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Les Nez-Percés

Chapter 14: CHAPITRE XI
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About This Book

The narrative follows frontier trappers and seafarers whose rough camaraderie, quarrels, and treasure-seeking lead them through hunting camps, river voyages, and violent encounters. A burly captain prepares to leave the North‑West while a loyal trapper extols the freedom of wilderness and denounces urban hypocrisy; their exchanges frame a world of furs, gold-filled packs, firearms, and interactions with Indigenous people. Abductions, schemes to secure treasure, sudden explosions at sea, and tense voyages propel a sequence of adventures that mix survival, moral contrasts between settled society and the wilderness, and episodic action across camps, boats, and isolated islands.

—Squaw belle! squaw belle! mais pas Indienne, pas Indienne en tout.

La jeune fille comprenait bien cette langue; mais, étonnée et redoutant ses ennemis, elle n'osait interroger son singulier admirateur. Enfin, après vingt évolutions en tous sens, il s'approcha d'elle et lui dit directement:

—Massa commander à squaw d'être prête. Nègre revenir bientôt!

Là-dessus, le Chien-Flamboyant lança une série d'aboiements qui mit en rage toute la gent canine de l'ienhus, et, s'accrochant avec ses doigts aux bords du trou de sortie, il disparut, par un rapide mouvement de projection des membres inférieurs hors de la loge..

Derrière lui, comme trace de son passage, il laissait, tout ainsi que nos diables du moyen âge, une suffocante odeur de soufre.

Et si ce n'était pas le diable pour les Nez-Percés, ce n'était pas moins, car c'était le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu.

CHAPITRE XI

LA BATAILLE

Les habitants de la loge pas encore revenus de la stupeur où les avait plongés l'apparition du Chien-Flamboyant, quand un grand tumulte d'hommes, de chiens et de chevaux se fit entendre au dehors.

—C'est Molodun qui arrive! s'écria l'Aigle-Gris. Que chacun des guerriers se prépare à marcher contre l'ennemi!

Renolunc secoua la tête d'un air sombre en disant:

—Les présages sont mauvais. Scoucoumé est irrité contre nous. Déjà la confection du bouclier sacré a été suivie d'une tempête de sinistre augure. La venue de l'Esprit du feu n'annonce rien de bon non plus.

—J'ai rendu à Molodun son arc de dent de narval; nous sommes sûrs de la victoire, répondit l'Aigle-Gris.

—Mon père est libre de le penser, mais moi je crois le contraire, repartit le Castor-Industrieux à voix basse et de façon à n'être entendu que par le vieillard; les Manitous ne sont pas apaisés. La dernière expédition de la Roche-Rouge nous a coûté plus de deux fois cent guerriers. A peine nous en reste-t-il deux fois cent à conduire contre les Chinouks…

—Et nos alliés!…

—Nos alliés périront comme nous. Il faudrait faire un sacrifice à
Scoucoumé.

—Mais nous n'avons plus d'esclaves!

—Et cette face blanche! fit Renolunc en désignant du regard Merellum, qui réfléchissait aux mystérieuses paroles du nègre.

—Cette face blanche! Jamais, mon fils, jamais, tant que ta soeur Lioura, ma fille, vivra! Si par malheur nous sommes vaincus, ce sera le moyen d'arrêter les Chinouks par leurs auxiliaires les Clallomes. Leur dévouement à cette squaw m'est connu. Ils consentiront à tout pour la ravoir.

Avant que Renolunc eût répliqué, Molodun parut dans la hutte.

Il était vêtu d'une longue robe de buffle, le poil tourné en dehors et serrée à la taille par une corde de crin. Des mitas et des mocassins élégamment brodés couvraient ses pieds et ses jambes. Sur son épaule se balançaient son laineux arc en dent de narval et un carquois de peau de loup marin, renfermant une douzaine de flèches, toutes empoisonnées. Un couteau à scalper était passé à sa ceinture, et un tomahawk pendait par un cordeau à son poignet. Une profusion de plumes multicolores ornait sa chevelure. Son visage, sa poitrine et ses bras étaient bigarrés de peintures.

Son premier coup d'oeil, en entrant, fut adressé à Merellum.

Un jeune homme lui présenta alors l'albino qui lui était propre et dont personne autre que lui n'avait le droit de se servir.

Il s'assit, reçut des mains de l'Aigle-Gris un calumet qu'il fuma lentement en silence pendant plusieurs minutes, et dit:

—J'ai l'oreille ouverte au discours de mes frères.

—Sois donc le bienvenu dans la loge, mon fils, répliqua le vieillard.

—Amènes-tu les alliés? demanda Renolunc.

—Oui, Molodun amène deux fois cinquante guerriers, choisis parmi les meilleurs des Voila-Voilas; deux fois quarante Arcs-Plats; deux fois vingt Indiens-de-Sang et deux fois soixante Serpents.

—Ah! dit l'Aigle-Gris, avec tous ces braves nous n'aurons pas de peine à écraser nos ennemis et à leur reprendre ma pauvre Lioura.

Le Renard-Noir essaya de dissimuler une grimace, mais son mouvement n'échappa point au Castor-Industrieux.

—Je suis certain, dit-il, que mon frère est de mon avis. Il pense que
Lioura a été tuée par les Chinouks.

Molodun devina une intention maligne dans cette question indiscrète.

Il répliqua par une interrogation:

—Mes frères ont-ils des nouvelles de l'ennemi?

—Oui, dit l'Aigle-Gris; il doit être à présent près de la Grande-Combe.

—Alors, dit Molodun avec joie, nous avons le temps de danser la danse de la guerre avant de partir. Qu'on dresse un festin dans la loge du conseil!

—Il sera fait suivant tes ordres, mon fils, dit le vieillard.

Mais comme il prononçait ces mots, un Indien tout essoufflé se montra à l'entrée de la loge.

—Les Chinouks! les Chinouks! cria-t-il.

—Où sont-ils? fit le chef.

—A cinq mille pas d'ici, sur la Grande-Rivière. Les jappements de leurs chiens retentissent jusqu'à nous. Que mes frères écoutent! C'est le mugissement du taureau d'Oli-Tahara!

Le meuglement lointain d'un buffle venait effectivement d'éclater.

Les Nez-Percés s'entre-regardèrent avec émoi. Ils ne s'attendaient pas à une attaque aussi soudaine.

Cette impression dura peu toutefois.

—Que mes frères me suivent! cria Molodun.

Et, s'adressant aux femmes:

—Vous garderez la prisonnière, sans la quitter pour aucun motif, et ne laisserez pénétrer personne ici jusqu'à mon retour.

Il s'élança hors de la loge et tous les hommes valides l'accompagnèrent.

Le temps était sombre, le ciel d'un gris inflexible; quelques flocons de neige jouaient dans l'air.

Sur l'emplacement de l'ienhus, cinq à six cents guerriers, armés d'arcs, de flèches, de traits, de couteaux et de massues se tenaient prêts à partir: les uns montés dans des traîneaux d'écorce, tirés par des chiens-loups ou des chevaux, les autres à pied, mais chaussés de raquettes, et tous, hommes et bêtes, en proie à une excitation fébrile, qui s'exprimait par des clameurs effrayantes.

Ils n'avaient ni drapeaux ni pennons, mais des signes particuliers distinguaient les diverses tribus: les Arcs-Plats étaient reconnaissables à leur arme de prédilection; les Voila-Voilas, aux peaux de boeufs encornées dont ils se couvraient la tête; les Serpents, aux reptiles empaillés dont ils s'étaient fait des colliers et des anneaux; les Indiens-de-Sang, qui se prétendent les plus anciens et les plus nobles du désert américain, aux plumes de condor plantées droites dans leurs chevelures; les Nez-Percés, aux ornements de leurs narines; et dans cette foule étrange, démoniaque, où l'horrible s'accouplait au grotesque, on remarquait encore quelques Grosses-Babines, ainsi nommés par les Canadiens-Français, à cause des morceaux d'os ou de bois qu'ils se logent entre la lèvre inférieure et les gencives pour allonger la première.

Quant aux costumes de cette bande, quant aux peintures qui la chamarraient, quant à la physionomie de son ensemble, je renonce à les décrire.

Ma plume est impuissante. La palette d'un peintre n'aurait pas assez de nuances.

Molodun, l'Aigle-Gris et Renolunc sautèrent, dans un traîneau en forme de canot, décoré à son avant d'un hibou, et s'avancèrent vers la place du village, où les principaux chefs des tribus tenaient conseil.

La délibération fut courte. Les moments pressaient; car, à chaque minute, les mugissements du taureau d'Oli-Tahara devenaient plus distincts. Il fut convenu que les Arcs-Plats se porteraient avec les Voila-Voilas sur le bord de la Colombie, et qu'ils le couvriraient d'une ligne de tirailleurs, pendant que les Nez-Percés, avec le reste des alliés, recevraient l'ennemi de front, tout en cherchant à jeter une partie de leurs forces sur l'autre rive du fleuve, afin de tâcher de cerner les Chinouks ou tout au moins de les assaillir en tête et sur les flancs.

Ce plan n'était point maladroit. Et ici je me permettrai de faire observer que certains voyageurs ont avancé trop légèrement que les sauvages de l'Amérique septentrionale n'apportaient ni ordre ni stratégie dans leurs batailles. A peine ces voyageurs admettent-ils que les Peaux-Rouges font usage de tactique, tandis qu'au contraire ils sont fort habiles dans les choses de la guerre, et combinent toujours avec une rare sagacité leurs systèmes d'attaque ou de défense.

Renolunc, le Castor-Industrieux, avait eu l'idée de ce plan, qui fut aussitôt mis à exécution.

Les traîneaux des Arcs-Plats commencèrent à défiler.

Chacun était monté par six ou huit hommes, et mené par une quinzaine de chiens, de chaque côté desquels se tenait un Indien en raquettes, qui devait les suivre à la course, stimuler on refréner leur ardeur, avec un fouet muni d'un aiguillon.

Les hommes avaient leurs arcs bandés, leurs flèches ajustées.

Ils étaient prêts à tirer.

Mais aucun coup ne devait être porté, aucun cri proféré avant que Molodun, le chef de l'expédition, n'eût donné le signal en sonnant d'une trompe qu'il avait jadis enlevée à un chasseur blanc.

Le départ s'opéra donc au milieu d'un silence relatif.

Arrivés devant le rio Columbia, Molodun et l'élite de ses guerriers étant descendus des traîneaux mirent leurs raquettes. Une partie des véhicules fut rangée comme un rempart devant le village et confiée à la garde des chiens, l'autre s'élança à fond de train sur la glace pour gagner la rive septentrionale du fleuve, pendant que le chef déployait sa bande en ligne droite afin de masquer le passage de la troupe chargée d'entourer les Chinouks.

Ceux-ci se montraient déjà derrière les bourdigneaux, amoncellement de glaçons dont la Colombie était hérissée.

A cet endroit, elle est fort resserrée et n'a pas plus d'un demi-mille de largeur.

Des côtes assez escarpées la bordent au nord; mais au sud elle se trouve presque de niveau avec la plaine.

Les Chinouks, qui avaient espéré tomber à l'improviste sur les Nez-Percés, ne les eurent pas plutôt aperçus qu'ils lâchèrent le houp de guerre. Un son rauque, parti de la trompe de Molodun, et instantanément suivi de vociférations sans nom, riposta à cette provocation.

L'air fut obscurci par une grêle de flèches.

L'engagement commença, à travers un tourbillon de neige et des clameurs à épouvanter les plus farouches animaux. Rien d'humain, rien qui puisse emprunter à la nature un point de comparaison dans tous ces cris, chassés, croisés, froissés, heurtés, confondus, qui, pour appartenir à la race bestiale entière, n'appartenaient à aucun animal en particulier.

Il y eut bientôt un inénarrable mélange d'hommes, de chiens, de chevaux, de choses.

On se frappait avec les armes, avec les poings, avec les pieds, avec tout. Les massues résonnaient sur les crânes comme sur des enclumes. Le sang coulait à flots. Il sillonnait la glace en ruisseaux pourpres. La mêlée augmentait. Les cadavres s'exhaussaient les uns sur les autres et formaient des monceaux, des barrières que les combattants s'opposaient comme des boucliers.

La neige, soulevée par les pattes des chiens, par la pointe des raquettes, par les ricochets des flèches, volait en nuages au-dessus des deux armées; et plus haut, les hérauts de la mort, les vautours, passant et repassant en essaims, sonnaient le glas des victimes.

Au loin, dans la campagne, se montraient furtivement les loups blancs, ces autres courtisans des grandes tueries. On voyait leurs museaux rouges se profiler aux angles des bois; on entendait leur jappement continu qui, sinistre accompagnement, semblait servir de basse au hourvari général, tandis que, d'intervalle en intervalle, un mugissement prolongé dominait toutes ces voix échauffées par de brûlants appétits.

C'était Tonnerre, le taureau d'Oli-Tahara, réclamant le droit de faire sa partie dans l'horrible concert.

Et on le voyait bondir au milieu de la multitude, rejetant derrière lui des fragments de glace concassée sous ses sabots, et exhalant par ses naseaux en feu une épaisse fumée.

A califourchon sur sa large encolure, la main droite crispée au manche d'un tomahawk; la main gauche à la poignée d'un coutelas, Oli-Tahara pressait ses adversaires avec une indicible ardeur. Partout où il allait, des masses de cadavres marquaient son chemin. Avec ses cornes puissantes, le taureau enfonçait les rangs les plus serrés, baissant la tête jusqu'au ras de la glace, puis la relevant avec deux ou trois hommes éventrés qu'il envoyait ensuite rouler à dix pas sur leurs compagnons glacés d'épouvante. Chaque mouvement du redoutable animal était marqué par la retraite des ennemis. Et pendant ce temps-là, à droite, à gauche, en avant, en arrière, frappait le métis. Ses armes étaient émoussées, mais ses bras ne se lassaient pas. Sa monture et lui étaient rouges de sang. Ils ne cessaient pourtant de semer le carnage autour d'eux.

Quel spectacle que celui-là!

Les voici qui atteignent un parti commandé par l'Aigle-Gris.

Le vieillard aperçoit Oli-Tahara. Ses gens reculent effrayés; mais lui, il ajuste une flèche à son arc, vise; la flèche part, elle siffle. Le chef des Chinouks est blessé, car il pousse un cri.

—Tu périras de ma main, bâtard! dit l'Aigle-Gris en se précipitant sur lui.

Mais le Bois-Brûlé, qui a chancelé une seconde, se redresse. Il brandit son casse-tête; la lourde massue s'abat sur le crâne du Nez-Percé, qui tombe pour ne plus se relever.

Son fils Renolunc le saisit dans ses bras et l'emporte à quelque distance.

A la vue du corps inanimé de son beau-père, Molodun s'exclame:

—Tu viens d'aller vers cette terre où sont, allés nos ancêtres; tu as fini ton voyage ici avant nous; mais nous te vengerons ou nous te suivrons et rejoindrons les groupes heureux que tu rencontreras.

Puis il s'élance au fort de la mêlée, pousse droit au métis.

Renolunc marche à côté de lui.

Devinant leur, intention, plusieurs chefs s'unissent à eux.

Oli-Tahara les voit venir. L'animation de son visage redouble en reconnaissant Molodun. Trois flèches lui sont décochées. Par bonheur, aucune ne l'atteint.

Il va foncer sur les sagamos nez-percés, quand un Chinouk l'avertit que les Clallomes plient, se débandent sur le flanc-gauche et que leurs ennemis tentent une évolution pour les envelopper.

Aussitôt le métis fait volte-face.

Il presse de ses genoux son buffle qui part comme l'éclair.

Les Nez-Percés s'imaginent qu'il fuit. Ils entonnent le chant de la victoire et les Chinouks reculent.

Molodun l'apostrophe:

—Vil rejeton d'une louve, tu n'iras pas loin, et le Renard-Noir t'atteindra dans quelque tanière que tu ailles cacher ta honte.

Mais le Dompteur-de-Buffles ne l'entend pas.

Il poursuit sa course à travers les amas de cadavres et de glaçons. Les Clallomes sont rattrapés, sont ralliés; ils chargent les Nez-Percés qui fléchissent à leur tour, et Oli-Tahara, haletant, le front baigné de sueur, le cerveau en feu, retourne à la rencontre de Molodun.

Loin de calmer son irritation, la blessure qu'il a reçue l'embrase davantage.

Tout ce qui se trouve sur son passage, ennemi ou ami, est renversé. Jamais Tonnerre n'a mieux mérité son nom. La fièvre de son maître s'est inoculée dans ses veines. Il dévore l'espace. La poudre n'est pas plus inflammable, la foudre n'est pas plus prompte.

Les Chinouks, qui avaient commencé à battre en retraite, reviennent à la suite de leur chef.

Une cohue d'hommes, de chiens et de chevaux se foulent, de nouveau sur le théâtre du premier engagement.

La lutte se renouvelle avec plus de vigueur et d'acharnement.

De chaque côté, Oli-Tahara, Molodun et Renolunc accomplissent des prodiges de valeur en cherchant à se rapprocher. Mais le dernier est percé d'une flèche, et des grappes de Nez-Percés s'accrochant aux jambes du buffle, l'empêchent d'avancer.

Cependant, ils ne parviennent, pas à le tuer, car, avant le combat, le métis a eu le soin de lui cuirasser le corps avec une peau à l'épreuve du couteau.

Molodun et Oli-Tahara se déchirent des yeux en attendant qu'ils puissent s'étreindre corps à corps.

Et les insultes qu'ils se crachent à la face sont sanglantes comme le supplice réservé par le vainqueur au vaincu.

—Je te scalperai, fils de chienne! je lacérerai ta chair avec mes ongles; je mangerai ton coeur et je ferai de ton crâne une coupe à boire.

—Et moi, je ferai fouetter ta femme par mes esclaves; je l'écorcherai vive, et, avec sa peau, je fabriquerai un tambourin pour mes jeesukaïns.

—Moi, reprit le Renard-Noir, je tiens captive Merellum, la souveraine des Clallomes; je la ferai cuire à petit feu, et je servirai son corps aux coyotes!

—Tu seras scalpé avant que la lune se lève! répliqua Oli-Tahara.

Et, tournant son tomahawk comme une fronde, il le lança tout à coup à la tête de Molodun.

Serré au milieu des siens, et ne pouvant faire usage de ses armes, le Renard-Noir se démenait alors pour se frayer un chemin jusqu'à son adversaire dont il n'était plus éloigné que de quelques pieds.

Le projectile l'atteignit au front. Il éleva convulsivement les bras en l'air et s'affaissa sur lui-même.

Ce coup hardi, mais qui, s'il eût manqué le but, privait son auteur de son meilleur moyen de défense, jeta la terreur parmi les Nez-Percés.

Les Chinouks, au contraire, se répandirent en acclamations triomphales.

Néanmoins, la victoire n'était pas décidée. Les pertes de part et d'autre étaient à peu près égales, et les tirailleurs dispersés sur la rive septentrionale du Columbia, frais et vigoureux, pouvaient, longtemps encore, tenir les Chinouks en échec.

Mais, à ce moment, un craquement effroyable fit tressaillir les assaillis elles assaillants.

Puis, soudain, la glace se partagea en deux; les eaux du fleuve éructèrent avec impétuosité de leur prison hivernale. Des centaines d'individus, morts, blessés et vivants forent précipités dans l'abîme.

Une clameur immense s'éleva vers le ciel et fut redite avec des répercussions déchirantes par les échos de la côte.

Les Nez-Percés eurent plus à souffrir de cet accident que leurs antagonistes, car ils étaient accumulés à l'endroit où la glace se divisa, et ceux qui avaient été dirigés sur le bord septentrional furent séparés du reste de la tribu.

Oli-Tahara tomba dans le gouffre; mais, en tombant, il empoigna Molodun par sa longue chevelure, et soutenu par Tonnerre, qui remontait vigoureusement le courant, il le traîna avec lui jusqu'au rivage.

Là, il le remit, entre les mains de ses guerriers, avec ordre de l'épargner s'il n'avait pas succombé. Profitant ensuite de la consternation où cette catastrophe avait plongé ses ennemis, il pénétra dans le village et se mit à la recherche de Merellum.

Après avoir visité plusieurs loges, il arriva à celle de Molodun. La frayeur y était plus grande encore que dans les cabanes qu'il avait précédemment fouillées.

Mais la Petite-Hirondelle avait disparu; et quand le Dompteur-de-Buffles demanda où elle était, on lui répondit que Chibiabos, l'Esprit du feu, l'avait enlevée.

Peu satisfait de cette réponse, Oli-Tahara se livra à des perquisitions minutieuses.

Elles n'eurent aucun résultat.

CHAPITRE XII

BAPTISTE LE NÈGRE

L'enlèvement de la jeune fille n'avait pas été bien difficile.

Pendant la bataille, le Chien-Flamboyant était entré dans la loge de
Molodun.

A son habitude, il ruisselait de flammes.

L'effroi saisit tous les habitants qui se tenaient à l'intérieur,
Merellum exceptée.

Après avoir rempli de feu la hutte, il s'avança vers la
Petite-Hirondelle et lui dit:

—Vous pas avoir peur, bonne demoiselle; nègre Baptiste, pas méchant, li pas vouloir faire mal à vous, mais vous faire comme li.

Et il lui frotta la tête, les mains et les vêtements avec une sorte, de pâte qui la couvrit de flammes rouges et bleues, comme lui-même.

Puis il lui dit:

—Venez!

Il la prit par la main, l'entraîna hors de la hutte, et Merellum fut surprise de remarquer que les flammes qui les inondaient dans la demi-obscurité de la loge, s'éteignaient complètement au grand air.

Inutile de dire que les femmes, les vieillards et les enfants étaient trop atterrés pour songer à s'opposer à l'évasion de la prisonnière.

Une fois sorti, il fallait fuir rapidement, sans perdre une minute.

Le Chien-Flamboyant sauta dans un traîneau attelé de deux vigoureux poneys, fit asseoir la Petite-Hirondelle auprès de lui et aiguillonna les chevaux, qui détalèrent à fond de train, en remontant la rive sud du rio Columbia.

Pendant qu'ils filaient ainsi, et pendant qu'Oli-Tahara faisait d'inutiles perquisitions pour trouver Merellum, les Chinouks, avides de butin et de débauches, se répandaient dans les loges souterraines, où ils se livraient à toutes sortes de violences. Ceux que le chef avait préposés à la garde de Molodun ne purent résister à la tentation d'imiter leurs compagnons. L'ennemi semblait s'être totalement éclipsé, et le corps du sagamo nez-percé était tellement froid que la vie semblait l'avoir abandonné. Après quelques hésitations, ils se décidèrent donc à le quitter un instant et à profiter, comme les autres, des bénéfices de la victoire.

Cependant, afin que le prétendu cadavre ne fut pas scalpé pendant leur absence, ils l'ensevelirent dans la neige.

Ensuite ils allèrent prendre part aux excès que commettait à l'envi le reste de la bande, dont les hurlements de triomphe se mêlaient aux lamentations des femmes, aux plaintes des vieillards, aux piaillements des enfants.

Mais à peine se furent-ils éloignes, qu'un petit Indien, vêtu comme un Clallome et la figure cachée dans sa couverte de peau d'orignal, s'approcha du lieu où ils avaient inhumé Molodun.

Le crépuscule commençait alors à étendre ses voiles grisâtres sur la terre.

Le petit Indien eut bien vite enlevé la couche de neige qui recouvrait le Nez-Percé. Il se pencha sur le corps, appuya son oreille à l'endroit du coeur, s'assura qu'il battait encore, puis il courut à la première hutte, s'empara d'un canot d'écorce posé au dehors, le tira jusqu'au rivage, y traîna Molodun, le plaça dans le canot et se mit à ramer de toutes ses forces, en se dirigeant vers le bord septentrional du rio Columbia.

Cet Indien, c'était Lioura, la Blanche-Nuée, qui, ayant réussi à tromper la vigilance des Clallomes, avait de loin suivi les troupes commandées par Oli-Tahara, et était ainsi, après s'être déguisée en homme, arrivée sans accident à son village, pour assister à la défaite des Nez-Percés et de leurs alliés.

La colère du métis, en constatant la disparition de son captif, fut terrible.

Il fit venir les malheureux Chinouks à qui il l'avait confié, et les condamna à être attachés nus à des poteaux et à passer la nuit dans cette position. De plus, il fit placer sur la tête de chacun d'eux un quartier de venaison, afin que les vautours, attirés par l'odeur de la viande, s'abattissent sur eux et leur déchirassent, le visage.

Cette cruelle sentence, qui équivalait à un arrêt de mort, fut rigoureusement exécutée.

Cependant, malgré le succès signalé qu'il avait remporté sur ses ennemis, Oli-Tahara n'était point content. Le double but de son expédition lui échappait; car il voulait surtout sauver Merellum et s'emparer de Molodun, pour lui faire expier dans des supplices barbares sa tentative d'assassinat.

Son désappointement l'empêcha de participer au banquet et à la danse des scalpes qui eurent lieu, le soir même, dans la loge du conseil des Nez-Percés.

Sombre et maussade, il interrogeait brutalement les gardiens de la Petite-Hirondelle, les menaçant et les flattant tour à tour, dans l'espoir d'en obtenir une révélation qui le mettrait sur la piste de la jeune fille.

Mais leur réplique était invariable.

—Le Chien-Flamboyant, le fils de Chibiabos, l'Esprit du feu, a ravi la face blanche.

Comme tous les Bois-Brûlés, Oli-Tahara était aussi superstitieux qu'un Indien pur sang, sinon plus. Après avoir pensé que cette réponse était un artifice pour le dérouter, il finit par croire qu'elle pourrait bien être vraie; il allait même cesser ses investigations, quand un jeune guerrier chinouk lui dit qu'il avait vu deux individus, un homme et une femme, s'enfuir ensemble dans un traîneau, en amont du Grand Fleuve.

Quoiqu'il fût déjà tard et que cette indication fût assez vague, le
Dompteur-de-Buffles donna l'ordre de les poursuivre.

On lui obéit aussitôt, et deux traîneaux furent lancés sur les traces de
Merellum.

L'instinct plutôt que la réflexion avait fait céder celle-ci aux suggestions du nègre. Mais une fois dans le véhicule, seule avec cet homme noir qu'elle ne connaissait pas et qui jouissait du mystérieux pouvoir d'épancher des flammes autour de lui, elle eut quelque appréhension.

Leur traîneau rasait le sol avec la célérité du vent. L'air était si vif qu'il gênait la respiration.

Pelotonnée sous une peau de buffle, Merellum n'essaya point d'entamer la conversation. Elle attendit qu'il plût à son étrange libérateur de commencer. Ce dernier ne paraissait pas s'en soucier beaucoup. Il pressait ses chevaux et regardait à chaque instant derrière lui pour voir si on ne leur donnait pas la chasse.

La nuit tomba, une nuit claire et sereine, toute diamantée par les constellations célestes.

Le Chien-Flamboyant, qui côtoyait le fleuve sur la glace, afin d'éviter les bancs de neige accumulés sur le rivage, s'arrêta tout à coup au pied d'un roc escarpé et dit à Merellum:

—Bonne demoiselle, demeurer tranquille; Baptiste monter là-haut. De là découvrir très-loin, très-loin, et savoir si méchants Indiens venir après.

—Que mon frère fasse comme il lui plaira, répondit-elle.

Le nègre grimpa sur le rocher, reste une minute en observation et redescendit aussi vite que ses longues jambes purent le lui permettre.

—Indiens sur piste à nous! Indiens sur piste à nous! proféra-t-il.

—Les Nez-Percés? demanda Merellum.

—Indiens!… Indiens!… Peaux-Rouges… Deux traîneaux! Moi pousser les chevaux, pousser les chevaux, pour eux pas rattraper nous! s'écria-t-il en se rasseyant près de la jeune fille.

Il voulut reprendre sa course. Mais les poneys reculèrent, se cabrèrent et refusèrent d'avancer.

—Coyotes! coyotes! marmotta le nègre en promenant les veux autour de lui.

On ne percevait encore aucun animal sauvage, mais des jappements continus indiquaient, que les loups des prairies n'étaient pas loin.

Baptiste frappa son attelage qui, après une vive résistance, partit soudain avec une éblouissante vélocité.

Bientôt le conducteur n'en fut plus maître. Il fut contraint de s'abandonner au caprice des animaux.

—Il faut quitter le traîneau, sans quoi nous nous jetterons dans une mare, mon frère, dit Merellum.

—Non, pas quitter traîneau; coyotes derrière nous, coyotes manger nous, si nous quitter traîneau.

—Mais ne comprends-tu pas?…

—Nous près de loge à Chien-Flamboyant, interrompit-il brusquement.

—Tiens!… s'écria la jeune fille en montrant devant eux un large espace qui, par son miroitement, contrastait avec la blancheur mate de la glace.

Elle ne put achever sa pensée, car ils furent à l'instant inondés d'eau.

Le traîneau venait de tomber dans une crevasse; et les chevaux, empêtrés par leurs traits, se déballaient en hennissant, mais sans pouvoir résister à la violence du courant qui les poussait sous la glace.

Merellum savait parfaitement nager, Baptiste aussi.

Après avoir fait un plongeon, ils remontèrent à la surface du fleuve et cherchèrent du regard le bord le plus rapproché.

—Là, à droite! cabane tout près! cria le nègre à la Petite-Hirondelle en lui indiquant une falaise, éloignée d'une vingtaine de brasses environ, au sommet de laquelle se dressait un groupe d'arbres gigantesques.

Et comme il remarqua qu'elle avait peine à vaincre l'impétuosité des flots, il lui tendit la main.

Grâce à son aide, Merellum arriva au rivage; mais la, ses vêtements trempés d'eau l'empêchaient de prendre pied. Le nègre, s'adossant à un rocher, lui fit une échelle avec ses mains. Ainsi elle se hissa sur la grève.

Cependant elle était épuisée, incapable de mouvoir ses jambes.

—Grimpez sur dos à moi, dit Baptiste en s'agenouillant.

—Mon frère est bon, répondit-elle après s'être suspendue à son cou.

—Oh! massa heureux! bon, bon heureux! répliqua-t-il en se relevant aussi légèrement que s'il n'eût pas été chargé.

—On mon frère me conduit-il? interrogea-t-elle pendant qu'il gravissait un sentier tortueux creusé le long de la falaise.

—Dans la case à nègre; pas belle, pas belle, mais chaude, chaude et sûre. Indiens pas trouver petite demoiselle là; non, non, jamais trouver.

Une à une, les étoiles s'éclipsaient au firmament, le jour commençait à paraître, et, avec ses premières clartés, le froid augmentait..

La jeune fille grelottait de tous ses membres; ses dents cliquetaient, ses pieds étaient placés, sa tête brûlante, malgré les congélations qui, comme un réseau de filigranes, s'enchevêtraient dans sa chevelure.

Elle avait la fièvre.

—Un peu de courage! un peu de courage! Nous bientôt arrivés, lui disait à chaque instant Baptiste, quand il sentait, au relâchement de ses bras autour de son cou, qu'elle faiblissait.

Ils atteignirent le haut de la falaise.

—Mais, mon frère, je ne vois pas de cabane, murmura Merellum, en n'apercevant devant elle qu'un étroit plateau planté d'une douzaine de cèdres de la plus forte espèce.

Le nègre se mit à rire d'un rire fin et bienveillant.

—Case à Baptiste là, dit-il en frappant avec la paume de la main contre un arbre.

Cet arbre avait bien vingt mètres de circonférence à son pied; ses rameaux inférieurs se projetaient à une hauteur d'au moins trente. Ils s'élançaient d'un centre commun dont le diamètre énorme dépassait peut-être celui de la base du tronc, et ombrageaient une vaste superficie de terrain. Une forêt de brandies de toutes dimensions s'entrelaçaient ensuite en s'élevant à la cime du cèdre.

Avec l'agilité d'un chat sauvage, Baptiste grimpa jusqu'aux premiers rameaux. Il se baissa et ramena à lui une sorte d'échelle en lanières de cuir de buffle qu'il fit glisser vers le sol.

Puis il sauta à terre.

—Bonne demoiselle monter; moi assister elle, dit-il à Merellum en pointant du doigt l'échelle.

Assez inquiétée par ce manège, la Petite-Hirondelle s'imagina que le Chien-Flamboyant avait la cervelle dérangée. Elle ne se souciait pas trop de se rendre à son invitation.

Mais il la souleva dans ses bras, et, avant qu'elle fût revenue de son étonnement, il l'eut transportée au faîte de l'échelle, qu'il retira aussitôt.

Une fois au-dessus, entre les membres vigoureux qui formaient, pour ainsi dire, le premier étage du cèdre, Merellum vit que le tronc était creux, et qu'une ouverture, assez spacieuse pour laisser passer aisément deux personnes, occupait la majeure partie de ce palier d'un nouveau genre.

Un grand morceau d'écorce, ayant deux ou trois pouces d'épaisseur, relevé au bord de l'ouverture, servait sans doute à la fermer et à dérober le secret de la cavité.

—Voilà case à nègre! dit Baptiste en se frottant joyeusement les mains.

Puis il poussa une couple d'aboiements si stridents que la jeune fille en tressaillit.

—Mon frère n'a donc pas peur des Nez-Percés? dit-elle.

—Peur! non, nègre pas peur! jamais peur, jamais! Indiens avoir peur de nègre, li pas!

Et comme preuve de son assertion, il recommença ses aboiements, en retournant l'échelle dans le trou.

—Maintenant, dit-il, petite demoiselle, vous aller en bas.

Merellum secoua négativement la tête.

—Descendre tout de suite, tout de suite! Bon nègre prier, reprit-il avec instance.

—Non, répliqua Merellum d'un ton décidé, car un soupçon s'était glissé dans son coeur.

Le Chien-Flamboyant la contemplait d'un air désolé. Il ne savait que dire, que faire pour la convaincre de sa bonne foi, lorsqu'un des traîneaux dépêchés à leur poursuite se montra sur le fleuve au-dessous d'eux.

—Voyez, demoiselle, voyez! s'écria-t-il.

Cet incident changea la résolution de Merellum. Supposant que c'étaient les Nez-Percés qui la cherchaient, elle consentit à précéder Baptiste dans le creux de l'arbre.

Il la suivit immédiatement et referma l'orifice..

Au bas de l'échelle, Merellum posa son pied sur un escalier, puis un second, puis un troisième et elle ainsi une dizaine de marches en s'enfonçant dans les entrailles de la terre.

Taillé dans le roc vif, cet escalier était faiblement éclairé par des fentes naturelles, à travers lesquelles filtraient des courants d'air glacial.

Merellum était à demi rassurée, car elle comprit que le nègre avait choisi pour retraite une des nombreuses cavernes qu'on rencontre, presque à chaque pas, sur les deux rives du rio Columbia.

Les eaux pluviales, en tombant par la cavité du cèdre, avaient peu à peu découvert l'entrée du souterrain, entre les racines de l'arbre, et quelques coups de hache ou de pioche avaient ensuite suffi pour en rendre l'accès facile, sinon commode.

Tout à coup la jeune fille fut arrêtée par le contact d'un corps dur.

Il n'y avait plus de marches sous ses pieds.

Elle se retourna; le roc nu l'entourait de toute part.

—Un moment, un moment! Nègre ouvrir porte! lui dit Baptiste.

Il appuya fortement son genou contre la roche, qui céda sous la pression, et Merellum se trouva dans une grande salle voûtée qu'éclairait une étroite fenêtre, devant laquelle on avait fixé un parchemin en guise de carreau.

Cette salle avait un certain cachet de luxe, peu commun dans ces régions sauvages.

La muraille et le sol étaient garnis de pelleteries.

Au centre, il y avait une table et des bancs; dans un coin un lit de fourrures, dans un autre une cheminée; ça et là des armes, des instruments de chasse et de pêche; des ustensiles de ménage.

—Petite demoiselle coucher, dit le nègre à Merellum.

Après ces mots, il lui présenta une robe de peau de cygne et sortit en disant:

—Baptiste regarder si Indiens approchent.

Merellum s'empressa de changer de vêtement; puis, comme elle n'était pas bien convaincue de la pureté des intentions de son noir libérateur, elle décrocha un couteau et le cacha sous les couvertures du lit dans lequel elle s'étendit.

Le sommeil ne tarda point à la surprendre, quoiqu'elle s'efforçât de rester éveillée.

Baptiste rentra, alluma du feu, et, s'asseyant sur un escabeau au chevet de la Petite-Hirondelle, il la contempla longuement avec une expression de ravissement indicible.

Sa chute dans l'eau avait, en partie, lavé la couleur brune qui couvrait son visage. Mais, au lieu d'être blanc comme à l'ordinaire, son teint était coloré. Des nuances écarlates enflammaient ses tempes et ses pommettes. Elle avait la respiration chaude, précipitée; un tremblement convulsif l'agitait à chaque instant, et des gouttes de sueur perlaient à son front.

Baptiste lui prit le poignet et étudia son pouls.

Une fièvre intense la dévorait.

Le lendemain, elle eut le délire: une congestion cérébrale s'était déclarée.

Pendant près de deux mois, le brave nègre soigna Merellum avec le dévouement d'un frère et la délicate sollicitude d'une mère. Enfin, il eut le bonheur de la voir renaître à la vie, reprendre la santé.

Tant de prévenances n'avaient pas été perdues pour lui. Le coeur de Merellum était bon et reconnaissant. Elle aimait vivement Baptiste, quoiqu'elle ignorât entièrement la cause de l'intérêt qu'il lui manifestait.

A ses questions il ne répondait que par ces mots:

—Massa heureux, bon heureux, quand li connaître.

Tant qu'elle fut dangereusement malade, il coucha sur une peau au pied de son lit, mais, lorsqu'elle entra en convalescence, il sortit chaque soir de la caverne et ne revint que le matin.

Bien qu'élevée parmi les Indiens, la Petite-Hirondelle se souvenait toujours de son origine. Elle savait gré au nègre de ses chastes attentions et faisait tous ses efforts pour lui prouver sa gratitude.

Un matin, tandis qu'il était à la chasse, elle quitta la salle, gravit l'échelle de l'arbre, descendit sur le plateau, puis sur la grève et se promena le long du rivage de la Colombie.

Le temps était beau; le soleil rayonnait de tout son éclat. Pas un nuage au ciel, pas la plus légère brise égarée dans l'air. Les oiseaux disaient leur romance d'amour sous la fouillée; les mauves, les pervenches, la violette, l'hélianthème, le lupin azuré diapraient de leurs nuances chatoyantes les opulents tapis de verdure et exhalaient des parfums délicieux. C'était l'aube d'une de ces splendides journées de printemps qui dilatent le coeur et égayent l'esprit par de riantes images de félicité.

Merellum ne pouvait se lasser du spectacle qui enivrait ses sens. Elle marchait sans but, tout entière au bonheur de vivre, de respirer les fortifiantes exhalaisons de la terre en travail de fructification.

Enfin, elle s'assit au pied d'un acacia pour mieux savourer son bien-être.

Un doux sommeil, bercé par des songes agréables, s'empara d'elle.

Quand elle s'éveilla, un homme, un étranger, accoudé contre l'acacia, la considérait attentivement.

CHAPITRE XIII

ENTRE JEUNES GENS

Naturellement d'une beauté poétique et mystérieuse comme les créations aériennes d'Ossian, la Petite-Hirondelle avait, ce jour-là, des charmes presque indéfinissables, tant la touche en était légère, tant l'expression en était séduisante. Comme sur le pollen impalpable qui velouté les ailes du papillon, on eût craint d'y porter la main, dans la crainte que le moindre contact en flétrît l'éclat.

Blanche, avec un éclair rose oublié sur les joues, frêle, exquisément gracieuse dans ses formes, elle portait une charmante tunique de cuir de daim, bordée avec une passementerie rouge et bleue, qui rehaussait la diaphanéité lactée de son teint.

Une ceinture de coquillage lui dessinait la taille; des mocassins coquets, en peau de castor, emprisonnaient son pied mignon.

Près d'elle, était négligemment jeté un chapeau de paille de riz sauvage, à demi couvert par les ondes de son opulente chevelure. Tout cela, vêtement et ornements, avait été, sauf le chapeau, confectionné par Baptiste; durant la maladie de sa protégée, et je vous assure qu'il y avait dépensé un art infini. Une modiste-née se fût pas montrée plus habile dans la coupe des matériaux et dans le choix des nuances, sans parler des points d'aiguille! Ils laissaient loin derrière eux l'adresse de nos plus expertes couturières.

En voyant cet homme qui la contemplait en silence, Merellum s'imagina d'abord qu'elle poursuivait son rêve, un bien doux rêve, car il lui avait montré, à ses genoux, le trappeur blanc rencontré l'automne précédent à la rivière des Sables-Mouvants.

Et cet homme, cet étranger, c'était le trappeur blanc lui-même! Agitée d'un frémissement voluptueux, Merellum referma les paupières. Ses sens, assoupis par le sommeil, reprirent leur lucidité. Elle rouvrit imperceptiblement les yeux, et, à travers le voile transparent de ses longs cils, à son tour elle examina le curieux.

Il était grand, svelte, un peu mince peut-être, mais droit et de belle prestance.

Son visage formait un ovale allongé. Il avait le front découvert, couronné par des cheveux blonds bouclés; le nez bien coupé, les yeux d'un bleu céleste, la bouche fine et bienveillante, la peau brunie par le hâle et les intempéries.

Ses traits respiraient l'intelligence, l'affabilité et l'enthousiasme.

Une large blessure, à peine cicatrisée, lui partageait la joue gauche.

Il n'avait pas de barbe, sauf une petite moustache, jaune comme l'or, qui ombrageait sa lèvre supérieure.

Son costume ressemblait à celui que portent habituellement les commis riches de la Compagnie de la haie d'Hudson. Il consistait en une blouse de chasse ornée de piquants de porc-épic, à la manière indienne, mocassins, mitas ou guêtres en cuir et toque de feutre brun.

Un carnier, une poudrière pendaient en sautoir sur son dos; des pistolets doubles, un couteau, une hachette à sa ceinture.

La paume de sa main gauche reposait sur le canon d'un fusil à deux coups, monté avec un luxe dangereux dans ces contrées où le vol et l'assassinat sont pour ainsi dire à l'ordre du jour.

Il remarqua bien le premier mouvement de la jeune fille; mais, soit qu'il eût peur de l'effaroucher par une apostrophe trop brusque, soit qu'il voulût prolonger une situation agréable pour lui, soit même qu'il fût d'un naturel timide, il feignit de ne point s'apercevoir qu'elle était éveillée.

Merellum put donc le lorgner tout à son aise.

Peu à peu, sans y penser, elle s'enhardit: ses paupières se dessillèrent, elle les releva à demi, puis entièrement, et il arriva que tout à coup ils se regardèrent l'un l'autre sans crainte, mais avec un mélange de surprise et de plaisir.

Ils ne bougeaient pas; elle, étendue à la racine de l'arbre; lui, incliné, le visage à quatre pieds au-dessus du sien. On eût dit qu'ils craignaient que le moindre mouvement ne détruisit le charme qui les subjuguait.

Mais déjà leurs yeux disaient un langage bien éloquent; pour leurs coeurs, ils s'entendaient sans le savoir, sans se connaître.

Cependant, comme il n'est position si délectable qui ne finisse par devenir incommode quand elle dure trop, le jeune homme se décida à rompre le silence.

—Mademoiselle comprend le français? dit-il d'une voix musicale.

La Petite-Hirondelle répondit par un signe de tête affirmatif.

—Mademoiselle a pour ami un vaillant trappeur, continua-t-il.

—Et comme elle paraissait étonnée, il se hâta d'ajouter:

—Je veux parler de Poignet-d'Acier.

—Mon frère se trompe, dit Merellum se relevant et se mettant sur son séant: Poignet-d'Acier n'est pas un trappeur; c'est un grand chef qui commande la plupart des blancs de la Colombie, et qui est aimé ou redouté de tous les Peaux-Rouges du Nord-Ouest.

—Je vous demande pardon…, commença le jeune homme.

Mais elle l'interrompit avec la pétulance qui formait une des particularités de son caractère:

—Mon frère connaît-il Poignet-d'Acier?

—Oui, mademoiselle.

—Et, fit-elle en arrêtant sur lui un regard scrutateur, mon frère est-il son ami?

—Je n'ai pas eu l'avantage de le voir beaucoup, mais il a bien voulu m'honorer de sa sympathie.

—Où mon frère a-t-il vu Poignet-d'Acier?

—Je l'ai vu l'automne dernier au fort Colville. Il m'a beaucoup entretenu de vous, sa Petite-Hirondelle.

—Poignet-d'Acier est bon; Merellum l'aime. Où allait-il?

—Aux établissements.

—Mon frère sait-il quand il reviendra?

—A la saison prochaine.

—A la saison prochaine! répéta la jeune fille en soupirant.

Et, après une courte pause, elle demanda:

—Qu'a-t-il dit à mon frère de la Petite-Hirondelle?

—Il craignait qu'elle n'eût péri sur le brick qui appareillait au cap de la Roche-Rouge, ou qu'elle ne fût tombée au pouvoir de ses ennemis les Nez-Percés.

—Il n'a rien dit de plus?

—Poignet-d'Acier aurait voulu pouvoir s'assurer du sort de la Petite-Hirondelle avant de partir; mais ses affaires le rappelaient immédiatement au Canada. Cependant, il avait chargé le Dompteur-de-Buffles d'aller au secouru de sa protégée, car je lui appris qu'elle avait échappé à l'explosion… Puis…

Le chasseur hésita:

—Mon frère n'a-t-il pas été prisonnier chez les Arcs-Plats? s'écria
Merellum.

—Oui, mademoiselle, j'ai été leur prisonnier. Et, si j'ai bonne mémoire, c'est vous que j'ai rencontrée captive des Nez-Percés, sur le bord de la rivière des Sables-Mouvants.

Merellum rougit et répliqua faiblement:

—C'est moi que mon frère a rencontrée.

—Vous aussi vous avez donc pu briser vos fers? fit-il avec animation.

—Mais la jeune fille ne comprit pas. Il s'aperçut de la gaucherie de sa métaphore, et reprit plus simplement:

—Vous avez réussi à échapper à vos ennemis?

—Oui, dit-elle, un nègre m'a sauvée.

—Un nègre?…

—Un nègre qui s'appelle Baptiste.

—Baptiste, mais c'est… mon camarade! Ah! le brave homme! l'excellent homme! Il vous a sauvée, dites-vous, mademoiselle? Mais où est-il? que je le remercie, que je l'embrasse, que…

—Mon frère connaît donc aussi ce Peau-Noire?

—Si je le connais! mais c'est, mon serviteur… un serviteur que j'ai retrouvé dans le désert.

—Et qu'est ce que mon frère est venu faire dans le désert? interrogea
Merellum.

Cette question décontenança un instant le jeune homme. Il changea de couleur, tourmenta sa toque qu'il tenait à la main comme s'il eût parlé à une grande dame du monde civilisé, et demeura coi.

La Petite-Hirondelle était aussi indiscrète qu'un enfant, mais aussi hardie qu'une sauvagesse, surtout quand elle avait affaire à une nature pliante ou peu osée. Du reste, investie, depuis le bas âge, d'un pouvoir absolu sur une tribu nombreuse d'Indiens, elle était impérieuse comme tous ceux qui ont été élevés dans l'exercice du commandement.

Prenant le silence du chasseur pour un manque d'égards, elle réitéra sa demande d'un ton sec.

—J'y suis venu, balbutia-t-il et en baissant les yeux, pour chercher une cousine.

A ces mots, Merellum tressaillit.

—Mon frère est venu chercher une cousine? dit-elle d'une voix altérée.

—Oui, une fille qu'a laissée le frère de ma mère en mourant dans la
Colombie.

—La cousine de mon frère est une face blanche, sans doute?

—Oh! assurément, dit-il en souriant.

—Alors, elle n'est pas dans la Colombie; car, à dix journées de marche de chaque côté du Grand-Fleuve, il n'y a d'autre femme blanche que moi! s'écria la Petite-Hirondelle avec un rayonnement d'orgueil indéfinissable.

Et elle se releva fièrement en rejetant de la main sur ses épaules les flots épars de son épaisse chevelure.

Cédant à un accès d'enthousiasme, le jeune homme s'exclama avec une admiration sincère:

—Oh! qu'elle est belle! mon Dieu, qu'elle est belle!

La franche vivacité de cette déclaration imprévue causa un frisson de joie à Merellum, cependant elle dit avec une finesse toute féminine.

—De qui parle donc mon frère?

—De ma cousine, de vous! s'écria impétueusement le chasseur.

—Moi! la cousine de mon frère?

—Oui, vous êtes ma cousine, celle que je cherche!

Elle essaya un geste de dénégation. Mais il s'écria vivement:

—Oh! oui, vous êtes ma cousine; j'en suis sûr, car votre père était Canadien-Français. Il s'appelait Joseph Decoigne, natif de Lachine, petit village près de Montréal, et ma mère était sa soeur.

Merellum secoua dubitativement la tête.

—Oh! reprit-il avec conviction, je suis certain de ce que j'avance. M. Villefranche ou, si vous aimez mieux, le capitaine Poignet-d'Acier connaît bien votre naissance. C'est lui qui m'a dit qui vous étiez et où je pourrais vous trouver.

—Mon frère me cherchait donc?

—Si je vous cherchais! Mais, depuis plus d'un an, je parcours cet infernal pays en vous réclamant à tout le monde; et je furèterais encore si le hasard ne vous avait envoyée sur ma roule, un soir que, fait captif par les Arcs-Plats, j'étais conduit je ne sais ou pour être échangé contre quelque Peau-Rouge. Mais la Providence veillait sur nous. A première vue, elle vous révéla à moi, ma chère cousine. Ensuite, elle me fournit un moyen de tourner les talons à mes bourreaux. J'allai me réfugier au fort Colville, où Poignet-d'Acier venait de s'arrêter. Je lui contai mon histoire, et c'est lui qui me donna la certitude que mes pressentiments ne m'avaient pas abusé en vous voyant. Si j'avais eu quelques doutes, mon coeur les dissiperait en ce moment, et, tenez, pour vous le prouver, laissez-moi vous embrasser comme une vraie Canadienne que vous êtes, ma belle cousine.

Sans plus de cérémonie, il jeta les bras autour du cou de la jeune fille et imprima sur ses joues deux bruyants baisers.

Elle eût bien essayé de s'en défendre, mais le moyen? son chaleureux parent avait les larmes aux yeux.

—Voyons, voulez-vous vous asseoir un instant, afin que nous causions? dit-il après un instant de silence.

Sans répondre, Merellum se plaça sur le gazon.

Il se mit à côté d'elle, et lui prenant une main qu'elle abandonna volontiers, il dit:

—D'abord, vous saurez, ma cousine, que je m'appelle Xavier Cherrier, et que votre mère, ma tante, se nommait Louise. Ainsi donc, avec votre permission, ce nom sera celui que je vous donnerai désormais, car Merellum, ce n'est pas français, et la Petite-Hirondelle, c'est long… long!… quoique vous soyez bien le plus gracieux oiseau qui ait jamais gazouillé dans ces abominables régions.

—Mon frère parlera comme il lui plaira! dit-elle mélancoliquement.

—Oh! mais ne me dites plus mon frère, c'est un titre… qui… qui… Je préférerais mon cousin, si ça vous était égal, et même Xavier tout court.

—Mais que vouliez-vous à votre cousine? s'enquit-elle subitement.

—Ce que je lui voulais… ce que je lui voulais?… Oh! c'est simple: notre grand-père est mort en laissant de la fortune; mon père et ma mère ne sont plus depuis bien des années. J'étais donc seul et sans parents, là-bas, dans les établissements…

En prononçant ces paroles, il avait des pleurs dans la voix; involontairement Merellum lui pressa la main.

—Oh! s'écria-t-il, vous êtes bonne autant que belle, je le sens. Quelque chose me l'avait dit. J'ai bien fait de quitter les établissements pour venir vous voir, n'est-ce pas? Dites que j'ai bien fait.

Il la suppliait éloquemment de son regard humide. Palpitante d'émotion, elle pencha la tête, pendant qu'il portait sa blanche main à ses lèvres.

Ce fut un moment de muette extase, troublé seulement par le battement précipité de leurs coeurs.

Deux aboiements, tels que n'en poussèrent jamais les membres de la race canine, interrompirent, cruellement ce délicieux tête-à-tête.

Et le nègre Baptiste, courant comme un blaireau sur ses pieds et sur ses mains, vint se rouler aux genoux du chasseur, en criant avec des transports de joie:

—Massa Xavier! massa Xavier! Ben heureux li, ben heureux! Et noir à Massa Xavier itou! et petite demoiselle blanche itou, et tout le monde itou, itou, itou!

Il couronna son verbiage par des cabrioles extravagantes et une kyrielle d'aboiements qui durent mettre en émoi tout le gibier de la forêt.

—Veux-tu bien te taire, vilain moricaud! s'écria

Xavier, qui ne savait trop s'il devait, rire ou se fâcher de cette burlesque apparition.

Mais Baptiste, fou de joie, n'entendait pas. Il multipliait ses sauts, ses bonds, ses gestes, ses cris, avec la fougue d'un jeune chien qui a retrouvé son maître.

A la fin, le chasseur impatienté se leva pour le frapper.

Merellum le retint par ces mots:

—C'est lui qui m'a sauvé la vie.

—Massa, fit Baptiste d'un ton humble, avoir dit à nègre de quêter après demoiselle blanche. Nègre avoir enlevé elle à Indiens et joué bon tour à eux.

—Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ouah! ahh! ahhh!

—Le brigand! exclama Xavier en colère. Il va tout à l'heure, par ses hurlements, attirer sur nous une bande de Peaux-Rouges.

—Peaux-Rouges loin, loin! repartit Baptiste. Eux peur de nègre! grand'peur de Chien-Flamboyant!

—Ah! c'est vrai, dit le jeune homme, riant de bon coeur; j'oubliais que tu as un artifice merveilleux pour écarter ces bandits. Figurez-vous, ma cousine, que le drôle, qui a servi comme aide-pharmacien chez mon père, a trouvé le moyen de fabriquer du phosphore avec des os calcinés, je crois, et qu'il s'en frotte le corps pour effrayer les Indiens, qui l'ont pris pour une divinité malfaisante.

Merellum ignorait ce que c'est que le phosphore; mais elle avait vu Baptiste à l'oeuvre et connaissait le secret de ces flammes dont il s'entourait afin d'intimider les sauvages.

—Comment vous êtes-vous connus? dit-elle à Cherrier.

—Il était esclave chez mon père, qui avait quitté le Canada pour s'établir pharmacien à la Nouvelle-Orléans.

—Mauvais massa! ben, ben mauvais! marmotta le nègre en hochant la tête.

—Certaine nuit, il s'enfuit, continua Xavier; on n'en entendit plus parler. Aussi ne fus-je pas médiocrement surpris de me heurter à mon fugitif un jour que je rôdais dans ces parages. Je lui expliquai le but de mon excursion. Il promit de m'aider. Lui ayant dépeint votre figure, je continuai mon chemin; mais, attaqué par les Janktons [13], je fus blessé à la joue. On me transporta au fort Colville où je dus passer l'hiver…

[Note 13: Indiens maraudeurs. Voir la Huronne.]

—Alors il est votre esclave? dit Merellum en réfléchissant.

—C'est-à-dire qu'il l'a été.

—Mais il l'est encore, puisqu'il est en votre pouvoir.

—Non, non, répliqua Xavier en souriant, il est libre maintenant, puisqu'au Canada et sur ces territoires les blancs ne reconnaissent point d'esclaves… Mais l'air du matin m'a singulièrement aiguisé l'appétit. Si nous allions à la grotte de Baptiste, car je suppose que c'est là que vous restez, ma cousine?

—Oui, bonne petite demoiselle rester là, s'écria le nègre. Elle avoir été malade, oh! ben malade; mais noir soigner elle, et elle guérir tout à fait. Moi préparer bon déjeuner. Aimer ben fils à massa, mais pas massa. Oh! non, pas li en tout.

Ils rentrèrent dans la caverne. Baptiste servit un succulent repas de biftecks de tortue, frai d'esturgeon, oeufs de canards sauvages et légumes divers.

Pendant ce repas, les deux jeunes gens achevèrent de faire connaissance. Xavier proposa à Merellum de la ramener au Canada et de lui rendre la moitié de la fortune laissée par leur grand-père. La seconde partie de cette proposition intéressait peu la Petite-Hirondelle. Mais depuis longtemps elle désirait voir le pays de ses aïeux. C'était même dans ce but qu'elle avait renoncé à commander les Clallomes pour s'embarquer à bord du brick de Poignet-d'Acier. Une réflexion l'arrêtait cependant: le capitaine ne serait-il pas de retour dans la Colombie avant qu'elle fût arrivée au Canada? Xavier lui assura qu'en se pressant un peu, on le trouverait encore soit à Montréal, soit à Québec.

Toutes les objections étant levées, Merellum consentit à accompagner le chasseur.

Il fut décidé qu'ils attendraient que la convalescente fût entièrement remise, et qu'ensuite ils se rendraient au Canada par la route de terre, c'est-à-dire en traversant les Montagnes-Rocheuses et en longeant, soit en canot, soit à pied, les bords de l'Assiniboine, puis de la Saskatchaouane jusqu'aux Grands Lacs.

Ces arrangements pris à la satisfaction générale, même de Baptiste, qui devait suivre «la petite demoiselle» aux établissements, Cherrier sortit avec le nègre pour se construire une cabane sur le plateau.

Huit jours ne s'étaient pas écoulés que les deux jeunes gens s'aimaient d'un amour pur et passionné.

Pouvait-il en être autrement à la face des grandes choses de la nature qui les entourait!

Xavier apprenait à Louise les nobles doctrines du christianisme et initiait cette âme jeune et candide aux mystères de la nouvelle société dans laquelle il se proposait de la produire. Elle saisissait ses explications et se les appropriait avec cette pénétration qui est particulière aux femmes. L'élève et le maître étaient enchantés l'un de l'autre, et le moment du départ approchait, lorsqu'une après-midi, tandis que Xavier lui enseignait la lecture au moyen de lettres tracées sur du sable, Baptiste entra brusquement dans la salle souterraine en criant:—Indiens! Indiens!