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Les Noces Chimiques

Chapter 5: QUATRIÈME JOUR
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About This Book

The narrative follows a seeker who, after an angelic visitation, receives an enigmatic summons to a sacred alchemical wedding and embarks on a seven-day visionary pilgrimage through prisons, temples, and symbolic laboratories. Encounters with allegorical figures, vivid rites, and inward trials compel intense self-examination and ritual purification. Alchemical processes described as death, dissolution, and rebirth operate as metaphors for moral and spiritual transformation, mixing Christian mystical imagery with symbolic chemistry. The sequence culminates in a ceremonious union that represents achieved illumination and inner integration, while recurring motifs emphasize humility, repentance, and the labor required for spiritual perfection.

Je ne puis raconter à cause des méchantes langues, comment l'empereur que j'avais délivré se comporta envers moi, tant à cet endroit que précédemment à table; car il se rendait facilement compte dans quels soucis et tourments il attendrait l'heure du jugement, tandis que maintenant, grâce à moi, il était parvenu à cette dignité.

Sur ces entrefaites, la vierge qui m'avait apporté jadis l'invitation et que je n'avais plus aperçu depuis, s'approcha de nous; elle sonna de sa trompette et, d'une voix forte, elle ouvrit la séance par le discours suivant:

Sa Majesté Royale, Mon Seigneur, aurait désiré de tout son cour que tous, ici présents eussent parus seulement sur Son invitation, pourvus de qualités suffisantes, pour assister en grand nombre, en Son honneur, à la fête nuptiale. Mais, comme Dieu tout-puissant en avait disposé autrement, Sa Majesté ne devait pas murmurer, mais continuer à se conformer aux usages antiques et louables de ce royaume, quelque fussent les désirs de Sa Majesté. Mais, afin que Sa clémence naturelle soit célébrée dans le monde entier, Elle est parvenue, avec l'aide de Ses conseillers et des représentants du royaume, à mitiger sensiblement la sentence habituelle. Ainsi, Elle voulait, premièrement, que les seigneurs et gouvernants, n'eussent pas seulement la vie sauve, mais même que la liberté leur fut rendue. Sa Majesté leur transmettait Sa prière amicale de se résigner sans aucune colère à ne pouvoir assister à la fête en Son honneur, de réfléchir que Dieu tout-puissant leur avait déjà confié sans cela une charge qu'ils étaient incapables de porter avec calme et soumission et que, d'ailleurs, le Tout-puissant partageait ses biens suivant une loi incompréhensible. De même, leur réputation ne serait pas atteinte par le fait d'avoir été exclus de notre Ordre, car il n'est pas donné à tous d'accomplir toutes choses. D'ailleurs les courtisans pervers qui les avaient trompés ne resteraient pas impunis. En outre, Sa Majesté était désireuse de leur communiquer sous peu un Catalogue des Hérétiques et un Index expurgatorium, afin qu'ils pussent discerner dorénavant le bien du mal avec plus de facilités. De plus, comme Sa Majesté avait l'intention d'opérer un classement dans leur bibliothèque et de sacrifier à Vulcain les écrits trompeurs, Elle les priait de lui prêter leur aide amicale à cet effet. Sa Majesté leur recommandait également de gouverner leurs sujets; de manière à réprimer tout mal et toute impureté. Elle les exhortait de même à résister au désir de revenir inconsidérément, afin que l'excuse d'avoir été dupés ne fut reconnue comme mensongère et qu'ils ne fussent en butte à la risée et au mépris de tous. Enfin, si les soldats leur demandaient une rançon, Sa Majesté espérait que personne ne songerait à s'en plaindre et ne refuserait de se racheter soit avec une chaîne, soit avec tout autre objet qu'il aurait sous la main; puis il leur serait loisible de prendre congé de nous, amicalement, et de s'en retourner vers les leurs, accompagnés de nos voeux.

Les seconds qui n'avaient pu résister aux poids, un, trois et quatre, n'en seraient pas quittes à si bon compte, mais afin que la clémence de Sa Majesté leur fut sensible également, leur punition serait d'être dévêtus entièrement et renvoyés ensuite.

Ceux qui avaient été plus légers que les poids deux et cinq, seraient dévêtus et marqués d'un, de deux ou de plusieurs stigmates suivant qu'ils avaient été plus ou moins lourds.

Ceux qui avaient été soulevés par les poids six et sept et non par les autres, seraient traités avec moins de rigueur.

Et ainsi de suite; pour chacune des combinaisons une peine particulière était édictée. Il serait trop long de les énumérer toutes.

Les modestes, qui hier avaient renoncé à l'épreuve de leur plein gré seraient délivrés sans aucune punition.

Enfin, les fourbes qui n'avaient pu contrebalancer un seul poids seraient punis de mort par l'épée, la corde, l'eau ou les verges, suivant leurs crimes; et l'exécution de cette sentence aurait lieu irrévocablement pour l'exemple des autres.

Alors notre vierge rompit le bâton; puis la seconde vierge, celle qui avait lu la sentence, sonna de sa trompette et, s'approchant du rideau blanc; fit une profonde révérence.

Je ne puis omettre, ici, de révéler au lecteur, une particularité relative au nombre des prisonniers: Ceux qui pesaient un poids étaient au nombre de sept; ceux qui en pesaient deux, au nombre de vingt et un; pour trois poids il y en avait trente-cinq; pour quatre, trente-cinq; pour cinq, vingt et un; et pour six, sept. Mais pour le poids sept, il n'y en avait qu'un seul qui avait été soulevé avec peine; c'était celui que j'avais délivré; ceux qui avaient été soulevés aisément étaient en grand nombre. Ceux qui avaient laissé descendre tous les poids à terre étaient moins nombreux.

Et c'est ainsi que j'ai pu les compter et les noter soigneusement sur ma tablette tandis qu'ils se présentaient un à un. Or, chose étrange, tous ceux qui avaient pesé quelque chose étaient dans des conditions différentes. Ainsi ceux qui pesaient trois poids étaient bien au nombre de trente-cinq, mais l'un avait pesé 1, 2, 3, l'autre 3, 4, 5, le troisième 5, 6, 7 et ainsi de suite; de sorte, que par le plus grand miracle il n'y avait pas deux semblables parmi les cent vingt-six qui avaient pesé quelque chose; et je les nommerai bien tous, chacun avec ses poids si cela ne m'était défendu pour l'instant. Mais j'espère que ce secret sera révélé dans l'avenir avec son interprétation.

Après la lecture de cette sentence les seigneurs de la première catégorie exprimèrent une grande satisfaction, car, après cette épreuve rigoureuse, ils n'avaient osé espérer une punition aussi légère. Ils donnèrent plus encore que ce qu'on leur demanda et se rachetèrent avec des chaînes, des bijoux, de l'or, de l'argent, enfin tout ce qu'ils avaient sur eux.

Quoique l'on eût défendu aux serviteurs royaux de se moquer d'eux pendant leur départ, quelques railleurs ne purent réprimer le rire; et, en vérité, il était fort amusant de voir avec quelle hâte ils s'éloignèrent. Toutefois quelques-uns avaient demandé qu'on leur fît parvenir le catalogue promis afin qu'ils pussent faire le classement des livres selon le désir de Sa Majesté Royale, ce qu'on leur avait promis à nouveau. Sous le portail on présenta à chacun la coupe remplie de breuvage d'oubli afin qu'aucun ne fut tourmenté par le souvenir de ces incidents.

Ils furent suivis par ceux qui s'étaient rétractés avant l'épreuve; on laissa passer ces derniers sans encombre, à cause de leur franchise et de leur honnêteté; mais on leur ordonna de ne jamais revenir dans d'aussi déplorables conditions. Toutefois si une révélation plus profonde les y invitait, ils seraient, comme les autres, des convives bienvenus.

Pendant ce temps les prisonniers des catégories suivantes furent dévêtus; et là encore on faisait des distinctions, suivant les crimes de chacun. On renvoya les uns tout nus, sans autres punitions; à d'autres on attacha des sonnettes et des grelots; quelques autres encore furent chassés à coup de fouet. En somme leurs punitions furent trop variées pour que je pusse les relater toutes.

Enfin ce fut le tour des derniers; leur punition demandait plus de temps, car suivant le cas, ils furent ou pendus ou décapités, ou noyés ou encore expédiés différemment. Pendant ces exécutions je ne pus retenir mes larmes, non tant par pitié pour eux--en toute justice, ils avaient mérité leur punition pour leurs crimes,--mais j'étais ému par cet aveuglement humain qui nous amène sans cesse à nous préoccuper avant tout de ce en quoi nous avons été scellés depuis la chute première.

C'est ainsi que le jardin qui regorgeait de monde un instant auparavant se vida, au point qu'il ne resta guère que les soldats.

Après ces événements il se fit un silence qui dura cinq minutes. Alors une belle licorne, blanche comme la neige, portant un collier en or signé de quelques caractères, s'approcha de la fontaine, et, ployant ses jambes de devant, s'agenouilla comme si elle voulait honorer le lion qui se tenait debout sur la fontaine. Ce lion, qui en raison de son immobilité complète m'avait semblé en pierre ou en airain, saisit aussitôt une épée nue qu'il tenait sous ses griffes et la brisa au milieu; je crois que les deux fragments tombèrent dans la fontaine. Puis il ne cessa de rugir jusqu'à ce qu'une colombe blanche, tenant un rameau d'olivier dans son bec, volât vers lui à tire d'ailes; elle donna ce rameau au lion qui l'avala ce qui lui rendit de nouveau le calme. Alors, en quelques bonds joyeux, la licorne revint à sa place.

Un instant après, notre vierge nous fit descendre du gradin par un escalier tournant et nous nous inclinâmes encore une fois devant la draperie; puis on nous ordonna de nous verser de l'eau de la fontaine sur les mains et sur la tête et de rentrer dans nos rangs après cette ablution jusqu'à ce que le Roi se fût retiré dans ses appartements par un couloir secret. On nous ramena alors du jardin dans nos chambres, en grande pompe et au son des instruments, tandis que nous nous entretenions amicalement. Et cela eut lieu vers quatre heures de l'après-midi.

Afin de nous aider à passer le temps agréablement, la vierge ordonna que chacun de nous fût accompagné par un page. Ces pages, richement vêtus, étaient extrêmement instruits et discouraient sur toute chose avec tant d'art que nous avions honte de nous-mêmes. On leur avait donné l'ordre de nous faire visiter le château--certaines parties seulement--et de nous distraire en tenant compte de nos désirs autant que possible.

Puis la vierge prit congé de nous en nous promettant d'assister au repas du soir; on célébrerait, aussitôt après, les cérémonies de la Suspension des poids; ensuite, il nous faudrait prendre patience jusqu'à demain, car demain seulement nous serions présentés au Roi.

Dès qu'elle nous eût quittés, chacun de nous chercha à s'occuper selon ses goûts. Les uns contemplèrent les belles inscriptions, les copièrent, et méditèrent sur la signification des caractères étranges; d'autres se réconfortèrent en buvant et en mangeant. Quant à moi, je me fis conduire par mon page par-ci, par-là, dans le château et je me réjouirai toute ma vie d'avoir fait cette promenade. Car, sans parler de maintes antiquités admirables, on me montra les caveaux des rois, auprès desquels j'ai appris plus que ce qu'enseignent tous les livres. C'est là que se trouve le merveilleux phénix, sur lequel j'ai fait paraître un petit traité il y a deux ans. J'ai l'intention de continuer à publier des traités spéciaux conçus sur le même plan et comportant le même développement sur le lion, l'aigle, le griffon, le faucon et autres sujets.

Je plains encore mes compagnons d'avoir négligé un trésor aussi précieux; cependant tout me porte à croire que telle a été la volonté de Dieu. J'ai profité plus qu'eux de la compagnie de mon page, car les pages conduisaient chacun suivant ses tendances intellectuelles, aux endroits et par les voies qui lui convenaient. Or, c'est à mon page qu'on avait confié les clefs et c'est pour cette raison que je goûtai ce bonheur avant les autres. Mais maintenant, quoiqu'il les appelât, ils se figuraient que ces tombeaux ne pouvaient se trouver que dans des cimetières, et là ils les verraient toujours à temps--si toutefois cela en valait la peine. Pourtant ces monuments, dont nous avons pris tous deux une copie exacte, ne resteront point secrets à nos disciples méritants.

Ensuite nous visitâmes tous deux l'admirable bibliothèque; elle était encore telle qu'elle avait existé avant la Réforme. Quoique mon coeur se réjouisse chaque fois que j'y pense, je n'en parlerai cependant point; d'ailleurs le catalogue en paraîtra sous peu. Près de l'entrée de cette salle, l'on trouve un gros livre, comme je n'en avais jamais vu; ce livre contient la reproduction de toutes les figures, salles et portes ainsi que des inscriptions et énigmes réunies dans le château entier. Mais quoique j'eusse commencé à divulguer ces secrets, je m'arrête là, car je ne dois en dire davantage, tant que le monde ne sera pas meilleur qu'il n'est.

Près de chaque livre je vis le portrait de son auteur; j'ai cru comprendre que beaucoup de ces livres-là seront brûlés, afin que le souvenir même en disparaisse parmi les hommes de bien.

Quand nous eûmes terminé cette visite, sur le seuil même de la porte, un autre page arriva en courant; il dit quelques mots tout bas à l'oreille de notre page, prit les clefs qu'il lui tendait et disparut par l'escalier. Voyant que notre page avait affreusement pâli, nous l'interrogeâmes et, comme nous insistâmes, il nous informa que Sa Majesté défendait que quiconque visitât ni la bibliothèque ni les tombeaux et il nous supplia de garder cette visite absolument secrète, afin de lui sauver la vie parce qu'il avait déjà nié notre passage dans ces endroits. A ces mots nous fûmes saisis de frayeur et aussi de joie; mais le secret en fut gardé strictement; personne d'ailleurs ne s'en soucia, quoique nous eussions passé trois heures dans les deux salles.

Sept heures venaient de sonner; cependant on ne nous appela pas encore à table. Mais les distractions sans cesse renouvelées nous faisaient oublier notre faim et à ce régime je jeûnerais volontiers ma vie durant. En attendant le repas on nous montra les fontaines, les mines et divers ateliers, dont nous ne pourrions produire l'équivalent avec toutes nos connaissances réunies. Partout les salles étaient disposées en demi-cercle, de sorte que l'on pouvait observer facilement l'Horloge précieuse établie au centre sur une tour élevée et se conformer à la position des planètes qui s'y reproduisait avec une précision admirable. Ceci nous montre à l'évidence par où pèchent nos artistes; mais il ne m'appartient pas de les en instruire.

Enfin je parvins à une salle spacieuse qui avait déjà été visitée par les autres; elle renfermait un Globe terrestre dont le diamètre mesurait trente pieds. Presque la moitié de cette sphère était sous le sol à l'exception d'une petite bande entourée de marches. Ce Globe était mobile et deux hommes le tournaient aisément de telle manière que l'on ne pouvait jamais apercevoir que ce qui était au-dessus de l'Horizon. Quoique j'eusse deviné qu'il devait être affecté à un usage particulier, je n'arrivais cependant pas à comprendre la signification de certains petits anneaux en or qui y étaient fixés ça et là. Cela fit sourire mon page, qui m'invita à les regarder plus attentivement. A la fin je découvris que ma patrie était marquée d'un anneau d'or; alors mon compagnon y chercha la sienne et trouva une marque semblable, et, comme cette constatation se vérifia encore pour d'autres qui avaient réussi dans l'épreuve, le page nous donna l'explication suivante qu'il nous certifia être véridique.

Hier, le vieil Atlante--tel est le nom de l'Astronome--avait annoncé à Sa Majesté que tous les points d'or correspondaient très exactement aux pays que certains des convives avaient déclarés comme leur patrie. Il avait vu que je n'avais pas osé tenter l'épreuve, tandis que ma patrie était cependant marquée d'un point; alors il avait chargé l'un des capitaines de demander que l'on nous pesât à tout hasard, sans risques pour nous, et cela parce que la patrie de l'un de nous se distinguait par un signe très remarquable. Il ajouta qu'il était, parmi les pages, celui qui disposait du plus grand pouvoir et que ce n'était pas sans raison qu'il avait été mis à ma disposition. Je lui exprimai ma gratitude, puis j'examinai ma patrie de plus près encore et je constatai qu'à côté de l'anneau il y avait encore quelques beaux rayons. Ce n'est pas pour me vanter ou me glorifier que je relate ces faits.

Ce globe m'apprit encore bien des choses que toutefois je ne publierai pas. Que le lecteur tâche cependant de trouver pourquoi toutes les villes ne possèdent pas un Philosophe.

Ensuite on nous fit visiter l'intérieur du Globe; nous entrâmes de la manière suivante: Sur l'espace représentant la mer, qui prenait naturellement beaucoup de place, se trouvait une plaque portant trois dédicaces et le nom de l'auteur. Cette plaque se soulevait facilement et dégageait l'entrée par laquelle on pouvait pénétrer jusqu'au centre en abattant une planche mobile; il y avait de la place pour quatre personnes. Au centre, il n'y avait, en somme, qu'une planche ronde; mais quand on y était parvenu on pouvait contempler les étoiles en plein jour--toutefois à cet instant il faisait déjà sombre.--Je crois que c'étaient de pures escarboucles qui accomplissaient dans l'ordre leur cours naturel et ces étoiles resplendissaient avec une telle beauté que je ne pouvais plus me détacher de ce spectacle; plus tard le page raconta cela à la vierge qui me plaisanta maintes fois à ce sujet.

Mais l'heure du dîner était sonnée et je m'étais tellement attardé dans le globe que j'allais arriver le dernier à table. Je me hâtai donc de remettre mon habit--je l'avais ôté auparavant--et je m'avançai vers la table; mais les serviteurs me reçurent avec tant de révérences et de marques de respect que, tout confus, je n'osai lever les yeux. Je passai ainsi, sans prendre garde, à côté de la vierge qui m'attendait; elle s'aperçut aussitôt de mon trouble, me saisit par mon habit et me conduisit ainsi à table.

Je me dispense de parler ici de la musique et des autres splendeurs, car, non seulement les paroles me manquent pour les dépeindre comme il conviendrait, mais encore je ne saurais ajouter à la louange que j'en ai faite plus haut; en un mot il n'y avait là que les productions de l'art le plus sublime.

Pendant le repas nous nous fîmes part de nos occupations de l'après-midi--cependant je tus notre visite à la bibliothèque et aux monuments.--Quand le vin nous eût rendus communicatifs, la vierge prit la parole comme suit:

"Chers seigneurs, en ce moment je suis en désaccord avec ma soeur. Nous avons un aigle dans notre appartement et chacune de nous deux voudrait être sa préférée; nous avons eu de fréquentes discussions à ce sujet. Pour en finir, nous décidâmes dernièrement de nous montrer à lui toutes les deux ensemble et nous convînmes qu'il appartiendrait à celle à qui il témoignerait le plus d'amabilité. Quand nous réalisâmes ce projet je tenais à la main un rameau de laurier, suivant mon habitude, mais ma soeur n'en avait point. Dès que l'aigle nous eut aperçues, il tendit à ma soeur le rameau qu'il tenait dans son bec et réclama le mien en échange; je le lui donnai. Alors chacune de nous voulut en conclure qu'elle était la préférée; que faut-il en penser?"

Cette question que la vierge nous posa par modestie, piqua notre curiosité, et chacun aurait bien voulu en trouver la solution. Mais tous les regards se dirigèrent vers moi, et l'on me pria d'émettre mon avis le premier; j'en fus tellement troublé que je ne pus répondre qu'en posant le même problème d'une manière différente et je dis:

«Madame, une seule difficulté s'oppose à la solution de la question qui serait facile à résoudre sans cela. J'avais deux compagnons qui m'étaient profondément attachés; mais comme ils ignoraient auquel des deux j'accordais ma préférence, ils décidèrent de courir aussitôt vers moi, dans la conviction que celui que j'accueillirais le premier avait ma prédilection. Cependant, comme l'un d'eux ne pouvait suivre l'autre, il resta en arrière et pleura; je reçus l'autre avec étonnement. Quand ils m'eurent expliqué le but de leur course, je ne pus me déterminer à donner une solution à leur question et je dus remettre ma décision, jusqu'à ce que je fusse éclairé sur mes propres sentiments».

La vierge fut surprise de ma réponse; elle comprit fort bien ce que je voulais dire et répliqua: «Eh bien! nous sommes quittes».

Puis elle demanda l'avis des autres. Mon récit les avait déjà éclairés; celui qui me succéda parla donc ainsi:

«Dans ma ville une vierge fut condamnée à mort dernièrement; mais comme son juge en eut pitié, il fit proclamer que celui qui voudrait entrer en lice pour elle, afin de prouver son innocence par un combat serait admis à faire cette preuve. Or elle avait deux galants, dont l'un s'arma aussitôt et se présenta dans le champ clos pour y attendre un adversaire. Bientôt après, l'autre y pénétra également; mais comme il était arrivé trop tard, il prit le parti de combattre et de se laisser vaincre, afin que la vierge eût la vie sauve. Lorsque le combat fut terminé, ils réclamèrent la vierge tous les deux. Et dites-moi maintenant, messeigneurs, à qui la donnez-vous?»

Alors la vierge ne put s'empêcher de dire: «Je croyais vous apprendre beaucoup et me voici prise à mon propre piège; je voudrais cependant savoir si d'autres prendront la parole?»

«Certes,» répondit un troisième. «Jamais on ne m'a raconté plus étonnante aventure que celle qui m'est arrivée. Dans ma jeunesse, j'aimais une jeune fille honnête, et, pour que mon amour pût atteindre son but, je dus me servir du concours d'une petite vieille, grâce à laquelle je réussis finalement. Or, il advint que les frères de la jeune fille nous surprirent au moment où nous étions réunis tous les trois. Ils entrèrent dans une colère si violente qu'ils voulurent me tuer; mais, à force de les supplier, ils me firent jurer enfin de les prendre toutes les deux à tour de rôle comme femmes légitimes, chacune pendant un an. Dites-moi, messeigneurs par laquelle devais-je commencer, par la jeune ou par la vieille?»

Cette énigme nous fit rire longtemps; et quoique l'on entendit chuchoter, personne ne voulut se prononcer.

Ensuite, le quatrième débuta comme suit:

«Dans une ville demeurait une honnête dame de la noblesse, qui était aimée de tous, mais particulièrement d'un jeune gentilhomme; comme celui-ci devenait par trop pressant, elle crut s'en débarrasser en lui promettant d'accéder à son désir, s'il pouvait la conduire en plein hiver dans un beau jardin verdoyant, rempli de roses épanouies, et en lui enjoignant de ne plus reparaître devant elle jusque-là. Le gentilhomme parcourut le monde à la recherche d'un homme capable de produire ce miracle et rencontra finalement un petit vieillard qui lui en promit la réalisation en échange de la moitié de ses biens. L'accord s'étant fait sur ce point, le vieillard s'exécuta; alors, le galant invita la dame à venir dans son jardin. A l'encontre de son désir, celle-ci le trouva tout verdoyant, gai et agréablement tempéré et elle se souvint de sa promesse. Dès lors elle n'exprima que ce seul souhait, qu'on lui permît de retourner encore une fois près de son époux; et lorsqu'elle l'eut rejoint elle lui confia son chagrin en pleurant et en soupirant. Or, le seigneur, entièrement rassuré sur les sentiments de fidélité de son épouse, la renvoya à son amant, estimant qu'à un tel prix il l'avait gagnée. Le gentilhomme fut tellement touché par cette droiture que, dans la crainte de pécher en prenant une honnête épouse, il la fit retourner prés de son seigneur, en tout honneur. Mais, quand le petit vieillard connut la probité de tous deux, il résolut de rendre tous les biens au gentilhomme, tout pauvre qu'il était, et repartit. Et maintenant, chers seigneurs, j'ignore laquelle de ces personnes s'est montrée la plus honnête».

Nous nous taisions, et la vierge, sans répondre davantage demanda qu'un autre voulût bien continuer.

Le cinquième continua donc comme suit:

«Chers seigneurs, je ne ferai point de grands discours. Qui est plus joyeux, celui qui contemple l'objet qu'il aime ou celui qui y pense seulement?»

--«Celui qui le contemple» dit la vierge.--«Non,» répliquai-je. Et la discussion allait éclater lorsqu'un sixième prit la parole:

«Chers Seigneurs, je dois contracter une union. J'ai le choix entre une jeune fille, une mariée et une veuve; aidez-moi à sortir d'embarras et je vous aiderai à résoudre la question précédente».

Le septième répondit:

«Lorsqu'on a le choix c'est encore acceptable; mais il en était autrement dans mon cas. Dans ma jeunesse, j'aimais une belle et honnête jeune fille du fond de mon coeur et elle me rendait mon amour; cependant nous ne pouvions nous unir à cause d'obstacles élevés par ses amis. Elle fut donc donnée en mariage à un autre jeune homme, qui était également droit et honnête. Il l'entoura d'affection jusqu'à ce qu'elle fit ses couches; mais alors elle tomba dans un évanouissement si profond que tout le monde la crut morte; et on l'enterra au milieu d'une grande affliction. Je pensai alors, qu'après sa mort je pouvais embrasser cette femme qui n'avait pu être mienne durant sa vie. Je la déterrai donc à la tombée de la nuit, avec l'aide de mon serviteur. Or, quand j'eus ouvert le cercueil et que je l'eusse serrée dans mes bras, je m'aperçus que son cour battait encore, d'abord faiblement puis de plus en plus fort au fur et à mesure que je la réchauffais. Lorsque j'eus la certitude qu'elle vivait encore, je la portai subrepticement chez moi; je ranimai son corps par un précieux bain d'herbes et je la remis aux soins de ma mère. Elle mit au monde un beau garçon,... que je fis soigner avec autant de conscience que la mère. Deux jours après je lui racontai, à son grand étonnement, ce qui avait eu lieu et je la priai de rester dorénavant chez moi comme mon épouse. Elle en eut un grand chagrin, disant que son époux, qui l'avait toujours aimée fidèlement, en serait très affligé, mais que par ces événements, l'amour la donnait autant à l'un qu'à l'autre. Rentrant d'un voyage de deux jours, j'invitai son époux et je lui demandai incidemment s'il ferait de nouveau bon accueil à son épouse défunte si elle revenait. Quand il m'eut répondu affirmativement en pleurant amèrement, je lui amenai enfin sa femme et son fils; je lui contai tout ce qui s'était passé et je la priai de ratifier par son consentement mon union avec elle. Après une longue dispute, il dut renoncer à contester mes droits sur la femme; nous nous querellâmes ensuite pour le fils».

Ici la vierge intervint par ces paroles:

--«Je suis étonnée d'apprendre que vous ayez pu doubler l'affliction de cet homme.»

--«Comment,» répondit-il, «je n'étais donc pas dans mon droit?»

Aussitôt une discussion s'éleva entre nous; la plupart étaient d'avis qu'il avait bien fait.

«Non,» dit-il, «je les lui ai donnés tous deux, et sa femme et son fils. Dites-moi, maintenant, chers seigneurs, la droiture de mon action fut-elle plus grande que la joie de l'époux?»

Ces paroles plurent tellement à la vierge qu'elle fit circuler la coupe en l'honneur des deux.

Les énigmes proposées ensuite par les autres furent un peu plus embrouillées de sorte que je ne pus les retenir toutes; cependant je me souviens encore de l'histoire suivante racontée par l'un de mes compagnons: Quelques années auparavant un médecin lui avait acheté du bois dont il s'était chauffé pendant tout l'hiver; mais quand le printemps était revenu il lui avait revendu ce même bois de sorte qu'il en avait usé sans faire la moindre dépense.

--«Cela s'est fait par acte, sans doute?» dit la vierge, «mais l'heure passe et nous voici arrivés à la fin du repas».--«En effet» répondit mon compagnon; «Que celui qui ne trouve pas la solution de ces énigmes la fasse demander à chacun; je ne pense pas qu'on la lui refusera».

Puis on commença à dire le gratias et nous nous levâmes tous de table, plutôt rassasiés et gais que gavés d'aliments. Et nous souhaiterions volontiers que tous les banquets et festins se terminassent de cette manière.

Quand nous nous fûmes promenés un instant dans la salle, la vierge nous demanda si nous désirions assister au commencement des noces. L'un de nous répondit: «Oh oui, vierge noble et vertueuse».

Alors, tout en conversant avec nous, elle dépêcha en secret un page. Elle était devenue si affable avec nous que j'osai lui demander son nom. La vierge ne se fâcha point de mon audace et répondit en souriant:

«Mon nom contient cinquante-cinq et n'a cependant que huit lettres; la troisième est le tiers de la cinquième; si elle s'ajoute à la sixième, elle forme un nombre, dont la racine est déjà plus grande de la première lettre que n'est la troisième elle-même, et qui est la moitié de la quatrième. La cinquième et la septième sont égales; la dernière est, de même égale, à la première, et elles font avec la seconde autant que possède la sixième, qui n'a cependant que quatre de plus que ne possède la troisième trois fois. Et maintenant, seigneurs, quel est mon nom?»

Ce problème me sembla bien difficile à résoudre; cependant je ne m'en récusai pas et je demandai:

«Vierge noble et vertueuse, ne pourrais-je obtenir une seule lettre?»

--«Mais certainement», dit-elle «cela est possible».

--«Combien possède donc la septième» demandai-je.

--«Elle possède autant qu'il y a de seigneurs ici», répondit-elle. Cette réponse me satisfit et je trouvai aisément son nom. La vierge s'en montra très contente et nous annonça que bien d'autres choses nous seraient révélées.

Mais voici que nous vîmes paraître plusieurs vierges magnifiquement vêtues; elles étaient précédées de deux pages qui éclairaient leur marche. Le premier de ces pages nous montrait une figure joyeuse, des yeux clairs et ses formes étaient harmonieuses; le second avait l'aspect irrité; il fallait que toutes ses volontés se réalisent ainsi que je m'en aperçus par la suite. Ils étaient suivis, tout d'abord, par quatre vierges. La première baissait chastement les yeux et ses gestes dénotaient une profonde humilité. La deuxième était également une vierge chaste et pudique. La troisième eut un mouvement d'effroi en entrant dans la salle; j'appris plus tard qu'elle ne peut rester là où il y a trop de joie. La quatrième nous apporta quelques fleurs, symboles de ses sentiments d'amour et d'abandon. Ensuite nous vîmes deux autres vierges parées plus richement; elles nous saluèrent. La première portait une robe toute bleue semée d'étoiles d'or; la seconde était vêtue de vert avec des raies rouges et blanches; toutes deux avaient dans leurs cheveux des rubans flottants qui leur seyaient admirablement.

Mais voici, toute seule, la septième vierge; elle portait une petite couronne et, néanmoins ses regards allaient plus souvent vers le ciel que vers la terre. Nous crûmes qu'elle était la fiancée; en cela nous étions loin de la vérité; cependant elle était plus noble que la fiancée par les honneurs, la richesse et le rang. Ce fut elle qui, maintes fois, régla le cours entier des noces. Nous imitâmes notre vierge et nous nous prosternâmes au pied de cette reine malgré qu'elle se montrât très humble et pieuse, Elle tendit la main à chacun de nous tout en nous disant de ne point trop nous étonner de cette faveur car ce n'était-là qu'un de ses moindres dons. Elle nous exhorta à lever nos yeux vers notre Créateur, à reconnaître sa toute-puissance en tout ceci, à persévérer dans la voie où nous nous étions engagés et à employer ces dons à la gloire de Dieu et pour le bien des hommes. Ces paroles, si différentes de celles de notre vierge, encore un peu plus mondaine, m'allaient droit au coeur. Puis s'adressant à moi: «Toi,» dit-elle, «tu as reçu plus que les autres, tâche donc de donner plus également».

Ce sermon nous surprit beaucoup, car en voyant les vierges et les musiciens nous avions cru qu'on allait danser.

Cependant les poids dont nous parlions plus haut étaient encore à leur place; la reine--j'ignore qui elle était--invita chaque vierge à prendre l'un des poids, puis elle donna le sien qui était le dernier et le plus lourd à notre vierge et nous ordonna de nous mettre à leur suite. C'est ainsi que notre gloire majestueuse se trouva un peu rabaissée; car je m'aperçus facilement que notre vierge n'avait été que trop bonne pour nous et que nous n'inspirions point une si haute estime que nous commencions presque à nous l'imaginer.

Nous suivîmes donc en ordre et l'on nous conduisit dans une première salle. Là, notre vierge suspendit le poids de la reine le premier, tandis qu'on chanta un beau cantique. Dans cette salle, il n'y avait de précieux que quelques beaux livres de prières qu'il nous était impossible d'atteindre. Au milieu de la salle se trouvait un prie-dieu; la reine s'y agenouilla et nous nous prosternâmes tous autour d'elle et répétâmes la prière que la vierge lisait dans l'un des livres; nous demandâmes avec ferveur que ces noces s'accomplissent à la gloire de Dieu et pour notre bien.

Ensuite nous parvînmes à la seconde salle, où la première vierge suspendit à son tour le poids qu'elle portait; et ainsi de suite, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent accomplies. Alors la reine tendit de nouveau la main à chacun de nous et se retira accompagnée de ses vierges.

Notre présidente resta encore un instant parmi nous; mais comme il était presque deux heures de la nuit elle ne voulut pas nous retenir plus longtemps;--j'ai cru remarquer à ce moment qu'elle se plaisait en notre société.--Elle nous souhaita donc une bonne nuit, nous engagea à dormir tranquilles et se sépara ainsi de nous amicalement, presqu'à contre-coeur.

Nos pages, qui avaient reçu des ordres, nous conduisirent dans nos chambres respectives, et afin que nous puissions nous faire servir en cas de besoin, notre page reposait dans un second lit installé dans la même chambre. Je ne sais comment étaient les chambres de mes compagnons, mais la mienne était meublée royalement et garnie de tapis et de tableaux merveilleux. Cependant je préférais à tout cela la compagnie de mon page qui était si éloquent et si versé dans les arts que je pris plaisir à l'écouter pendant une heure encore, de sorte que je ne m'endormis que vers trois heures et demie.

Ce fut ma première nuit tranquille; cependant un rêve importun ne me laissait pas jouir du repos tout à mon aise, car toute la nuit je m'acharnais sur une porte que je ne pouvais ouvrir, finalement j'y réussis. Ces fantaisies troublèrent mon sommeil jusqu'à ce que le jour m'éveillât enfin.




QUATRIÈME JOUR


Je reposais encore sur ma couche en regardant tranquillement les tableaux et les statues admirables quand j'entendis soudain les accords de la musique et le son du triangle; on aurait cru que la procession était déjà en marche. Alors mon page sauta de son lit comme un fou, avec un visage si bouleversé qu'il ressemblait bien plus à un mort qu'à un vivant. Qu'on s'imagine mon désarroi lorsqu'il me dit qu'à l'instant même mes compagnons étaient présentés au Roi. Je ne pus que pleurer à chaudes larmes et maudire ma propre paresse, tout en m'habillant à la hâte. Cependant mon page fut prêt bien avant moi et sortit de l'appartement en courant pour voir où en étaient les choses. Il revint bientôt avec l'heureuse nouvelle que rien n'était perdu, que j'avais seulement manqué le déjeuner parce qu'on n'avait pas voulu me réveiller à cause de mon grand âge, mais qu'il était temps de le suivre à la fontaine où mes compagnons étaient déjà assemblés pour la plupart. A cette nouvelle je repris mon calme; j'eus donc bientôt achevé ma toilette et je suivis mon page à la fontaine.

Après les salutations d'usage, la vierge me plaisanta de ma paresse et me conduisit par la main à la fontaine. Alors je constatai qu'au lieu de son épée, le lion tenait une grande dalle gravée. Je l'examinai avec soin et je découvris qu'elle avait été prise parmi les monuments antiques et placée ici pour cette circonstance. La gravure était un peu effacée à cause de son ancienneté; je la reproduis ici exactement pour que chacun puisse y réfléchir.

PRINCE HERMÈS,
APRÈS TOUT LE DOMMAGE
FAIT AU GENRE HUMAIN,
RÉSOLU PAR DIEU:

PAR LE SECOURS DE L'ART,
JE SUIS DEVENU REMÈDE SALUBRE;
JE COULE ICI.

Boive qui peut de mes eaux; s'en lave qui veut;
les trouble qui l'ose.
BUVEZ, FRÈRES, ET VIVEZ.

[ Hermes Princeps, post tot illata generi humano damna, Dei
consilio: Artisque adminiculo, medecina salubris factus; heic
fluo. Bibat ex me qui potest; lavet qui vult; bibite Fratres, et
vivite.
]

Cette inscription était donc facile à lire et à comprendre; aussi l'avait-on placée ici, parce qu'elle était plus aisée à déchiffrer qu'aucune autre.

Après nous être lavés d'abord à cette fontaine, nous bûmes dans une coupe tout en or. Puis nous retournâmes avec la vierge dans la salle pour y revêtir des habits neufs. Ces habits avaient des parements dorés et brodés de fleurs; en outre chacun reçut une deuxième Toison d'or garnie de brillants, et de toutes ces Toisons se dégageaient des influences selon leur puissance opérante particulière. Une lourde médaille en or y était fixée; sur la face on voyait le soleil et la lune face à face; le revers portait ces mots: Le rayonnement de la Lune égalera le rayonnement du Soleil; et le rayonnement du Soleil deviendra sept fois plus éclatant. Nos anciens ornements furent déposés dans des cassettes et confiés à la garde de l'un des serviteurs. Puis notre vierge nous fit sortir dans l'ordre.

Devant la porte les musiciens habillés de velours rouge à bordure blanche nous attendaient déjà. On ouvrit alors une porte--que j'avais toujours vue fermée auparavant,--donnant sur l'escalier du Roi.

La vierge nous fit entrer avec les musiciens et monter trois cent soixante-cinq marches. Dans cet escalier de précieux travaux artistiques étaient réunis; plus nous montions plus les décorations étaient admirables; nous atteignîmes enfin une salle voûtée embellie de fresques.

Les soixante vierges, toutes vêtues richement, nous y attendaient; elles s'inclinèrent à notre approche et nous leur rendîmes leur salut du mieux que nous pûmes; puis on congédia les musiciens qui durent redescendre l'escalier.

Alors, au son d'une petite clochette, une belle vierge parut et donna une couronne de laurier à chacun de nous; mais à notre vierge elle en remit une branche. Puis un rideau se souleva et j'aperçus le Roi et la Reine.

Quelle n'était la splendeur de leur majesté!

Si je ne m'étais souvenu des sages conseils de la reine d'hier, je n'aurais pu m'empêcher, débordant d'enthousiasme, de comparer au ciel cette gloire indicible. Certes, la salle resplendissait d'or et de pierreries; mais le Roi et la Reine étaient tels que mes yeux ne pouvaient soutenir leur éclat. J'avais contemplé, jusqu'à ce jour, bien des choses admirables, mais ici les merveilles se surpassaient les unes les autres, telles les étoiles du ciel.

Or, la vierge s'étant approchée, chacune de ses compagnes prit l'un de nous par la main et nous présenta au Roi avec une profonde révérence; puis la vierge parla comme suit:

«En l'honneur de Vos Majestés Royales, Très Gracieux Roi et Reine, les seigneurs ici présents ont affronté la mort pour parvenir jusqu'à Vous. Vos Majestés s'en réjouiront à bon droit car, pour la plupart, ils sont qualifiés pour agrandir le royaume et le domaine de Vos Majestés, comme Elles pourront s'en assurer en éprouvant chacun. Je voudrais donc les présenter très respectueusement à Vos Majestés, avec l'humble prière de me tenir quitte de ma mission et de bien vouloir prendre connaissance de la manière dont je l'ai accomplie, en interrogeant chacun». Puis elle déposa sa branche de laurier.

Maintenant, il aurait été convenable que l'un de nous dise aussi quelques mots. Mais comme nous étions tous trop émus pour prendre la parole, le vieil Atlas finit par s'avancer et dit au nom du Roi:

«Sa Majesté Royale se réjouit de votre arrivée et vous accorde sa grâce royale, à vous tous réunis ainsi qu'à chacun en particulier. Elle est également très satisfaite de l'accomplissement de ta mission, chère vierge, et, comme récompense, il te sera réservé un don du Roi. Sa Majesté pense cependant que tu devrais les guider aujourd'hui encore car ils ne peuvent avoir qu'une grande confiance en toi».

La vierge reprit donc humblement la branche de laurier et nous nous retirâmes pour la première fois, accompagnés par nos vierges.

La salle était rectangulaire à l'avant, cinq fois aussi large que longue, mais, au bout elle prenait la forme d'un hémicycle, complétant ainsi, en plan, l'image d'un porche; dans l'hémicycle, on avait disposé suivant la circonférence du cercle trois admirables sièges royaux; celui du milieu était un peu surélevé.

Le premier siège était occupé par un vieux roi à barbe grise, dont l'épouse était par contre très jeune et admirablement belle.

Un roi noir, dans la force de l'âge était assis sur le troisième siège; à son côté on voyait une vieille petite mère, non couronnée, mais voilée.

Le siège du milieu était occupé par deux adolescents; ils étaient couronnés de lauriers et au-dessus d'eux était suspendu un grand et précieux diadème. Ils n'étaient pas aussi beaux à ce moment que je me l'imaginais, mais ce n'était pas sans raison.

Plusieurs hommes, des vieillards pour la plupart, avaient pris place derrière eux sur un banc circulaire. Or, chose surprenante, aucun d'eux ne portait d'épée ni d'autre arme; en outre je ne vis point de garde du corps, sinon quelques vierges qui avaient été parmi nous hier et qui s'étaient placées le long des deux bas-côtés aboutissant à l'hémicycle.

Je ne puis omettre ceci: Le petit Cupidon y voletait. La grande couronne exerçait un attrait particulier sur lui; on l'y voyait voltiger et tournoyer de préférence. Parfois il s'installait entre les deux amants, en leur montrant son arc en souriant; quelquefois même il faisait le geste de vous viser avec cet arc; enfin ce petit dieu était si malicieux qu'il ne ménageait même pas les petits oiseaux qui volaient nombreux dans la salle, mais il les tourmentait chaque fois qu'il le pouvait. Il faisait la joie et la distraction des vierges; quand elles pouvaient le saisir il ne s'échappait pas sans peine. Ainsi toute réjouissance et tout plaisir venaient de cet enfant.

Devant la Reine se trouvait un autel de dimensions restreintes mais d'une beauté incomparable; sur cet autel un livre couvert de velours noir rehaussé de quelques ornements en or très simples; à côté une petite lumière dans un flambeau d'ivoire. Cette lumière quoique toute petite brûlait, sans s'éteindre jamais, d'une flamme tellement immobile que nous ne l'eussions point reconnu pour un feu si l'espiègle Cupidon n'avait soufflé dessus de temps en temps. Près du flambeau se trouvait une sphère céleste, tournant autour de son axe; puis une petite horloge à sonnerie près d'une minuscule fontaine en cristal, d'où coulait à jet continu une eau limpide couleur rouge sang. A côté, une tête de mort, refuge d'un serpent blanc, tellement long que malgré qu'il fit le tour des autres objets, sa queue était encore engagée dans l'un des yeux, alors que sa tête rentrait dans l'autre. Il ne sortait donc jamais complètement de la tête de mort, mais quand Cupidon s'avisait à le pincer, il y rentrait avec une vitesse stupéfiante.

En outre de ce petit autel, on remarquait ça et là dans la salle des images merveilleuses, qui se mouvaient comme si elles étaient vivantes avec une fantaisie tellement étonnante qu'il m'est impossible de la dépeindre ici. Ainsi, au moment où nous sortions, un chant tellement suave s'éleva dans la salle que je ne saurais dire s'il s'élevait du choeur des vierges qui y étaient restées ou des images mêmes.

Nous quittâmes donc la salle avec nos vierges, heureux et satisfaits de cette réception; nos musiciens nous attendaient sur le palier et nous descendîmes en leur compagnie; derrière nous la porte fut fermée et verrouillée avec soin.

Quand nous fûmes de retour dans notre salle, l'une des vierges s'exclama:

«Ma soeur, je suis étonnée que tu aies osé te mêler à tant de monde».

--«Chère soeur», répondit notre présidente, «celui-ci m'a fait plus de peur qu'aucun autre».

Et ce disant elle me désigna. Ces paroles me firent de la peine car je compris qu'elle se moquait de mon âge; j'étais en effet le plus âgé. Mais elle ne tarda pas à me consoler avec la promesse de me débarrasser de cette infirmité à condition de rester dans ses bonnes grâces.

Puis le repas fut servi et chacun prit place à côté de l'une des vierges dont la conversation instructive absorba toute notre attention; mais je ne puis trahir les sujets de leurs causeries et de leurs distractions. Les questions de la plupart de mes compagnons avaient trait aux arts; j'en conclus donc que les occupations favorites de tous, tant jeunes que vieux, se rattachaient à l'art. Mais moi, j'étais obsédé par la pensée de pouvoir redevenir jeune et j'étais un peu plus triste à cause de cela. La vierge s'en aperçut fort bien et s'écria:

«Je sais bien ce qui manque à ce jouvenceau. Que gagez-vous qu'il sera plus gai demain, si je couche avec lui la nuit prochaine?»

À ces mots elles partirent d'un éclat de rire et quoique le rouge me montât au visage, je dus rire moi-même de ma propre infortune. Mais l'un de mes compagnons se chargea de venger cette offense et dit:

«J'espère que non seulement les convives, mais aussi tes vierges ici présentes ne refuseront pas de témoigner pour notre frère et certifieront que notre présidente lui a formellement promis de partager sa couche cette nuit».

Cette réponse me remplit d'aise; la vierge répliqua:

«Oui, mais il y a mes soeurs; elles ne me permettraient jamais de garder le plus beau sans leur consentement».

--«Chère soeur», s'écria l'une d'elles, «nous sommes ravies de constater que ta haute fonction ne t'a pas rendue fière. Avec ta permission, nous voudrions bien tirer au sort les seigneurs que voici, afin de les partager entre nous comme compagnons de lit; mais tu auras, avec notre consentement, la prérogative de garder le tien».

Cessant de plaisanter sur ce sujet nous reprenions notre conversation; mais notre vierge ne put nous laisser tranquilles et recommença aussitôt:

«Mes seigneurs, si nous laissions à la fortune le soin de désigner ceux qui dormiront ensemble aujourd'hui?»

--«Eh bien!» dis-je, «s'il le faut absolument nous ne pouvons refuser cette offre».

Nous convînmes d'en faire l'expérience aussitôt après le repas; alors aucun de nous ne voulant s'y attarder plus longtemps, nous nous levâmes de table; de même nos vierges. Mais notre présidente nous dit:

«Non, le temps n'en est pas encore venu. Voyons cependant comment la fortune nous assemblera».

Nous quittâmes nos compagnes pour discuter sur la manière de réaliser ce projet, mais cela était bien inutile et les vierges nous avaient séparés d'elles à dessein. En effet, la présidente nous proposa bientôt de nous placer en cercle dans un ordre quelconque; elle nous compterait alors en commençant par elle-même et le septième devrait se joindre au septième suivant, quel qu'il fût. Nous ne nous aperçûmes d'aucune supercherie; mais les vierges étaient tellement adroites qu'elles parvinrent à prendre des places déterminées tandis que nous pensions être bien mêlés et placés au hasard. La vierge commença donc à compter; après elle, la septième personne fut une vierge, en troisième lieu encore une vierge et cela continua ainsi jusqu'à ce que toutes les vierges fussent sorties, à notre grand ébahissement, sans que l'un de nous eût quitté le cercle. Nous restions donc seuls, en butte à la risée des vierges, et nous dûmes confesser que nous avions été trompés fort habilement. Car il est certain que quiconque nous aurait vu dans notre ordre aurait plutôt supposé que le ciel s'écroulerait que de nous voir tous éliminés. Le jeu se termina donc ainsi et il fallut laisser rire les vierges à nos dépens.

Cependant le petit Cupidon vint nous rejoindre de la part de Sa Majesté Royale, sur l'ordre de Qui une coupe circula parmi nous; il pria notre vierge de se rendre près du Roi et nous déclara qu'il ne pouvait rester plus longtemps en notre compagnie pour nous distraire. Mais la gaieté étant communicative, mes compagnons organisèrent rapidement une danse, avec l'assentiment des vierges. Je préférais rester à l'écart et je prenais grand plaisir à les regarder; car, à voir mes mercurialistes se mouvoir en cadence, on les aurait pris pour des maîtres en cet art.

Mais bientôt notre présidente revint et nous annonça que les artistes et les étudiants s'étaient mis à la disposition de Sa Majesté Royale pour donner, avant Son départ, une comédie joyeuse en Son honneur et pour Son plaisir; il serait agréable à Sa Majesté Royale et Elle nous serait gracieusement reconnaissante si nous voulions bien assister à la représentation et accompagner Sa Majesté à la Maison Solaire. En remerciant très respectueusement pour l'honneur qu'on nous faisait, nous offrîmes bien humblement nos faibles services, non seulement dans le cas présent mais en toutes circonstances. La vierge se chargea de cette réponse et revint bientôt avec l'ordre de nous ranger sur le passage de Sa Majesté Royale. On nous y conduisit bientôt et nous n'attendîmes pas la procession royale car elle y était déjà; les musiciens ne l'accompagnaient pas.

En tête du cortège s'avançait la reine inconnue qui avait été parmi nous hier, portant une petite couronne précieuse et revêtue de satin blanc; elle ne tenait rien qu'une croix minuscule faite d'une petite perle, qui avait été placée entre le jeune Roi et sa fiancée ce jour même. Cette reine était suivie des six vierges nommées plus haut qui marchaient en deux rangs et portaient les joyaux du Roi que nous avions vus exposés sur le petit autel. Puis vinrent les trois rois, le fiancé étant au milieu. Il était mal vêtu, en satin noir, à la mode italienne, coiffé d'un petit chapeau rond noir, garni d'une petite plume noire et pointue. Il se découvrit amicalement devant nous, afin de nous montrer sa condescendance; nous nous inclinâmes comme nous l'avions fait auparavant. Les rois étaient suivis des trois reines dont deux étaient vêtues richement; par contre le troisième qui s'avançait entre les deux autres, était tout en noir et Cupidon lui portait la traîne. Puis on nous fit signe de suivre. Après nous vinrent les vierges et enfin le vieil Atlas ferma la procession.

C'est ainsi qu'on nous conduisit par maints passages admirables à la Maison du Soleil; et là nous prîmes place sur une estrade merveilleuse, non loin du Roi et de la Reine, pour assister à la comédie. Nous nous tenions à la droite des rois:--mais séparés d'eux,--les vierges à notre droite, excepté celles à qui la Reine avait donné des insignes. A ces dernières, des places particulières étaient réservées tout en haut; mais les autres serviteurs durent se contenter des places entre les colonnes, tout en bas.

Cette comédie suggère bien des réflexions particulières; je ne puis donc omettre d'en rappeler ici brièvement le sujet.


PREMIER ACTE


Un vieux roi apparaît entouré de ses serviteurs; on apporte devant son trône un petit coffret que l'on dit avoir trouvé sur l'eau. On l'ouvre et on y découvre une belle enfant, puis à côté de quelques joyaux, une petite missive en parchemin, adressée au roi. Le roi rompt le cachet aussitôt et, ayant lu la lettre, se met à pleurer. Puis il dit à ses courtisans que le roi des nègres a envahi et dévasté le royaume de sa cousine, et exterminé toute la descendance royale sauf cette enfant.

Or, le roi avait fait le projet d'unir son fils à la fille de sa cousine; il jure donc une inimitié éternelle au nègre et à ses complices et décide de se venger. Il ordonne ensuite que l'on élève l'enfant avec soin et que l'on fasse des préparatifs de guerre contre le nègre.

Ces préparatifs, ainsi que l'éducation de la fillette--elle fut confiée à un vieux précepteur dès qu'elle eut grandi un peu,--emplissent tout le premier acte par leur développement plein de finesse et d'agrément.


Entr'acte


Combat d'un lion et d'un griffon; nous vîmes parfaitement que le lion fut vainqueur.


DEUXIÈME ACTE


Chez le roi nègre; ce perfide vient d'apprendre avec rage que le meurtre n'est pas resté secret et que, de plus, une fillette lui a échappé par ruse. Il réfléchit donc aux artifices qu'il pourrait employer contre son puissant ennemi; il écoute ses conseillers, gens pressés par la famine qui se sont réfugiés près de lui. Contre toute attente la fillette tombe donc de nouveau dans ses mains et il la ferait mettre à mort immédiatement s'il n'était trompé d'une manière fort singulière par ses propres courtisans. Cet acte se termine donc par le triomphe du nègre.


TROISIÈME ACTE


Le roi réunit une grande armée et la met sous les ordres d'un vieux chevalier valeureux. Ce dernier fait irruption dans le royaume du nègre, délivre la jeune fille de sa prison et l'habille richement. On élève ensuite rapidement une estrade admirable et on y fait monter la vierge. Bientôt arrivent douze envoyés du roi. Alors le vieux chevalier prend la parole et apprend à la vierge comment son très gracieux Seigneur, le Roi, ne l'avait pas seulement délivrée une seconde fois de la mort, après lui avoir donné une éducation royale,--et ceci quoiqu'elle ne se soit pas toujours conduite comme elle l'aurait dû--mais encore que Sa Majesté Royale l'avait choisie comme épouse pour son jeune seigneur et fils et donnait ordre de préparer les fiançailles; celles-ci devaient avoir lieu dans certaines conditions. Puis, dépliant un parchemin, il donne lecture de ces conditions, qui seraient bien dignes d'être relatées ici si cela ne nous entraînait trop loin.

Bref, la vierge prête le serment de les observer fidèlement et remercie en outre avec grâce pour l'aide et les faveurs qui lui ont été accordées.

Cet acte se termine par des chants à la louange de Dieu, du Roi et de la vierge.


Entr'acte


On nous montra les quatre animaux de Daniel tels qu'ils lui apparurent dans sa vision et tels qu'il les décrit minutieusement. Tout cela a une signification bien déterminée.


QUATRIÈME ACTE


La vierge a repris possession de son royaume perdu; on la couronne et elle paraît sur la place dans toute sa magnificence au milieu de cris de joie. Ensuite les ambassadeurs, en grand nombre font leur entrée pour lui transmettre des voeux de bonheur et pour admirer sa magnificence. Mais elle ne persévère pas longtemps dans la piété car elle recommence déjà à jeter des regards effrontés autour d'elle, à faire des signes aux ambassadeurs et aux seigneurs, et, vraiment, elle ne montre aucune retenue.

Le nègre, bientôt instruit des moeurs de la princesse en tire parti adroitement. Cette dernière, trompant la surveillance de ses conseillers, se laisse aveugler facilement par une promesse fallacieuse, de sorte que, pleine de défiance pour son Roi, elle se livre peu à peu, et en secret, au nègre. Alors celui-ci accourt et quand elle a consenti à reconnaître sa domination, il parvient par elle à subjuguer tout le royaume. Dans la troisième scène de cet acte il la fait emmener, puis dévêtir complètement, attacher au pilori sur un grossier échafaud et fouetter; finalement il la condamne à mort.

Tout cela était si pénible à voir que les larmes vinrent aux yeux à beaucoup des nôtres.

Ensuite la vierge est jetée toute nue dans une prison pour y attendre la mort par le poison. Or ce poison, ne la tue pas mais la rend lépreuse.

Ce sont donc des événements lamentables qui se déroulent au cours de cet acte.


Entr'acte


On exposa un tableau représentant Nabuchodonosor portant des armes de toutes sortes, à la tête, à la poitrine, au ventre, aux jambes, aux pieds, etc... Nous en reparlerons par la suite.


CINQUIÈME ACTE


On apprend au jeune roi ce qui s'est passé entre sa future épouse et le nègre. Il intervient aussitôt auprès de son père avec la prière de ne point la laisser dans cette affliction. Le père ayant accédé à ce désir, des ambassadeurs sont envoyés pour consoler la malade dans sa prison et aussi pour la réprimander pour sa légèreté. Mais elle ne veut pas les accueillir et consent à devenir la concubine du nègre. Tout cela est rapporté au roi.

Voici maintenant un choeur de fous, tous munis de leur bâton; avec ces bâtons ils échafaudent une grande sphère terrestre et la démolissent aussitôt. Et cela fut une fantaisie fine et amusante.


SIXIÈME ACTE


Le jeune roi provoque le nègre en combat. Le nègre est tué, mais le jeune roi est également laissé pour mort. Cependant il reprend ses sens, délivre sa fiancée et s'en retourne pour préparer les noces; en attendant il la confie à son intendant et à son aumônier.

D'abord l'intendant la tourmente affreusement, puis c'est le tour du moine qui devient si arrogant qu'il veut dominer tout le monde.

Dès que le jeune roi en a connaissance, il dépêche en toute hâte un envoyé qui brise le pouvoir du prêtre et commence à parer la fiancée pour les noces.


Entr'acte


On nous présenta un éléphant artificiel énorme, portant une grande tour, remplie de musiciens; nous le regardâmes avec plaisir.


SEPTIÈME ET DERNIER ACTE


Le fiancé paraît avec une magnificence inimaginable;--je me demande comment on put réaliser cela.--La fiancée vient à sa rencontre avec la même solennité. Autour d'eux le peuple crie: Vivat Sponsus, vivat Sponsa.

C'est ainsi que, par cette comédie, les artistes fêtaient d'une manière superbe le Roi et la Reine, et--je m'en aperçus aisément--ils y étaient très sensibles.

Enfin les artistes firent encore quelquefois le tour de la scène dans cette apothéose et, à la fin, ils chantèrent en choeur,


I

Ce jour nous apporte une bien grande joie avec les noces du Roi; chantez donc tous pour que résonne: Bonheur à celui qui nous la donne.


II

La belle fiancée que nous avons attendue si longtemps lui est unie maintenant. Nous avons lutté mais nous touchons au but. Heureux celui qui regarde en avant.


III

Et maintenant qu'ils reçoivent nos voeux. Que votre union soit prospère; elle fut assez longtemps en tutelle. Multipliez-vous dans cette union loyale pour que mille rejetons naissent de votre sang.


Et la comédie prit fin au milieu des acclamations et de la gaieté générale et à la satisfaction particulière des personnes royales.

Le jour était déjà à son déclin quand nous nous retirâmes dans l'ordre de notre arrivée; mais, loin d'abandonner le cortège, nous dûmes suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle où nous avions été présentés. Les tables étaient déjà dressées avec art et, pour la première fois, nous fûmes conviés à la table royale. Au milieu de la salle se trouvait le petit autel avec les six insignes royaux que nous avions déjà vus.

Le jeune roi se montra constamment très gracieux envers nous. Cependant il n'était guère joyeux, car, tout en nous adressant la parole de temps en temps, il ne put s'empêcher de soupirer à plusieurs reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les vieilles reines étaient très graves; seule, l'épouse de l'un d'eux était assez vive, chose dont j'ignorais la raison.

Les personnes royales prirent place à la première table; nous nous assîmes à la seconde; à la troisième, nous vîmes quelques dames de la noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles, assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et d'une manière si calme et si grave que j'hésite d'en parler de crainte d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales s'étaient habillées de vêtements d'un blanc éclatant comme la neige et qu'elles avaient pris place à table ainsi vêtues. La grande couronne en or était suspendue au-dessus de la table et l'éclat des pierreries dont elle était ornée, aurait suffi pour éclairer la salle sans autre lumière.

Toutes les lumières furent allumées à la petite flamme placée sur l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqué que le jeune roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel, à plusieurs reprises, et cela me fit réfléchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait presque tous les frais de la conversation à ce banquet; il ne laissa personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous étonna par quelque nouvelle trouvaille.

Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta mon appréhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de nous contenter de donner une réponse courte et nette si l'on nous interrogeait. En somme tout prenait un air si étrange que la sueur perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqué à l'homme le plus audacieux.

Le repas touchait presqu'à sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on lui remit le livre placé sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit demander encore une fois par un vieillard si nous étions bien déterminés à rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand, tout tremblants, nous eûmes répondu affirmativement, il nous fit demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il nous était impossible de refuser; d'ailleurs il devait en être ainsi. Alors nous nous levâmes à tour de rôle et chacun apposa sa signature sur ce livre.

Dès que le dernier eut signé, on apporta une fontaine en cristal et un petit gobelet également en cristal. Toutes les personnes royales y burent, chacune selon son rang; on nous le présenta ensuite, puis pour finir à tous ceux qui étaient présents. Et cela fut l'épreuve du silence [Haustus silentii].

Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous disant que, vu que nous ne tiendrions plus à elles dorénavant, nous ne les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux yeux. Mais notre présidente protesta hautement en notre nom, et les personnes royales en furent satisfaites.

Tout à coup une clochette tinta; aussitôt nos hôtes royaux pâlirent si effroyablement que nous avons failli nous évanouir de peur. Elles changèrent leurs vêtements blancs contre des robes entièrement noires; puis la salle entière fut tendue de velours noir; le sol fut couvert de velours noir et on garnit de noir la tribune également.--Tout cela avait été préparé à l'avance.

Les tables furent enlevées et les personnes présentes prirent place sur le banc. Nous nous revêtîmes de robes noires. Alors notre présidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas noir et banda les yeux aux six personnes royales.

Dès que ces dernières furent privées de l'usage de leurs yeux, les serviteurs apportèrent rapidement six cercueils recouverts et les disposèrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.

Enfin un géant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le premier au billot et la tête lui fut tranchée subitement et enveloppée dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en or que l'on posa près de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et on le plaça à part.

Les autres subirent le même sort et je frémis à la pensée que mon tour arriverait également. Mais il n'en fut rien; car, dès que les six personnes furent décapitées, l'homme noir se retira; il fut suivi par quelqu'un qui le décapita à son tour juste devant la porte et revint avec sa tête et la hache que l'on déposa dans une petite caisse.

Ce furent, en vérité, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et réserver mon jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:

«La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et obéissez-moi; alors leur mort donnera la vie à beaucoup».

Puis elle nous pria de goûter le repos et de laisser tout souci, car ce qui s'était passé était pour leur bien. Elle nous souhaita donc une bonne nuit et nous annonça qu'elle veillerait les morts. Nous conformant à ses désirs nous suivîmes nos pages dans nos logements respectifs.

Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me souviens fort bien. Son intelligence m'étonna au plus haut point; mais je finis par remarquer qu'il cherchait à provoquer mon sommeil; je fis donc semblant de dormir profondément, mais mes yeux étaient libres de sommeil car je ne pouvais oublier les décapités.

Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit, placé près de la fenêtre, je pus facilement en parcourir toute l'étendue du regard. A minuit, à l'instant précis où les douze coups sonnèrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur, j'ouvris rapidement la fenêtre. Alors je vis au loin sept navires emplis de lumière qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau brillait une flamme qui voletait ça et là et descendait même de temps en temps; je compris aisément que c'étaient les esprits des décapités.

Les vaisseaux s'approchèrent doucement du rivage avec leur unique pilote. Lorsqu'ils abordèrent, je vis notre vierge s'en approcher avec une torche; derrière elle on portait les six cercueils fermés et la caisse, qui furent déposés dans les sept vaisseaux.

Je réveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait beaucoup de chemin dans la journée, de sorte que, tout en étant prévenu, il aurait bien pu dormir pendant que se déroulaient ces événements.

Dès que les cercueils furent posés dans les navires, toutes les lumières s'éteignirent. Et les six flammes naviguèrent par delà le lac; dans chaque vaisseau l'on ne voyait plus qu'une petite lumière en vigie. Alors quelque cent gardiens s'installèrent près du rivage et renvoyèrent la vierge au château. Celle-ci mit tous les verrous avec soin; j'en conclus aisément qu'il n'y aurait plus d'autres événements avant le jour. Nous cherchâmes donc le repos.

Et, de tous mes compagnons, nul que moi n'avait son appartement sur le lac; et seul j'avais vu cette scène. Mais j'étais tellement fatigué que je m'endormis malgré mes multiples préoccupations.