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Les Nez-Percés

Chapter 19: CHAPITRE XVI
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About This Book

The narrative follows frontier trappers and seafarers whose rough camaraderie, quarrels, and treasure-seeking lead them through hunting camps, river voyages, and violent encounters. A burly captain prepares to leave the North‑West while a loyal trapper extols the freedom of wilderness and denounces urban hypocrisy; their exchanges frame a world of furs, gold-filled packs, firearms, and interactions with Indigenous people. Abductions, schemes to secure treasure, sudden explosions at sea, and tense voyages propel a sequence of adventures that mix survival, moral contrasts between settled society and the wilderness, and episodic action across camps, boats, and isolated islands.

CHAPITRE XIV

UNE RUSE DE BAPTISTE

—Indiens! Indiens! répétait-il avec des accents de terreur.

—Où sont-ils? demanda Xavier inquiet.

—Là! eux là! sur grande rivière, répliqua le nègre.

—Savez-vous, Baptiste, à quelle tribu ils appartiennent? dit froidement
Merellum.

—Eux, Nez-Percés! Nez-Percés!

—Mais, reprit la jeune fille, vous avez un moyen de les repousser s'ils sont nombreux, et nous sommes en mesure de leur résister s'ils…

—Douze canots! douze, bonne demoiselle! Eux plus peur de nègre, plus peur en tout!

—Viennent-ils donc pour nous attaquer? dit Xavier.

—Attaquer nous, oui, massa! Attaquer, attaquer bientôt.

—Mais ils te prennent, m'as-tu dit, pour l'Esprit du feu; on n'attaque pas un Esprit, fit Xavier en souriant.

—Oh! massa, massa! flammes pas pouvoir luire dans le jour, répliqua
Baptiste d'un air désolé.

—Cette retraite est sûre; ils ne la découvriront pas.

Le nègre secoua la tête.

—Eux suivre moi depuis deux ou trois jours; eux voir moi; moi pas dire à vous, crainte d'effrayer vous.

—Tu as commis une imprudence, dit le jeune homme d'un ton de reproche; mais, encore une fois, où sont-ils?

—Là! regardez par fenêtre, repartit Baptiste en montrant la feuille de parchemin qui bouchait l'ouverture par laquelle la salle recevait le jour.

Cette ouverture se trouvait à cinq ou six pieds du sol. Le chasseur s'élança vers un escabeau pour regarder au dehors.

Mais, plus prompte que lui, Merellum monta sur l'escabeau en s'écriant d'un ton qui révélait tout l'intérêt qu'elle avait pour Cherrier:

—Non, non, Xavier, je vous en prie, ne vous mettez pas à cette fenêtre.
Si, par malheur, les Indiens vous apercevaient, vous seriez perdu.

—Pas à craindre ça, dit Baptiste. Fenêtre haute et masquée par buissons. Vous pouvoir reluquer Indiens, pas eux vous.

Se hissant sur un autre escabeau, il arracha la peau de parchemin. Un chaud rayon de soleil couchant tomba aussitôt comme une pluie d'or sur les pelleteries qui garnissaient la salle.

Éblouie par cette soudaine clarté, Merellum détourna la tête.

Xavier profila de son mouvement pour sauter sur le siège qu'avait quitté
Baptiste et arrondir son bras autour de la taille de la jeune fille.

Elle le remercia d'un regard qui lui fit, une minute, oublier les dangers de leur situation.

Tous deux ensuite plongèrent leur vue au dehors.

Un tronc de buis touffu cachait effectivement la baie de la fenêtre, et permettait d'embrasser un assez vaste horizon sur le rio Columbia, qui roulait ses eaux à cent mètres au-dessous, sans que ceux qui le traversaient à cet endroit pussent vous distinguer.

Quand les jeunes gens opérèrent leur reconnaissance, une douzaine de canots remplis de Nez-Percés naviguaient vers la falaise.

—Le Renard-Noir! murmura Merellum dont le visage s'enflamma de colère.

Xavier la sentit frémir.

—Qu'est-ce donc que le Renard-Noir? demanda-t-il.

—Ah! je me vengerai. Je n'y puis tenir, il faut que je me venge! s'écria la Petite-Hirondelle.

Et avant que Cherrier eût pu prévoir son intention, elle avait bandé un arc et décoché une flèche hors de la caverne.

—Touché! je l'ai touché! exclama-t-elle avec un geste de triomphe.

—Qui avez-vous touché? fit Xavier.

—Molodun, le Renard-Noir, le chef des Nez-Percés, mon persécuteur, si vous aimez mieux.

—Ah! marmotta Baptiste, petite demoiselle perdre nous!

—Bah! reprit Xavier avec l'exaltation de la jeunesse, ils ne sont qu'une cinquantaine en tout. Nous avons des armes et des munitions. Nous pourrons bien leur résister. Du diable! s'ils déterrent jamais l'entrée de ce souterrain. Passe-moi un fusil que je commence le feu.

—Non, mon cousin, non, ne faites pas cela! s'opposa Merellum.

Et s'adressant à Baptiste:

—Ne lui donnez pas ce qu'il demande.

—Mais pourquoi, Louise?

—Pourquoi, parce que j'ai commis une imprudence en tirant sur Molodun, et qu'il ne faut pas l'aggraver par de nouvelles légèretés. Tenez, voyez, les Nez-Percés ont pris l'éveil; ils examinent la côte pour savoir d'où vient cette flèche que j'ai lancée. Molodun n'a pas été atteint grièvement, puisque le voilà debout dans son canot et inspectant la falaise avec plus d'attention encore que les autres. Nous seront vraiment protégés par ce Dieu des chrétiens dont j'aime tant à vous entendre parler, s'ils ne découvrent pas cette ouverture.

—Et quand ils la découvriraient?

—S'ils la découvraient, c'en serait fait de nous.

—Bah! ils auraient besoin d'ailes pour arriver jusqu'ici.

—Vous ne connaissez pas les Indiens, mon cousin; ils y arriveraient.

—Ah! pour ça, ma cousine, je voudrais bien savoir comment, dit Xavier en riant.

—Je vous assure…

—Mais le rocher est à pic jusqu'au niveau du fleuve, à plus de cent verges au-dessous de nous.

—Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de l'escalader.

—De grâce! expliquez-vous, ma chère Louise.

—Baissez la tête! baissez la tête! s'écria-t-elle tout à coup.

Machinalement Xavier suivit ce conseil, et presque au même moment une flèche passa en sifflant au-dessus de son oreille.

—Voilà, reprit Merellum en se retirant de la fenêtre, une partie de l'explication que vous désiriez, mon cousin. Si, comme ce n'est que trop présumable à présent, les Nez-Percés ont remarqué cette ouverture, ils chercheront d'abord la porte de la caverne, et, ne la trouvant pas, ils lanceront, au moyen d'une flèche, un lasso par-dessus le tronc de buis qui nous abrite et grimperont jusqu'à nous.

—Alors il faut couper ce tronc, dit Xavier.

—Pas pouvoir, pas pouvoir! répliqua Baptiste, tronc trop bas. Moi essayer une fois, deux fois, dix fois, jamais pouvoir.

Cinq ou six flèches pénétrèrent en même temps par la fenêtre dans la salle.

—Vous voyez, dit Merellum, ils cassent les branches du buis, afin de distinguer ce qu'il y a derrière.

—Que résoudre, quel parti prendre? murmura Cherrier.

—La première chose à faire, répondit la Petite-Hirondelle, c'est de boucher immédiatement cette fenêtre avec un morceau de roche, après avoir placé adroitement les flèches qu'ils nous ont tirées sur le buis. Quand ils l'auront dépouillé de ses feuilles et de ses rameaux, leurs armes retomberont dans le fleuve, et, n'apercevant que le roc, là où ils doivent à présent supposer qu'existe l'ouverture, ils croiront peut-être s'être trompés et iront ailleurs.

—Ah! voilà une idée excellente, ma cousine, je m'empresse de la mettre à exécution.—Prépare-moi des fragments de roche, moricaud.

Baptiste sortit pour chercher des cailloux dans le passage, tandis que le jeune Canadien, ayant ramassé les flèches des Indiens, remontait sur l'escabeau pour les arranger sur le buis, d'après le conseil de Merellum.

—Pas ainsi, mon cousin, pas ainsi! lui cria-t-elle, vous ne connaissez pas la subtilité des Peaux-Rouges.

—Que voulez-vous dire?

—Mais ces flèches se sont enfoncées dans les pelleteries qui garnissent les murailles de cette salle, par conséquent la pointe en est intacte.

—Qu'est-ce que cela fait?

—Cela fait, mon cher cousin, répliqua-t-elle en souriant, qu'ils ne seraient pas longtemps dupes de notre supercherie. Des que les flèches tomberont, ils courront les recueillir, car il n'est rien à quoi les Indiens tiennent plus qu'à leurs flèches.

—Mais je…

—Attendez, et gare à vous! En voici d'autres qui arrivent!

Xavier se jeta de côté pour livrer passage à une nouvelle volée de projectiles.

—Je vous disais donc, reprit Merellum, qu'ils se hâteront de repêcher leurs armes; les trouvant parfaitement affilées, ils comprendront vite qu'elles n'ont pas pu frapper le rocher, et alors…

—Alors, il faut les émousser, n'est-ce pas, ma cousine? dit Xavier en épointant chacune des flèches avant de la glisser dans les branches de buis.

—C'est cela, répliqua la jeune fille, qui se mit à l'aider dans sa besogne.

Le nègre rentra avec trois cailloux de la même couleur que la roche de la falaise.

Ils furent aussitôt ajustés dans la baie de la fenêtre, et l'obscurité envahit la salle.

—Maintenant nous sommes pour quelques heures au moins à l'abri de ces coquins. Allumons une torche et avisons au moyen de nous tirer d'affaire, dit Xavier.

Baptiste prit dans un coin une branche de sapin longue de quatre pieds, la fendit aux trois quarts de sa longueur en une foule de parties, y mit le feu et la ficha dans un trou creusé à cet effet près de la cheminée.

A la lueur fumeuse et vacillante de cette torche, ils tinrent conseil.

—Allons, ma cousine, que proposez-vous? demanda gaiement Xavier, à qui cette situation romanesque ne déplaisait pas trop, malgré l'imminence de ses périls.

Mais quand on est jeune, qu'on n'a pas encore tout à fait pris racine dans la vie sociale, si je puis m'exprimer ainsi, on a une sorte d'audace égoïste, amoureuse des témérités et ennemie jurée du doute.

—Que proposez-vous, ma cousine? Il est temps ou jamais de prendre une détermination, appuya-t-il en remarquant qu'elle rêvait.

—A mon avis, le plus sage serait d'attendre, répondit-elle. Les Nez-Percés se lasseront d'user leurs flèches contre le rocher; ils débarqueront, fouilleront la falaise, et ne découvrant pas notre refuge, ils finiront par s'éloigner.

—Si pourtant ils le découvraient? observa Xavier.

Merellum se tourna vers Baptiste, qui s'était étendu sur le sol, la tête dans ses mains.

—Bonne petite demoiselle veut opinion à nègre? dit-il.

—Eh oui! intervint le Canadien, car tu sais mieux que nous quelles sont les ressources de cette caverne.

—Massa dire vrai, mais noir rien pouvoir faire avant la nuit.

—Que feras-tu alors?

—Nègre faire Chien-Flamboyant, répondit Baptiste en bondissant deux ou trois fois.

—Comment cela nous sauvera-t-il? dit Xavier.

—Massa voir, massa voir.

Le jeune homme haussa les épaules.

—Oui, comment cela nous sauvera-t-il? insista la jeune fille, qui avait plus de confiance dans l'adresse du nègre que Cherrier.

—Vous écouter moi, et moi parler. Quand nuit venue, moi frotter mon corps avec matière qui flambe dans la noirceur; monter après ça dans gros arbre, et être tout en feu, tout en feu; Indiens effrayés; vous profiter d'épouvante à eux. Et après que moi avoir aboyé trois fois, sortir de cette grotte, descendre le cap vers le sud, avancer mille, deux mille, trois mille pas; là, trouver enclos à moi, prendre chevaux et filer comme vent.

—C'est juste, dit Merellum, vous avez des chevaux près d'ici. Mais que deviendrez-vous?

Le nègre partit d'un bruyant éclat de rire qui fit reluire dans la demi-obscurité, une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.

—Oh! ma cousine, soyez sans inquiétude à son endroit, dit Xavier: Baptiste est trop ingénieux pour se laisser scalper par cette bande d'assassins. N'a-t-il pas déjà su leur faire accroire qu'il avait la puissance d'un Manitou?

—Oui, Indiens grand'frayeur de Chien-Flamboyant, dit-il avec une gravité comique.

—Tu nous rejoindras au fort Colville, dit Cherrier.

—Massa aller à fort Colville?

—Sans doute! pourquoi celle question?

—Difficile, difficile, Grande-Coulée, vilaine route; désert, sable, pas manger, pas à boire, marmotta Baptiste.

—Ta! ta! ta! j'ai déjà suivi ce chemin. Mais le crépuscule est venu. Il n'y a point de lune en ce moment. Il me semble que le soleil s'est couché sous un réseau de nuages. La nuit sera fort sombre. Si tu commençais la représentation?

—Massa et bonne petite demoiselle se munir d'armes et de provisions d'abord, dit Baptiste.

—Il a raison, et, sa prévoyance nous sera assurément d'un grand secours, répliqua Merellum.

Xavier Cherrier était convenablement équipé; il ne prit qu'une gourde de vieux rhum et un taureau de pemmican [14]. Merellum jeta un arc et un carquois sur ses épaules, entoura sa taille d'un long lasso, et plaça à sa ceinture un poignard dont le chasseur lui avait fait cadeau. Il désirait qu'elle y ajoutât une paire de pistolets, mais la Petite-Hirondelle refusa obstinément. Elle avait les armes à feu en horreur.

[Note 14: On appelle ainsi les énormes saucissons de viandes boucanées, confectionnés par les chasseurs du Nord-Ouest. (Voir la Huronne et les Pieds-Noirs.)]

Tandis qu'ils s'apprêtaient, Baptiste se frictionnait des pieds à la tête avec du phosphore. Jamais il n'avait fait aussi luxueuse dépense de ce combustible artificiel. Aussi la salle souterraine était-elle éclairée comme par une illumination à giorno.

Xavier enchanté battait des mains:

—Ah! comme il est drôle! mon Dieu, comme il est drôle! La bonne farce que nous allons jouer aux Peaux-Rouges! Que j'aurai du plaisir à conter cela un jour à mes amis de Montréal et de la Nouvelle-Orléans!

—Nouvelle-Orléans, massa! vous vouloir y retourner! dit le tourbillon de flammes avec une anxiété évidente. Oh! moi, pas aller là; plus esclave, plus recevoir coups de fouet; non, jamais de jamais!

—Bien! bien! je te laisserai au Canada, mon brave Baptiste, dit le jeune homme éclatant de rire.

—Ben sûr, au moins, massa?

—Nous vous le promettons, dit Merellum avec un sourire.

—Nègre croire vous, bonne petite demoiselle, dit le Chien-Flamboyant en pressant un ressort qui faisait mouvoir la pierre servant de porte à la salle.

Quand il fut sorti, Xavier se rapprocha de la jeune fille et lui dit d'un ton ému:

—Je vous parais peut-être bien léger, Louise, car je plaisante à cette heure critique.

—Point du tout, mon cousin, je vous aime mieux comme ça. N'oubliez pas que je suis une enfant du désert, accoutumée à braver, je dirai plus, à rechercher les périls, et, si je vous voyais timide et tremblant en cette circonstance, ma foi…

Elle s'arrêta court.

—Eh bien? fit Cherrier, charmé de la taquiner un peu.

Elle lui demanda grâce par un regard. Il ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre.

—Eh bien! mon cousin, répliqua-t-elle résolument, si vous n'étiez pas brave, vous ne me plairiez pas.

—Vous avez donc pour moi de l'amour, Louise?

—Je ne sais ce que c'est que l'amour, mais mon coeur vous aime, Xavier.

—Oh! s'écria-t-il en lui saisissant la main, cet aveu…

—Je dis ce que je pense. Vous êtes, après le capitaine Poignet-d'Acier, le premier homme vers lequel je me sois sentie attirée par une inclination secrète, et je suis heureuse du bonheur que mes paroles semblent vous causer.

—Louise! Louise! vous me rendez fou de joie!

Il porta sa main à ses lèvres.

—Pourquoi ne m'embrassez-vous pas sur les joues, comme d'habitude,
Xavier? dit Merellum d'un air surpris.

Il rougit, pâlit et baissa les yeux.

La naïveté de la jeune fille l'effrayait presque.

—Mais, reprit-elle candidement, qu'avez-vous donc?

Il tomba à ses genoux.

—Louise, lui dit-il d'une voix palpitante, Louise, je vous aime, vous le savez, n'est-ce pas! Je sens que loin de vous la vie pour moi ne serait plus possible; que désormais toutes mes pensées, toutes mes aspirations sont pour vous… Enfin, je vous aime!…

—Mais, moi aussi, je vous aime, Xavier, dit-elle avec l'innocente franchise d'une âme vierge.

—Alors, reprit-il en balbutiant, vous consentiriez…

L'émotion l'empêcha de poursuivre.

—Mais je consentirai à tout ce que vous voudrez, Xavier.

—Même à m'épouser?…

Et il l'enveloppa d'un regard suppliant.

Merellum tressaillit. Un nuage passa sur son front.

—Oui, n'est-ce pas que vous consentirez à m'épouser, dites-le, promettez-le moi, Louise? fit le jeune homme de cet air câlin et pressant qui est une des plus fortes expressions de la passion.

—Vous épouser! répondit-elle lentement, stupéfaite de cette prière.

Xavier ouvrit la bouche pour insister.

Trois aboiements successifs, vigoureusement cadencés, l'arrêtèrent.

—Le signal! Partons, mon cousin, partons! s'écria Merellum.

La première, elle s'élança sur l'échelle, et, en atteignant le faîte, elle vit le Chien-Flamboyant qui courait de branche en branche sur les cèdres voisins.

On eût dit un feu follet dansant au milieu des arbres.

Du bas de la falaise s'élevaient des hurlements effroyables.

—Indiens en fuite! en fuite! mais revenir bientôt, bientôt. Vous partir vite. Chevaux au sud! cria Baptiste.

Merellum et Xavier furent promptement de l'autre côté du cap.

Au lieu indiqué, ils trouvèrent des mustangs, en bridèrent deux avec des cordes de ouatap, et, sautant sur leur dos, se dirigèrent en toute célérité vers le sud.

Par malheur, dans sa précipitation, la Petite-Hirondelle avait laissé tomber son chapeau d'écorce près de l'enclos aux chevaux.

CHAPITRE XV

LA GRANDE-COULÉE

Merellum ne s'était pas trompée; elle avait atteint Molodun à l'épaule droite, mais si légèrement, que la flèche avait seulement éraflé l'épiderme.

Depuis une lune, ce chef était remis du terrible coup de tomahawk que lui avait asséné Oli-Tahara dans le combat des Nez-Percés contre les Chinouks. Sa vie, il la devait à son épouse Lioura. Elle l'avait transporté sur la rive septentrionale du Columbia, et ramené à l'ienhus aussitôt, après le départ des ennemis. Sa reconnaissance pour la Blanche-Nuée s'exprima en termes très-vifs lorsqu'il reprit ses sens, et la jeune femme put se croire aimée; mais il n'en était rien. Quand la possession n'aurait pas éteint les premières ardeurs qu'il lui témoigna à la suite de leur mariage, ses longues entrevues avec Merellum et la froide résistance de celle-ci avaient allumé dans le sein du sagamo une passion désordonnée et qui, quoique assoupie, n'avait jamais cessé de brûler.

D'ailleurs, la pauvre Lioura portait sur son visage et sur son corps les traces indélébiles des persécutions endurées chez les Clallomes: elle était devenue laide.

Avec cette laideur, qu'elle ne pouvait ignorer, sa jalousie avait augmenté. Son père, l'Aigle-Gris, et son frère, le Castor-Industrieux, étaient morts sur le champ de bataille; il ne restait plus personne pour la protéger.

Une fois guéri, Molodun se mit activement à la recherche de la face blanche. Il savait qu'elle avait échappé aux perquisitions d'Oli-Tahara et qu'elle était partie avec le Chien-Flamboyant.

Jongleur par sa position et, conséquemment, au fait des petites pratiques de la sorcellerie, Molodun était moins superstitieux que la plupart des Indiens.

Il avait vu le nègre en plein jour, dépouillé de tout son appareil flammifère, et le soupçonnait fort d'être un habile charlatan; mais comme, après tout, il ne faisait de mal à personne, le Renard-Noir l'avait, par politique, protégé jusque-là, comme une créature dont il pourrait peut-être un jour tirer parti.

L'enlèvement de Merellum changea sa manière de voir à l'égard du nègre.

Une centaine de guerriers nez-percés avaient survécu à la défaite.

Molodun choisit parmi eux cinquante des plus braves et explora le pays environnant.

Plus d'une fois il aperçut le noir et tenta de s'emparer de lui; mais chaque fois celui-ci sut mettre le sauvage en défaut. Un jour enfin, Molodun entrevit Merellum, qui se promenait avec le chasseur canadien sur le plateau de la falaise. Il n'avait certes pas besoin de cette découverte pour s'exciter à poursuivre son entreprise. Mais une nouvelle sensation traversa son coeur comme un fer rouge. Au désir de s'emparer de la Petite-Hirondelle se joignit le désir, non moins brûlant, de tuer le jeune homme avec qui elle causait si familièrement.

Seul alors dans son canot, sa bande étant campée à quelque distance, il rangeait la côte au pied du cap.

Il aborda, gravit l'escarpement en moins de cinq minutes, et arriva sur le plateau.

Les jeunes gens n'y étaient plus. Molodun ne trouva que la hutte grossière où le chasseur couchait avec Baptiste, Merellum occupant seule la salle souterraine.

Le Renard-Noir vit bien, tout de suite, que cette loge n'était qu'un abri passager, et que la face blanche avait une autre retraite.

Il fouilla, fouilla la falaise et ne trouva rien.

Revenant sur le rivage, il se rembarqua, retourna vers ses gens et les ramena dans un îlot, vis-à-vis du cap, où il les établit.

Lui-même se plaça de manière à observer ce qui se passerait au sommet du rocher.

Par bonheur pour nos héros, le cèdre qui servait comme d'escalier au souterrain, était en partie masqué par deux gros arbres du côté du fleuve.

Malgré sa vigilance, Molodun ne remarqua pas la rentrée du nègre dans la grotte, quoique celui-ci eût parfaitement distingué les canots des Nez-Percés.

Enfin, fatigué d'attendre, le Renard-Noir résolut d'explorer la falaise avec tout son monde. Il donna l'ordre de pousser vers le rivage. C'est à ce moment que Merellum le reconnut par la fenêtre et tira sur lui.

Surpris et irrité par cette attaque imprévue, Molodun craignit une embûche, et au lieu d'attérir, il commanda à ses guerriers de se tenir à flot, en tâchant de découvrir d'où venait le coup. Des flèches furent décochées sans effet sur le tronc de buis, et comme la nuit tombait rapidement, le Renard-Noir jugea qu'il était prudent de regagner son île et d'ajourner au lendemain la continuation des recherches.

Alors, dans les branches des arbres, tantôt, comme une gigantesque statue de feu, tantôt comme une boule incandescente, parut Baptiste.

Les Nez-Percés furent saisis de vertige. La plupart s'enfuirent, quelques-uns se précipitèrent dans les flots où ils se noyèrent.

Molodun lui-même se hâta de se réfugier dans son île.

Le triple aboiement du Chien-Flamboyant acheva de semer l'épouvante parmi les Peaux-Rouges.

—L'Esprit du feu! l'Esprit du feu! hurlaient-ils en faisant force de rames.

Mais cette fois Molodun ne fut pas dupe du stratagème. Il avait reconnu le nègre.

—Que mon frère Peopeomaxmax rassemble les jeunes hommes, dit-il à un chef qui l'accompagnait.

Peopeomaxmax ou le Serpent-Jaune essaya inutilement d'exécuter cet ordre.

Les Indiens étaient dispersés en tous sens. Le lendemain seulement,
Molodun parvint à en réunir une dizaine.

Au point du jour, il traversa le fleuve, sonda le terrain tout autour du plateau, mais sans deviner la cachette du cèdre. Une double piste détourna au reste son attention de l'arbre. Cette piste partait du pied. Il supposa que les auteurs des empreintes s'étaient, la veille, tenus cachés dans les rameaux.

Il examina les pas; c'étaient bien ceux d'un homme et d'une femme, et l'un et l'autre appartenaient à la race blanche, car la pointe du pied était tournée en dehors, au lieu d'être tournée en dedans, comme celle des Peaux-Rouges.

Ces impressions furent suivies jusqu'à l'enclos, où elles disparaissaient à travers des traces de poneys nombreuses. Mais aucun de ces animaux ne se trouvait alors dans l'enceinte.

Molodun ne savait trop à quelle détermination s'arrêter lorsque le chapeau que Merellum avait laissé tomber frappa sa vue. Il le connaissait bien, car elle l'avait fabriqué dans sa loge. Aussitôt son parti fut pris.

—Mon frère, dit-il au Serpent-Jaune, tu vas aller chercher des chevaux à l'ienhus, qui n'est qu'à un tour de soleil d'ici, et tu me rejoindras. Je suivrai cette piste qui monte vers l'est.

Peopeomaxmax partit incontinent avec trois hommes, laissant une partie des autres accompagner le Renard-Noir.

Pendant ce temps, Cherrier et Merellum, qui avaient galopé toute la nuit, déjeunaient gaiement à l'entrée d'une grotte, non loin de l'embouchure de la Voila-Voila, dans la Colombie.

Le paysage était nu et stérile. Une lande sablonneuse, sans bornes, l'occupait en entier vers le sud. Au nord, il était fermé par le fleuve qui roulait ses ondes grondeuses entre des roches volcaniques noirâtres. Sur la rive méridionale se dressaient deux colonnes colossales, mesurant sept à huit cents pieds d'élévation, nommées par les voyageurs canadiens-français les Cheminées, et sur le bord septentrional, vis-à-vis, un roc énorme dont la face répond assez à celle des cheminées. On dirait que, comme pour le Saguenay, au Canada, une révolution terrestre a tranché d'un seul coup les rochers en deux et ouvert ainsi un lit aux ondes du rio Columbia.

—Ces pics ont un aspect singulier, dit Xavier en indiquant du doigt les
Cheminées.

—Les Voila-Voilas, Indiens qui habitent ce pays, les ont nommés les filles Kiuses, répondit Merellum.

—Ah! et sans doute il y a une histoire attachée à cette dénomination.
Contez-la moi, tandis que nos chevaux se reposent, ma belle cousine.

—Avec plaisir.

—Je vous écoute.

Alors la Petite-Hirondelle parla ainsi:

«Vous savez, mon cousin, que le Loup est vénéré par la plupart des Peaux-Rouges riverains de la Colombie. Or, il y avait jadis un de ces animaux qui gouvernait la contrée. Ayant appris qu'une sauterelle, grande magicienne, y causait des ravages épouvantables, il se mit à sa recherche, la surprit, la vainquit par la ruse, la dévora et reprit le chemin de sa maison. En route, il rencontra trois Indiennes kiuses. Elles étaient soeurs, il devint amoureux de toutes les trois.

«Au moment où il les aperçut, elles construisaient une chute, afin de prendre au-dessous du saumon dans un filet qu'elles avaient l'intention de tendre. Le Loup les observa jusqu'à la nuit. Alors, quand elles se furent retirées, il détruisit leur ouvrage. Le lendemain, même manoeuvre, et ainsi durant trois nuits. Au matin du quatrième jour, les jeunes filles désolées s'étaient assises sur le rivage et poussaient des cris déchirants. Le Loup s'approcha d'elles et leur demanda pourquoi elles pleuraient.

«—Parce que, répondit l'aînée, nous avons faim et que nous ne pouvons bâtir une chute pour prendre des poissons.

«—Vraiment! dit le Loup, et si je vous en bâtissais une, que me donneriez-vous en échange?

«—Tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle.

«—Eh bien! reprit-il, si vous voulez devenir mes femmes, je vous ferai une belle cascade, et vous prendrez autant de poisson que vous voudrez.

«—Les filles kiuses se consultèrent.

«—Il leur répugnait de devenir toutes les trois les femmes du Loup, non point parce qu'elles étaient soeurs, car c'est la coutume chez les Indiens de la Colombie d'épouser plusieurs soeurs, mais parce qu'elles se jalousaient mutuellement.

«Elles demandèrent au Loup un peu de réflexion, espérant que pendant ce temps elles trouveraient des vivres.

«Elles n'en trouvèrent point, et la faim les pressait.

«Alors les filles kiuses consentirent à suivre le Loup dans son wigwam.

«Il leur donna du poisson, du gibier, des racines de ouappatous tant qu'elles en voulurent, et elles furent heureuses jusqu'à la fin de la saison.

«Mais un jour qu'il était parti à la chasse, un Manitou s'introduisit dans leur loge et leur lit des présents de ouampums.

«Le Loup, en rentrant, vit ces présents et se mit en fureur.

«Après avoir grondé et battu ses femmes, il leur ordonna de le suivre sur le bord de la rivière Voila-Voila.

«En y arrivant, il reprocha à l'aînée de l'avoir trompé, et la changea en grotte,—celle dans laquelle nous déjeunons, observa Merellum.

«Puis il métamorphosa les deux cadettes en ces deux pics qui s'élèvent là-bas.

«Ensuite, lui-même prit la forme du rocher qu'on aperçoit de l'autre côté du fleuve, afin d'être toujours à même de surveiller la conduite de ses squaws.

«On dit que, quand il est irrité, il attire sur elles la foudre et leur fracasse la tête [15].»

[Note 15: Parmi les tribus de la Colombie, le loup est en grand honneur. On lui attribue la plupart des cascades existantes. Voici une autre version de la légende ci-dessus. Le loup désirant avoir une femme, la voulut de la tribu des Spokani. Dans ce dessein, il leur demanda une de leurs vierges. Sa demande fut agréée. En récompense, le Loup promit que le saumon serait abondant, et, dans ce but il créa une chute, afin qu'on le pût prendre avec plus de facilité. Plus tard, il adressa une requête semblable aux Seskui ou Coeurs-d'Alène; mais ceux-ci la repoussèrent. Pour se venger, le Loup forma la grande cataracte des Spokani, qui a depuis empêché le poisson de remonter au territoire des Coeurs-d'Alène.]

—Et vous avez pourtant cru à tout cela, ma cousine! dit Xavier en souriant.

—Ah! mon cousin, vous êtes méchant! répliqua-t-elle joyeusement en lui donnant une petite tape sur la joue.

—Eh bien! reprit-il, je bois à la santé des filles kiuses!

—Ouaou! ouaou-ou-ou-ou! ahh! ahhh! ahhhh! répondit à ce toast un voix familière.

—Le moricaud, ma conscience [16]! C'est lui-même! dit le jeune homme en regardant autour d'eux après avoir mouillé ses lèvres au flacon de rhum qu'il avait tiré de sa carnassière.

[Note 16: Locution très-usitée parmi les Canadiens-Français.]

—Li! massa! li! riposta la grosse voix du nègre, apparaissant à cheval devant une saillie du rocher.

—Je savais bien que tu réussirais à échapper aux Peaux-Rouges!

—Peaux-Rouges, pas forts, pas forts en tout! dit Baptiste d'un ton crâne.

—Ils ont abandonné la partie, n'est-ce pas?

—Eux, pris au piége, d'abord, massa.

—Ont-ils perdu notre piste? demanda Merellum.

—Perdu oui, perdu non.

—Que signifie ce baragouinage? Allons, explique-toi, dit Cherrier.

—Massa, Indiens venir derrière moi; mais pas près, une, deux, trois, quatre, dix lieues!

—Ils sont à dix lieues de nous!

—Dix lieues, oui; eux pas de chevaux, mais bientôt en avoir.

Et Baptiste raconta, dans son langage pittoresque, que Molodun, ayant découvert la trace de Merellum, s'était immédiatement lancé à sa poursuite avec six Nez-Percés, après avoir envoyé le Serpent-Jaune au village pour y prendre et ramener des mustangs.

—Vous partir, partir tout de suite, dit-il en terminant; car Indiens revenir, revenir vite.

—Alors, montons à cheval! s'écria Cherrier.

Il courut chercher les poneys, qui tondaient quelques maigres arbousiers sur le rivage du fleuve.

Cinq minutes après, tous trois galopaient vers la rivière des Saaptim.

Ils suivirent son cours jusqu'à celle du Pavillon, et au bout de huit jours d'un voyage pénible, ils entrèrent dans la Grande-Coulée, ancien lit présumé du rio Columbia, et qui n'a pas moins de cent cinquante milles de longueur sur un à six de large.

Là, la végétation cesse entièrement. Partout ou se porte le rayon visuel, il n'aperçoit que rochers infranchissables, tronçons et fragments de colonnes ou projections basaltiques, strates micacées, brillantes comme l'or, schistes noirâtres et sables mouvants. A peine, d'intervalle en intervalle, rencontre-t-on quelques arbustes nains ou quelques plants de cactus sphéroïdal et de créosote; les pariétaires, la mousse elle-même semblent avoir horreur de cette gorge épouvantable. De chaque côté elle est cuirassée par des masses rocheuses verticales, formidables, dont l'élévation dépasse souvent cinq et six cents mètres. La solitude est complète en ces lieux; rarement la voix humaine s'y fait entendre; jamais les bêtes fauves ne la troublent par leurs cris. Mais quand un son y est lancé, il bondit d'écho en écho, doublant de puissance à chaque station, et il revient grossi de sa propre force, avec des réverbérations effrayantes. Les volatiles évitent soigneusement la Grande-Coulée. Les reptiles ne s'y montrent nulle part. Le serpent à sonnette, si commun dans toute l'Amérique septentrionale, fuit ce canon maudit. Seuls des créatures animées, les pélicans y barbotent dans des mares d'eau saline et bourbeuse, éparses ça et là dans des bas-fonds.

C'est une désolation qui afflige l'esprit le plus robuste, un silence qui glace le coeur, à moins que les stridentes clameurs de la tempête n'ébranlent toutes ces assises de granit, et les remuent jusque dans leurs entrailles. Alors le soi frissonne, la pierre parle, elle gémit, se lamente, et, de la Grande-Coulée, ordinairement morne et taciturne comme la tombe, s'échappent des mugissement semblables à ceux qui accompagnent les grandes convulsions de la terre en mal d'épanchement igné.

En rapprochant, de l'extrémité supérieure de la barranca, on remarque au milieu même, et atteignant par leur altitude la hauteur des escarpements dont elle est bastionnée, deux montagnes.

Ces montagnes durent former des îles quand la Colombie traînait ses flots dans ce vaste bassin.

Le plateau de la première est long, avec une étendue assez considérable; celui de la seconde est rond et n'a qu'un diamètre peu développé.

Elle ressemble à un cône tronqué.

Après de longues journées de marche, après avoir souffert de la soif et de la faim, un soir, la petite troupe de fugitifs arriva au pied de ce cône.

Merellum était exténuée; la disette de vivres, l'insalubrité de l'eau et des aliments, la fatigue, avaient altéré sa frêle constitution, à peine remise des secousses d'une longue maladie. Cependant elle ne se plaignait pas et trouvait dans son courage des paroles pour relever le moral de ses compagnons de misère.

Xavier Cherrier avait perdu une partie de son enjouement. Il souffrait doublement, pour elle et pour lui. Mais il s'efforçait de faire bonne contenance, et parfois plaisantait volontiers sur ce qu'il appelait «le romantique de leur situation.»

Quant à Baptiste, il ne cessait de jurer en jargon franco-hispano-anglais, et sur tous les tons, contre ces vermines d'Indiens qui obligeaient «bonne petite demoiselle et massa Xavier à promener eux par pareille chaleur, dans pareil pays.»

Au reste, actif, industrieux et toujours sur pied, il allait cueillir des pommes de cactus là ou on aurait supposé qu'un oiseau seul pouvait atteindre, et la chair juteuse de ces fruits n'avait pas été d'une mince importance pour leur sustentation, tandis que le brou offrait à leurs chevaux une provende substantielle.

Quand celle ressource manquait, Baptiste trouvait encore le moyen d'escalader des crêtes sourcilleuses de la Grande-Coulée, et de tuer au delà quelques oiseaux ou de rapporter de l'eau plein sa gourde.

Néanmoins, malgré toute son ingéniosité, aidée de la connaissance qu'avait Merellum du pays, ils durent, plus d'une fois, se coucher à jeun et fournir une longue traite, le lendemain matin, avant de trouver de quoi relever leurs forces et celles de leurs montures.

Ils étaient dans cette triste condition quand ils firent halte devant le cône dont je viens de parler. Depuis vingt-quatre heures ils n'avaient ni bu ni mangé, et leurs poneys trébuchaient d'épuisement à chaque pas.

—Il m'a semblé distinguer quelque chose comme un lac là-haut, dit Xavier; je m'en vais tacher de grimper. Peut-être trouverai-je des baies sauvages. Cela nous rafraîchira toujours mieux que ces cailloux que nous suçons du matin au soir, comme si c'étaient des morceaux de sucre. Allons, ma cousine, encore un brin de patience, et nous serons au fort Colville. Ça ne fait rien, vous devez vous dire que, pour un amoureux, j'ai de drôles de façons de faire la cour à ma prétendue…

—Votre prétendue! vous êtes bien hardi, monsieur! interrompit Merellum essayant de sourire.

—Massa reposer vous, nègre monter sur ce morne, dit Baptiste.

Xavier voulut insister; mais l'autre ajouta en lui parlant à l'oreille:

—Non, massa, pas vous, pas vous! garder petite demoiselle!

Cet argument était irrésistible; le Canadien demeura près de Merellum, et Baptiste partit à la découverte.

Au bout d'une heure, il revint portant sur sa tête une énorme botte de fourrages verts tout mouillés. A la main il tenait trois gros poissons, et sa gourde était remplie d'eau fraîche. Cependant il n'était pas joyeux comme à son habitude, quand il avait fait quelque bonne trouvaille.

—Vous, boire et manger, dit-il aux jeunes gens; petit lac et poisson en haut; pris poisson avec ligne et épine pour hameçon. Mais manger vite poisson; lui cuit, moi cuire lui avant de rapporter.

Les chevaux se jetèrent avec avidité sur les herbes succulentes que le bon nègre avait étalées devant eux. Leurs maîtres ne se firent pas prier non plus pour se restaurer. Le repas promptement expédié, Baptiste profita d'un moment où Merellum ne les observait pas pour dire à Cherrier:

—Massa, partir tout de suite. Indiens arriver près: moi voir eux, quand moi sur le morne.

CHAPITRE XVI

LE FORT COLVILLE ET LES CHUTES DE LA CHAUDIÈRE

—Les Indiens, dis-tu?

—Oui massa, oui, Indiens; moi sûr, moi voir eux.

—Mais à quelle tribu appartiennent-ils?

—Eux, Nez-Percés, massa, Nez-Percés!

—Enfin, ils ne sont pas si près de nous…

—Oh! si si, très-près: un, deux, trois, cinq milles, massa, cinq!

—Alors, il faut aller camper ailleurs.

Le Canadien se rapprocha de Merellum, qui s'était endormie. Quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de l'arracher au repos, il dut se risquer à cet acte de cruauté, car la pauvre jeune fille était accablée de lassitude.

Aux premiers mots qu'il lui dit, cependant, elle se leva, prête à se remettre en route. Les poneys furent enfourchés, et nos voyageurs coururent toute la nuit sans poser pied à terre.

Le lendemain matin ils firent halte près d'une source d'eau fraîche, sur une petite prairie ombragée par des acacias en fleurs, véritable oasis dans ce désert.

Xavier tua un bouquetin, le premier quadrupède qu'ils eussent rencontré depuis leur entrée dans la Grande-Coulée.

Ils se reposèrent deux heures et reprirent leur marche.

Au bout de quatre jours, ils pénétrèrent dans une contrée nouvelle, montueuse et boisée, et sortirent enfin du canon maudit.

Désormais, l'eau et les vivres ne leur manqueraient plus. Ils se sentaient près du fort Colville. L'espérance, les réchauffant de ses rayons bienfaisants, ranima leurs forces.

Cependant, la première nuit qu'ils couchèrent sur les hauteurs, Cherrier s'éveilla tout à coup en proie à un violent émoi. Il était balancé à droite et à gauche, comme si la montagne eût été secouée par un tremblement de terre.

Merellum lui apprit en souriant que ce qui causait son effroi était simplement l'oscillation, au souffle du vent, des pins gigantesques sous lesquels ils étaient étendus.

Ces pins, de la plus grande espèce, appelés par les naturalistes lambertinæ, plantent leurs racines entre les fissures des rochers, à fleur de terre. Les débris de leur feuillage forment peu à peu, en dessous, un lit de verdure qui semble immobile. Mais viennent les plus légères brises, et le tronc des arbres ploie, comme un jonc sur sa base, et toutes les racines, avec le sol environnant, sont en mouvement.

Les Canadiens-Français désignent ces conifères par le nom de pins tremblants, et les endroits où ils poussent par celui de berceuses.

Xavier se rendormit en riant de sa peur.

Le lendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à la chute des Chaudières, cataracte de près de soixante pieds, considérée comme la plus haute du rio Columbia. Elle doit sa dénomination aux trous ronds que l'eau et les cailloux ont, en tombant, pratiqués au bas. «Les cailloux, dit avec raison un voyageur, une fois retenus entre les inégalités des rochers, sous la cascade, tournent en spirale énorme et creusent ainsi des cavités aussi rondes et aussi polies que les parois intérieures d'une chaudière de fer.» Les fleuves de l'Amérique du Nord contiennent grand nombre de ces chaudières naturelles. Il y en a de fort remarquables au Canada, près de Québec et d'Ottawa.

Les Peaux-Rouges, dont le langage imaginé est tout fleuri d'onomatopées, les nomment tum-tum.

Ayant longé un village indien, bâti au-dessus de la cascade des Chaudières, Xavier, Merellum et le fidèle nègre ne tardèrent pas à découvrir le fort vers lequel tendaient leurs voeux depuis si longtemps déjà.

C'était le fort Colville, élevé au centre d'une charmante prairie toute chargée des trésors de la nature et entouré d'une ceinture de collines qui l'abrite contre les affreux ouragans dont cette région est trop souvent le théâtre.

Ils y touchèrent après avoir traversé la rivière Thompson.

Cet établissement, formé à deux cent cinquante lieues environ de l'embouchure de la Colombie, est une propriété de la Compagnie de la baie d'Hudson. Si à l'époque de notre récit il n'avait pas toute l'importance qu'il a maintenant, c'était cependant déjà une factorerie assez considérable, mais dont les chefs faisaient plutôt la traite de la chair de buffle et du saumon boucané que celle des pelleteries.

Le fort proprement dit se compose d'une enceinte palissadée, haute de vingt pieds, bastionnée aux angles et munie de vieilles coulevrines.

A l'intérieur s'étendaient les magasins de la compagnie, les chantiers, les logements des chefs facteurs, des commis, des engagés et un hangar spécial réservé aux aventuriers peaux-blanches et peaux-rouges, qui, chaque soir, venaient demander l'hospitalité.

Et on l'accordait, sans difficulté, cette hospitalité. Ennemis ou amis étaient reçus. Comme dans l'antiquité, comme dans les tribus indiennes, une fois le seuil passé, l'hôte, quel qu'il fût, était sacré. Aussi trouvait-on dans les caravansérails du désert américain les assemblages les plus bizarres, les couleurs les plus disparates, les hétérogénéités les plus sanglantes.

C'était un bruit, une confusion, un tohu-bohu à épouvanter tout autre que les rudes voyageurs, ces infatigables pionniers qui parcourent le Nord-Ouest américain.

Pour les idiomes, vous étiez transporté aux temps et autour de Babel.

Des costumes je ne vous parlerai point, sinon pour vous dire que, depuis le très-naturel costume de notre respectable aïeul Adam, jusqu'à celui du fashionable londonnais moderne, la plupart des accoutrements connus faisaient habituellement leur montre, chaque année, dans la grande salle du fort Colville.

Et l'on festoyait en compagnie; blancs, rouges, noirs, cuivrés, rien n'y faisait. Beau communisme, ma foi! Rarement on se disputait, même après boire; bien plutôt l'on chantait et l'on dansait, au son d'une musique inimaginable, tirée d'instruments outrés de se rencontrer ensemble; ce qui n'empêchait pas la gaieté d'aiguiser ses joyeux propos, d'allumer ses pétillants éclats de rire; mais une fois dehors, ah! dame, ça changeait quelquefois.

Rien n'est immuable en ce monde, pas même dans le Sahara de l'autre hémisphère.

La porte de l'enceinte du fort franchie, trêve de Dieu et trêve de
Manitous expiraient.

Au plus robuste ou au plus fin l'avantage de continuer les libations de la veille, mais au plus faible ou à l'inhabile le triste lot de payer, comme on dit chez nous, les pots cassés; car, indépendamment des antipathies de race, des vieilles inimitiés, les querelles surgissaient souvent à l'intérieur dans ces réunions de gens cosmopolites; les rixes, jamais! Elles étaient strictement défendues. Et deux individus en venaient-ils aux mains pour une cause ou pour une autre, on les chassait sans pitié et sans s'inquiéter s'il pleuvait, tonnait ou gelait. Beau temps, que celui-là, pour les hardis chasseurs nord-ouestiers, comme on les appelait!

Aujourd'hui ces coutumes s'effacent; l'hospitalité est encore pratiquée dans le désert, mais c'est une hospitalité parcimonieuse, que la Compagnie de la baie d'Hudson n'octroie que sous bonne recommandation et en échange d'une somme d'argent fort raisonnable, quand on ne fait point partie de son personnel.

Petit-fils d'un des principaux chefs-facteurs, Xavier Cherrier fut parfaitement accueilli au fort, Colville, et Merellum, célèbre depuis long-temps clans la Colombie comme souveraine de Clallomes, y fut l'objet d'une attention toute spéciale.

Le commandant du poste était, du reste, un homme aussi aimable que brave, qui s'acquittait de ses devoirs avec une urbanité rare dans ces pays incivilisés.

Il fit donner à chacun des jeunes gens une chambre particulière et tout ce qui pouvait contribuera les remettre des cruelles fatigues qu'ils avaient endurées en traversant la Grande-Coulée.

Xavier et Merellum résolurent de passer un mois au fort, pour attendre qu'ils fussent tout à fait rétablis.

Peu de temps après leur arrivée, ils assistèrent à l'ouverture d'une des vastes caves dans lesquelles la Compagnie de la baie d'Hudson conserve des centaines de buffles coupés par morceaux, pour être convertis en pemmican et expédiés sur les différents postes de ses immenses territoires.

Ces caves sont bâties avec de la glaise, à dix ou douze mètres au-dessous du niveau du sol, et, après un carnage[17] de bisons, avant l'hiver, on y entasse les carcasses, entre des glaçons, jusqu'à ce qu'elles soient pleines. Alors elles sont bouchées pour n'être rouvertes qu'en été, lorsqu'on a besoin de la viande. Chacune peut contenir cent bêtes dépecées. Et ce moyen de préservation est si parfait, qu'au bout de deux ans de séjour les chairs déposées dans les glacières sont encore fraîches et excellentes au goût.

[Note 17: Voir la Huronne.]

La cave ayant été mise à jour, on en retira une grande quantité de quartiers de buffles, qui furent taillés en tranches très-minces; avec la peau, on fit des sacs longs de trois pieds environ, sur un et demi de diamètre.

Dans des chaudières suspendues sur des bûchers en plein air bouillait la graisse des animaux.

Quand elle fut jugée à un degré d'ébullition convenable, on la versa, au moyen d'une poche, dans les sacs avec des tranches de viandes en proportion d'une livre de viande pour un quart de graisse à peu près. Ceci terminé, les sacs furent liés, pressés et fortement ficelés.

Ainsi façonnés comme de gros saucissons, ils pesaient une quarantaine de livres et constituaient ce que les trappeurs appellent un taureau. Les taureaux furent ensuite portés dans les séchoirs, sorte d'appentis à claire-voie, où étaient pendus à des perches des milliers de saumons, fendus en deux, et qui provenaient de la pêcherie établie au pied de la chute des Chaudières.

Le spectacle de cette préparation, faite au milieu des chants et des rires de toute la population du fort, intéressa fort Xavier Cherrier.

Merellum elle-même y prit plaisir, car c'était la première fois que, depuis son bas âge, elle se trouvait en aussi grande et aussi joyeuse compagnie de gens de sa race.

Pendant qu'on étendait les taureaux de pemmican pour les faire dessécher, ou qu'on les chargeait sur ces étranges chariots tout en bois (sans qu'un seul morceau de métal entre dans leur construction), les seuls en usage sur le territoire de la baie d'Hudson, pour les transporter aux divers postes de la Compagnie, le chef-facteur proposa aux deux jeunes gens de les conduire à la pêche au saumon, qui avait lieu au bas des chutes de la Chaudière.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que Xavier accepta avec joie.

La Petite-Hirondelle aimait trop à le voir heureux pour ne pas être contente de ce qui le mettait en gaieté. Elle connaissait la pêche au saumon, l'avait souvent pratiquée, et n'était pas fâchée de déployer son adresse aux yeux des Canadiens.

Il n'y a guère que deux milles et demi du fort aux chutes, dominées par le village indien des Quiurlapi (peuplade au panier), qui se sont arrogé le monopole de la pêche en cet endroit de la Colombie.

Ces Peaux-Rouges obéissent à deux chefs, l'un préside à la chasse, l'autre à la pêche. Nul n'a le droit de se livrer à ces exercices sans leur autorisation. L'un et l'autre se réservent les meilleurs morceaux, les plus belles proies.

Leur pouvoir est sans bornes. J'ai ouï dire qu'ils cherchaient à l'étendre sur les blancs qui habitent le voisinage. J'en doute; mais, quoi qu'il en soit, les employés des forts Colville et Okanagan ne se permettaient pas alors de pécher le saumon sans le consentement du chef des eaux.

Un mois ou six semaines avant que d'accorder à qui que ce fût ce consentement, lui-même dressait au pied de la cascade sa vaste trappe à pêcher.

C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de circonférence.

On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.

Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18], c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.

[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze mois, dont voici les noms:

          Sustiki (glace). Janvier.
          Squasus (froid). Février.
          Skiniramen (sorte d'herbes). Mars.
          Skaputsi (départ, de la neige). Avril.
          Staqumanos (racine amère). Mai.
          Jtzwa (racine de kamassas). Juin.
          Saantylka (chaud). Juillet.
          Selamp (orageux). Août.
          Skalnes (fin du saumon). Septembre.
          Skàài (lune sèche). Octobre.
          Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre.
          Kumakwala (lune de neige). Décembre.]

La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à l'escalader.

«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes; le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons, chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.»

On peut juger par là de la prodigieuse quantité de victimes faites chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une bourse, et on s'empare aisément du captif.

Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de la voracité des chiens.

«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation, les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer, s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte qu'ils se contentent de pourvoir strictement à leurs besoins

[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]

Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute de la Chaudière pour ne plus redescendre!

Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au saut du Prêtre.

Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes.

[Note 20: Chose étrange,—et qui ne m'a pas moins surpris que la découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,—les masques dont se servent les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]

Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir.

Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre.

Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau, deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché la grande nasse du chef de la pêche.

L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour.

Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu lieu à midi.

Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons taboués [21].

[Note 21: Taboués est un terme usité par les pêcheurs indiens dans la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie interdit. Les premiers poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre. Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures.

Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]

[a] Voir la Tête-Plate, chap. II.

Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute, redescendaient emportés par le courant.

—Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche.

—Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.

Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant dirigés sur la Petite-Hirondelle.

L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit, trapu et solidement charpenté.

A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre compte de celle émotion.

—Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous avons la permission de sa rouge majesté.

Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec le chef des eaux.

Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme accidentellement, celui-ci donna contre un écueil.

La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des
Quiurlapi.

Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se sentirent brusquement frappés à la tête.

Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.

Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait tombèrent à l'eau.

Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses efforts pour se dégager de cette étreinte.