellum! Et cet amour qu'il s'était flatté d'avoir étouffé venait de se réveiller. La beauté de la jeune fille, la disparité de sa couleur avec celle des Indiennes, sa hardiesse, tout, jusqu'aux injures dont elle l'avait flagellé, concourait à rallumer une passion assoupie, mais qui n'avait jamais cessé de brûler dans son coeur. Comme ses charmes effaçaient ceux de Lioura! La comparaison n'était pas soutenable pour la pauvre squaw! Et puis, l'eût-elle été, Molodun possédait la Nuée-Blanche; il la connaissait par coeur; tandis que la Petite-Hirondelle, c'était l'inconnu, le mystère, la chose désirée qu'il n'avait pu, qu'il ne pouvait avoir! En fallait-il davantage pour que le sagamo, naturellement passionné, se reprît à aimer Merellum avec une vivacité nouvelle?

S'il l'eût tuée dans un paroxysme de fureur, il n'eût assurément pas longtemps pleuré sa mort. Mais, elle vivante, elle en sa puissance, elle qui l'avait ignominieusement repoussé, qui le bafouait quelques minutes auparavant, il ne pouvait s'empêcher de vouloir la soumettre à son caprice et de songer à obtenir par la ruse ou par la force ce qu'elle avait refusé à ses instantes prières. Il l'avait cédée avec répugnance à son beau-père et à son beau-frère, se doutant bien que Lioura ne l'avait demandée que pour assouvir la jalousie qui la consumait; car Lioura aimait déjà Molodun alors que celui-ci recherchait vainement Merellum en mariage, et elle savait qu'il n'avait aspiré à elle qu'après avoir été éconduit par sa rivale. Aussi la rencontre des deux femmes devait-elle être terrible, et le Renard-Noir craignait que la Nuée-Blanche n'égorgeât sur-le-champ la Petite-Hirondelle. Cependant, comme la première était vindicative, cruelle, concentrée et vaniteuse, il espérait qu'elle attendrait le retour des guerriers pour la traîner au supplice. Alors, pensait-il, il aviserait au moyen de sauver Merellum si elle consentait à se donner à lui.

Satisfait de cette conclusion, Molodun ramassa son tomahawk et se fraya un passage à travers un buisson d'amélanchiers qui masquait une petite anse où, le matin, les Nez-Percés avaient laissé quelques canots, suivant la coutume des sauvages qui, en route, cachent quelquefois ça et là le surplus de leurs approvisionnements pour les cas imprévus.

Arrivé sur la grève, le chef jeta les yeux autour de lui. On peut s'imaginer sa surprise en remarquant que le gros navire, qui n'était pas éloigné de plus d'un mille de l'île, avait disparu. Le vent soufflait de l'est, et le Renard-Noir n'avait pu entendre les cris des victimes de l'explosion. Mais il aperçut bientôt des débris d'embarcation flottant à la dérive, quelques Indiens qui tâchaient de gagner à la nage les îlots de l'archipel; puis, en dirigeant sa vue au nord, un essaim de Chinouks répandus sur le bord septentrional du fleuve.

Sans deviner la cause de la dispersion de son escadrille, Molodun comprit que les Nez-Percés avaient essuyé un revers terrible. Les monceaux de cadavres entassés sur la rive et les sanglants trophées qui pendaient aux ceintures de ses ennemis, lui firent croire qu'ils étaient les auteurs de ce désastre.

Alors, frappé d'épouvante, il se hâta de cacher les canots dans un hallier, puis il grimpa sur un grand cèdre, dont les rameaux gigantesques s'allongeaient quarante ou cinquante pieds au-dessus de la Colombie, et se mit en observation.

Le soleil penchait déjà à l'horizon. La brise mollissait et l'air était d'une transparence qui permettait de distinguer les objets à plus d'une lieue devant soi.

Molodun voyait parfaitement les Chinouks. Ils se disposaient à traverser le fleuve.

Leurs canots furent lancés à l'eau, et ils naviguèrent vers la rive méridionale. Quand toutes les embarcations eurent quitté la plage, Oli-Tahara, monté sur son buffle blanc, poussa bravement l'animal au milieu des vagues et le maintint à cent brasses environ de la flottille. En remarquant la position qu'il prenait, Molodun sentit le sang affluer à son cerveau. Depuis bien des années il était l'ennemi acharné d'Oli-Tahara, et depuis bien des années aussi, il convoitait ce buffle, l'orgueil de son maître, l'effroi des Nez-Percés et des Clallomes! S'il pouvait tuer le métis et s'emparer de la redoutable bête! quelle gloire pour lui! quelle vengeance pour sa tribu! quelle splendide dépouille à jeter aux pieds de Merellum, qui, elle aussi, devait haïr Oli-Tahara, puisque les Clallomes étaient en guerre fréquente avec les Chinouks!

Cependant le métis dirigeait sa course vers l'archipel, afin d'éviter, autant que possible, l'impétuosité du courant. Molodun, qui ne perdait pas un de ses mouvements, calcula bientôt qu'il passerait probablement à la pointe de l'île et près du cèdre sur lequel il était posté. Cette conjecture l'engagea à se porter plus avant sur la branche, presque à son extrémité et au-dessus d'un endroit où croissaient des joncs assez élevés dont il étêta un grand nombre, en se suspendant par les pieds au rameau.

Cette opération terminée en un clin d'oeil, le Renard-Noir se blottit de nouveau sous l'épais feuillage du cèdre.

Déjà les premiers canots doublaient l'île. Les Chinouks riaient à gorge déployée en se rappelant les incidents de la «danse que les Nez-Percés avaient faite en l'air.» Leurs esquifs étaient remplis d'armes et de scalpes provenant de ces derniers.

Molodun n'avait pas besoin de ces discours et de ces tableaux pour s'exciter aux représailles. Vingt fois, tandis que les Chinouks longeaient le rivage, il fut sur le point de se précipiter dans un de leurs canots et de massacrer ceux qu'il contenait. Mais l'espoir de faire un meilleur coup le retint. Il attendit que tous les bateaux eussent défilé; puis ses yeux se rivèrent sur Oli-Tahara qui, ne soupçonnant aucunement le danger qu'il courait, approchait de plus en plus de l'île.

La respiration bruyante du buffle ne tarde pas à se faire entendre. Il fend l'onde avec une majestueuse rapidité, lève la tête, renifle l'air, pousse un meuglement.

—Qu'y a-t-il, mon brave Tonnerre? On dirait que tu flaires quelque chose, demande le métis en promenant autour de lui un regard nonchalant.

Mais il n'aperçoit rien, le soleil est couché, le crépuscule se fait.

—C'est sans doute, ajoute-t-il, quelqu'un de ces chiens de Nez-Percés qui se sera réfugié dans cet îlot. Bah! nous n'avons pas le temps de nous arrêter pour lui.

Le taureau continue de nager. Les roseaux desséchés ploient et cassent avec bruit sous son large poitrail.

Il n'est plus qu'il une brasse du cèdre où se tient le chef nez-percé; il exhale un second beuglement. Oli-Tahara s'inquiète; il a vu une ombre singulière se réfléchir dans l'eau; il relève la tête.

A ce moment, Molodun, son couteau dans la main droite, fond sur lui comme un vautour sur sa proie. Mais le buffle fait un écart; Oli-Tahara jette un cri retentissant, et l'assassin, au lieu de tomber sur la croupe de l'animal, glisse dans le fleuve, après avoir enfoncé son arme dans le dos du Dompteur-de-Buffles qui s'évanouit en perdant des flots de sang.

Au cri du blessé, les Chinouks accoururent. Quelques-uns le transportèrent sur l'île, d'autres se mirent à la recherche du meurtrier. Mais ils eurent beau plonger dans le fleuve, ou fouiller les roseaux et les massifs d'amélanchiers, ils ne purent le trouver, quoique l'île eut tout au plus un demi-mille de circonférence.

La nuit était tombée.

Pour se consoler de leur insuccès, ils déclarèrent unanimement qu'il avait dû se noyer, et s'assemblèrent autour d'Oli-Tahara. Le métis respirait encore. Le couteau qui l'avait frappé n'était heureusement pas empoisonné. Cependant le jeesukaïn chargé de panser sa blessure ne pouvait répondre qu'elle n'était point mortelle.

Ces circonstances firent ajourner l'expédition des Chinouks contre le village des Nez-Percés, sur la rivière Saaptim.

CHAPITRE V

LIOURA

Le Renard-Noir ne s'était pas noyé; et s'il n'avait reparu à la surface du fleuve pour porter de nouveaux coups au métis, c'est qu'en enfonçant sous l'eau, il avait reçu du buffle un coup de pied à la jambe.

Le coup fut assez violent pour paralyser un instant le membre atteint. Molodun se laissa aller au fond du fleuve, et quand l'engourdissement de jambe eut cessé, au bout de trois ou quatre minutes, il était trop tard pour retourner à la charge, car les Chinouks avaient dû s'élancer au secours de leur chef.

Notre Nez-Percé se trouvait à quarante ou cinquante pieds au-dessous du niveau de la Colombie. Il s'avança à travers les roseaux dont il avait tranché le sommet, en coupa un, après l'avoir fortement pressé avec son pouce et son index à quelques centimètres au-dessus de la section et le prit entre ses lèvres hermétiquement comprimées autour du bout, en desserrant la ligature formée par ses deux doigts, qu'il appliqua aussitôt sur ses narines pour les fermer. Alors il essaya de respirer par la bouche, le roseau devant lui servir de conduit aérien; mais soit que celui qu'il avait choisi n'eût pas été étêté, soit que la tige fût stricturée sur sa longueur, Molodun ne réussit pas à obtenir l'air dont il commençait à éprouver un vif besoin. Il réitéra plusieurs fois son opération sans plus de succès. Il souffrait déjà horriblement et était presque résolu à revenir à fleur d'eau, au risque de tomber au pouvoir de ses ennemis, lorsqu'une dernière tentative lui réussit. Un roseau, qui avait presque un pouce de diamètre près de sa racine, était creux jusqu'à son extrémité supérieure, laquelle se trouvait en pleine communication avec l'atmosphère. S'en étant servi de la manière que j'ai dite, l'Indien put soulager ses poumons et en renouveler assez efficacement le jeu [7].

[Note 7: Si extraordinaire que paraisse ce fait, il se renouvelle assez fréquemment chez les sauvages de la Colombie.

Chose à peu près semblable et bien plus merveilleuse a, du reste, eu lieu il y a quelques années au bagne de Toulon. Un forçat nommé Fichon réussit à s'évader en restant près de trois jours caché dans un réservoir d'eau. Il recevait l'air nécessaire à sa respiration au moyen d'un tuyau de cuir dont l'orifice supérieur était attaché au-dessus de la surface de l'eau. (Voir l'Intérieur de bagnes, par Sers.)]

Cela fait, il s'étendit sur le sable, et, pendant une heure, demeura immobile.

La nuit était arrivée. On ne distinguait plus les objets au fond de l'eau. La position de Molodun n'était ni commode, ni longtemps supportable. Il jugea qu'il fallait essayer de regagner la terre.

Lâchant le roseau qui lui avait été d'une si grande utilité, il revint à flot. Heureusement pour lui, les ténèbres étaient profondes, et un brouillard épais couvrait le fleuve. Il aperçut les feux que les Chinouks avaient allumés sur l'île, mais ceux-ci ne le remarquèrent point. Après avoir erré, durant quelques minutes à l'aventure, ne sachant trop où diriger sa course, il entendit un bruit de pagaies. Bientôt un canot se montra à quelques brasses de lui. La première pensée du Renard-Noir fut de se jeter de côté pour éviter cette embarcation qui pouvait être montée par des Chinouks, mais déjà elle était si près qu'il découvrit un hibou sculpté à sa proue.

Le canot appartenait évidemment aux Nez-Percés.

Molodun s'en approcha eu faisant un signe de reconnaissance. Aussitôt il fut recueilli à bord. Il n'y avait sur le canot que deux Indiens: Iribinou, l'Ours-Gris, l'ancien prétendant de Lioura, et un autre.

—Pourquoi mon frère nous a-t-il quittés? demanda Iribinou à Molodun.

—Afin de poursuivre le Dompteur-de-Buffles, répliqua-t-il.

—La langue de mon frère a tourné du mauvais côté, reprit l'Ours-Gris d'un ton railleur. Mon frère a conduit ses guerriers à un piège pour s'emparer d'une face pâle, et ensuite il s'est sauvé.

—C'est faux! s'écria le Renard-Noir.

—Mon frère le prouvera aux jeesukaïns de la tribu! Plus de deux fois cent de ses vaillants jeunes hommes ont été tués et scalpés par les Chinouks.

—Tu mens! hurla Molodun en serrant la poignée de son couteau qu'il n'avait pas quitté.

—Oui, dit Iribinou, quittant sa pagaie et se dressant dans le canot, oui, tu nous a trahis pour satisfaire tes passions. Tu nous a fait assommer comme un troupeau de buffles sans défense, et tu viens maintenant de chez les Chinouks qui sont là, dans cette île, recevoir le prix de ta perfidie!

A ces mots, Molodun cessa de se contenir, il s'élança sur Iribinou.

L'autre sauvage continuait de ramer avec un calme imperturbable.

La lutte ne fut pas longue. Iribinou n'était pas de taille à se mesurer avec le Renard-Noir. Mais ce dernier ayant glissé sur le fond humide du bateau, tomba à genoux et laissa échapper son couteau. Cependant il se releva avec l'agilité d'une panthère, et, avant que l'Ours-Gris eût pu profiter de son avantage, il l'avait saisi par les hanches et renversé au milieu du rio Columbia, où il disparut bientôt en proférant des cris de vengeance.

Ces cris eurent un écho dans l'île; le houp de guerre des Chinouks y répondit. Plusieurs canots furent détachés à la poursuite des Nez-Percés. Mais, à la faveur de l'obscurité, Molodun les mit en défaut. Le lendemain matin, il campa près du fort Vancouver, et, dans la soirée, rejoignit son beau-père sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants. Ce dernier y était retenu par quelques avaries qu'avait essuyées son canot. On avait délié les pieds de Merellum, mais sans lui rendre la liberté de ses mains. La jeune fille conservait toujours sa dédaigneuse fierté. Elle accueillit Molodun le sarcasme aux lèvres. Le sagamo était sombre; son esprit roulait de sinistres projets.

—Le malheur s'est étendu sur notre tribu depuis que j'ai épousé ta fille, dit-il au vieillard. Si tu n'avais pas exigé en présent mon arc en dent de narval, et si je n'avais pas eu la faiblesse de te le donner, ce qui a eu lieu ne serait pas arrivé. Il faut que tu me le rendes.

—Cet arc est à moi, il ne me quittera pas, répliqua fermement le père de Lioura.

Alors, s'écria le Renard-Noir d'une voix tonnante, je répudierai ta fille et épouserai cette face pâle.

Il montrait la Petite-Hirondelle assise sur une roche.

—Tu ne l'épouseras pas, et tu garderas ma fille! répondit le vieillard d'un ton décidé.

—Et qui donc oserait m'en empêcher?

—Moi, misérable trompeur qui m'as abusée par tes fausses protestations d'amour! répondit une voix vibrante et acerbe derrière lui.

Molodun se retourna tout d'une pièce et se trouva face à face avec
Lioura, la Blanche-Nuée.

Ce n'était plus la voluptueuse créature, si complaisante, si bénévole, qui l'avait si tendrement soigné dans la cabane nuptiale; mais une femme courroucée, hargneuse, dure, inflexible. Il fallait la voir, la terrible squaw! Il fallait la voir avec ses petits yeux ronds, embrasés de lueurs fauves, ses traits contractés, ses lèvres pincées, tout son corps frémissant d'indignation. Il fallait entendre les palpitations désordonnées de son sein, les sons éraillés qui éructaient de sa bouche, avec une haleine aussi chaude que si elle sortait d'une fournaise.

Tout brave qu'il fût, Molodun recula devant cette furie.

—Ah! dit-elle, le Renard-Noir a pris la Nuée-Blanche comme un pis-aller; il s'est repu de ses caresses, et maintenant il en a assez, maintenant il voudrait la répudier! Et il croit qu'il le pourra! Non, non! que le Renard-Noir ait meilleure opinion de sa femme. Elle l'aime trop pour le quitter ainsi. Elle restera avec lui, sans partage, tant qu'elle vivra, et comme preuve, elle le suivra désormais à la chasse, à la guerre, partout! Le Renard-Noir est-il content? ajouta-t-elle avec un rire ironique.

—Lioura élève trop haut la langue; Molodun la lui rabaissera, repartit le chef avec une rage concentrée.

—La Blanche-Nuée, répliqua-t-elle sans s'émouvoir, aime le Renard-Noir, mais elle méprise ses colères.

Le chef lui jeta un regard gros de ressentiment.

—Oui, reprit-elle imperturbablement, la Blanche-Nuée méprise ses colères quand elles sont injustes. Le Renard-Noir sait bien que Lioura descend d'une vaillante famille et qu'elle a place au conseil des guerriers. Ce qu'elle réclame est équitable, c'est l'amour de son seigneur. Elle fera tout pour l'obtenir. Elle priera même son père, l'Aigle-Gris, de rendre au Renard-Noir l'arc magique dont il lui a fait présent.

Cette promesse sembla apaiser un peu le courroux de Molodun, car il dit d'une voix radoucie:

—Si la Nuée-Blanche fait cela, je l'aimerai, et je lui donnerai deux tuniques en peaux de castor.

—Pourquoi pas aussi cette belle robe en cuir de daim dont, tu m'as fait hommage? intervint Merellum en riant aux éclats.

Lioura ne l'avait pas encore aperçue, car la Petite-Hirondelle se trouvait placée derrière elle.

Elle tressaillit, regarda du coté d'où venait le son et s'écria avec un accent de joie cruelle:

—La face pâle! la face pâle!

—Oui, dit Molodun, heureux de détourner à son bénéfice l'irritation qu'il avait soulevée, oui, la face pâle que le Renard-Noir avait juré de ramener à son épouse chérie! Il a tenu sa parole; Lioura l'en récompensera-t-elle?

Mais il parlait en pure perte. Sa femme ne l'entendait pas. Elle avait bondi comme une tigresse; et, tremblante de fureur, les prunelles flamboyantes, elle dévorait des yeux la jeune fille.

Bientôt elle se jeta sur elle, lui sillonna le visage avec ses ongles, mit en lambeaux son vêtement, et lui mordit les épaules avec des rugissements de bête fauve.

Elle haletait, elle écumait; elle frappait sa rivale des poings et des pieds; elle ramassait des cailloux pour lui en meurtrir le corps et l'aurait tuée sur-le-champ, si l'Aigle-Gris ne se fût interposé.

Loin de chercher à se défendre ou à apaiser la mégère, Merellum l'excitait par ses révélations empoisonnées.

—Pourquoi, disait-elle en crachant au visage de l'Indienne, pourquoi déchirer cette belle robe qu'il m'a donnée? Elle t'irait si bien! Il te prendrait pour moi, car il me voit partout! Il m'aime tant! Hier encore il me le répétait devant ton père! Frappe plus fort. Tu ignores la manière de torturer tes ennemis. Les femmes nez-percés ne savent ni aimer ni défendre leur amour. Elles sont lâches comme leurs époux. Oh! que tu as la main molle! Je te défie bien de me faire crier.

Molodun contemplait froidement en apparence cette scène.

Toutefois il veillait soigneusement à ce que Lioura ne portât pas un coup dangereux à la Petite-Hirondelle, et il se disposait même à l'arrêter, quand l'intervention de l'Aigle-Gris lui épargna cette épineuse besogne.

Mais il s'en fallait de beaucoup que la Nuée-Blanche fût satisfaite. Elle se débattait entre les bras de son père, tentait de se dégager pour se ruer encore sur la pauvre Merellum, et se confondait en imprécations effrayantes contre sa victime, contre son mari, contre celui qui la retenait. Elle lui échappait déjà quand son frère parut.

Renolunc, le Castor-Industrieux, était allé à la chasse. Il rapportait sur ses épaules un jeune peccari, sorte de sanglier fort commun à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. En voyant ce qui se passait, il fronça le sourcil, et, se plaçant devant sa soeur:

—Lioura, dit-il, n'est pas fidèle à sa parole; pourquoi n'a-t-elle pas attendu dans sa loge le retour des Nez-Percés?

—Lioura avait hâte de saluer leur triomphe sur les Chinouks. Elle a quitté l'ienhus (village) il y a cinq nuits. Elle voulait être la première à recevoir de son mari les chevelures qu'il avait enlevées à ses ennemis.

Renolunc branla la tête d'un air incrédule.

—Ma soeur, répondit-il, sait habilement préparer son discours. Mais elle ne réussira pas à tromper son frère. Elle est venue ici poussée par sa jalousie contre cette peau blanche. Ma soeur a soulevé le courroux des Esprits. Ils lui avaient défendu de se mettre en route avant l'arrivée des guerriers nez-percés, et ils lui avaient ordonné d'attendre dans sa hutte que Molodun lui amenât l'esclave qu'il lui avait promise.

—J'ai vu un ouiarou [8] en songe…, commença la Blanche-Nuée.

[Note 8: Présage.]

Renolunc frappa du pied en s'écriant avec sévérité:

—Tais-toi, femme! tais-toi! Tu seras l'auteur de la ruine de ta tribu. C'est moi, grand autmoin des Nez-Percés, qui le prédis. Car tu es subtile comme la vipère, venimeuse et traîtresse comme elle. Cette face pâle est ton esclave, mais je t'enjoins de ne lui faire aucun mal avant notre arrivée à l'ienhus.

Le Castor-Industrieux exerçait, par sa qualité de premier devin, un pouvoir presque absolu sur tous ses congénères. Lioura murmura quelques paroles d'excuse, en coulant obliquement sur Merellum un regard haineux; puis les trois Indiens se mirent à dépecer le peccari, pendant que la Nuée-Blanche, assistée de l'Indien qui avait accompagné Molodun, ramassait des branches sèches pour allumer du feu.

Le temps était sombre, le ciel marbré de nuages noirs aux franges violacées qui roulaient péniblement vers le couchant. Cependant l'air était au repos. A peine un léger souffle ridait-il à de longs intervalles les ondes verdâtres de la Colombie. Des myriades de moucherons flottaient au-dessus. A chaque moment on entendait un son sec et court. C'était quelque poisson qui sautait hors de son élément pour happer les moucherons. Des hirondelles de mer passaient et repassaient à la surface des eaux que rasait aussi, de temps en temps, avec un cri aigu, le pivert au plumage miroitant. Des nuées de sauterelles chantaient et sautillaient dans les herbes, sur le rivage, et dans le lointain on entendait les jappements des coyotes, que traversait par moment, comme le canon traverse les bruits de la fusillade, le lugubre grondement d'une panthère.

—La nuit sera orageuse, mon frère, dit Molodun à Renolunc.

—Oui, répliqua-t-il, je vais dresser des cabanes pendant que tu feras cuire le gibier.

—Je t'aiderai, mon frère; Lioura s'occupera de la viande.

Depuis le retour de son fils, l'Aigle-Gris fumait son calumet, accroupi sur une pointe de rocher qui dominait le fleuve.

Avec deux morceaux de bois sec, rudement frottés l'un contre l'autre, Lioura fit du feu; de chaque côté de son petit bûcher, elle planta à terre des bâtons fourchus, au-dessus desquels elle plaça un quartier de peccari embroché à une branche de houx.

Son frère et son mari ayant construit deux huttes, tandis que la venaison rôtissait, la petite troupe se hâta de manger avant l'arrivée de la tempête. Merellum se restaura avec autant d'appétit que les autres, malgré les oeillades haineuses que ne cessait de lui décocher la squaw nez-percé.

Le tonnerre grondait à grand fracas quand ils terminèrent leur repas. Bientôt les nuages amoncelés à l'occident crevèrent, et une pluie diluvienne s'échappa de leur sein.

Renolunc rajusta les liens qu'on avait ôtés à Merellum pour qu'elle pût prendre part au festin, puis il la porta dans une hutte, où son père, le compagnon de Molodun et lui ne tardèrent pas à se retirer.

La nuit déploya son manteau sur la Colombie; il pleuvait toujours à torrents.

Le Renard-Noir et Lioura s'étaient couchés sous l'autre cabane. Le premier était brisé de fatigue. Il s'endormit bien vite. Mais la jalousie brûlait le coeur de sa femme. Elle demeura éveillée. Une pensée de vengeance l'obsédait. Elle essaya d'y résister. Ce fut en vain. Cette pensée revenait sans cesse plus cuisante, plus enivrante que jamais. Cédant enfin à sa passion, Lioura se glissa sans bruit hors de la hutte, et se dirigea vers celle où reposait sa rivale.

Les deux loges étaient séparées par une pelouse large de quinze à vingt pas. On ne voyait ni ciel ni terre, mais l'instinct guidait Lioura.

Elle marcha droit au but, puis elle écouta. Des respirations sonores lui apprirent que tout dormait dans la cabane de Merellum. Lioura affermit dans sa main un couteau dérobé à son mari, et ses regards luttèrent d'intensité avec les ténèbres pour découvrir la place occupée par la jeune fille.

La devinant plutôt qu'elle ne la voit, elle entre, elle va frapper!

Mais alors un choc violent fait tomber la Nuée-Blanche à la renverse.

Elle se sent étranglée, elle pousse un cri étouffé; un homme l'a chargée sur ses épaules. Il l'emporte à travers la foret.

CHAPITRE VI

IRIBINOU

Le cri de détresse pousse par Lioura n'a pas été entendu. Il s'est perdu dans les bruits de la tempête qui redouble de violence et siffle âprement entre les rameaux des arbres.

Le ravisseur a chargé sur son épaule la jeune femme évanouie et desserré un lasso qu'il lui avait jeté autour du cou.

Il dévore l'espace.

Après un quart d'heure d'une course effrénée, il ralentit son allure, tourne à gauche et se rapproche du fleuve dont les voix grondeuses font un effrayant duo avec les roulements du tonnerre.

La pluie a cessé de tomber. Quelques étoiles, et parfois un rayon de lune timide apparaissent entre les gros nuages noirâtres qui s'entrecroisent en tous sens à la voûte céleste. Des éclairs les déchirent fréquemment et découvrent, à mille pieds au-dessous de la côte, le rio Columbia brisant ses vagues courroucées aux angles des rochers.

Guidé par ces lueurs éblouissantes, l'homme qui a enlevé Lioura prend un étroit sentier sur la pente de la falaise et commence à descendre. Le sentier est rocailleux, escarpé. Il semble avoir été pratiqué par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes plutôt que par des êtres humains. Mais celui qui le parcourt en ce moment a le coup d'oeil perçant, le pied agile et solide. Il devine les moindres obstacles, franchit habilement tous les mauvais pas.

Que la fondre éclate sur sa tête et fasse trembler les masses granitiques; que la Colombie hurle devant lui comme une Lydie déchaînée et paraisse vouloir l'attirer dans ses noirs abîmes, il ne s'en inquiète pas, et marche, sans hésiter, sans trébucher. Où va-t-il ainsi? car bientôt il sera au niveau du fleuve. Déjà les flots rejaillissent jusqu'à sa hauteur et le baignent d'une poussière liquide. Mais le voici qui fait une oblique à droite, traverse un bouquet de sapins chétifs, et si pressés les uns contre les autres qu'il est obligé de se courber en deux pour ne pas se heurter à leurs rameaux inférieurs; puis il remonte, pendant deux minutes, le flanc du cap, dépose son fardeau sur le sol, détourne deux grosses pierres, reprend Lioura dans ses bras et entre dans une grotte ou quelques tisons agonisants répandent une clarté douteuse.

Une fois dans cette grotte, il plaça l'Indienne sur un lit de mousse et mit la main sur son coeur pour s'assurer qu'elle respirait encore, car elle n'avait pas fait un mouvement depuis l'instant où il l'avait, renversée avec son lasso.

Mais la vie n'était pas éteinte en elle. Son évanouissement même se dissipait. Bientôt, elle bégaya des mots incohérents. Alors il lui garrotta les poignets et les pieds et sortit de la caverne dont il boucha l'entrée.

En reprenant ses sens, Lioura ne fut pas peu surprise de se trouver seule en ce lieu qui lui était, complètement inconnu. Le feu achevait de mourir. Ses réverbérations rougeâtres, que le vent chassait de coté et d'autre, donnaient un aspect étrange aux objets.

La jeune femme se crut d'abord transportée dans le monde des Esprits.

Ensuite, elle chercha à rassembler ses souvenirs et à les coordonner.

L'image moqueuse de la face pâle lui apparut la première et réveilla toutes ses fureurs.

—Oh! tu ne m'échapperas pas! Je te tuerai et je mangerai ton coeur! s'écria-t-elle en essayant de se lever.

Alors seulement Lioura s'aperçut que ses membres étaient attachés.

Elle poussa une exclamation de stupeur!

Puis elle se rappela sa tentative pour égorger sa rivale et un étranglement subit qui l'avait paralysée.

Quelle était la cause de cet étranglement! Son mari l'avait-il guettée et assassinée? Cela devait être. La douleur qu'elle éprouvait encore au cou ne contribuait pas médiocrement à l'entretenir dans cette supposition. Mais pourquoi ces liens? car les Indiens ne croient pas aux punitions dans l'autre monde.

Lioura s'adressait cette question quand le jour parut.

La caverne était parfaitement éclairée par des crevasses. La grotte ne différait en rien de celle qu'elle avait coutume de voir sur la terre. Aussi, à mesure que la lumière y pénétrait, la jeune femme sentait-elle se dissiper l'idée qu'elle avait passé dans le royaume d'Yas-soch-a-la-ti-yah.

Elle se disait même que Molodun l'avait enfermée dans cette caverne pour la punir de sa jalousie, et elle s'apprêtait à lui reprocher durement son audace, quand un bruit de pas se fit entendre.

Lioura ne doutait point que ce ne fût son mari.

Elle se dressa sur son séant et arma ses yeux de colère.

Un Indien, un Nez-Percé entra dans la grotte!

—Iribinou! s'écria la Blanche-Nuée au comble de l'étonnement.

C'était, Iribinou en effet, et c'était lui le ravisseur de Lioura.

Il l'avait aimée passionnément, il l'aimait plus passionnément encore depuis qu'elle était devenue la femme d'un autre; car son insuccès n'avait fait, comme c'est souvent le cas, qu'ajouter de nouveaux aliments à la flamme dont il était consumé.

En rencontrant Molodun sur le rio Columbia, sa première pensée fut de l'abandonner. Mais il réfléchit que le chef, qui était excellent nageur, pourrait bien gagner une île et retourner à la tribu où il le ferait condamner par ses guerriers. C'est ce qui décida Iribinou à le recevoir dans son canot. Au surplus, il espérait dénoncer Molodun dès qu'il serait arrivé au cantonnement des Nez-Percés, et lui imputer l'affreux désastre dont ils avaient été victimes.

On se souvient de sa dispute avec le sagamo et de la rixe qui s'ensuivit.

Jeté à l'eau par le Renard-Noir, l'Ours-Gris plongea, se dirigea hardiment entre deux eaux, vers les canots des Chinouks qui encombraient l'archipel, en détacha un, au moment de la confusion où ses cris, en tombant dans le fleuve, avaient plongé leurs ennemis, et alla aborder sur la rive méridionale.

Avant cet incident, Iribinou enviait Molodun; dès lors il le détesta, et, dans le coeur de tout Indien, l'aversion appelle la vengeance.

L'Ours-Gris ne songea donc plus qu'à se venger.

Il avait un moyen facile qui satisfaisait ses plus vifs désirs: enlever la belle Lioura, la femme de Molodun, pendant que tous les hommes valides de l'ienhus étaient absents.

Pour cela, il fallait se hâter de revenir au village.

Iribinou abandonna son embarcation, sachant bien qu'il faudrait plus de temps pour remonter le fleuve que pour faire la route à pied.

Le surlendemain matin, il atteignit l'embouchure de la rivière des Sables-Mouvants dans la Colombie. Il allait la traverser quand il aperçut un canot qui s'approchait du rivage.

Iribinou se cacha dans le bois et épia les arrivants.

C'était l'Aigle-Gris, son fils et Merellum.

Les deux premiers débarquèrent dans une baie profonde dominée par une éminence, transportèrent la jeune fille sur la berge, et se mirent en devoir de réparer leur canot dont les flancs étaient percés en plusieurs places.

La beauté de la Petite-Hirondelle fit une profonde impression sur l'Ours-Gris. Il savait l'amour qu'elle avait inspiré à Molodun, et soupçonnait, avec raison, celui-ci d'en être encore violemment épris. Ne valait-il pas mieux la lui ravir que sa femme?

L'entreprise était moins périlleuse, et sa réussite porterait probablement à Molodun un coup plus terrible que s'il perdait Lioura. La face pâle n'était, du reste, pas à dédaigner, et l'Ours-Gris, qui n'avait sans doute pas des prétentions excessives à la constance, se disait qu'après tout les charmes de la Petite-Hirondelle valaient bien ceux de la Nuée-Blanche.

Le drôle n'avait vraiment, pas mauvais goût.

A la façon dont l'Aigle-Gris et son fils se mirent à l'ouvrage, Iribinou comprit qu'ils passeraient la nuit dans l'endroit où ils venaient d'aborder. Alors, comme il n'était pas probable que son plan d'enlèvement pût être exécuté en plein jour, il résolut de chercher une retraite quelconque pour y attendre l'heure favorable.

Un cap boisé s'élevait à peu de distance en aval du fleuve. Il était hérissé de saillies et d'anfractuosités. Parmi les fissures qui le sillonnaient, Iribinou eut bientôt trouvé l'asile dont il avait besoin.

Après s'être fait un lit avec des branches de pin, recouvertes de mousse, et après s'être reposé quelques heures, il se leva frais et tout prêta accomplir son projet. Mais d'abord, d'un coup de flèche, il abattit un chevreau qu'il dépouilla immédiatement. De la peau, il s'enveloppa les pieds afin de dépister par de fausses empreintes ceux qui pourraient le poursuivre, puis ayant consulté le vent et reconnu qu'il soufflait vers l'ouest, c'est-à-dire dans une direction opposée à celle de l'Aigle-Gris, il alluma du feu et fit griller une tranche de venaison.

Une fois restauré, Iribinou retourna à son premier poste d'observation. Il s'était, par précaution, muni d'un lasso fabriqué avec les débris de la peau du chevreau.

En approchant du campement, il reconnut à sa grande surprise la voix de
Lioura.

Témoin ensuite de sa scène de jalousie, des mauvais traitements qu'elle infligea à Merellum et de la sévère réprimande de Renolunc, il prévit ce qui allait se passer.

Lioura ne pardonnerait pas à la face blanche, elle essaierait de la tuer; car femme froissée dans son amour-propre, surtout en présence d'une rivale, est impitoyable, qu'elle appartienne à la race rouge, noire ou blanche, qu'elle soit sauvage ou civilisée.

Cette rencontre inattendue modifia le dessein de l'Ours-Gris.

—J'aurai l'une ou l'autre, si je ne puis les avoir toutes les deux, se dit-il.

Et il attendit.

La tempête le servait à souhait.

Il n'eut pas de peine à opérer le rapt de Lioura, quoique sa perpétration eût réclamé une audace et un sang-froid inouïs. Cependant, maître de la Nuée-Blanche, il n'était pas rassasié. Ce premier succès l'avait mis en appétit, si je puis m'exprimer ainsi. Sûre d'elle, il partit de nouveau avec l'intention de s'emparer aussi de la Petite-Hirondelle.

Mais, cette fois, l'attente de l'Ours-Gris fut déçue. Il eut beau rôder autour des huttes, l'occasion de capturer Merellum ne se présenta point.

Le lever de l'aurore l'obligea de battre en retraite, et il revint à la caverne, où son apparition fut, comme on l'a vu, un sujet, de stupéfaction pour Lioura.

—Oui, répondit-il à son exclamation, c'est moi, Iribinou, qui ai apporté ici la Blanche-Nuée, parce qu'elle a été indignement outragée par des lâches dont l'un, son époux, ne mérite pas ce haut honneur, l'autre, son frère, lui a lancé des insultes et des menaces au lieu de la défendre et de la protéger. Moi, j'ai pris le parti de ma soeur, qui est plus belle, plus parfumée que la rose des prairies, et dont le coeur a la suavité des rayons de miel. Si la Blanche-Nuée que j'aime, que j'ai toujours aimée, daigne consentir à habiter mon wigwam, je vengerai les affronts qu'on lui a faits. Elle recevra, si elle veut, de ma main, les chevelures de ceux qui l'ont offensée et la face blanche que Molodun a prise dans le grand canot des Visages-Pâles pour en faire sa femme.

Lioura s'attendait si peu à cette étrange déclaration que d'abord elle demeura atterrée.

L'Ours-Gris prit son silence pour une approbation tacite, et il se pencha vers elle afin de sceller par un baiser le contrat, passablement aléatoire, qu'il lui proposait.

Mais aussitôt l'Indienne, se jetant sur lui, saisit sa joue entre ses dents aiguës et lui arracha le morceau.

Iribinou lâcha un cri de douleur et la repoussa si rudement, qu'elle tomba sur le roc nu et se fit une blessure au front. Incapable de se relever à cause des liens qui entouraient ses poignets et ses chevilles, elle l'accabla d'insultes.

—Va-t'en, lâche carcajou! va-t'en! Les hommes te font peur et tu surprends les femmes dans la nuit. Ce n'est pas une plume d'aigle qu'il faut à ta chevelure, mais une plume de pingouin. Va-t'en! Tu es lâche, tu es vil; je te méprise! Tiens! regarde le sang qui coule de ta joue, c'est du sang de lapin. Oh! le hardi guerrier qui s'attaque aux squaws! le noble ami qui vole la femme de son ami, car tu te disais l'ami de Molodun, serpent venimeux! Et tu pensais que je t'écouterais! Tu t'imaginais que la Nuée-Blanche ouvrirait l'oreille à tes odieux discours, que la jalousie l'aveuglerait au point de lui faire accepter tes laideurs pour des beautés, tes couardises pour des bravoures! Mais tu ne sais donc pas que tu es vieux, vilain, bête et méchant! Tu ne sais donc pas que je te hais autant que j'aime Molodun…

Ne prononce pas son nom, ou je te tue! s'écria l'Ours-Gris en la frappant du pied.

—Beau courage que le tien, reprit-elle, beau courage! Tu es bien fort, n'est-ce pas, Iribinou? et ton nom sera cité parmi les vaillants de la tribu. Tu as battu une femme! une femme attachée qui ne peut se servir de ses mains ou de ses pieds! Oh! le grand exploit! que d'honneur il te rapportera! Pourquoi ne prends-tu pas aussi ma chevelure? Elle figurerait bien à ton bras. Allons, tire ton couteau, scalpe-moi et va porter ce brillant trophée à Molodun. Il saura t'en récompenser. Tu n'oses pas! Tu sais pourtant bien que j'aime Molodun…

—Et lui ne t'aime pas! répondit l'Ours-Gris avec un ricanement farouche.

—Tu as menti! Il m'aime!

—Et la face blanche?

Lioura tressaillit.

—N'a-t-il pas dit, continua sardoniquement Iribinou, n'a-t-il pas dit, au dernier soleil couchant, qu'il te répudierait et qu'il l'épouserait!

—Ta langue est croche, répliqua-t-elle d'un ton sourd.

—Tu l'as entendu comme moi, insista le Nez-Percé. Molodun te l'avait promise pour esclave; mais il la ramène avec la résolution d'en faire sa femme et de t'offrir à elle.

—Jamais! jamais!

Iribinou gagnait du terrain; il partit d'un éclat de rire moqueur.

—Il ne l'aime plus, dit-elle après un moment de silence; il me l'a juré.

—Il ne l'aime plus! Tu dis qu'il ne l'aime plus? C'est sans doute pour cela qu'il s'est sauvé avec elle aussitôt qu'il l'a retrouvée sur le grand canot des Visages-Pâles.

—Oui, c'est à cause de cela, car Lioura l'avait demandée et il s'empressait de la lui conduire.

—Quand le cerf est fatigué de sa compagne, il va ranimer ses ardeurs auprès d'une biche plus jeune, dit ironiquement l'Ours-Gris. Que répondrait la Blanche-Nuée si je lui apprenais que Molodun est à présent seul avec la face blanche?

A ces mots, Lioura frissonna, ses yeux lancèrent un éclair; puis elle se calma et dit d'un ton incrédule:

—Tes ruses sont mauvaises, Iribinou; la squaw est dans la même cabane que mon frère et mon père.

—Je te dis que Molodun est en tête-à-tête avec elle.

—Tu mens! répliqua-t-elle avec un rire fiévreux.

—Que donnera ma soeur la Blanche-Nuée à l'Ours-Gris s'il lui prouve la vérité de son discours?

—Tu mens! répéta-t-elle en grinçant des dents.

Mais ayant réfléchi une minute, Lioura reprit d'une voix insinuante:

—Et comment mon frère pourrait-il me prouver la vérité de son discours?

—En montrant à la Nuée-Blanche…

—En me montrant Molodun?…

—Oui, Molodun avec la face pale et lui promettant de l'épouser.

—Oh! non, non! c'est impossible! exclama la malheureuse femme.

—Ma soeur n'ose pas s'en assurer? dit Iribinou d'un air dégagé.

—Ce n'est pas vrai! Tu me trompes; je te dis que tu me trompes!

L'Ours-Gris devina qu'il avait vaincu Lioura. Il reprit doucement:

—Que me donnera ma soeur si je lui…

—Tout ce que tu voudras! interrompit-elle d'un accent affolé.

Le sauvage l'embrassa dans un regard humide de lubricité.

—Que ma soeur attende! dit-il.

—J'attendrai, répondit sourdement Lioura.

Il se baissa, la prit dans ses bras, la replaça sur le lit et sortit précipitamment de la grotte dont il ferma avec beaucoup de soin l'orifice.

En offrant à Lioura de lui montrer son mari et Merellum en conversation amoureuse, l'Ours-Gris s'était bien un peu avancé. Mais voici la réflexion qui lui avait dicté son offre: «Molodun a remarqué la disparition de la Nuée-Blanche. Il en a averti son beau-père et son beau-frère. Ceux-ci se sont mis à sa recherche. Quant à lui, il est probable qu'il est resté avec la Petite-Hirondelle, sous prétexte de la garder, mais évidemment pour tenter de la séduire. Si les deux premiers sont partis avec l'Indien qui accompagnait Molodun, ils doivent être loin à cette heure, car j'ai tracé une piste qui se perd assez avant dans l'intérieur des terres. Donc, en bâillonnant Lioura pour l'empêcher de crier, et en lui liant simplement les mains, je la conduirai jusqu'à une éminence couverte d'arbres, d'où elle pourra voir ce qui se passe près du campement sans être aperçue. Et alors, si mes conjectures sont justes, si Molodun et la face pâle sont ensemble, Lioura sera à moi.»

Ses souhaits furent en partie exaucés. Quand il arriva en vue de la baie, le Renard-Noir était seul près de Merellum, à qui il semblait parler chaleureusement.

Ivre de joie, l'Ours-Gris courut chercher la Nuée-Blanche, la mena sur l'éminence:

—Et maintenant que ma soeur regarde et qu'elle dise si la langue de l'Ours-Gris n'est pas droite! s'écria-t-il d'un air triomphant.

—Lioura regarde et elle ne distingue que les cabanes, répliqua l'Indienne en haussant les épaules et en lançant à Iribinou un coup d'oeil de mépris.

—Que les cabanes! fit-il en examinant la baie.

Lioura avait raison. Molodun et Merellum n'y étaient plus.

A cet instant, des cris farouches retentirent autour d'Iribinou et de la
Nuée-Blanche.

CHAPITRE VII

LES CAPTIFS

Vingt tomahawks étaient déjà levés sur les deux Nez-Percés.

L'Ours-Gris voulut résister; un coup de massue l'étendit à terre.

Le soir même, Lioura et lui, prisonniers des Clallomes, étaient l'un et l'autre attachés dans des huttes séparées, au village du Long-Sault, distant de vingt milles de la jonction de la rivière des Sables-Mouvants avec la Colombie.

Les Clallomes étaient en guerre avec les Nez-Percés. La mort attendait leurs captifs, mais ils voulaient une occasion solennelle pour les livrer au bûcher. La venue des Chinouks, leurs alliés, qui depuis longtemps avaient projeté une incursion sur les territoires de chasse des Nez-Percés, devait leur fournir cette occasion. On espérait qu'ils arriveraient le lendemain. Et, dans cette attente, on avait dressé un grand banquet de graisse d'ours, viande d'orignal, chair de poisson et cônes d'arbre à pain. Mais le lendemain parut sans amener les Chinouks. C'était extraordinaire, car la ponctualité de leur chef Oli-Tahara était connue de toutes les tribus indiennes à l'ouest et à l'est des Montagnes-Rocheuses.

Les Clallomes inquiets dépêchèrent des messagers dans la direction du cap de la Roche-Rouge. Quelques jours se passèrent sans que l'on entendît parler d'Oli-Tahara ou des députés qu'on lui avait envoyés. Ces derniers revinrent enfin au village. Les rumeurs qu'ils rapportèrent parurent étranges. Ils avaient appris que l'élite des guerriers nez-percés avait été engloutie dans le rio Columbia, sans qu'on pût savoir comment, et que le chef des Chinouks, blessé d'une manière mystérieuse aussi, s'était vu forcé d'ajourner son expédition.

Les ambassadeurs ajoutèrent encore qu'on prétendait que leur souveraine
Merellum avait, au milieu de cette catastrophe, été enlevée par
Yas-soch-a-la-ti-yah, le génie protecteur des Clallomes.

Malgré cette déclaration, les partisans de la Petite-Hirondelle se réunirent en conseil et résolurent de ne point élire d'autre sagamo suprême avant qu'on eût la certitude qu'elle avait pris place dans le monde des Esprits.

Le supplice des captifs nez-percés fut différé et remis au printemps suivant, car il était probable qu'à cette époque les Chinouks déterreraient de nouveau la hache de guerre et viendraient demander du secours aux Clallomes.

Lioura et Iribinou demeurèrent donc quelques mois dans leurs cabanes respectives, sans être trop molestés. Ils reçurent des vivres en quantité suffisante pour ne pas mourir de faim, et, sauf quelques parades, auxquelles ils furent traînés à travers les huées d'une multitude de femmes et d'enfants, leurs souffrances furent supportables.

Mais, vers la fin de l'hiver, on annonça tout à coup que cent traîneaux, tirés par des chiens, s'avançaient sur le village clallome.

Ils n'en étaient plus guère éloignés que de vingt milles pas au dire des éclaireurs.

A l'un de ces traîneaux était attelé un bison blanc porteur d'une superbe crinière noire.

Et dans ce traîneau qui marchait en tête, avec autant de légèreté et de rapidité que ceux menés par les chiens, dans ce traîneau se tenait Oli-Tahara, le fameux Dompteur-de-Buffles.

La nouvelle fut saluée par de joyeuses acclamations.

Le village fut aussitôt animé d'un mouvement insolite. Les guerriers apprêtèrent leurs armes; les squaws se parèrent de leurs plus beaux atours.

Puis, au centre de la place, ils établirent deux échafauds ayant sept pieds de long sur six d'élévation. Quatre poteaux, soutenant une sorte de plancher h claire-voie, au milieu duquel se dressait une longue perche, en formaient toute la structure.

Sous cette claire-voie, les Indiennes disposèrent des troncs d'arbre secs, jusqu'à une hauteur de quatre pieds.

Des vases en fibres de cèdre remplis de résine furent rangés autour des échafauds.

Et ensuite on débarrassa des neiges dont elle était obstruée, la place qui pouvait avoir cinq cents pas de circuit.

Vers le milieu du jour, trois mugissements successifs, partis du nord, annoncèrent l'arrivée d'Oli-Tahara avec sa troupe de Chinouks.

Le temps était sec, l'air assez vif, le ciel d'un bleu pâle, mais sans rayon de soleil.

Dès que les Chinouks furent signalés, les Clallomes se portèrent confusément à leur rencontre.

Dans chacune des huttes du village, on s'était mis en frais pour faire honneur aux alliés. Mais Oli-Tahara déclara que ni lui ni ses guerriers ne participeraient aux festins, car tous avaient résolu de ne point s'arrêter sous une cabane avant d'avoir tiré des Nez-Percés un vengeance signalée.

Le métis avait les traits altérés. Il paraissait toujours souffrir de sa blessure.

Les Clallomes lui dirent qu'ils étaient prêts à marcher sous ses ordres contre leurs ennemis, mais que, comme ils possédaient deux prisonniers nez-percés, ils désiraient les sacrifier à Scoucoumé, pour apaiser son courroux.

Oli-Tahara demanda si ces prisonniers étaient de famille noble. On lui répondit que l'un était Lioura, la femme aimée de Molodun, l'autre, Iribinou, l'Ours-Gris, chef renommé.

—L'épouse de Molodun! s'écria-t-il. Ah! qu'il me sera doux de la voir brûler!

Pour un motif ou pour un autre, il n'avait dit à personne que c'était le Renard-Noir qui avait tenté de l'assassiner, le soir de l'explosion du brick; mais l'inimitié qui, depuis des années, régnait entre les Chinouks et les Nez-Percés, expliquait assez bien la haine du Bois-Brûlé contre ces derniers pour que l'on comprît qu'il dût se réjouir d'assister au sacrifice de la femme de leur principal sagamo.

Les captifs furent amenés sur la place.

Sur leur passage, ils eurent à essuyer les invectives de leurs ennemis, et surtout des femmes, qui les accablèrent de mauvais traitements. Celles-ci leur lançaient des glaçons à la tête; celles-ci se faisaient un jeu cruel de leur enfoncer dans le dos des armes rougies au feu; d'autres les échaudaient avec de l'eau bouillante; d'autres, plus acharnées encore, leur enlevaient des lambeaux de chair qu'elles mangeaient en dansant devant les victimes et poussant d'affreux hurlements.

Mais c'était surtout à Lioura que s'adressait la férocité frénétique de ces monstres.

On s'attaquait avec une fureur inouïe à la pauvre squaw; on lui couvrait le corps de blessures et de contusions; on lui déchirait les seins, on lui faisait endurer tous les tourments que la barbarie la plus sauvage peut inventer.

Cependant, elle et son compagnon étaient froids, méprisants. On eût dit, à les voir s'avancer imperturbablement vers l'échafaud, au milieu de cette foule de brutes à face humaine, que leurs membres étaient de silex et leur esprit d'acier.

Oli-Tahara avait fait ranger dans l'enceinte ses longs traîneaux de frêne, en forme de conque, tout bariolés de peintures et recouverts de robes de buffles ou d'ours.

Chacun était monté par cinq ou six guerriers enveloppés dans des fourrures; les attelages, composés de quinze à vingt chiens, aussi maigres et squelettiques que des loups, festoyaient à l'envi avec des jappements, des aboiements, des grondements assourdissants, aux alentours du village, où on leur avait distribué les os et les entrailles des pièces de gibier préparées pour leurs maîtres.

Ne pouvant pénétrer sous les loges, ceux-ci n'en faisaient pas moins régal dans leurs traîneaux.

Les captifs franchirent la ligne des légers véhicules, puis ils furent hissés et attachés sur les échafauds à la perche fixée au milieu.

Les Clallomes leur avaient coupé les cheveux et arraché les anneaux qu'ils portaient au nez.

Oli-Tahara contemplait avec une volupté farouche Lioura, toute meurtrie et toute saignante, mais calme, résignée, superbe.

Un autmoin, un tambourin à la main, un vase de terre plein de fine poudre de cèdre allumée dans l'autre, s'avança avec force contorsions grotesques, et en tirant de son instrument des sons divers, vers l'échafaud réservé à l'Ours-Gris.

Avec quelques pincées de sa poudre, jetées sur des branches de sapin, il alluma le bûcher, aux furibondes clameurs de la cohue.

Les flammes pétillèrent ardentes, inflexibles, avec des craquements sinistres.

Pour accroître leur intensité, l'autmoin versa des flots de résine sur le bois, et des langues embrasées montèrent jusqu'aux pieds du malheureux Nez-Percé.

Insensible à la douleur de leurs morsures, il entonna bravement son chant de mort:

«L'Ours-Gris s'en va avec bonheur aux territoires de chasse qu'occupent maintenant ses ancêtres, car il a vu les Clallomes s'unir aux plus insatiables destructeurs de leur race, les Chinouks.

«Les Clallomes ont la timidité des colombes; ils se sont placés sous la protection des milans; mais les milans dévoreront les Clallomes, comme ils dévorent les colombes.