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Les Nez-Percés

Chapter 20: CHAPITRE XVII
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About This Book

The narrative follows frontier trappers and seafarers whose rough camaraderie, quarrels, and treasure-seeking lead them through hunting camps, river voyages, and violent encounters. A burly captain prepares to leave the North‑West while a loyal trapper extols the freedom of wilderness and denounces urban hypocrisy; their exchanges frame a world of furs, gold-filled packs, firearms, and interactions with Indigenous people. Abductions, schemes to secure treasure, sudden explosions at sea, and tense voyages propel a sequence of adventures that mix survival, moral contrasts between settled society and the wilderness, and episodic action across camps, boats, and isolated islands.

CHAPITRE XVII

LES JEUX

Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer le poisson.

Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie, Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs pagayeurs.

La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières.

Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement, Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle.

En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop connue, hélas! dit à la jeune fille:

—Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de l'agilité.

—Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.

—Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder?

—Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la gardera.

Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.

Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme:

—Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui.

—Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo.

—Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en échange deux de mes captives.

—Deux de tes captives! Non; pas même trois.

—Que veut le Serpent-Jaune?

—En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu refuseras de lui donner.

—Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes.

—Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.

Le sagamo sourit ironiquement.

—Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite.

—J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.

—Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit
Molodun.

—Non! il me faut ta promesse maintenant.

—Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les
Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les
canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le
Renard-Noir l'en assure.

Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée, Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le rang de ce dernier.

Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le cours du rio Columbia.

Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des Nez-Percés.

Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe, jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr.

L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre. Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci était irrité.

Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet de ses ardentes convoitises,—un Indien employé au fort Colville l'ayant secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la pêche.

Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances feraient le reste.

On sait comment il réussit.

Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier, il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum.

Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien, il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un penchant prononcé à la superstition.

Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la mort dont il était menacé.

Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison, pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés.

Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement; il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue route qu'ils eurent a faire.

A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les habitants se portèrent en foule au-devant d'eux.

Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors, Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule, être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche:

Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en poussant des caverneux.

Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça entre elles.

—Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser.

A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et courroucé.

Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole en s'écriant:

—Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi, Maxmaxpeopeo, ou…

—La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton froid.

—Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la laisses pas approcher de cette fille de chatte!

Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais alors Molodun s'interposa.

Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse:

—La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute.

—Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir.

Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya rouler à dix pas de là.

C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse.

Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.

La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.

Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien. Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en cherchait l'opportunité.

Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses propositions.

—Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique qu'il reçut.

—Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère.

—A quel jeu mon frère me la joue-t-il?

—Au jeu de l'arc.

—Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en dent de narval.

Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause.

Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre. A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en position.

Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient, jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur.

Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la partie.

Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une vive émotion cet acte d'où dépendait son sort.

La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que quatorze.

La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations; car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur les Nez-Percés.

Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de
Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle.

Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours, Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre quand elles désirent obtenir quelque chose:

—Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle lui enseignera le moyen de la ravoir.

—Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun.

Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur, un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un accent soumis:

—Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur.

—Qu'elle parle!

—Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un grande liemola. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente.

—La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher la joie que lui causait cet avis.

Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la tribu.

C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les juges.

Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même, qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.

Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps qu'elle durerait ensuite.

La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins.

Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part.

Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches, deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds, supportant une pièce de bois transversale.

C'étaient les buts, ou lonosi, pour me servir du terme local.

Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche, ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les lonosi, mais un peu sur le côté.

Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue.

Elle avait confiance dans l'avenir.

Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de leurs plus beaux ornements.

La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession aux flambeaux.

Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures, celles-ci rouges, celles-là blanches,—étaient tous admirablement, faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec.

Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son chef immédiat.

Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de provocation.

Entre les deux buts, s'élevait un monceau de nirens.

Ce sont des bâtons longs de quatre pieds, recourbés à une extrémité, de manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et enserrant un petit filet en nerf d'animal.

Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui que nos gamins appellent, je crois, la truotte.

Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes revinrent près de leurs lonosi.

Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre.

Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au lendemain matin.

Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo, pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi.

[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs canadiens-français.]

Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse comme un oeuf, et la lança entre les poteaux.

Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur propre camp.

Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes, les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été hué par ses compagnons.

Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait littéralement son époux.

Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni trêve ni repos.

Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore, formaient un spectacle inénarrable.

Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties, c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des lonosi.

Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette bande, puis relançaient le projectile.

La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur.

Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.

La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de
Maxmaxpeopeo quarante.

A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement, malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements lugubres domina le vacarme des Nez-Percés.

Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes.

—Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!

CHAPITRE XVIII

ATTAQUE DU FORT COLVILLE

Le coup destiné à assommer Cherrier ne lui avait causé qu'un étourdissement momentané, et le courant l'avait poussé sur la grève d'un îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure.

Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque rocher, la douleur aiguë qu'il éprouvait à la tête.

Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit à tâtons le tour de l'îlot, sorte de môle de sable échoué au milieu de la Colombie, mais ne trouva personne. Il appela; point de réponse. Une pensée plus cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si Louise avait péri! Cependant il se rassura.—Merellum, se dit-il, nage très-bien. Elle aura gagné une île ou le rivage, et le bruit de la cataracte empêche ma voix de porter.

Comme il faisait cette consolante réflexion, il lui sembla qu'une lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle était si faible, si fugitive, et l'obscurité était si profonde, que d'abord il la prit pour une étoile filante.

—Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre; maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais cette incertitude au sujet de Louise…

Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations de côté et d'autre et le cercle rougeâtre, frangé de fumée, qui s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de résine.

Bientôt Xavier entendit crier. Il prêta l'oreille; on appelait:

—Massa! massa! massa Cherrier!

—Baptiste! Ah! mon brave et fidèle nègre! murmura le chasseur avec un éclair de joie.

Et il répondit de toute la force de ses poumons:

—Ici! ici, Baptiste!

Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu.

Cinq minutes après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de son maître.

Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il avait chargé un canot sur son épaule et l'avait descendu au pied de la chute, où il s'était embarqué pour le chercher.

—Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier.

—Petite demoiselle! non, massa, non!

—Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti?

Le nègre secoua négativement la tête.

Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune homme.

—Il faut la retrouver! il le faut! s'écria-t-il d'une voix vibrante.

—Tard, dit le nègre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite demoiselle revenir demain, cette nuit, bientôt.

—Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et mettons-nous en quête.

—Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une; elle presque éteinte. Vous voir.

En effet, sa torche expirante ne répandait plus autour d'eux que des clartés indécises.

Les ténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne volonté, se résigner à renoncer à son projet; car essayer d'explorer sans lumière la Colombie à pareille heure, c'eût été s'exposer à la mort.

Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de
Baptiste.

Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux à faire était de se diriger sur la factorerie.

Ils s'embarquèrent, allèrent aborder au bas des Chaudières et prirent la route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils furent surpris de remarquer que les habitants étaient encore debout et paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de côté et d'autre.

Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. Il s'imagina que les Indiens poursuivaient leur fête de la pêche du saumon. Mais Baptiste connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et dès qu'il eut observé le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur:

—Baissez-vous! baissez-vous, massa!

—Pourquoi ça?

—Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un ton bas.

L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout il faut obéir sans mot dire et sur-le-champ à plus expérimenté que soi. Il écouta donc le conseil donné par le nègre.

Tous deux longèrent le village en rampant, et parvinrent heureusement à l'autre extrémité sans avoir attiré l'attention des sauvages.

Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant:

—Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre.

—Dis-moi au moins…

—Indiens s'armer! Indiens s'armer! répliqua le noir d'une voix haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidité que Cherrier avait bien de la peine à le suivre.

Ils arrivèrent promptement au fort.

Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les assistants, blancs, rouges, cuivrés et noirs entouraient un trappeur de haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger, aux éclats de rire de l'assemblée à chaque parole du narrateur.

Mais, sans s'arrêter pour écouler cet intéressant personnage, Cherrier demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non.

—Et le chef facteur? reprit-il.

La réponse fut la même.

Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son étonnement en entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci!

—Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car vous êtes un intrépide garçon! s'écria d'un ton affable le capitaine en s'avançant au-devant de lui.

—Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier.

—On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez arraché ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percés. C'est beau, cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-père a laissé ici des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais où donc est la fillette? j'ai hâte de l'embrasser. Vous ne serez pas jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment.

—Louise, monsieur, commença Xavier…

—Louise! qu'est-ce que cela?

—Je veux dire ma cousine, Merellum.

—Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez donné le nom de sa mère.

—Oui, monsieur.

—Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en êtes amoureux?

Xavier rougit.

—Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre âge, l'amour. Et Merellum est une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les femmes de cette espèce sont rares. Peut-être n'en trouve-t-on qu'au désert… et encore!

Il prononça ces dernières paroles avec une expression d'indicible amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite [23].

[Note 23: Voir la Huronne et la Tête-Plate.]

Alors le sous-chef s'adressa à Cherrier.

—Avez-vous fait bonne pêche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui dit-il.

—La pêche n'était pas mauvaise, mais notre canot a chaviré, répliqua
Xavier.

—Votre canot a chaviré?

—Oui, monsieur.

—J'espère qu'il ne vous est pas arrivé d'autre malheur?

—A moi personnellement, non, répondit le jeune homme d'une voix altérée; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine.

—Comment! s'écria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentrée avec vous?

—Ni elle, ni le chef facteur.

—Mais de quelle manière ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le capitaine.

Cherrier raconta ce qui s'était passé, sans toutefois parler du coup qui lui avait été asséné sur la tête, parce qu'il croyait l'avoir reçu en tombant.

—C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef quand il eut fini.

—Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu ou nageaient vos compagnons après l'accident?

—Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux yeux, j'ai été étourdi et j'ai même perdu connaissance. Sans doute je me serai heurté la tête contre un récif.

—Vous étiez cinq dans le canot?

—Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.

—Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef.

—Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient avec le sachem avant notre embarquement.

Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? répéta l'autre en fronçant le sourcil.

—Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.

—Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnaîtriez-vous ces
Indiens?

—Ce serait difficile. Ils étaient masqués.

—Masqués?

—Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant les fêtes de la pêche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se déguiser. Cependant, l'entretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo me donne beaucoup à penser. Je vais l'envoyer quérir [24].

[Note 24: Une fois pour toutes, je déclare que mon intention est de toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les Canadiens comme les Français du dix-neuvième siècle, les gens du désert américain comme les gens des salons parisiens.]

—Ah! s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se préparaient à une expédition.

Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de
Poignet-d'Acier.

—Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.

—Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains aussi que notre chef n'ait payé de sa vie un acte de justice qu'il a fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu; vous comprenez?

—Oh! s'il en est ainsi!… fit Poignet-d'Acier.

Il fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur inexprimable:

—Et vous penseriez, monsieur, que c'était un guet-apens; que Louise, ma cousine…

Les sanglots lui coupèrent la voix.

—Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef.

—J'y songeais, répliqua-t-il.

Puis à Xavier:

—Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'êtes pas une femmelette. Vous l'avez prouvé. Rien n'est désespéré, du reste. Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous amener votre engagé.

Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce.

—Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort.

—Qu'on ferme la porte d'enceinte! répondit le commandant.

—Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan de votre compagnie, j'espère qu'en cette occasion vous ne refuserez pas l'aide de mon bras.

—Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, répliqua le sous-chef; car j'apprécie à leur valeur vos éminentes qualités, et si la Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un allié, au lieu d'en faire un…

—Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant.

Et à Cherrier:

—Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous retrouverons Merellum. Soyez persuadé qu'elle me tient au coeur autant qu'à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver que les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagérés.

—Vous espérez donc, monsieur…

—Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit sentencieusement Villefranche.

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale derrière eux.

—Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir. Qu'y a-t-il donc? On prétend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le fort.

—Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine.

—Merci, Nick, merci! Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous prendrez soin comme de vous-même; j'ai à causer avec le sous-chef.

Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt.

—Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au commandant du fort dès qu'ils furent seuls.

—Moi, répondit-il froidement, je vais les attendre après avoir éteint toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai mitrailler par mes coulevrines.

—Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tâcher de s'emparer de leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce qu'il a fait de votre chef.

—Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui se passe en bas.

Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et d'Indiens apprêtaient leurs armes en attendant des ordres.

Il commença par faire faire silence et barricader la porte, et se transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui regardait le village quiurlapi.

D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu à peu, leurs yeux s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une longue file d'ombres noires qui glissaient le long de la côte. Ils en comptèrent plus de trois cents. Elles avançaient une à une, munies de longues échelles, pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifiée.

Le sous-chef-facteur, après s'être concerté à voix basse avec Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des pièces d'artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts.

Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent sur le fort.

Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches situèrent au-dessus du rempart.

—Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans l'aide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier.

—Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine.

—Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé.

Et d'un ton perçant il cria:

—Feu!

Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous l'enceinte une masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix détonations terrifiantes suivirent instantanément.

Et tout retomba dans les ténèbres.

Mais les cris redoublèrent plus furibonds, plus stridents, et bientôt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du sommeil, étaient loin de s'attendre à pareille réception.

Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ de bataille.

—Les voilà pour longtemps guéris de l'envie de nous faire peur! dit en riant M. Boyer à Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que signifie cette attaque.

Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles postées sur la galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les Quiurlapi.

Derrière eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt blessés plus ou moins grièvement.

Parmi les premiers, qui furent jetés dans la Colombie, se trouvait le corps du sachem des eaux.

—C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. Si notre chef facteur a péri dans le naufrage du canot, et qui paraît plus que probable après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant bien de la peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime.

CHAPITRE XIX

RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE

—Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontré au fort William, sur le Lac-Supérieur, la brigade qui arrivait de Montréal; j'allais quitter le capitaine, bien à regret, je vous assure, car c'est un homme comme il n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier, ô Dieu, non! Mais, que voulez-vous? Nick Whiffles a des idées à lui. On ne l'en fera pas changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les établissements, moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir à une heure plutôt qu'à une autre? Ma foi, non! Aussi je disais à Poignet-d'Acier: A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montréal nous apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui annonçaient, à ce qu'il paraît, qu'ils lui avaient envoyé un navire, et nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier.

—Oh! répliqua Nick, ça ne se dit pas à tout un chacun, mais vous n'êtes pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en être fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amitié, le capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expédie pour charger des trésors qu'il a dans la Colombie. L'année dernière, il voulait déjà les emmener. Mais les vermines de Nez-Percés ont pris son vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de raison. Oui les nègres rouges ont dansé ce jour-là une fameuse danse, allez! Surtout n'allez pas jaser…

—Soyez tranquille. Je suis discret.

—Ah! s'écria Nick, voici le capitaine avec le bourgeois! Je voudrais bien savoir ce qu'ils ont tiré des vermines!

Poignet-d'Acier et M. Boyer entraient effectivement dans la grande salle du fort, où Nick Whiffles causait à part avec Xavier Cherrier, tandis que les employés, les trappeurs de passage et quelques Indiens fidèles à la Compagnie de la baie d'Hudson, buvaient, à pleines écuelles, le whisky qu'on leur avait libéralement fait servir après l'attaque des Quiurlapi.

Le jeune homme s'approcha timidement du sous-chef facteur. Ses regards inquiets sollicitaient une réponse à une question qu'il n'osait adresser.

Poignet-d'Acier le devina tout de suite.

—Nous n'avons rien pu découvrir, lui dit-il en secouant la tête.

—Non, ajouta M. Boyer. J'ai interrogé les blessés. Ils ne savent rien ou ne veulent rien révéler, et vous n'ignorez pas que quand un Indien s'est mis en tête de ne pas desserrer les dents, il n'est prière ou menace qui pourrait triompher de sa détermination. Tout ce que j'ai pu obtenir d'eux, c'est la déclaration qu'avant de nous assaillir, le chef des eaux leur avait dit que notre commandant était mort.

—Ah! mon Dieu! et Louise aussi! exclama Xavier en frappant avec désespoir ses mains l'une contre l'autre.

—Allons, allons! pas de découragement, mon ami, dit Poignet-d'Acier d'un ton sympathique. Ce rapport ne prouve rien. Il est peut-être faux. En tous cas, il a besoin de confirmation. Demain matin, nous saurons à quoi nous en tenir à cet égard.

—Le ciel vous entende, monsieur! dit mélancoliquement Cherrier. Mais ne pourrait-on pas faire des recherches immédiatement?

—A présent, c'est impossible, repartit le sous-chef. Il pleut à torrents et nous exposerions inutilement la vie de plusieurs hommes. Dès que le soleil sera levé, je vous promets que nous nous mettrons à l'oeuvre. Voyons, soyez calme, et venez boire un verre de punch avec nous; cela réconfortera vos esprits.

—C'est ça, mon jeune monsieur, prenez un verre de punch; il n'y a rien de meilleur pour la santé! s'écria Nick Whiffles. Moi, qui vous parle, j'ai eu des chagrins dans ma vie, ô Dieu, oui! Eh bien! je les ai tous flambés dans le punch!

Malgré ces cordiales instances, Xavier ne voulut rien accepter. Il avait le coeur gros, des larmes dans les yeux; il se hâta de regagner sa chambre, où il se prit à pleurer. C'est qu'il aimait sérieusement Merellum; il l'aimait comme on aime à vingt ans; surtout quand, orphelin et n'ayant, plus un être qui vous soit attaché par les liens du sang et de l'habitude, on rencontre, par hasard, une femme jeune, belle, poétique, qui accepte les trésors d'affection qu'on voudrait pouvoir épancher sur la création entière. Il l'aimait avec passion, avec délire. La première, elle avait fait battre son sein; la première, elle avait soulevé en lui ces fiévreuses émotions, joie et vie de la jeunesse. Aussi son amour pour elle unissait-il, à l'ardeur d'une nature enthousiaste, le charme d'une âme habituellement réservée et taciturne. Il l'aimait encore comme le maître aime son élève; car il en avait fait une chose à lui. Il se mirait en elle, l'élevait sur un piédestal pour avoir le plaisir de l'adorer, et la couronnait de l'auréole d'intelligence qui rayonnait à son propre front.

Jugez donc de sa douleur, de sa désespérance! La perdre au moment où il croyait l'avoir sauvée, se l'être acquise pour une éternité de félicité! Car la jeunesse, elle ne compte pas, elle, avec les années. Elle est si riche! elle a tant des ressources, tant de sève dans le cerveau, que l'existence, pour elle, c'est l'infini, quand le bonheur est là qui lui sourit. Mais vienne l'infortune, oh! alors, elle n'a plus de force, plus de souffle, cette brillante jeunesse; ou plutôt, non: elle aspire au changement; elle demande une transformation rapide, foudroyante, le suicide, quitte à reprendre bientôt, plus légère, plus étincelante, plus croyante, sa course ici-bas, si on réussit à lui faire traverser l'orage.

Xavier Cherrier en était là. Il songeait déjà à se détruire et se promenait, à grands pas, dans sa chambre, en ruminant un sinistre projet. Mais son nègre le surveillait des yeux; et par cette secrète intuition que possèdent les gens aimants à l'égard des êtres aimés, il lisait sur le visage du jeune homme les pensées qui l'agitaient.

—Massa souffrir, ben, ben souffrir! dit-il tout à coup en remarquant que son maître examinait l'amorce d'un pistolet.

Cherrier, qui avait oublié que Baptiste couchait dans la même pièce que lui, tressaillit et se retourna brusquement vers le noir.

—Tu ne dors pas! lui dit-il d'un ton rude.

—Non, nègre pas dormir, pas sommeil quand massa malade.

—Qui t'a dit que j'étais malade?

—Moi voir, sentir.

—Eh bien! oui, je suis malade; va me chercher de l'eau: j'ai soif.

Baptiste s'était levé. Il hocha la tête.

—Non, moi pas aller chercher de l'eau; massa pardonner moi, mais massa vouloir se débarrasser de nègre pour…

Il appuya son doigt sur son front, afin de montrer qu'il devinait l'intention du jeune homme de se faire sauter la cervelle pendant son absence.

Cherrier rougit d'avoir été si bien compris.

—Bon Dieu pas aimer ça! mauvais, mauvais! dit naïvement Baptiste.

—C'est vrai! s'écria Xavier; tu as raison. Je serais un lâche si je commettais cette action. Merci de m'avoir rappelé au bon sens et donne-moi ta main.

—Oh! massa, moi pas oser!

—Allons donc! tes sentiments sont plus élevés que les miens!

—Esclave jamais donner main à massa.

—Il n'y a pas d'esclave devant Dieu, répliqua religieusement Cherrier; et, ajouta-t-il d'un ton noble, il ne devrait point y en avoir devant les hommes.

Cela dit, il pressa affectueusement dans la sienne la main du nègre tout confus d'un pareil honneur.

—Massa, dit ce dernier avec la conviction d'un pressentiment, moi retrouver petite demoiselle.

Ces paroles ravivèrent la plaie du chasseur. Il tressauta comme s'il eût été frappé au coeur.

—Oui, massa, moi retrouver petite demoiselle, insista le nègre.

—Toi, Baptiste! Ah! si tu faisais cela! s'écria Xavier en élevant les bras au ciel. Mais comment, comment? C'est impossible! Qui me la rendra? Elle si bonne, si belle, si affectueuse! Non, non! je ne puis me bercer dans cette illusion. Elle est morte…

—Moi pas penser ça, massa!

—Cherrier fondait en larmes.

—Ah! fit-il à travers ses sanglots, puisses-tu dire vrai, Baptiste, mon ami, mon frère!

—Bon massa, dit le nègre en essuyant ses yeux humides, jour paraître maintenant. Vous venir avec moi; nous chercher.

Xavier jeta les yeux vers la fenêtre de la chambre. Une teinte grise se montrait à l'est. C'était l'aube.

Le jeune Canadien répara le désordre de sa toilette, saisit ses armes et descendit, accompagné de Baptiste, à la grande salle, où les trappeurs et les employés de la factorerie se rassemblaient déjà pour prendre le coup du matin.

Le sous-chef facteur et Poignet-d'Acier ne tardèrent pas à arriver.

Ils serrèrent amicalement la main du jeune homme, qui attendait impatiemment que la porte du fort fût ouverte pour sortir avec Baptiste.

—Nous allons, dit M. Boyer, nous porter une trentaine au bas de la chute. Les autres feront bonne garde ici; car les Quiurlapi pourraient bien revenir à l'assaut.

Il choisit, parmi ses hommes, les plus déterminés, en composa une petite troupe, et, laissant le fort sous le commandement d'un principal commis, se dirigea avec sa bande vers la cataracte.

Inutile de dire que Cherrier. Baptiste, Poignet-d'Acier et Nick Whiffles en faisaient partie.

En passant près du village indien, on remarqua que tous ses habitants, hommes, femmes et enfants, l'avaient abandonné.

—Ah! les vermines! s'écria Nick Whiffles, ils n'ont pas même eu la politesse de nous attendre pour leur souhaiter le bonjour. Est-il permis d'être aussi malhonnêtes! Nous qui aurions eu tant de plaisir à leur rendre, par une aubade, la gentille sérénade qu'ils nous ont donnée hier!

—Vous les avez, ce me semble, assez mal reçus, ami Nick, dit
Poignet-d'Acier en souriant.

—Pour ça non, capitaine; je proteste, ô Dieu, oui! Qu'est-ce, je m'en rapporte à vous, qu'une centaine de dragées de plomb que nous leur avons envoyées! Quand mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale…

—Je sais, je sais, se hâta de dire Poignet-d'Acier voulant esquiver le merveilleux récit qui allait indubitablement lui échoir, et que Nick ne lui aurait certes pas épargné, sans l'intervention du sous-chef facteur, ordonnant aux hommes de mettre à l'eau les canots qu'ils avaient apportés sur leurs épaules.

La troupe se divisa en deux fractions: l'une monta dans les embarcations, l'autre eut pour mission d'explorer la rive méridionale du fleuve.

Le même canot portait M. Boyer, Cherrier, Poignet-d'Acier, Baptiste et Nick Whiffles. Au bout d'une demi-heure, il arriva au môle de sable sur lequel le courant du fleuve avait poussé Xavier. Le nègre et lui n'eurent pas de peine à reconnaître cet îlot. Mais toutes leurs recherches pour découvrir les naufragés furent infructueuses.

La journée entière se passa ainsi.

Sur le soir, M. Boyer rassembla ses gens et décida de retourner au fort.

Cherrier était atterré.

En rentrant dans la factorerie, Poignet-d'Acier lui prit le bras en disant:

—Venez avec moi, mon ami; nous ferons un tour sur le bord de la
Colombie; je désire vous parler.

Le jeune homme se laissa machinalement conduire. Quand ils furent seuls, à quelque distance du fort et sur une élévation qui permettait de distinguer fort loin autour de soi, le capitaine dit à Xavier:

—Mon ami, j'ai une proposition à vous faire.

Cherrier ne répondit pas. Il regardait d'un air sombre le rio Columbia qui roulait avec fracas au-dessous d'eux ses ondes écumeuses.

—Écoutez-moi, continua Poignet-d'Acier; ce que vous souffrez, je l'ai souffert; j'ai même souffert davantage, et je puis dire que peu d'hommes ont été éprouvés par la fatalité aussi cruellement que moi. Comme vous, j'ai contemplé le suicide avec amour. Mais il faut vivre. La nature nous l'enjoint expressément, et cette vie, qui vous paraît si amère maintenant, elle aura encore des saveurs agréables, du miel pour vous.

—Jamais, monsieur! oh! jamais! s'écria Xavier avec angoisses.

—Voulez-vous vous confier à moi, monsieur Cherrier? demanda le capitaine d'un accent sérieux.

Son interlocuteur le regarda avec étonnement.

—Ma question vous surprend, je le conçois, reprit Villefranche. Mais supposez qu'au lieu d'une blessure morale vous soyez afflige d'une blessure physique, trouveriez-vous étrange qu'un médecin vous fît cette question? Non, assurément. Eh bien! vous n'ignorez pas qu'il y a des médecins pour l'âme comme il y en a pour le corps. J'ai plus du double de votre âge, une assez grande connaissance des hommes et des choses, et la certitude de vous guérir si vous consentez à suivre mes conseils.

—Oh! mais je ne veux pas, je ne peux pas guérir de mon amour! fit
Xavier. Vous ne savez pas combien je l'aimais, monsieur!

—Au contraire, répondit doucement Villefranche, je suis assuré que vous l'aimiez beaucoup et que vous étiez digne de sa tendresse.

—N'est-ce pas, monsieur? dit-il en pleurant.

—Oui, j'en suis convaincu.

—Ah! comme elle m'aimait, elle aussi!

—Je n'en doute pas. Elle avait de grandes qualités. Je le sais, moi qui l'ai presque élevée! Aussi, croyez que sa perte m'affecte jusqu'au fond des entrailles.

Poignet-d'Acier prononça ces mots d'une voix émue dont le timbre toucha vivement Xavier.

—Si, reprit le capitaine, vous voulez venir avec moi, nous causerons d'elle et ce sera une grande consolation pour moi.

—Ah! oui, causer d'elle, ce sera encore du bonheur! murmura le jeune homme en remerciant Villefranche par un regard reconnaissant.

—Alors, dit celui-ci, je puis compter sur vous.

—Mais pour où aller?

—Nous nous rendrons, dit Poignet-d'Acier en baissant le diapason, nous nous rendrons à l'embouchure de la Colombie. Là, nous nous embarquerons pour le Canada.

—Quitter ce pays si tôt! balbutia Xavier.

—Monsieur Cherrier, repartit le capitaine, vous n'êtes plus un enfant, mais un homme robuste, éclairé et généreux. Vous avez été aux États-Unis. Que pensez-vous des Anglais?

—Les Anglais? répéta-t-il distraitement, car il était à cent lieues de ce sujet.

—Oui, les Anglais, les oppresseurs de votre pays, ceux qui ont si lâchement assassiné Ducalvet [25], votre aïeul, si je ne me trompe.

[Note 25: Voir l'Histoire du Canada, par M. F. X. Garneau, et le Canada reconquis par la France, par M. Barthe.]

—C'était le frère de mon grand-père, monsieur.

—Eh bien! quelle est votre opinion sur ses meurtriers?

—Les Anglais! je les exècre; je donnerais tout ce que je possède pour que mon pays fût délivré de leur odieuse tyrannie! s'écria Xavier avec la mobilité et l'emportement de la jeunesse.

—J'étais sûr de vous. Touchez là, mon ami, touchez là, dit Villefranche en lui présentant la main.

Puis il ajouta à son oreille:

—Accompagnez-moi au Canada, et, avant peu, vos souhaits seront réalisés. Mais il faut de l'énergie, de la prudence et une discrétion à toute épreuve. Je n'ai pas besoin de vous demander le secret à propos de notre conversation.

—Ah! monsieur, je vous jure…..

—Non, non, mon ami, votre parole me suffit. Ainsi, je compte sur vous.

—Comptez-y, monsieur.

—Nous partirons demain avec l'aurore.

—Je serai prêt, répliqua Cherrier, complètement subjugué par cette influence magnétique que le célèbre capitaine exerçait sur tous ceux qui l'approchaient.

Il rentra au fort brisé par les émotions, et, s'étant jeté sur son lit, il dormit, quoique d'un sommeil agité, jusqu'au jour. En se levant, il se sentit plus calme, et une faible idée que Merellum avait échappé au naufrage, qu'il la retrouverait peut-être en descendant la Colombie, lui fit envisager avec quelque satisfaction le voyage qu'il allait entreprendre.

Il en informa Baptiste.

—Moi chercher encore petite demoiselle, répondit le nègre; oui, chercher et ramener elle à massa.

—Mais où me rejoindras-tu?

—Pointe Astoria, répliqua Baptiste.

—Et quand?

—Un, deux mois.

Xavier n'était pas fâché de le voir rester quelque temps encore dans ces parages.

Il l'embrassa avant de se séparer de lui, fit ses adieux au sous-chef facteur et se mit en route avec Poignet-d'Acier, qu'escortaient Nick Whiffles, Louis-le-Bon et une demi-douzaine de trappeurs.

Le second jour de marche, la petite troupe fut grossie de cinq ou six hommes, qui semblaient entièrement dévoués au capitaine, et elle augmenta ainsi, presque quotidiennement, jusqu'à leur arrivée au cap de la Roche-Rouge.

Alors elle se composait d'environ quatre-vingts individus, tous fort bien équipés et disciplinés comme une armée régulière.

Au milieu de ces gens, francs et gais compagnons, et à travers les sites pittoresques qu'ils rencontraient à chaque pas, et les vicissitudes d'une existence incessamment variée, le chagrin morne de Cherrier se changea peu à peu à une mélancolie douce, qui lui permettait d'admirer la beauté des paysages et d'étudier le mystérieux protecteur que le hasard lui avait donné.

Il savait déjà que Poignet-d'Acier, chef d'une nombreuse bande de francs-trappeurs, avait exploité une mine d'or sur le bord de la rivière Caoulis, enfoui son trésor dans un souterrain près de la Colombie, et qu'avec ses hommes et cet or, il se proposait de soulever les Canadiens-Français contre la domination anglaise.

Loin de l'effrayer, ce complot lui plaisait. Et, dans ses aspirations chevaleresques, le bouillant jeune homme souhaitait que la mort vînt le frapper quand il aurait remplacé, sur les murs de Québec, le pavillon britannique par le drapeau tricolore ou la bannière étoilée.

A la Roche-Rouge, on trouva le Phoque, trois-mâts qui avait été secrètement dépêché du Montréal pour prendre les aventuriers. Un peu plus loin, au cap Désappointement, un brick américain faisait la traite des pelleteries. Les gens de Poignet-d'Acier se hâtèrent d'embarquer sur le Phoque les sacs que recelait la caverne, puis le capitaine traversa, avec Nick Whiffles, le rio Columbia. Ils se rendirent à l'ancien fort Astoria. Là, sous les décombres d'une maison incendiée, ils creusèrent le sol, découvrirent une cache. Le capitaine descendit à l'intérieur et en retira diverses caisses et objets qui furent ensuite transportés à bord du trois-mâts.

Plus de deux mois s'étaient écoules depuis qu'on avait quitté le fort
Colville.

Xavier Cherrier avait, protégé par quelques trappeurs, établi son camp ù la pointe Astoria.

Il attendait Baptiste; mais, hélas! Baptiste ne reparaissait pas; et, à mesure que s'éteignaient ses dernières lueurs d'espérance, le jeune homme sentait le vide et la désolation reprendre possession de son coeur.

Chaque jour, il suppliait Poignet-d'Acier de différer encore son départ.

Le capitaine accéda pendant quelque temps à ses pressantes sollicitations. Mais enfin, le vent étant favorable, il résolut de lever l'ancrée, et vint lui-même chercher Xavier pour l'installer sur le Phoque.