«Ni ceux-ci ni ceux-là ne savent faire souffrir leurs ennemis. Leurs armes n'ont pas de pointe; leur feu n'a pas d'ardeur; les pierres qu'ils lancent à l'Ours-Gris ne lui font aucun mal.
«Il se moque d'eux, car il leur a pris deux fois quinze chevelures, et leurs femmes ont, pendant dix fois trois lunes, préparé sa couche.
«Les Clallomes deviendront la proie des Chinouks, comme ces derniers deviendront ensuite la proie des vaillants Nez-Percés, et de même qu'Oli-Tahara, ce sang-mêlé qui commande les Chinouks, a tué Ouaskèma, la vierge souveraine des Clallomes, ainsi les Nez-Percés tueront……»
Iribinou ne put achever sa prédiction, car Oli-Tahara, craignant de nouvelles révélations qui auraient compromis son alliance avec les Clallomes, lui fracassa le crâne d'un coup de carabine.
Les flammes envahissaient déjà de toutes parts le corps du Nez-Percé, qui tomba avec le poteau auquel il était lié, dans un tourbillon d'étincelles et de fumée.
Il semblait que Lioura n'attendît que la mort de son compagnon pour invectiver à son tour la foule des tourmenteurs.
—Oui, s'écria-t-elle, les Clallomes se sont alliés au meurtrier d'Ouaskèma, et ils périront tous par lui, comme Merellum, leur face pâle, périra par Molodun, le chef illustre des Nez-Percés.
Ces mots produisirent une révolution soudaine parmi les bourreaux. Ils se turent et se regardèrent avec une surprise mêlée de doute.
—Cette squaw ne dit pas vrai! s'écria l'un. La Petite-Hirondelle défie la colère des Nez-Percés.
—Elle est au pouvoir de Molodun! reprit Lioura fière de l'émotion que ses paroles avaient causée.
—Non, non, non! Qu'on la brûle, clamèrent plusieurs femmes en lapidant la captive avec tous les projectiles qui leur tombaient sous la main.
L'autmoin s'approcha aussitôt pour allumer le bûcher.
Alors Lioura éleva la voix et cria de toutes ses forces:
—Oui, votre face pâle est entre les mains de Molodun le grand chef des Nez-Percés; oui, il vous l'a ravie. Il lui coupera les cheveux comme vous avez coupé les miens; il déchirera ses oreilles comme vous avez déchiré les miennes; il lui tranchera le nez, il lui entaillera la poitrine avec son couteau, comme vos viles squaws ont entaillé la mienne; et quand il sera rassasié de son corps, il le livrera à ses esclaves! Clallomes, odieux et stupides assassins! croyez-vous qu'ainsi la femme du Renard-Noir sera assez vengée?
Lioura voulait, par ces apostrophes, aiguillonner davantage encore l'irritation de ses ennemis.
Elle réussit parfaitement, car, repoussant l'autmoin qui portait, le feu sacré, ils se ruèrent confusément sur l'échafaud, en arrachèrent les supports, s'emparèrent de la jeune femme par vingt mains avides, enfiévrées, et qui l'auraient instantanément mise en pièces, si Oli-Tahara, se jetant à bas de son traîneau, et fendant la presse, ne l'eût arrachée à la bande meurtrière et rapportée dans le véhicule, où il la plaça à côté de lui en disant de sa voix puissante:
—Mes frères et vaillants guerriers clallomes, il ne faut brûler ni tuer cette squaw; vous devez la garder comme otage. Elle vous a dit que Merellum était captive de son époux, le perfide Molodun qui, n'osant regarder un ennemi en face, se met en embuscade pour l'assaillir. Eh bien! si Merellum est captive de Molodun, nous garderons Lioura jusqu'au retour de l'expédition, afin que, devenu notre prisonnier, il soit témoin du supplice que nous ferons subir à sa femme, après l'avoir livrée, devant lui, aux outrages de nos esclaves.
Des murmures désapprobateurs repoussèrent cette proposition.
Les Indiennes même, plus rancunières, plus passionnées que les hommes, ne craignirent pas d'exprimer hautement leur mécontentement.
Quelques-unes portèrent l'audace jusqu'à s'avancer sournoisement vers le traîneau d'Oli-Tahara pour lui arracher la Blanche-Nuée; mais sans s'émouvoir des criailleries ni de ces tentatives maladroites, le métis poursuivit en dominant la foule par un regard superbe:
—Mes frères comprendront qu'il est de leur intérêt de remettre à une autre lune la mort de Lioura; mais s'ils ne le comprenaient pas, Oli-Tahara ajouterait que c'est sa volonté.
Le ton des murmures haussa aussitôt.
Les Clallomes, étonnés et indignés qu'un étranger, un sang-mêlé, osât venir leur dicter des lois chez eux, s'entre-regardèrent et proférèrent des menaces à mi-voix. Plusieurs même protestèrent par des cris contre la déclaration du Bois-Brûlé. Les plus hardis bandèrent leurs arcs. Mais les Chinouks dépassaient du double le nombre des Clallomes. Leur attitude était déterminée. Un seul mot, un seul geste d'Oli-Tahara, et ils mettraient le village à feu et à sang.
La résignation et l'obéissance étaient, pour l'instant, la meilleure tactique.
La majorité des Clallomes le devina et resta silencieuse.
Cependant trois ou quatre chefs ne purent contenir leur ressentiment; ils essayèrent de faire une trouée à travers la multitude et de s'approcher du Dompteur-de-Buffles avec l'intention de le frapper.
Mais, quoiqu'il vît parfaitement leur mouvement, il continua en les laissant arriver à lui:
—Je le répète à mes frères, il leur importe de garder avec soin l'épouse de Molodun, s'ils veulent retrouver leur brave souveraine, celle qui lit dans l'avenir et qui parle le discours qu'Yas-soch-a-la-ti-yah lui a appris; il leur importe de la conserver en sûreté s'ils veulent être agréables à Merellum; mais comme garantie qu'il ne lui sera fait aucun mal jusqu'à mon retour, je la prends pour esclave.
—Toi, misérable bâtard! Non, tu ne l'auras pas, car elle m'appartient! C'est moi, le Loup-Cervier, qui l'ai faite captive! s'écria brusquement en se dressant devant Oli-Tahara, son bras armé d'un tomahawk, un des jeunes gens qui s'étaient glissés vers lui.
Mais aussitôt un son sourd et mat se fit entendre: des fragments d'os volèrent, avec des flots de sang et des lambeaux de cervelle, sur les spectateurs, et le Loup-Cervier tomba sans pousser un cri.
La terrible massue du métis lui avait, défoncé le crâne.
Cet exemple modéra la fougue des jeunes Clallomes et augmenta la terreur dans les rangs des autres.
—Oui, reprit Oli-Tahara d'une voix impassible, je prends pour esclave la femme de Molodun. Elle restera, durant notre absence, dans ce village, et chacun de ses habitants m'en répondra sur sa chevelure.
Puis s'adressant à Lioura:
—Que la Blanche-Nuée répète à son maître ce qu'elle disait il y a un moment sur le bûcher.
—La Blanche-Nuée n'a d'autre maître que Molodun, répliqua-t-elle orgueilleusement.
—Elle est l'esclave d'Oli-Tahara; et avant que le soleil se soit couché deux fois cinq soirs, la chevelure de Molodun pendra à la ceinture d'Oli-Tahara, dit-il en haussant les épaules.
—C'est la tienne qui pendra, avec celle de la face blanche, dans le wigwam de Molodun, riposta l'Indienne.
—Merellum est donc vraiment en son pouvoir?
—Oui, s'il ne l'a déjà donnée à ses chiens, ricana Lioura.
Les Clallomes se remirent à hurler, en réclamant à grandes clameurs la mort de la Nez-Percé.
Mais le Dompteur-de-Buffles, couvrant de sa voix les vociférations de la sauvage assistance:
—Elle est à moi! tonna-t-il; si l'un de vous touche à un cheveu de sa tête, je le rôtirai vif, lui et toute sa famille. Qu'on se souvienne que jamais Oli-Tahara n'a manqué à une parole donnée!
Cela dit, avec la pointu de son couteau, il marqua brutalement d'une figure de fer de flèche émoussé l'épaule de Lioura.
La douleur de cette incision n'arracha pas un cri à la victime, mais elle se débattit autant qu'elle put, quoique sans succès, entre les mains de deux robustes Chinouks qui la maintenaient pendant l'opération.
C'est que cette figure déshonorait à jamais Lioura, car elle est un des signes de l'esclavage chez les tribus indiennes qui habitent les bords du rio Columbia.
CHAPITRE VIII
LE CAPTIF BLANC
La disparition de Lioura une fois connue, les trois Nez-Percés s'étaient remis à sa recherche.
D'abord ils avaient pensé qu'elle s'était un peu éloignée du camp pour ramasser des cônes d'arbre à pain ou arracher des racines de Ramassas, espèces de bulbes abondantes sur les bords du rio Columbia et dont les Indiens sont très-friands.
Mais cette supposition ne dura guère.
Renolunc remarqua sur le sol humide et près de la loge où il avait couché avec son père, Merellum et l'autre sauvage, nommé Cuir-de-Boeuf, de fortes empreintes, mêlées à des impressions plus molles et beaucoup plus petites.
Les premières lui firent présumer qu'un animal de l'espèce des daims était venu rôder dans le camp, car Iribinou avait, eu soin de marcher sur les talons et la paume des mains; mais les secondes révélaient un pied de femme, et le rebroussement du gazon, sur un espace assez considérable devant la cabane, apprit à Renolunc une partie de la vérité.
Sa soeur avait été enlevée après une courte lutte.
Des traces de pas, lourdes et profondes, retournant vers l'ouest, disaient que le ravisseur, quel qu'il fût, avait emporté sa proie sur son épaule gauche, car ces traces étaient encore plus creuses du côté gauche que du côté droit.
Un Indien ne pouvait se méprendre à de pareils indices.
Qui avait pu commettre ce coup? Pas un ennemi de la tribu, assurément. Il se serait attaqué aux chefs plutôt qu'à Lioura. Les soupçons de Renolunc tombèrent sur Molodun. Il s'imagina que son beau-frère avait tué la Nuée-Blanche pour épouser Merellum. Cette conjecture fut toutefois de peu de durée, comme la précédente. Si le Renard-Noir était sorti de sa hutte, les marques de cette sortie seraient visibles. Et puis il n'était pas probable qu'il eût songé à se défaire ainsi de sa femme sous les yeux du frère et du père de celle-ci. Non; d'ailleurs, son étonnement en ne la trouvant plus près de lui était trop naturel pour être simulé.
On ne pouvait donc raisonnablement l'accuser de cette disparition.
Ces diverses pensées avaient traversé le cerveau de Renolunc avec la rapidité de l'éclair. Il appela l'Aigle-Gris et le Renard-Noir pour tenir conseil. La délibération les occupa cinq minutes au plus. Il fut convenu que les trois chefs se mettraient en quête de Lioura, et que Cuir-de-Boeuf garderait Merellum pendant leur absence.
Ils partirent aussitôt, en suivant les empreintes qui allaient à l'ouest.. Mais, après un quart d'heure de course, la piste se perdit tout à coup dans un labyrinthe de pas de toute nature et de toute grandeur se dirigeant de côté et d'autre.
Le ravisseur avait évidemment voulu dérouter la sagacité des poursuivants.
Ceux-ci décidèrent de se séparer et de prendre chacun une voie particulière.
Molodun avait accepté avec joie cette résolution proposée par Renolunc. Le sort de sa femme l'intéressait médiocrement. Il n'eût pas été fâché qu'on ne la retrouvât plus. Tous ses désirs, toutes ses aspirations étaient maintenant pour Merellum.
Une fois libre, il se hâta de retourner vers elle et d'éloigner
Cuir-de-Boeuf sous un prétexte futile.
La Petite-Hirondelle était plus pâle encore que d'habitude. Elle souffrait vivement des blessures que lui avait faites, la veille, sa cruelle rivale. Molodun la transporta doucement hors de la hutte, lui délia les mains et pansa ses plaies avec le suc de certaines plantes cueillies sur le rivage du fleuve.
Ces soins ne firent aucune impression sur l'esprit de la jeune fille. Triste et rêveuse, elle laissait son adorateur la servir, sans même daigner lui adresser un mot de remercîment. Molodun n'en continua pas moins de lui prodiguer ses attentions avec une sollicitude dont il n'était certes pas coutumier.
La croyant mieux disposée en sa faveur, il commençait à lui renouveler ses déclarations et ses offres de mariage, quand Cuir-de-Boeuf reparut subitement.
—Les Clallomes! les Clallomes! s'écria-t-il.
Au nom de la tribu qu'elle commandait, Merellum tressaillit et leva les yeux.
Dans le lointain, sur le faîte d'un gros cap, on distinguait, à travers les arbres, une bande de guerriers.
A leur vue, la Petite-Hirondelle sentit un rayon d'espérance réchauffer son coeur. Mais cette lueur bienfaisante s'éteignit, aussi vite qu'elle brilla.
—Les Clallomes! répondit Molodun en regardant anxieusement autour de lui.
—Oui, reprit Cuir-de-Boeuf, oui, noble sagamo. Ils sont tout près d'ici, devant toi. Tu peux les apercevoir.
—Pousse mon canot à l'eau! dit le Renard-Noir en saisissant Merellum dans ses bras et la transportant dans l'embarcation, que l'autre Indien s'empressait de mettre à flot.
Heureusement pour les deux Nez-Percés, la rivière des Sables-Mouvants est masquée, à son embouchure dans la Colombie, par une pointe de granit, à l'abri de laquelle ils naviguèrent aisément, sans que les Clallomes pussent les découvrir.
Ceux-ci, du reste, opérèrent la capture d'Iribinou et de Lioura au moment où les autres s'embarquèrent, et ils étaient trop empressés de ramener leur prise au village pour chercher à faire de nouveaux prisonniers.
Molodun et Cuir-de-Boeuf rainèrent toute la journée, sans s'arrêter autrement que pour manger quelques racines de jonc, assez semblables à des oignons par le goût, et qui croissent en grande quantité le long des rives de la Colombie et de ses affluents.
Le temps était beau, pas un nuage au ciel, pas une vague sur le fleuve, qui coulait paisiblement, en folâtrant autour d'une multitude d'îles colorées de mille nuances harmonieuses par les dernières caresses du soleil d'automne. Le paysage était tour à tour joli ou grandiose, égayé par les richesses d'une nature féconde ou accentué par les lignes abruptes d'une côte fortement tourmentée, qui fermait l'horizon à droite ou à gauche comme un impénétrable rideau.
Assise à l'arrière du canot, Merellum se tint muette tant que dura le trajet. Aux rares questions que lui adressa Molodun, elle se contenta de répondre par des signes de tête.
Vers le soir, ils firent halte à la dalle [9] du mont Hood, dont le sommet neigeux se dressait superbement à soixante milles de distance, faisant presque face au mont Sainte-Hélène, situé à peu près aussi loin, sur la rive opposée de la Colombie.
[Note 9: On appelle dalles les endroits où les cours d'eau se resserrent entre des rives rocheuses fortement escarpées.]
La plage était aride. Le gibier manquait complètement, et les Indiens n'avaient pris terre à cet endroit que parce qu'au delà, il était impossible de remonter le fleuve en canot sur l'espace de cinq à six milles.
La dalle du mont Hood offre une suite de rapides et de cascades qui obligent les voyageurs à faire un portage, c'est-à-dire à aborder, charger le canot sur leurs épaules et à franchir ainsi, par terre, ces dangereux écueils.
A défaut de venaison, Molodun voulut se procurer du poisson, car ils étaient sans vivres, et Merellum avait à peine touché aux bulbes de jonc qu'il lui avait présentées.
Par bonheur, l'éperlan des Canadiens, nommé eulekon par les Indiens de la Colombie, espèce de poisson blanc fort délicat, se montrait par bandes si innombrables à la surface des eaux qu'on eût dit qu'elles roulaient des lamelles d'argent.
Molodun eut promptement fabriqué un bo-ro-po, espèce de harpon, forme d'un morceau de bois long de trois à quatre pieds, avec un manche en ayant six ou sept. Au premier, courbé en figure de croissant, et fixé par son milieu au manche, on adapte des dents en corne, silex ou épines, suivant les circonstances, et on a l'instrument dont se servent les riverains de la Colombie pour pécher l'eulekon.
Il faut vingt minutes au plus à un Indien expérimenté pour façonner un bo-ro-po.
La manière de remployer est si simple que c'est, à peine si elle demande une explication. On saisit le bo-ro-po à deux mains et on le plante sur les eulekons, qui sont transpercés par les dents dont il est garni. Mais la dextérité et la rapidité avec lesquelles les Nez-Percés en font usage est vraiment merveilleuse. En quelques minutes, ils remplissent un canot d'éperlans. Et ce précieux poisson leur est aussi profitable comme combustible que comme aliment, car, une fois sec, il brûle parfaitement, en répandant une clarté brillante, qui permet d'en faire des torches. On conçoit de quelle importance il est pour le haut du rio Columbia, au milieu de régions volcaniques presque entièrement dépourvues de bois.
Molodun n'eut pas de peine à faire bonne pêche.
On alluma du feu, et chacun se mit à manger les poissons demi-crus, après les avoir flambés à la flamme pétillante des joncs, seule matière que nos trois personnages eussent alors pour entretenir leur brasier.
Le Renard-Noir couvait de ses regards la Petite-Hirondelle; mais quoiqu'elle répliquât quelquefois aux paroles dont il la poursuivait, elle était toujours réservée, dédaigneuse, insensible à ses prévenances.
Le soleil s'était couché derrière les falaises. L'azur du firmament se fonçait et se pointillait de constellations étincelantes. Sur la terre, par effluves vaporeuses, descendaient les ombres. Les bruits du jour avaient cessé. L'on n'entendait plus que le sifflement des fusées liquides que le fleuve lançait en lutinant sur ses grèves sablonneuses, et, à de longs intervalles, les notes vibrantes de l'oiseau moqueur, ce rossignol du Nouveau-Monde, perché sur quelque branche d'un magnolia éloigné. Les mouches à feu, allumant leurs nocturnes lanternes, annonçaient que l'heure du repos était venu. Le foyer mourant n'avait plus que des lueurs fugitives et rougeâtres; Cuir-de-Boeuf dormait profondément, et Merellum accroupie à terre, les coudes sur les genoux, le menton dans ses mains, réfléchissait sans doute aux vicissitudes de sa destinée, tandis que le Renard-Noir, placé en face d'elle, la dévisageait avec des yeux embrasés de luxure, en songeant aux moyens d'assouvir sa passion, quand, tout à coup, des sons de pas lui firent tourner la tête dans la direction du mont Hood.
Cuir-de-Boeuf se réveilla aussitôt.
—J'ai entendu marcher, dit-il.
Molodun posa un doigt sur ses lèvres.
Ils écoutèrent avec attention, en collant l'oreille contre le sol.
La Petite-Hirondelle ne disait mot, mais au mouvement de ses paupières, qui se redressèrent, et au rayonnement de son regard qui se tendit du côté de la montagne, il eut été facile de voir qu'elle aussi avait saisi le son et était aux aguets.
—Ce sont des Indiens, murmura Cuir-de-Boeuf au bout d'un instant.
—Mon frère a dit juste, fit Molodun en relevant la tête, ce sont des
Indiens; mais…
—Il y en a trois, reprit le premier.
—Non, il n'y a pas trois Indiens. L'oreille de mon frère l'a mal informé. Il y a deux Indiens et un Visage-Pâle.
—Je croyais, dit Cuir-de-Boeuf, que c'était une squaw, la femme de l'illustre Molodun, qui revenait avec son frère et…
—Ce n'est pas elle, interrompit sèchement le Renard-Noir. Il y a deux Peaux-Rouges et un Visage-Pâle. Il n'y a que les Visages-Pâles pour appuyer ainsi sur leurs talons en marchant.
A ces mots, Merellum ne put retenir un mouvement de joie.
—Si c'était Poignet-d'Acier! pensait-elle.
Les deux Nez-Percés apprêtaient leurs armes, car le bruit des arrivants devenait de plus en plus distinct. Les éclats de leurs voix commençaient à être perceptibles.
—Je reconnais ces Indiens. Ils sont nos alliés et appartiennent à la tribu des Arcs-Plats, dit bientôt Molodun.
Cuir-de-Boeuf, se figurant être agréable au sagamo, mit alors la main devant sa bouche et imita le cri du hibou, signe de ralliement chez les Nez-Percés.
Mais il s'en fallut de beaucoup que son intention plût au Renard-Noir.
—Pourquoi, dit-il violemment, en frappant son compagnon avec le manche de son couteau, pourquoi mon frère appelle-t-il ici les Arcs-Plats? Qu'avons-nous affaire d'eux? Mon frère ne sait-il pas que je voulais être seul avec cette face blanche? Si Molodun entre en colère, tout le poids de sa colère retombera sur Cuir-de-Boeuf.
L'insulté ne répondit pas, mais il coula sur son chef un regard vindicatif plus éloquent qu'une menace verbale. Ce clignement d'yeux ne fut point remarqué par Molodun; il n'échappa cependant pas à Merellum, qui se promit intérieurement de profiter des dispositions de Cuir-de-Boeuf, si une occasion se présentait.
Les inconnus avaient répliqué au cri de ce dernier par un cri exactement semblable.
Il n'était plus temps de les éviter. Tout en grommelant contre l'indiscrétion de son subordonné, Molodun se détermina à faire contre fortune bon coeur.
Puissants par eux-mêmes, les Arcs-Plats comptaient de nombreux auxiliaires, les Coeurs-d'Alène, les Pends-d'Oreille, les Serpents, les Indiens-de-Sang et ces terribles Pieds-Noirs, dont la sinistre renommée remplissait tout le pays, à l'ouest comme à l'est des Montagnes-Rocheuses.
Il importait donc à Molodun de ménager les Arcs-Plats, surtout à un moment où il allait avoir besoin de toutes ses forces pour repousser l'invasion des Chinouks et de leurs alliés les Clallomes.
Ordonnant à Cuir-de-Boeuf de ranimer le feu, il confectionna une torche avec des eulekons.
Puis il alluma un calumet pour faire accueil aux hôtes que le hasard leur envoyait et s'assit, avec une certaine majesté, les jambes croisées sous lui devant le foyer.
Deux Indiens de petite taille, mais musculeux et trapus comme les gens accoutumés à la vie des montagnes, ne tardèrent pas à se montrer au détour d'un sentier bastionné par des rochers inaccessibles.
Ils poussaient devant eux un blanc en costume de trappeur, mais dont les vêtements en désordre indiquaient ou une longue course dans des chemins difficiles, ou une lutte acharnée avec des ennemis, ou l'une et l'autre.
—Molodun, grand sagamo des Nez-Percés, salue ses frères les Arcs-Plats, dit le Renard-Noir aux Peaux-Rouges, en présentant sa pipe au plus âgé.
Ils étaient couverts de bonnets et de tuniques en peau de grosses-cornes. Sur l'épaule, ils portaient un carquois plein de flèches d'une longueur peu commune et un arc.
Cet arc, en bois de daim et fort développé, avait cela de particulier qu'il était aplati sur le sens de la corde au lieu de l'être sur celui de la convexité, d'où le nom d'Arcs-Plats, sous lequel les sauvages qui font usage de cette arme sont connus dans le désert américain.
—Le Sauteur-d'Abîmes remercie son frère Molodun, dont il a entendu vanter la sagesse et l'habileté, répondit l'Indien, en acceptant le calumet que lui tendait le chef nez-percé.
Il aspira une seule bouffée, la chassa du côté du couchant, et rendit la pipe à Molodun.
Celui-ci, ayant de nouveau aspiré une bouffée, offrit la pipe à l'autre
Arc-Plat, qui dit en la recevant:
—Le Cerf-des-Montagnes est heureux de faire la connaissance de Molodun, car il a appris à estimer sa valeur et son intrépidité.
Ensuite il aspira et souffla un nuage de fumée.
La présentation était faite.
Les Arcs-Plats s'accroupirent près de Molodun, après avoir attaché le trappeur blanc à une roche.
Ils racontèrent qu'ils avaient pris ce trappeur dans une récente rencontre avec les Visages-Pâles de la Compagnie de la baie d'Hudson, et qu'ils le conduisaient à la rivière Caoulis, pour l'échanger aux Summaques contre le fils du Sauteur-d'Abîmes.
Ils voyageaient depuis plus de deux fois cinq jours et étaient à court de vivres. En route, ils avaient été contraints de se nourrir de tripe de roche [10] et de chair de pélican. Encore ces aliments malsains leur manquaient-ils depuis vingt-quatre heures.
[Note 10: Voir la Huronne.]
Molodun les restaura libéralement avec le produit de sa pêche. Puis il leur conseilla de traverser sur-le-champ la Colombie, parce que, disait-il, les Clallomes rôdaient dans le voisinage.
Les Arcs-Plats étaient fatigués, et, de plus, alourdis par un copieux repas. Ils auraient préféré se reposer jusqu'au jour et continuer leur voyage le lendemain.
Ce plan ne souriait pas au Renard-Noir; car il contrariait ses vues sur
Merellum. Il combattit vigoureusement le projet de ses convives.
—Mais, s'écria enfin le Cerf-des-Montagnes comme objection irrésistible, mais nous n'avons pas de canot, et mon frère Molodun sait bien qu'il n'y a pas ici de bois pour en construire.
—Molodun le sait, reprit tranquillement le chef nez-percé, mais il a un canot à lui; il le prêtera avec plaisir à ses frères les Arcs-Plats.
—Mon frère ne peut se passer de son canot, ajouta le Sauteur-d'Abîmes.
—Non, répliqua le Renard-Noir. Mais mon serviteur ira avec les
Arcs-Plats et ramènera le canot.
Et, du doigt, il montra Cuir-de-Boeuf, qui feignait de s'être endormi.
Pendant ce temps, Merellum et le trappeur s'examinaient curieusement et avec plus d'intérêt même que ne comportait la conformité de leurs infortunes.
Ce dernier avait une vingtaine d'années; il était bien fait et beau. Malgré les ténèbres, malgré la poussière et la boue dont sa figure était maculée, la Petite-Hirondelle le voyait. Quant à lui, debout, vis-à-vis de la charmante souveraine des Clallomes, éclairée par les rouges lueurs du feu, il oubliait sa position, ses souffrances, pour admirer ce noble et gracieux visage auquel la douleur, stoïquement supportée, avait ajouté un attrait de plus.
Le coeur du jeune homme s'élança tout de suite vers celui de Merellum, et Merellum ne se détourna pas de ce coeur qui accourait à elle.
Électrisée par l'ardente contemplation du trappeur, elle pencha la tête sur sa poitrine et se prit à rêver.
A quoi pensait-elle donc, la pauvre Petite-Hirondelle, quand un cri d'angoisse vint lui déchirer le sein?
Frissonnante, elle releva les paupières.
Hélas! les deux Arcs-Plats entraînaient brutalement le jeune Visage-Pâle vers le canot de Molodun.
Une minute après, on n'entendait plus que le bruit monotone et régulier des pagaies frappant l'onde en cadence.
Merellum restait seule sur le rivage de la Colombie avec le Renard-Noir.
Avait-elle été le jouet d'une hallucination?
CHAPITRE IX
LE BOUCLIER SACRÉ
L'amour, même celui qui n'a que la satisfaction des sens pour objet, rend timide, surtout, aux premiers moments où il trouve l'occasion de s'exprimer. C'est là un fait indiscutable. Je l'ai constaté aussi bien chez les tribus, rouges de l'Amérique septentrionale, les races jaunes de l'Asie, les peuplades noires de l'Afrique que chez la famille blanche à laquelle nous appartenons.
Seul, en tête-à-tête avec Merellum, Molodun se sentit faible. Il ne savait comment engager l'entretien, quelle conduite tenir à son égard.
Durant quelques minutes, il arpenta la grève, puis s'assit, fuma son calumet et se rapprocha de sa captive pour lui dire:
—Si la face-blanche qu'adore le Renard-Noir voulait me promettre de ne pas chercher à s'échapper, j'ôterais les liens qu'elle a aux pieds.
—Je suis eu ton pouvoir, fais ce que tu voudras, répondit indifféremment la Petite-Hirondelle.
—Alors, ma soeur me promet…
—Je ne promets rien. Tu as aujourd'hui la force pour toi.
—J'aimerais à n'user que de la douceur, dit le chef d'une voix pateline.
—Oui, fit-elle en haussant les épaules, comme le chat sauvage quand il essaye de poser sa griffe sur une tourterelle.
—Ma soeur méconnaît mes intentions. Elles sont franches et claires comme l'eau de la source; je veux l'épouser.
—C'est-à-dire me donner pour esclave à ta femme, après avoir abusé de moi!
—Lioura n'est plus ma femme, reprit-il hypocritement, elle m'a trompé; et si elle revient, je la chasserai. Je donnerai à Merellum tous ses colliers d'aïoqua, toutes ses riches tuniques et toutes les fourrures dont je lui avais fait présent.
—Mon frère est généreux! répondit Merellum avec un ton d'écrasante ironie; oui, il est bien généreux! mais je ne veux pas des présents qu'il a faits à sa femme.
—Molodun t'en donnera d'autres.
—Je n'en veux pas davantage.
—Que te faut-il donc?
—La Petite-Hirondelle sourit amèrement. Le Renard-Noir renouvela sa question.
Pas de réponse.
—Ma soeur, dit-il alors, en s'asseyant près d'elle, désire-t-elle quelque chose? Qu'elle parle! Molodun a l'oreille ouverte à son discours. Il lui apportera tout ce qu'elle demandera, fut-ce une peau de renard argenté, une robe de martre, des colliers de ce métal précieux qui plaisent tant aux Visages-Pâles, ou un jeune condor apprivoisé, on les plus belles esclaves des Chinouks.
—Les Chinouks! répéta-t-elle on riant d'un air méprisant; les Chinouks!
Toi, leur prendre des esclaves, je t'en défie!
Le Renard-Noir se releva avec fierté.
—J'ai tué leur chef! dit-il.
—Leur chef!
—Oui, Molodun a tué Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles.
—Et où mon frère a-t-il mis la chevelure d'Oli-Tahara? demanda Merellum en secouant la tête avec incrédulité.
—Sa chevelure ne pend pas à ma ceinture, mais il est mort, et voilà la main qui l'a frappé.
Merellum ne répliqua rien. Il y eut un moment de silence. Molodun le rompit par ces paroles:
—Ma soeur accepte mes offres?
—Quelles offres! répliqua-t-elle d'un ton impatienté.
—Je lui ai proposé de lui donner tout ce qu'elle me demanderait.
—Eh bien! s'écria Merellum en lui décochant un coup d'oeil railleur, donne-moi donc la liberté.
—Et, comme il se tenait coi, interdit par cette réponse toute naturelle que lui-même avait provoquée, elle continua en livrant cours à une irritation fébrile:
—Mon frère m'aime bien, sans doute! Il m'aime mieux que la belle Lioura, maintenant captive des Clallomes! Oh! il m'aime mieux, assurément; ne m'a-t-il pas toujours aimée? Et la preuve c'est que Molodun, ce grand chef, vaillant comme l'animal auquel il a volé son nom, libéral comme la fourmi et sûr comme le gazon qui couvre un marais, m'a promis de m'accorder ce que je souhaiterais et qu'il va s'empresser de me mettre en liberté!
Elle partit d'un éclat de rire sarcastique.
Cependant le sagamo nez-percé ne desserrait pas les lèvres; il s'enivrait des outrages que lui prodiguait sa victime. La passion et la colère enflammaient son sang. Il tremblait, s'agitait, soufflait bruyamment, et sa main tourmentait, avec des crispations douloureuses, le manche de son couteau.
Merellum ne s'apercevait pas ou ne voulait pas s'apercevoir de cet état d'exaspération. Comme toutes les femmes, elle s'excitait par son audace et continuait ses mordantes interpellations:
—N'est-ce pas que Molodun aime bien la Petite-Hirondelle, et que, comme gage de son amour, il va la torturer? Cela fera plaisir à la femme de Molodun. Je regrette qu'elle ne soit pas ici; ce serait un délicieux spectacle pour elle! Avec quel bonheur elle se joindrait à mon frère! Allons! noble chef, frappe, va! Ne crains rien; ce sera un moyen de dégager ta parole et de me rendre la liberté.
—Tais-toi! tais-toi! rugit le Renard-Noir lui saisissant le bras avec violence, et le serrant dans ses doigts durs comme l'acier.
—Me taire! non, Molodun; non, je ne me tairai pas! Il faut que je vante ton amour pour moi, la reconnaissance m'étouffe!
A ce moment le cri du hibou se fit entendre.
Le Renard-Noir lâcha la jeune fille.
Un deuxième cri troubla le calme de la nuit.
Bientôt après un canot parut près du rivage, dans la zone blanchâtre produite par la réflexion du ciel dans l'eau.
Deux hommes montaient le canot.
—L'Aigle-Gris et Renolunc! maugréa Molodun entre ses dents.
C'étaient effectivement son beau-père et son beau-frère qui arrivaient, après avoir été témoins de l'enlèvement de Lioura et d'Iribinou par les Clallomes. Ils auraient bien voulu les arracher à leurs ennemis. Mais le nombre de ces derniers était trop considérable pour qu'ils pussent tenter de l'entreprendre avec quelque chance de succès.
Les deux Nez-Percés revenaient, afin d'armer la nation et de voler au secours de Lioura. Leur entrevue avec le Renard-Noir fut froide et empreinte de ressentiment.
Mais le retour des parents de la Blanche-Nuée soulagea Merellum d'une grande appréhension; car il la débarrassait, pour un temps au moins, des obsessions de son terrible amant.
La nuit se passa tranquillement.
Le lendemain, les trois chefs tinrent conseil. Il fut résolu que la face-blanche serait conduite à l'ienhus des Nez-Percés et gardée jusqu'à ce qu'on eût appris le sort que les Clallomes auraient fait subir à Lioura. S'ils avaient épargné ses jours, on tâcherait de l'échanger contre Merellum; s'ils l'avaient sacrifiée à Scoucoumé, on sacrifierait également la Petite-Hirondelle.
Ce plan souriait à Molodun; il l'approuva complètement.
—Mais, dit Renolunc, qui l'avait, proposé, nous ne pouvons mener cette squaw au milieu de nos familles sans l'exposer à être massacrée.
—Mon fils a dit vrai, appuya l'Aigle-Gris.
—Et pourquoi cela? interrogea le Renard-Noir.
—Parce que nos frères ont été égorgés par les Visages-Pâles, sur leur grand canot, au bas du cap de la Roche-Rouge, et que nos parents ont voué une haine implacable à la race blanche.
—Que ferons-nous, alors?
—Je peindrai le visage et les mains de cette fille avec de la terre rouge, et nous la ferons passer pour une jeune Crie.
Merellum se soumit volontiers au désir du Castor-Industrieux.
Les fissures des rochers, aux alentours de la dalle du mont Hood, renferment en abondance de l'ocre brun. Renolunc composa une teinture avec cet ocre, de l'huile d'eulekon et certaines plantes aromatiques, et la jeune fille, ayant reçu la permission de se retirer dans une grotte, se colora le corps, des pieds à la tête.
En sortant de la grotte, elle avait tout l'air d'une Indienne. On la prit pour telle quand ils entrèrent, quelques jours après, dans le village des Nez-Percés.
Les manières de Molodun vis-à-vis d'elle avaient totalement changé.
Il la traitait avec une indifférence si marquée, que Renolunc et l'Aigle-Gris pensèrent, qu'il était revenu de son engouement pour elle. Toutefois, Merellum ne se méprenait pas sur la nature de cette transformation. Elle devinait aisément que ce n'était qu'un jeu et, que le Renard-Noir ne tarderait pas à réitérer ses instances auprès d'elle.
A leur arrivée à l'ienhus, ils trouvèrent les habitants en proie à une effroyable désolation. La nouvelle du désastre des Nez-Percés commençait à circuler. Les femmes, les enfants, les vieillards se précipitèrent à la rencontre de Molodun, en poussant des lamentations farouches.
Renolunc avait prévu cette scène. Il était prêt à conjurer l'orage qui grondait, sur leur tête.
Marchant résolument au devant de la foule, il monta sur une grosse pierre et dit:
—Rejetons de la grande tribu des Nez-Percés, le malheur est tombé sur vous, parce que vous avez négligé de faire, cette année, à vos autmoins, les présents d'usage. Mais j'ai imploré l'Esprit-Suprême en votre faveur. Son oreille ne s'est pas fermée à la voix du Castor-Industrieux. Il nous pardonnera, à condition que vous lui offrirez dix vases de graisse d'ours, soixante peaux de caribou, et cent paniers de racines de kamassas. Il vous promet même une victoire éclatante sur vos ennemis les Chinouks. Comme témoignage de sa bonté pour vous, il a permis que notre vaillant sagamo, Molodun, tuât Oli-Tahara, le chef des perfides Chinouks. De plus, il vous envoie cette jeune squaw, habile dans les conseils et sorcière réputée à l'est des montagnes. Il vous la donne, mais à deux conditions: la première, c'est que vous veillerez jour et nuit sur sa personne, l'empêcherez de fuir et la garderez comme le plus précieux de vos manitous, jusqu'à ce qu'Yas-soch-a-la-ti-yah vous transmette de nouveaux ordres par ma voix; la seconde, c'est que vous m'apporterez chacun deux castors et deux saumons pour honorer l'Esprit-Suprême et lui exprimer votre reconnaissance!
Le discours de l'autmoin eut tout l'effet qu'il en attendait. La superstition est si bien dans la nature de l'homme, que partout elle trouve quelques exploiteurs et des milliers d'exploités.
Les lamentations cessèrent. Que dis-je! elles se transformèrent en cris d'allégresse. On entoura les chefs, on les fêta, on les combla de caresses, et Merellum devint la divinité du jour.
L'accompagnement, ou plutôt le symbole des réjouissances publiques chez les Indiens, un banquet, fut aussitôt apprêté.
Merellum était abattue par des privations de toute espèce et par une longue marche à travers des savanes stériles, où la disette de vivres et d'eau s'était fait plus d'une fois sentir.
Elle avait accepté passivement le rôle auquel on la soumettait. Peu à peu cependant elle y prit goût. Elle était femme, après tout. On l'adorait; elle ne résista point aux hommages des Nez-Percés et se résolut de profiter du respect qu'elle paraissait leur inspirer pour s'évader dès qu'elle en trouverait l'opportunité.
La croyant charmée et séduite, Molodun jouissait de son triomphe.
Le festin fut dressé sur la place du village.
Il se composait de saumon boucané, chair de mouton des montagnes, bosses et langues de bison, racines de pox-pox, spatylon (assez semblables par la forme et le goût au vermicelle), ouappatou, baies de cannebergiers et autres fruits.
Les vases remplis de graisse et de moelle de boeuf, le régal par excellence des Indiens, bouillaient, chauffés par des cailloux rougis, au milieu de la vaste enceinte des convives, car tout le village prenait part au banquet.
Nombreux apparaissaient les femmes et les enfants; mais rares les hommes, surtout les jeunes guerriers.
Chacun des assistants était armé d'un bâton pointu pour piquer les viandes, et d'une tasse en écorce pour boire la graisse liquide.
Des bandes de chiens affamés rôdaient en hurlant plaintivement autour des mangeurs. On eût dit, à leurs aboiements lugubres, qu'ils pleuraient le trépas de leurs maîtres, en expiation de la joie inconvenante que montraient les veuves et les orphelins. C'est que ceux-ci ne connaissaient pas bien l'étendue des pertes que la tribu avait essuyées. Aucun des Nez-Percés échappés à l'explosion du brick n'était encore revenu, sauf Cuir-de-Boeuf, à qui Renolunc avait fait la leçon. Des bruits vagues et incohérents seuls avaient jusque-là appris aux habitants du village l'échec de l'expédition dirigée par Molodun.
On présumait que, suivant l'habitude, il raconterait sa campagne à la fin du repas, et, en attendant, on s'enivrait, à qui mieux mieux, des espérances brillantes qu'avait données le Castor-Industrieux.
Les rudes mâchoires des sauvages suspendirent peu à peu leur double mouvement de va et vient; ce fut le tour des chiens de dévorer bruyamment les derniers reliefs du festin; mais quelques Nez-Percés lapaient encore le fond des vases de graisse, ou s'acharnaient, avec plus de voracité que les représentants de la race canine, à broyer un os sous leurs dents pour en savourer le résidu médullaire, quand le père de Lioura se leva lentement, son calumet à la main, salua trois fois le soleil couchant par trois jets de fumée, transmit la pipe à son voisin de droite qui en fit autant, et apostropha l'assemblée en ces termes, pendant que l'instrument circulait à la ronde:
—L'Aigle-Gris est depuis bien des hivers connu des Nez-Percés; ils savent que son expérience, son adresse et son courage ont fait la gloire de ses frères, ils savent, aussi qu'il les a toujours conduits sur le sentier de l'honneur; qu'il a vengé sur les Chinouks et les Clallomes les insultes subies par leurs ancêtres, et que jamais sa voix ni sa main ne les a mal guidés; ils savent de plus qu'Yas-soch-a-la-ti-yah souffle à son oreille les conseils de la sagesse. Voilà pourquoi l'Aigle-Gris vient donner un avis aux Nez-Percés! Les Visages-Pâles ont entraîné Molodun et ses guerriers dans use embûche. Une partie, mais une faible partie, a succombé. Les autres sont en route pour l'ienhus. Bientôt vous les verrez; ils se montreront à vous pour s'armer de nouveau et courir venger les ossements de leurs frères. Afin d'apaiser l'Esprit-Suprême et nous le rendre propice, j'offre en présent à Molodun l'arc magique qu'il m'a donné, et je vous invite à nous assister sur-le-champ dans la confection d'un bouclier enchanté qui sera remis à votre illustre sagamo pour le protéger dans ses rencontres avec ses ennemis.
Nulle peuplade indienne de l'Amérique septentrionale n'est peut-être aussi mobile et excitable que les Nez-Percés. Ils sont aux autres tribus ce que les Espagnols sont au reste de l'Europe. Aussi les paroles de l'Aigle-Gris trouvèrent-elles facilement de l'écho dans tous les coeurs. L'auditoire y applaudit par ces clameurs, ces gestes et ces contorsions qui paraissent être le propre de l'homme à l'état incivilisé.
Aussitôt on se mit en devoir de fabriquer le bouclier enchanté.
Les Nez-Percés en masse décrivirent un large cercle autour de la place.
Renolunc ayant, pendant ce temps-là, fait d'abondantes ablutions pour se purifier, rentra dans le cercle en tenant, d'une main, un tambourin en cuir d'élan, et de l'autre un couteau.
Son père, l'Aigle-Gris, assisté d'un autre autmoin, alluma un grand bûcher sur lequel il fit rougir des cailloux, tandis que Merellum allait, entre une double haie de ses ennemis, puiser de l'eau au ruisseau voisin.
Elle rapportait les vases et les disposait autour du bûcher.
Renolunc confia son tambour au troisième sorcier et creusa dans le sol un trou qu'il poussa à dix-huit pouces de profondeur, sur autant de large et vingt-quatre de long, en lui donnant une forme générale ovoïde.
Le trou terminé, il tassa la terre et unit la surface; puis il fit signe à son père, qui étala devant lui la peau fraîche d'un jeune buffle de deux ans.
Avec deux morceaux de bois Renolunc tira trois cailloux du feu, les jeta dans la fosse et versa sur les pierres l'eau puisée par Merellum. Les trois premiers cailloux refroidis, on les remplaça par trois autres, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il s'élevât de l'ouverture une vapeur épaisse. Renolunc alors retira les derniers cailloux et étendit la peau de buffle sur le trou, la chair en avant. Il calfeutra hermétiquement les bords avec de la glaise, afin de ne pas laisser échapper la chaleur. En s'échauffant, le poil se détacha. Renolunc, son père et l'autre jongleur l'enlevèrent soigneusement à la main. Peu à peu aussi le cuir se contracta. Ils l'enfoncèrent insensiblement dans le trou en lui en imprimant tout doucement la figure; puis ils rognèrent les parties qui dépassaient la fosse, et toute la bande des Nez-Percés se mit à danser autour de ce moule.
En dansant, chacun, homme, femme ou enfant, était forcé de quitter la ronde et de venir donner un coup de son talon nu sur la peau de buffle.
Cette cérémonie bizarre dura deux jours et deux nuits consécutifs, avec des intermèdes occupés par des banquets et des discours; elle tirait à sa fin, c'est-à-dire que les jongleurs allaient déclarer le bouclier sacré parfait, et ordonner le rite pour préserver les guerriers de l'influence pernicieuse du Ouaouich[11], quand, sur le matin du deuxième jour, le temps, qui s'était assombri, tourna soudain à la tempête.
[Note 11: Chez les Nez-Percés, le Ouaouich est l'Esprit de la fatigue.]
La manière dont ils s'y prennent pour le combattre peut compter parmi leurs pratiques les plus curieuses. On me saura gré de l'indiquer ici, car elle est peu connue.
Les cérémonies du Ouaouich durent trois, cinq et même sept jours.
On commence par couper des brins de saule ou d'osier, ayant dix-huit pouces de long, et on se les enfonce dans la gorge, afin de se nettoyer l'estomac par l'expectoration de la bile qu'il peut contenir.
Cela fait, chacun des officiants se creuse, près d'un cours d'eau, un trou assez profond pour pouvoir s'y tenir debout, le menton au niveau du sol.
Puis, tous, armés de leurs baguettes, et agenouillés à quelques pieds de leurs trous, se livrent religieusement à des purgations d'un genre unique.
Le lendemain, jeûne. De nouveaux bâtons sont taillés. Chaque Indien donne aux siens une longueur égale à l'intervalle qui sépare sa bouche de son ombilic. Il les pelé, les arrondit et se les plonge dans l'estomac, jusqu'à ce que les vomissements produisent une irritation intolérable. Cette barbare, opération ayant bientôt pour résultat d'enflammer l'oesophage, on diminue le nombre des bâtons à mesure que l'inflammation augmente. A midi, suspension du procédé. On se jette à l'eau et on y reste jusqu'au soir. Alors les patients prennent une demi-pinte de potage aux herbes.
Même traitement le troisième jour.
Le quatrième, les Nez-Percés font rougir des pierres, les déposent avec de l'eau dans les trous qu'ils ont creusés le premier jour et où ils se placent eux-mêmes dès que l'eau est bien chauffée. En sortant de cette cuve, ils se précipitent dans la rivière, se démènent et se frappent comme des fous, reviennent ensuite au bain chaud et continuent, toute la journée, de passer de l'un à l'autre. Le soir, il leur est permis de manger du potage, mais sans boire.
Répétition de cet étrange manège les jours suivants jusqu'à deux heures, le tantôt; après quoi, les festins succèdent au jeûne. On dit que quelques Nez-Percés renouvellent plusieurs fois de suite ces expériences, et que ceux qui en supportent convenablement l'épreuve se jugent insensibles au froid, au chaud, infatigables à la course, invincibles à la guerre. Par contre, ils assurent que ceux qui négligent d'accomplir annuellement ce devoir religieux sont impropres à la guerre ou à la chasse, parce que Ouaouich est encore leur maître. A dix-huit ans on commence le traitement; on ne le cesse que lorsqu'on a une famille nombreuse. Il y a même des sauvages qui continuent au delà du terme fixé. Que l'on ne s'imagine pas que ces effroyables exercices les affaiblissent beaucoup, car il en est qui, immédiatement après, font à pied plus de trente lieues par jour!
Un coup de vent effroyable arriva subitement avec la rapidité et le mugissement d'un éclat de tonnerre. Il chassait devant lui ces montagnes de sable, toujours en mouvement, qui vaguent, de toute éternité, dans le désert, sur la rive sud de la Colombie, entre les rivières Kullerspehn et Umatala.
La place et le village des Nez-Percés en furent littéralement inondés. L'atmosphère était saturée de grains de sable. Ils couvraient le sol jusqu'à la hauteur du genou. Ils emplissaient la bouche, les oreilles, les yeux. L'épouvante s'empara des habitants. Ce fut un sauve-qui-peut général.
Merellum, abandonnée à elle-même, ne savait où se cacher, où fuir. Une main s'empara de son bras et une voix lui dit:
—Si la face pâle veut s'échapper, qu'elle se laisse conduire par
Cuir-de-Boeuf.
Mais, au même moment, un couteau brilla dans l'air, un cri d'agonie retentit, les doigts qui serraient le bras de la Petite-Hirondelle se détendirent, et une autre voix, qu'elle ne connaissait que trop, cria:
—Le chacal a voulu tromper Molodun; Molodun l'a puni.
CHAPITRE X
LE CHIEN-FLAMBOYANT
L'hiver de 1833-34 particulièrement rigoureux dans toute l'Amérique septentrionale, et surtout à l'ouest des Montagnes-Rocheuses. Chose extraordinaire le rio Columbia gela, à diverses places, sur des étendues de plusieurs milles, et principalement aux environs du fort. Vancouver, c'est-à-dire à trente lieues environ de son embouchure.
Les vieux voyageurs du Nord-Ouest ne parlent jamais qu'avec effroi de cette terrible saison, qui coûta la vie à des milliers d'Indiens et à une grande quantité de trappeurs blancs. Les factoreries établies immédiatement sur les bords de la baie d'Hudson, depuis la rivière Thlewdiza jusqu'aux chutes d'Albany, furent décimées. Dans toute cette région, l'esprit de vin se figea et des rochers énormes éclatèrent, comme s'ils eussent été minés avec de la poudre.
Pour être moins intense au pied des Montagnes-Rocheuses et dans la
Colombie, la température n'y sévit pas moins avec une violence inouïe.
Tous les cours d'eau furent glacés; et, comme je viens de le dire, le fleuve principal prit lui-même avec assez de force pour obliger les Indiens à recourir aux traîneaux. Heureusement que, vers la fin de janvier, il tomba une bonne quantité de neige. Le ciel s'adoucit, et les communications qui avaient été interrompues furent renouées.
La plaine, entre les rivières Umatala et Voila-Voila, se déroulait à perte de vue, comme une immense nappe blanche dont les franges bleuâtres se confondaient avec le firmament. En la regardant, rien ne heurtait le rayon visuel, rien que quelques arbustes cristallisés par la gelée, et qui étincelaient au soleil comme des girandoles de pierreries.
Nulle maison, du reste, nulle hutte apparente dans cette vaste campagne. Seulement quelques minces filets de fumée montant à l'horizon près du ruisseau des Nez-Percés, et de temps en temps un individu, homme ou femme, soigneusement enveloppé dans une robe de buffle et chaussé de raquettes, glissant, comme une ombre sur la neige, annonçaient que ces lieux n'étaient pas complètement déserts.
En se rapprochant du ruisseau, on remarquait des monticules par le sommet desquels la fumée s'échappait en spirale.
L'ouverture qui lui livrait issue était étroite, juste assez grande pour laisser passer un homme. Une pierre plate la bouchait à demi. Cette ouverture conduisait à une cabane construite sous la neige. On y descendait au moyen d'un perche, dans laquelle étaient pratiquées des entailles pour poser le pied.
Arrivé dans la hutte, une acre odeur de graillon vous saisissait tout d'abord à la gorge, tandis que des vapeurs opaques vous prenaient aux yeux et vous empêchaient de voir à l'intérieur.
Après quelques minutes pour s'habituer à cette atmosphère lourde, écoeurante, on distinguait une fourmilière d'hommes, femmes, enfants et chiens qui grouillaient dans la loge ou se chauffaient autour d'un feu d'eulekon. L'enceinte formait un carré long; le foyer était au centre, à deux pieds environ de l'ouverture supérieure. De chaque côté s'étendaient des lits en peaux ou en nattes de jonc, distribués en haut et en bas comme les cadres d'un navire, et séparés par des compartiments également en jonc. On en comptait huit ou dix par hutte, c'est-à-dire autant qu'il y avait de familles dans la loge. A des traverses en bois, qui s'entre-croisaient au plafond, pendaient des armes, des instruments de chasse et de pêche, du poisson séché, des quartiers de venaison et des bottes de plantes et de racines bonnes à manger ou à panser les blessures.
C'était là toute l'ornementation, tout le mobilier, à l'exception pourtant des albinos ou paquets de pelleteries qui servaient de sièges aux chefs de la chambrée, et des tikkinagons, planches peinturées, ornées de verroteries et de fanfreluches sur lesquelles les squaws emmaillotent leurs pouparts.
Dans l'une de ces demeures souterraines, nous retrouverons Merellum, la Petite-Hirondelle. Mais elle est bien changée! Sous la couche d'ocre qui cache son visage, jadis si charmant, on découvre l'empreinte de cruelles souffrances. Elle travaille à broder, avec de la rassade et des piquants de porc-épic, une tunique de cuir de daim, tandis que d'autres femmes, vêtues de robes tissées avec du duvet de cygne, s'occupent, soit à préparer des aliments, soit à blanchir des peaux avec la pierre ponce, et que les hommes jouent au heullome [12] ou devisent entre eux.
[Note 12: Pour une description de ce jeu, voir la Tête-Plate.]
Parmi ces derniers, on remarque l'Aigle-Gris et son fils, le
Castor-Industrieux.
Molodun habite aussi cette cabane, mais il est absent pour le moment, et visite ses alliés les Arcs-Plats, les Voila-Voilas, les Indiens-de-Sang et les Serpents; car on a appris tout dernièrement que les Chinouks ont traversé la Colombie au-dessus du cap de la Roche-Rouge, et que, renforcés des Clallomes, ils s'avancent vers l'ienhus.
Merellum prête une oreille attentive aux discours de ses ennemis. Son coeur bondit de joie en entendant dire qu'Oli-Tahara n'est pas mort et qu'une amulette magique lui a sauvé la vie. Elle connaît la valeur du Dompteur-de-Buffles, elle sait combien il l'aime, et elle espère qu'il la délivrera d'une captivité qui devient chaque jour plus insupportable. Molodun l'a ménagée, il est vrai, jusqu'ici, par crainte des parents de sa femme; mais se montrera-t-il encore aussi réservé, et si, comme il est probable, les Clallomes ont immolé Lioura, les Nez-Percés ne se vengeront-ils pas en torturant, enfin la pauvre Merellum? Jadis, elle ne tenait guère à l'existence. Mais, depuis quelques lunes, depuis qu'elle a rencontré le trappeur blanc, ses idées ont subi une métamorphose. Elle se plaît à tresser des couronnes pour les brillantes images qui reviennent caresser ses rêves et ses insomnies. Elle songe à l'avenir; elle aime à respirer; elle se creuse sans cesse l'esprit pour trouver le moyen de s'échapper de sa prison.
Rien n'est moins aisé cependant, car elle est gardée à vue avec toute la scrupuleuse vigilance d'une relique, et jamais elle ne sort de la loge sans être accompagnés par la femme de Renolunc, la Panthère-Cruelle, ou celle de l'Aigle-Gris, la Flèche-Rapide. Néanmoins, aujourd'hui Merellum a foi dans sa destinée. Un pressentiment lui dit qu'elle trompera la surveillance des Nez-Percés. Elle écoute avidement leur conversation.
L'Aigle-Gris a pris la parole.
Il dit avec l'emphase particulière aux Indiens:
«—Oui, braves Nez-Percés, Molodun remportera la victoire sur les Chinouks, car il a épousé Lioura ma fille, et je descends de Manabozzo, qui fut toujours protégé par le Grand-Esprit.
«Je dirai à mes frères comment:
«Il y a bien des lunes, alors les Visages-Pâles n'étaient pas, et les
Peaux-Rouges étaient sept: quatre guerriers et trois squaws.
«Un Manitou vint sur la terre, et y prit une femme choisie entre les trois squaws.
«Elle eut quatre fils de Manitou.
«Le premier fut Manabozzo, l'ami de la race humaine.
«Le second fut Chibiabos, qui a soin des morts et commande leur territoire.
«Le troisième, Ouabano, qui s'enfuit vers le Nord dès qu'il vit la lumière, et fut changé en lapin blanc.
«Il est, là-bas, le Grand-Esprit.
«Le quatrième, Chokamipok, l'Esprit de la pierre à feu.
«La femme de Manitou mourut aussitôt après leur avoir donné le jour, et h guerre éclata parmi ses enfants.
«Manabozzo accusa son frère Chokamipok d'avoir tué leur mère. Il s'arma contre lui, le poursuivit, le rencontra, lui livra un combat et le vainquit, après une lutte longue et terrible.
«L'ayant renversé et percé avec son couteau, il lui arracha les entrailles qui se changèrent on vigne.
«Puis il coupa sa chair en morceaux, et ces morceaux devinrent des pierres à feu.
«Manabozzo se retira ensuite dans son wigwam avec son frère Chibiabos et s'occupa à rendre les hommes heureux.
«Il leur enseigna à fabriquer des cabanes, des arcs, des flèches et des harpons.
«Et les hommes reconnaissants adorèrent Manabozzo.
«Les autres Manitous du ciel furent jaloux de sa puissance et conspirèrent contre lui.
«Mais comme ils ne pouvaient l'atteindre à cause de sa sagesse et de son habileté, ils tachèrent de surprendre Chibiabos.
«Chibiabos était, comme je vous l'ai dit, le frère aîné de Manabozzo.
«Celui-ci conseilla à Chibiabos de ne pas le quitter et de marcher toujours à son côté.
«L'autre fut imprudent.
«Un jour, il s'aventura sur le grand fleuve, qui était gelé comme à présent.
«Les Manitous ne l'eurent pas plutôt vu qu'ils brisèrent glace sous ses pieds, et Chibiabos se noya.
«Manabozzo, chagrin et furieux, leur déclara la guerre. Il les chassa avec les armes qu'il avait inventées, les atteignit et en précipita un grand nombre dans les abîmes.
«Sa douleur n'était pas apaisée; ses lamentations firent gémir les échos des montagnes.
«Il se couvrit, la face de noir et pleura son frère pendant six hivers.
«Touchés de sa peine, les Manitous se consultèrent pour tacher de le calmer.
«A cet effet, ils construisirent une loge sacrée près de celle de Manabozzo et préparèrent un festin de viande d'animal et de chair de poisson.
«Ils invitèrent Manabozzo à y prendre part.
«A leur prière il vint, triste et désolé.
«Les Manitous lui servirent des mets exquis, puis ils lui offrirent du tabac délicieux, des peaux magnifiques et une tasse d'une liqueur qui dissipe la mélancolie.
«Manabozzo mangea, accepta les présents, but la liqueur.
«Après cela, ils dansèrent la grande danse médicinale, et il fut guéri.
«Heureux de sa joie, les manitous voulurent la combler.
«Par leur puissance, Chibiabos fut rappelé à la vie; mais il lui fut défendu d'entrer dans la loge sacrée.
«Quand il parut, on lui tendit par une fente un tison ardent, avec ordre de régner sur le pays des morts et d'entretenir pour les hommes un feu éternel.
«Manabozzo monta après cela sur le dos d'un aigle qui le transporta vers le Grand-Esprit.
«Il en reçut le don de guérir les maladies et de vaincre tous ses ennemis.
«Ce don, il le transmit à ses fils qui le confièrent à leurs descendants.
«C'est d'eux que moi, l'Aigle-Gris, je le tiens, et c'est par eux que j'ai pu le communiquer à Molodun, le mari de ma fille Lioura.»
Après ces mots, prononcés avec un ton d'orgueil indicible, le vieillard se leva et se mit à danser autour du feu en battant la mesure sur un tambourin qu'il avait décroché d'une poutrelle.
—Oui, les Nez-Percés triompheront des Chinouks, clamèrent les assistants en imitant les grimaces de l'Aigle-Gris.
Les femmes, les enfants, se joignirent aux hommes, et la loge devint bientôt le théâtre d'une scène de turbulente confusion, impossible à décrire.
Elle fut tout à coup troublée ou plutôt redoublée par un aboiement si lugubre, si retentissant, que les Indiens en tressaillirent tombèrent pêle-mêle, la face contre terre, en poussant des hurlements de terreur.
On aurait dit que tous ils avaient vu la Mort approcher à grands pas.
Quoique élevée par les sauvages et au courant de leurs rites, Merellum ne comprenait rien à cette soudaine révolution.
Elle cherchait à s'en expliquer la cause, quand la pierre qui fermait à moitié la sortie de la loge fut subitement reculée, et une tête horrible parut à la place.
Des flammes jaillissantes, rouges et bleues, l'enveloppaient.
—Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant! s'écrièrent sur tous les tons de la gamme les Nez-Percés, grands et petits.
Un deuxième aboiement, plus sinistre encore que le premier, répondit à leurs accents d'effroi.
Et un long corps, entièrement couvert de ces flammes rouges et bleues qui entouraient la tête, tomba tout d'une pièce au milieu des sauvages, fous d'épouvante.
Semblables à des autruches, pressées par un chasseur, ils couraient ça et là en désordre et cherchaient à se cacher la tête sous leurs pelleteries.
L'étrange créature exhala un troisième aboiement aussi formidable que les précédents, et se mit à rire en gambadant dans la cabane comme un démon.
Elle n'était que feu de la plante des pieds à la pointe des cheveux. On eût pu la prendre pour un météore vivant.
Un instant Merellum partagea l'appréhension générale. Mais les quelques connaissances scientifiques que lui avait inculquées Poignet-d'Acier la mettaient jusqu'à un certain point au-dessus des superstitions indiennes, dont elle ne se servait que quand elles étaient favorables à ses intérêts.
Aussi revint-elle promptement de l'émoi que lui avait causé l'apparition du Chien-Flamboyant.
Alors elle l'examina hardiment, et, bien qu'elle ne pût se rendre compte des flammes qui semblaient sourdre par ondes de son corps, elle reconnut que c'était un homme, un nègre.
Il était grand, maigre, osseux, couvert d'une peau d'animal noircie, qui emprisonnait ses membres comme un maillot, et marchait à quatre pattes en bondissant et se dressant tour à tour à la manière des singes.
Sans s'inquiéter de la perturbation qu'il avait soulevée dans la hutte, il saisit une tranche de saumon fumé, s'établit, sans façon, sur son séant et se mit à manger à belles dents eu faisant, entendre de temps à autre un grognement de satisfaction.
Puis il tourna autour de lui ses gros yeux ronds et blancs et partit d'un violent éclat de rire. Se moquait-il de la panique dont il était la cause, ou voulait-il assouvir le plaisir qu'il éprouvait d'avoir assouvi sa faim?
Cela fait, il frotta ses mains sur son visage et sur son accoutrement, et les flammes qui s'en échappaient doublèrent de force. Durant une minute il nagea dans un tourbillon de feu.
La frayeur des Nez-Percés augmenta encore et se traduisit par des cris inarticulés.
Mais le Chien-Flamboyant continua ses frictions en sautant, de côté et d'autre, faisant tomber des éclairs partout, où il passait, et bientôt la loge souterraine parut envahie par un incendie.
En allant ainsi, tantôt à droite, tantôt à gauche, il s'arrêta plusieurs fois devant Merellum et murmura chaque fois en français: