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Les Noces Chimiques

Chapter 8: SEPTIÈME JOUR
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About This Book

The narrative follows a seeker who, after an angelic visitation, receives an enigmatic summons to a sacred alchemical wedding and embarks on a seven-day visionary pilgrimage through prisons, temples, and symbolic laboratories. Encounters with allegorical figures, vivid rites, and inward trials compel intense self-examination and ritual purification. Alchemical processes described as death, dissolution, and rebirth operate as metaphors for moral and spiritual transformation, mixing Christian mystical imagery with symbolic chemistry. The sequence culminates in a ceremonious union that represents achieved illumination and inner integration, while recurring motifs emphasize humility, repentance, and the labor required for spiritual perfection.

CINQUIÈME JOUR


Je quittai ma couche au point du jour, aiguillonné par le désir d'apprendre la suite des événements, sans avoir goûté un repos suffisant. M'étant habillé je descendis, mais je ne trouvai encore personne dans la salle à cette heure matinale. Je priai donc mon page de me guider encore dans le château et de me montrer les parties intéressantes; il se prêta volontiers à mon désir, comme toujours.

Ayant descendu quelques marches sous terre, nous nous heurtâmes à une grande porte en fer sur laquelle se détachait en grandes lettres de cuivre l'inscription suivante:

Je reproduis l'inscription telle que je l'ai copiée sur ma tablette.

Le page ouvrit donc cette porte et me conduisit par la main dans un couloir complètement obscur. Nous parvînmes à une petite porte qui était entrebâillée, car, d'après mon page, elle avait été ouverte la veille pour sortir les cercueils et on ne l'avait pas encore refermée.

Nous entrâmes; alors la chose la plus précieuse que la nature eût jamais élaborée apparut à mon regard émerveillé. Cette salle voûtée ne recevait d'autre lumière que l'éclat rayonnant de quelques escarboucles énormes; c'était, me dit-on, le trésor du Roi. Mais au centre, j'aperçus la merveille la plus admirable; c'était un tombeau précieux. Je ne pus réprimer mon étonnement de le voir entretenu avec si peu de soins. Alors mon page me répondit que je devais rendre grâce à ma planète, dont l'influence me permettait de contempler plusieurs choses que nul oeil humain n'avait aperçu jusqu'à ce jour, hormis l'entourage du Roi.

Le tombeau était triangulaire et supportait en son centre un vase en cuivre poli; tout le reste n'était qu'or et pierres précieuses. Un ange, debout dans le vase, tenait dans ses bras un arbre inconnu, qui, sans cesse, laissait tomber des gouttes dans le vaisseau; parfois un fruit se détachait, se résolvait en eau dès qu'il touchait le vase et s'écoulait dans trois petits vaisseaux en or. Trois animaux, un aigle, un boeuf et un lion, se tenant sur un socle très précieux supportaient ce petit autel.

J'en demandai la signification à mon page:

«Ci-gît» dit-il, «Vénus, la belle dame qui a fait perdre le bonheur, le salut et la fortune à tant de grands». Puis il désigna sur le sol une trappe en cuivre. «Si tel est votre désir» dit-il «nous pouvons continuer à descendre par ici».

--«Je vous suis» répondis-je; et je descendis l'escalier où l'obscurité était complète; mais le page ouvrit prestement une petite boîte qui contenait une petite lumière éternelle à laquelle il alluma une des nombreuses torches placées à cet endroit. Plein d'appréhension, je lui demandai sérieusement s'il lui était permis de faire cela. Il me répondit: «Comme les personnes royales reposent maintenant je n'ai rien à craindre».

J'aperçus alors un lit d'une richesse inouïe, aux tentures admirables. Le page les entr'ouvrit et je vis dame Vénus couchée là toute nue--car le page avait soulevé la couverture--avec tant de grâce et de beauté, que, plein d'admiration, je restai figé sur place, et maintenant encore, j'ignore si j'ai contemplé une statue ou une morte; car elle était absolument immobile et il m'était interdit de la toucher.

Puis le page la couvrit de nouveau et tira le rideau; mais son image me resta comme gravée dans les yeux.

Derrière le lit je vis un panneau avec cette inscription:

Je demandai à mon page la signification de ces caractères; il me promit en riant que je l'apprendrais. Puis il éteignit le flambeau et nous remontâmes.

Examinant les animaux de plus près, je m'aperçus, à ce moment seulement, qu'une torche résineuse brûlait à chaque coin. Je n'avais pas aperçu ces lumières auparavant, car le feu était si clair qu'il ressemblait plutôt à l'éclat d'une pierre qu'à une flamme. L'arbre exposé à cette chaleur ne cessait de fondre tout en continuant à produire de nouveaux fruits.

«Ecoutez» dit le page, «ce que j'ai entendu dire à Atlas parlant au Roi. Quand l'arbre, a-t-il dit, sera fondu entièrement, dame Vénus se réveillera et sera mère d'un roi».

Il parlait encore et m'en aurait peut-être dit davantage, quand Cupidon pénétra dans la salle. De prime abord il fut atterré d'y constater notre présence; mais quand il se fut aperçu que nous étions tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel esprit m'avait chassé par ici. Tout tremblant je lui répondis que je m'étais égaré dans le château, que le hasard m'avait conduit dans cette salle et que mon page m'ayant cherché partout m'avait finalement trouvé ici; qu'enfin j'espérais qu'il ne prendrait pas la chose en mal.

«C'est encore excusable ainsi», me dit-il, «vieux père téméraire. Mais vous auriez pu m'outrager grossièrement si vous aviez vu cette porte. Il est temps que je prenne des précautions».

Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par où nous étions descendus. Je rendis grâce à Dieu de ne pas avoir été rencontrés plus tôt et mon page me sut gré de l'avoir aidé à se tirer de ce mauvais pas.

«Cependant», continua Cupidon, «je ne puis vous laisser impuni d'avoir presque surpris ma mère». Et il chauffa la pointe d'une de ses flèches dans l'une des petites lumières et me piqua à la main. Je ne sentis presque pas la piqûre à ce moment tant j'étais heureux d'avoir si bien réussi et d'en être quitte à si bon compte.

Entre temps mes compagnons étaient sortis de leur lit et s'étaient rassemblés dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de quitter mon lit à l'instant. Cupidon qui avait fermé toutes les portes derrière lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prévint les autres de se méfier de moi car je changerai sous peu. Nous étions stupéfaits de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du monde des tristes événements d'hier et ne portait aucun deuil.

Cependant notre présidente s'était parée pour sortir; elle était entièrement habillée de velours noir et tenait sa branche de laurier à la main; toutes ses compagnes portaient de même leur branche de laurier. Quand les préparatifs furent terminés, la vierge nous dit de nous désaltérer d'abord et de nous préparer ensuite pour la procession. C'est ce que nous fîmes sans perdre un instant et nous la suivîmes dans la cour.

Six cercueils étaient placés dans cette cour. Mes compagnons étaient convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales; mais moi je savais à quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce qu'allaient devenir les autres cercueils.

Huit hommes masqués se tenaient près de chacun des cercueils. Quand la musique se mit à jouer--un air si grave et si triste que j'en frémis,--ils levèrent les cercueils et nous suivîmes jusqu'au jardin dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait érigé un mausolée en bois dont tout le pourtour était garni d'admirables couronnes; le dôme était supporté par sept colonnes. On avait creusé six tombeaux et près de chacun se trouvait une pierre; mais le centre était occupé par une pierre ronde, creuse, plus élevée. Dans le plus grand silence et en grande cérémonie on déposa les cercueils dans ces tombeaux, puis les pierres furent glissées dessus et fortement scellées. La petite boîte trouva sa place au milieu. C'est ainsi que mes compagnons furent trompés, car ils étaient persuadés que les corps reposaient là. Au sommet flottait un grand étendard décoré de l'image du phénix, sans doute pour nous égarer encore plus sûrement. C'est à ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les autres.

Les funérailles étant terminées, la vierge monta sur la pierre centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea à tenir notre promesse, à ne pas épargner nos peines et à prêter aide aux personnes royales enterrées là afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remède approprié et indispensable.

Ce discours eut notre assentiment; nous suivîmes donc la vierge par une autre petite porte jusqu'au rivage, où nous vîmes les sept vaisseaux, que j'ai déjà signalés plus haut, tous vides. Toutes les vierges y attachèrent leur branche de laurier et, après nous avoir embarqués, elles nous laissèrent partir à la grâce de Dieu. Tant que nous fûmes en vue, elles ne nous quittèrent pas du regard; puis elles rentrèrent dans le château accompagnées de tous les gardiens.

Chacun de nos vaisseaux portait un grand pavillon et un signe distinctif. Sur cinq des vaisseaux on voyait les cinq Corpora Regalia; en outre, chacun, en particulier le mien, où la vierge avait pris place, portait un globe.

Nous naviguâmes ainsi dans un ordre donné, chaque vaisseau ne contenant que deux pilotes.

A
||
B||      C||      D||
E||      F||
G||

En tête venait le petit vaisseau a, où, à mon avis, gisait le nègre; il emportait douze musiciens; son pavillon représentait une pyramide. Il était suivi des trois vaisseaux b-c-d, nageant de conserve. On nous avait distribués dans ces vaisseaux-là; j'avais pris place dans c. Sur une troisième ligne flottaient les deux vaisseaux e et f, les plus beaux et les plus précieux, parés d'une quantité de branches de laurier; ils ne portaient personne et battaient pavillon de Lune et de Soleil. Le vaisseau g venait en dernière ligne; il transportait quarante vierges.

Ayant navigué ainsi par delà le lac, nous franchîmes une passe étroite et nous parvînmes à la mer véritable. Là, des Sirènes, des Nymphes, et des Déesses de la mer nous attendaient; nous fûmes abordés bientôt par une jeune nymphe, chargée de nous transmettre leur cadeau de noces ainsi que leur souvenir. Ce dernier consistait en une grande perle précieuse sertie, comme nous n'en avions jamais vue ni dans notre monde ni dans celui-ci; elle était ronde et brillante. Quand la vierge l'eut acceptée amicalement, la nymphe demanda que l'on voulût bien donner audience, à ses compagnes et s'arrêter un instant; la vierge y consentit. Elle ordonna d'amener les deux grands vaisseaux au milieu et de former avec les autres un pentagone.

C
=
B // \\ D
E||    || F
G \\ // A

Puis les nymphes se rangèrent en cercle autour et chantèrent d'une voix douce:

I

Rien de meilleur n'est sur terre
Que le bel et noble amour;
Par lui nous égalons Dieu,
Par lui personne n'afflige autrui.
Laissez-nous donc chanter le Roi,
Et que toute la mer résonne,
Nous questionnons, donnez la réplique.

II

Qui nous a transmis la vie?
L'amour.
Qui nous a rendu la grâce?
L'amour.
Par qui sommes-nous nés?
Par l'amour.
Sans qui serions-nous perdus?
Sans l'amour.

III

Qui donc nous a engendrés?
L'amour.
Pourquoi nous a-t-on nourris?
Par amour.
Que devons-nous aux parents?
L'amour.
Pourquoi sont-ils si patients?
Par amour.

IV

Qui est vainqueur?
L'amour.
Peut-on trouver l'amour?
Par l'amour.
Qui peut encore unir les deux?
L'amour.

V

Chantez donc tous,
Et faites résonner le chant
Pour glorifier l'amour;
Qu'il veuille s'accroître
Chez nos Seigneurs, le Roi et la Reine;
Leurs corps sont ici, l'âme est là.

VI

Si nous vivons encore,
Dieu fera,
Que de même que l'amour et la grande grâce
Les ont séparés avec une grande puissance;
De même aussi la flamme d'amour
Les réunira de nouveau avec bonheur.

VII

Cette peine,
En grande joie,
Sera transmuée pour toujours,
Y eût-il encore des souffrances sans nombre.

En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse eût bouché les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'être le plus misérable des hommes en me comparant à ses créatures adorables.

Mais bientôt la vierge prit congé et donna l'ordre de continuer la route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'éparpillèrent dans la mer après avoir reçu comme rétribution un long ruban rouge.--A ce moment je sentis que Cupidon commençait à opérer en moi aussi, ce qui n'était guère à mon honneur; mais, comme de toute manière mon étourderie ne peut servir à rien au lecteur, je veux me contenter de la noter en passant. Cela répondait précisément à la blessure que j'avais reçue à la tête, en rêve, comme je l'ai décrit dans le premier livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller voir le lit de Vénus, car Cupidon ne tolère pas cela.

Quelques heures plus tard, après avoir parcouru un long chemin, tout en nous entretenant amicalement, nous aperçûmes la tour de l'Olympe. La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre arrivée; ce qui fut fait. Aussitôt nous vîmes un grand drapeau blanc se déployer et un petit vaisseau doré vint à notre rencontre. Quand il fut près de nous accoster, nous y distinguâmes un vieillard entouré de quelques satellites habillés de blanc; il nous fit un accueil amical et nous conduisit à la tour.

La tour était bâtie sur une île exactement carrée et entourée d'un rempart si solide et si épais que je comptai deux cent soixante pas en la traversant. Derrière cette enceinte s'étendait une belle prairie agrémentée de quelques petits jardins où fructifiaient des plantes singulières et inconnues de moi; elle s'arrêtait au mur protégeant la tour. Cette dernière, en elle-même, semblait formée par la juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre était un peu plus haute. Intérieurement elles se pénétraient mutuellement et il y avait sept étages superposés.

Quand nous eûmes atteint la porte, on nous rangea le long du mur côtoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour à notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons l'ignoraient.

Aussitôt après on nous conduisit dans la salle intérieure de la tour qui était décorée avec art; mais nous y trouvâmes peu de distractions, car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. Là nous dûmes broyer et laver des herbes, des pierres précieuses et diverses matières, en extraire la sève et l'essence et en emplir des fioles de verre que l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile, ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dûmes travailler assidûment et sans relâche dans cette île jusqu'à ce que nous eussions terminé les préparatifs nécessaires pour la résurrection des décapités.

Pendant ce temps--comme je l'appris ultérieurement--les trois vierges lavaient avec soin les corps dans la première salle.

Enfin quand nos travaux furent presque terminés on nous apporta, pour tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement que nous n'étions point ici pour notre agrément; et quand nous eûmes accompli notre tâche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une natte qu'on étendit par terre pour chacun de nous.

Pour ma part, le sommeil ne m'accabla guère; je me promenai donc dans le jardin et j'avançai jusqu'à l'enceinte; comme la nuit était très claire, je passai le temps à observer les étoiles. Je découvris par hasard de grandes marches en pierre menant à la crête du rempart; comme la lune répandait une si grande clarté, je montai audacieusement. Je contemplai la mer qui était dans un calme absolu, et, profitant d'une si bonne occasion de méditer sur l'astronomie, je découvris que cette nuit même les planètes se présenteraient sous un aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.

J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, à minuit, dès que les douze coups tombèrent, je vis les sept flammes parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour; j'en fus saisi de peur car, dès que les flammes se reposèrent, les vents se mirent à secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je pus à peine découvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je ne puis dire si les flammes sont restées plus longtemps sur la tour ou si elles sont reparties, car il était impossible de me risquer dehors dans cette obscurité.

Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisément au murmure calme et agréable de la fontaine de notre laboratoire.

Ainsi ce cinquième jour se termina également par un miracle.




SIXIÈME JOUR


Le lendemain, le premier réveillé tira les autres du sommeil et nous nous mîmes aussitôt à discourir sur l'issue probable des événements. Les uns soutenaient que les décapités revivraient tous ensemble; d'autres les contredisaient parce que la disparition des vieux devait donner aux jeunes non seulement la vie mais encore la faculté de se reproduire. Quelques-uns pensaient que les personnes royales n'avaient pas été tuées mais que d'autres avaient été décapitées à leur place.

Quand nous eûmes ainsi conversé pendant quelque temps le vieillard entra, nous salua et examina si nos travaux étaient terminés et si l'exécution en avait été correcte; mais nous y avions apporté tant de zèle et de soins qu'il dut se montrer satisfait. Il rassembla donc les fioles et les rangea dans un écrin.

Bientôt nous vîmes entrer quelques pages portant des échelles, des cordes et de grandes ailes, qu'ils déposèrent devant nous et s'en furent. Alors le vieillard dit:

«Mes chers fils, chacun de vous doit se charger d'une de ces pièces pendant toute la journée, vous pourrez les choisir ou les tirer au sort».

Nous répondîmes que nous préférions choisir.

--«Non», dit le vieillard, «on les tirera au sort».

Puis il fit trois fiches; sur la première il écrivit échelle; sur la seconde: corde, et sur la troisième: ailes. Il les mêla dans un chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet désigné. Ceux qui eurent les cordes se crurent favorisés par le sort; quant à moi il m'échut une échelle, ce qui m'ennuya fort car elle avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la porter tandis que les autres purent enrouler aisément les cordes autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir poussé naturellement. Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dûmes la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit l'écrin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte derrière lui, si bien que nous nous crûmes prisonniers dans cette tour.

Mais il ne s'écoula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se produisit dans la voûte; par là nous aperçûmes notre vierge qui nous interpella, nous souhaita une bonne journée et nous pria de monter. Ceux qui avaient des ailes s'envolèrent facilement par le trou; de même nous qui portions des échelles en comprîmes immédiatement l'usage. Mais ceux qui possédaient des cordes étaient dans l'embarras; car dès que l'un de nous fut monté on lui ordonna de retirer l'échelle. Enfin chacune des cordes fut attachée à un crochet en fer et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui, vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fûmes tous réunis en haut, le trou fut refermé et la vierge nous accueillit amicalement.

Une salle unique occupait tout cet étage de la tour. Elle était flanquée de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on y accédait par trois degrés. On nous distribua dans les chapelles et on nous invita à prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte a et fit ainsi jusqu'à ce que nous eussions terminé.

Dès que nous eûmes achevé notre prière, douze personnes--elles avaient fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte et déposèrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en longueur qui paraissait n'être qu'une fontaine à mes compagnons. Mais je compris immédiatement que les corps y étaient enfermés; car la caisse inférieure était carrée et de dimensions suffisantes pour contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et revinrent bientôt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge et ses servantes par une harmonie délicieuse.

Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumées. Aussitôt on nous mit les torches en mains et nous dûmes nous ranger autour de la fontaine dans l'ordre suivant:

La vierge se tenait en A; ses servantes étaient postées en cercle avec leurs lampes et leurs branches en c; nous étions avec nos torches en b et les musiciens rangés en ligne droite en a; enfin les vierges en d, également sur une ligne droite. J'ignore d'où venaient ces dernières; avaient-elles habité la tour, ou y avaient-elles été conduites pendans la nuit? Leurs visages étaient couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus aucune.

Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphérique dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et, s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudière supérieure; elle recouvrit ensuite cette dernière avec un couvercle percé de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa quelques-unes des eaux que nous avions préparées la veille, de sorte que la fontaine se mit bientôt à couler. Cette eau était rentrée sans cesse dans la chaudière par quatre petits tuyaux.

Sous la chaudière inférieure on avait disposé un grand nombre de pointes; les vierges y fixèrent leurs lampes dont la chaleur fit bientôt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres par une quantité de petits trous percés en a; elle était si chaude qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.

Mes compagnons ignorent encore ce qu'était la boule enveloppée; mais moi, je compris que c'était la tête du nègre et que c'était elle qui communiquait aux eaux cette chaleur intense.

En b, sur le pourtour de la grande chaudière, se trouvait encore une quantité de trous; les vierges y plantèrent leurs branches. Je ne sais si cela était nécessaire pour l'opération, ou seulement exigé par le cérémonial; toutefois les branches furent arrosées continuellement par la fontaine et l'eau qui s'en écoula pour retourner dans la chaudière, était un peu plus jaunâtre.

Cette opération dura près de deux heures; la fontaine coulait constamment d'elle-même, mais peu à peu le jet faiblissait.

Pendant ce temps les musiciens sortirent et nous nous promenâmes ça et là dans la salle. Les ornements de cette salle suffisaient amplement à nous distraire car rien n'y était oublié en fait d'images, tableaux, horloges, orgues, fontaines et choses semblables.

Enfin l'opération toucha à sa fin et la fontaine cessa de couler. La vierge fit alors apporter une sphère creuse en or. A la base de la fontaine il y avait un robinet; elle l'ouvrit et fit couler les matières qui avaient été dissoutes par la chaleur des gouttes; elle récolta plusieurs mesures d'une matière très rouge. L'eau qui restait dans la chaudière supérieure fut vidée; Puis cette fontaine--qui était très allégée--fut portée dehors. Je ne puis dire si elle a été ouverte ensuite et si elle contenait encore un résidu utile provenant des cadavres; mais je sais que l'eau recueillie dans la sphère était beaucoup trop lourde pour que nous eussions pu la porter à six ou plus, quoique, à en juger par son volume, elle n'aurait pas dû excéder la charge d'un seul homme. On transporta cette sphère au dehors avec beaucoup de peine et on nous laissa encore seuls.

Comme j'entendais que l'on marchait au-dessus de nous, je cherchai mon échelle des yeux. A ce moment on aurait pu entendre de singulières opinions exprimées par mes compagnons sur cette fontaine; car, persuadés que les corps reposaient dans le jardin du château, ils ne savaient comment interpréter ces opérations. Mais moi, je rendais grâce à Dieu d'avoir veillé en temps opportun et d'avoir vu des événements qui m'aidaient à mieux comprendre toutes les actions de la vierge.

Un quart d'heure s'écoula; puis le centre de la voûte fut dégagé et on nous pria de monter. Cela se fit comme auparavant à l'aide d'ailes, d'échelles et de cordes; et je fus passablement vexé de voir que les vierges montaient par une voie facile, tandis qu'il nous fallait faire tant d'efforts. Cependant je m'imaginais bien que cela se faisait dans un but déterminé. Quoi qu'il en soit il fallut nous estimer heureux des soins prévoyants du vieillard, car les objets qu'il nous avait donnés, les ailes, par exemple, nous servaient uniquement à atteindre l'ouverture.

Quand nous eûmes réussi à passer à l'étage supérieur, l'ouverture se referma; je vis alors la sphère suspendue à une forte chaîne au milieu de la salle. Il y avait des fenêtres sur tout le pourtour de cette salle et autant de portes alternant avec les fenêtres. Chacune des portes masquait un grand miroir poli. La disposition optique des portes et des miroirs était telle que l'on voyait briller des soleils sur toute la circonférence de la salle, dès que l'on avait ouvert les fenêtres du côté du soleil et tiré les portes pour découvrir les miroirs; et cela malgré que cet astre, qui rayonnait à ce moment au delà de toute mesure ne frappât qu'une porte. Tous ces soleils resplendissants dardaient leurs rayons par des réflexions artificielles, sur la sphère suspendue au centre; et comme, par surcroît, celle-ci était polie, elle émettait un rayonnement si intense qu'aucun de nous ne put ouvrir les yeux. Nous regardâmes donc par les fenêtres jusqu'à ce que la sphère fût chauffée à point et que l'effet désiré fût obtenu. J'ai vu ainsi la chose la plus merveilleuse que la nature ait jamais produite: Les miroirs reflétaient partout des soleils, mais la sphère au centre rayonnait encore avec bien plus de force de sorte que notre regard ne put en soutenir l'éclat égal à celui du soleil même, ne fût-ce qu'un instant.

Enfin la vierge fit recouvrir les miroirs et fermer les fenêtres afin de laisser refroidir un peu la sphère; et cela eut lieu à sept heures.

Nous étions satisfaits de constater que l'opération, parvenue à ce point, nous laissait assez de liberté pour nous réconforter par un déjeuner. Mais, cette fois encore, le menu était vraiment philosophique et nous n'avions pas à craindre qu'on insistât pour nous pousser aux excès; toutefois on ne nous laissa pas manquer du nécessaire. D'ailleurs, la promesse de la joie future--par laquelle la vierge ranimait sans cesse notre zèle--nous rendit si gais que nous ne prenions en mauvaise part aucun travail et aucune incommodité. Je certifierai aussi que mes illustres compagnons ne songèrent à aucun moment à leur cuisine ou à leur table; mais ils étaient tout à la joie de pouvoir assister à une physique si extraordinaire et méditer ainsi sur la sagesse et la toute-puissance du Créateur.

Après le repas nous nous préparâmes de nouveau au travail, car la sphère s'était suffisamment refroidie. Nous dûmes la détacher de sa chaîne, ce qui nous coûta beaucoup de peine et de travail, et la poser par terre.

Nous discutâmes ensuite sur la manière de la diviser, car on nous avait ordonné de la couper en deux par le milieu; enfin un diamant pointu fit le plus gros de cette besogne.

Quand nous eûmes ouvert ainsi la sphère, nous vîmes qu'elle ne contenait plus rien de rouge, mais seulement un grand et bel oeuf, blanc comme la neige. Nous étions au comble de la joie en constatant qu'il était réussi à souhait; car la vierge appréhendait que la coque ne fût trop molle encore. Nous étions là autour de l'oeuf, aussi joyeux que si nous l'avions pondu nous-mêmes. Mais la vierge le fit bientôt enlever, puis elle nous quitta également et ferma la porte comme toujours. Je ne sais ce qu'elle a fait de l'oeuf après son départ; j'ignore si elle lui a fait subir une opération secrète, cependant je ne le crois pas.

Nous dûmes donc nous reposer de nouveau pendant un quart d'heure, jusqu'à ce qu'une troisième ouverture nous livrât passage et nous parvînmes ainsi au quatrième étage à l'aide de nos outils.

Dans cette salle nous vîmes une grande chaudière en cuivre remplie de sable jaune, chauffée par un méchant petit feu. L'oeuf y fut enterré afin d'y achever de mûrir. Cette chaudière était carrée; sur l'un de ses côtés, les deux vers suivants étaient gravés en grandes lettres:

O. BLI. TO. BIT. MI. LI.
KANT. I. VOLT. BIT. TO. GOLT.

Sur le deuxième côté on lisait ces mots:

SANITAS. NIX. HASTA.

Le troisième côté portait ce seul mot:

F. I. A. T.

Mais sur la face postérieure il y avait toute l'inscription suivante:

CE QUI EST:
Le Feu, l'Air, l'Eau, la Terre:
AUX SAINTES CENDRES
DE NOS ROIS ET DE NOS REINES,
Ils ne pourront l'arracher.
LA TOURBE FIDÈLE OU CHYMIQUE
DANS CETTE URNE
EST CONTENUE
Aò [1].

[Quod: Ignis, Aer, Aqua, Terra: Sanctis Regum et Reginarum nostrum cineribus, erripere non potuerunt. Fidelis chymicorum Turba in hanc urnam contulit. Aò.]

Je laisse aux savants le soin de chercher si ces inscriptions étaient relatives au sable ou à l'oeuf; je me contente d'accomplir ma tâche en n'omettant rien.

L'incubation se termina ainsi et l'oeuf fut déterré. Il ne fut pas nécessaire d'en percer la coque car l'oiseau se libéra bientôt lui-même et prit joyeusement ses ébats; mais il était tout saignant et difforme. Nous le posâmes d'abord sur le sable chaud, puis la vierge nous pria de l'attacher avant qu'on ne lui donnât des aliments; sinon nous aurions bien des tracas. Ainsi fut fait. On lui apporta alors sa nourriture qui n'était pas autre chose que le sang des décapités dilué avec de l'eau préparée. L'oiseau crût alors si rapidement sous nos yeux que nous comprîmes fort bien pourquoi la vierge nous avait mis en garde. Il mordait et griffait rageusement autour de lui et s'il avait pu s'emparer de l'un de nous, il en serait bientôt venu à bout. Comme l'oiseau--noir comme les ténèbres--était plein de fureur, on lui apporta un autre aliment, peut-être le sang d'une autre personne royale. Alors ses plumes noires tombèrent et des plumes blanches comme la neige poussèrent à leur place; en même temps l'oiseau s'apprivoisa un peu et se laissa approcher plus facilement; toutefois nous le regardions encore avec méfiance. Par le troisième aliment ses plumes se couvrirent de couleurs si éclatantes que je n'en ai vu de plus belles ma vie durant, et il se familiarisa tellement et se montra si doux envers nous que nous le délivrâmes de ses liens, avec l'assentiment de la vierge.

«Maintenant», dit la vierge, «comme la vie et la plus grande perfection ont été donnés à l'oiseau, grâce à votre application, il sied qu'avec le consentement de notre vieillard nous fêtions joyeusement cet événement».

Puis elle ordonna de servir le repas et nous invita à nous réconforter parce que la partie la plus délicate et la plus difficile de l'oeuvre était terminée et que nous pouvions commencer, à juste titre, à goûter la jouissance du travail accompli.

Mais nous portions encore nos vêtements de deuil, ce qui, dans cette joie, paraissait un peu ridicule; aussi nous nous mîmes à rire les uns des autres.

Cependant la vierge ne cessa de nous questionner, peut-être pour découvrir ceux qui pourraient lui être utiles pour l'accomplissement de ses projets. L'opération qui la tourmentait le plus était la fusion; et elle fut bien aise quand elle sut que l'un de nous avait acquis les tours de mains que possèdent les artistes.

Le repas ne dura pas plus de trois quarts d'heure; et encore nous en passâmes la majeure partie avec notre oiseau qu'il fallait alimenter sans arrêt. Mais maintenant il atteignait son développement complet.

On ne nous permit pas de faire une longue sieste après notre repas; la vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquième salle nous fut ouverte; nous y montâmes comme précédemment et nous nous apprêtâmes au travail.

On avait préparé un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du lait. Tout d'abord il était froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y trouva à son aise, en but, et prit ses ébats. Mais quand la chaleur des lampes commença à faire tiédir le bain, nous eûmes beaucoup de peine à y maintenir l'oiseau. Nous posâmes donc un couvercle sur la chaudière et nous laissâmes passer sa tête par un trou. L'oiseau perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage. Chose étonnante, les plumes se dissolvèrent entièrement dans ce bain et le teignirent en bleu. Enfin nous laissâmes. l'oiseau s'échapper de la chaudière; il était si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir à voir; mais comme il était un peu farouche nous dûmes lui passer un collier avec une chaîne autour du cou; puis nous le promenâmes ça et là dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la chaudière et le bain fut évaporé jusqu'à siccité, de sorte qu'il resta une matière bleue; nous dûmes la détacher de la chaudière, la concasser, la pulvériser et la préparer sur une pierre; puis cette peinture fut appliquée sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier prit un aspect plus singulier encore; car, à part la tête qui resta blanche, il était entièrement bleu.

C'est ainsi qu'à cet étage notre travail prit fin et nous fûmes appelés par une ouverture dans la voûte au sixième étage, après que la vierge nous eût quittés avec son oiseau bleu; et nous y montâmes.

Là nous assistâmes à un spectacle attristant. On plaça, au centre de la salle, un petit autel semblable en tous points à celui que nous avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai déjà décrits se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-même formait le septième. On présenta d'abord la petite fontaine à l'oiseau qui s'y désaltéra; ensuite il aperçut le serpent blanc et le mordit de manière à le faire saigner. Nous dûmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le verser dans la gorge de l'oiseau qui se débattait fortement; puis nous introduisîmes la tête du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit la vie; il rampa aussitôt dans sa tête de mort et je ne le revis plus pendant longtemps. Pendant ces événements, la sphère continuait à accomplir ses révolutions, jusqu'à ce que la conjonction désirée eût lieu; aussitôt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxième conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la troisième conjonction fut observée par nous et signalée par la clochette, l'oiseau posa lui-même son col sur le livre et se laissa décapiter humblement, sans résistance, par celui de nous qui avait été désigné à cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule goutte de sang jusqu'à ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.

Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau lui-même ne pouvait être utile à grand'chose, nous en primes vite notre parti.

Nous débarrassâmes ensuite le petit autel et nous aidâmes la vierge à incinérer sur l'autel même le corps ainsi que la tablette qui y était suspendue, avec du feu pris à la petite lumière. Cette cendre fut purifiée à plusieurs reprises et conservée avec soin dans une petite boîte en bois de cyprès.

Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'à trois de mes compagnons. Quand nous eûmes recueilli la cendre très soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:

«Chers seigneurs, nous sommes dans la sixième salle et nous n'en avons plus qu'une seule au-dessus de nous. Là, nous toucherons au terme de nos peines et nous pourrons songer à votre retour au château pour ressusciter nos très gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais désiré que tous ici présents se fussent comportés de manière à ce que je pusse proclamer leurs mérites et obtenir pour eux une digne récompense auprès de nos Très Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gré, j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me désigna avec trois autres--sont des opérateurs paresseux et que, dans mon amour pour tous, je ne demande cependant point à les désigner pour leur punition bien méritée, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne demeurât point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la septième opération, la plus admirable de toutes; par contre on ne les exposera à aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face de Sa Majesté Royale».

Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se réjouissaient certainement de notre malheur.

Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les combles, au-dessus du septième étage.

Là nous retrouvâmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous accueillit amicalement et nous félicita de tout coeur d'avoir été élu par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle avait été notre désolation au moment d'atteindre un tel bonheur.

«Apprenez donc par cela mes chers fils», dit-il, «que l'homme ne connaît jamais la bonté que Dieu lui prodigue».

Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le petit coffret; après s'être moquée de nous, elle vida ses cendres dans un autre coffret et remplit le sien avec une matière différente en nous disant qu'elle était obligée de mystifier maintenant nos compagnons. Elle nous exhorta à obéir au vieillard en tout ce qu'il nous commanderait et à ne pas faiblir dans notre zèle. Puis elle retourna dans la septième salle, où elle appela nos compagnons. J'ignore le début de l'opération qu'elle fit avec eux; car, non seulement on leur avait défendu d'une manière absolue d'en parler, mais nous ne pouvions les observer des combles à cause de nos occupations.

Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les cendres avec l'eau que nous avions préparée auparavant, de manière à en faire une pâte claire; puis nous plaçâmes la matière sur le feu jusqu'à ce qu'elle fût très chaude. Alors nous la vidâmes toute chaude dans deux petits moules qu'ensuite nous laissâmes refroidir un peu. Nous eûmes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons à travers quelques fissures pratiquées à cet effet; ils étaient affairés autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau. Les voici donc réunis autour du brasier, soufflant à perdre haleine, bien convaincus qu'ils étaient mieux partagés que nous; et ils soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite.

Nous ouvrîmes les petites formes et nous y aperçûmes deux belles figurines presque transparentes, comme les yeux humains n'en ont jamais vues. C'étaient un garçonnet et une fillette. Chacune n'avait que quatre pouces de long; ce qui m'étonna outre mesure, c'est qu'elles n'étaient pas dures, mais en chair molle comme les autres hommes. Cependant elles n'avaient point de vie, si bien qu'à ce moment j'étais convaincu que dame Vénus avait été également faite ainsi.

Nous posâmes ces adorables enfants sur deux petits coussins en satin et nous ne cessâmes de les regarder sans pouvoir nous détacher de ce gracieux spectacle. Mais le vieillard nous rappela à la réalité; il nous remit le sang de l'oiseau recueilli dans la petite coupe en or et nous ordonna de le laisser tomber goutte à goutte et sans interruption dans la bouche des figurines. Celles-ci grandirent dès lors à vue d'oeil, et ces petites merveilles embellirent encore en proportion de leur croissance. Je souhaitai que tous les peintres eussent été là pour rougir de leurs oeuvres devant cette création de la nature.

Mais maintenant elles grandirent tellement qu'il fallut les enlever des coussins et les coucher sur une longue table garnie de velours blanc; puis le vieillard nous ordonna de les couvrir jusqu'au-dessus de la poitrine d'un taffetas double et blanc, très doux; ce que nous fîmes à regret, à cause de leur indicible beauté.

Enfin, abrégeons; avant que nous leur eussions donné tout le sang, elles avaient atteint la grandeur d'adultes; elles avaient des cheveux frisés blonds comme de l'or et, comparée à elles, l'image de Vénus que j'avais vue auparavant, était bien peu de chose.

Cependant on ne percevait encore ni chaleur naturelle ni sensibilité; c'étaient des statues inertes, ayant la coloration naturelle des vivants. Alors le vieillard, craignant de les voir trop grandir, fit cesser leur alimentation; puis il leur couvrit le visage avec le drap et fit disposer des torches tout autour de la table.

--Ici je dois mettre le lecteur en garde, afin qu'il ne considère point ces lumières comme indispensables, car l'intention du vieillard était d'y attirer notre attention pour que la descente des âmes passât inaperçue. De fait, aucun de nous ne l'aurait remarquée, si je n'avais pas vu les flammes deux fois auparavant; cependant je ne détrompai pas mes compagnons et je laissai ignorer au vieillard que j'en savais plus long.

Alors le vieillard nous fit prendre place sur un banc devant la table et bientôt la vierge arriva avec ses musiciens. Elle apporta deux beaux vêtements blancs, comme je n'en avais jamais vus dans le château et qui défient toute description; en effet, ils me semblaient être en pur cristal et, néanmoins, ils étaient souples et non transparents; il est donc impossible de les décrire autrement. Elle posa les vêtements sur une table et, après avoir rangé ses vierges autour du banc, elle commença la cérémonie assistée du vieillard et cela encore n'eut lieu que pour nous égarer.

Le toit sous lequel se passèrent tous ces événements avait une forme vraiment singulière; à l'intérieur il était formé par sept grandes demi-sphères voûtées, dont la plus haute, celle du centre, était percée à son sommet d'une petite ouverture ronde, qui était obturée à ce moment et qu'aucun de mes compagnons ne remarqua. Après de longues cérémonies, six vierges entrèrent, portant chacune une grande trompette, enveloppée d'une substance verte phosphorescente comme d'une couronne. Le vieillard en prit une, retira quelques lumières du bout de la table et découvrit les visages. Puis il plaça la trompette sur la bouche de l'un des corps, de telle sorte que la partie évasée, tournée vers le haut, vînt juste en face de l'ouverture du toit que je viens de désigner.

A ce moment tous mes compagnons regardaient le corps, tandis que mes préoccupations dirigeaient mes regards vers un tout autre point. Ainsi, lorsqu'on eut enflammé les feuilles ou la couronne entourant la trompette, je vis l'orifice du toit s'ouvrir pour livrer passage à un rayon de feu qui se précipita dans le pavillon et s'élança dans le corps; l'ouverture se referma aussitôt et la trompette fut enlevée.

Mes compagnons furent trompés par la jonglerie car ils se figuraient que la vie était communiquée aux corps par le feu des couronnes et des feuilles.

Dès que l'âme eut pénétré dans le corps, ce dernier ouvrit et ferma les yeux, mais ne faisait guère d'autres mouvements.

Ensuite une seconde trompette fut appliquée sur sa bouche; on alluma la couronne et une seconde âme descendit de même; et cela eut lieu trois fois pour chacun des corps.

Toutes les lumières furent éteintes ensuite et enlevées; la couverture de velours de la table fut repliée sur les corps et bientôt on étendit et on garnit un lit de voyage. On y porta les corps tout enveloppés, puis on les sortit de la couverture et on les coucha l'un à côté de l'autre. Alors, les rideaux fermés, ils dormirent un long espace de temps.

Il était vraiment temps que la vierge s'occupât des autres artistes; ceux-ci étaient fort contents car, ainsi que la vierge me le dit plus tard, ils avaient fait de l'or. Certes, cela est aussi une partie de l'art, mais non la plus noble, la plus nécessaire et la meilleure. En effet ils possédaient eux aussi une partie de cette cendre, de sorte qu'ils crurent que l'oiseau n'était destiné qu'à produire de l'or et que c'est par cela que la vie devait être rendue aux décapités. Quant à nous, nous restions là en silence, en attendant le moment où les époux s'éveilleraient; il s'écoula environ une demi-heure dans cette attente. Alors le malicieux Cupidon fit son entrée et après nous avoir salués à la ronde, il vola près d'eux sous les rideaux et les agaça jusqu'à ce qu'ils s'éveillassent. Leur étonnement fut grand à leur réveil, car ils pensaient avoir dormi depuis l'heure où ils avaient été décapités. Cupidon les fit connaître l'un à l'autre, puis se retira un instant pour qu'ils pussent se remettre. En attendant il vint jouer avec nous et finalement il fallut lui chercher la musique et montrer de la gaieté.

Bientôt après la vierge revint également; elle salua respectueusement le jeune Roi et la Reine--qu'elle trouva un peu faibles--leur baisa la main et leur donna les deux beaux vêtements; ils s'en vêtirent et s'avancèrent. Deux sièges merveilleux étaient prêts à les recevoir; ils y prirent place et reçurent nos hommages respectueux, pour lesquels le Roi nous remercia lui-même; puis il daigna nous accorder de nouveau sa grâce.

Comme il était près de cinq heures, les personnes royales ne purent tarder davantage; on réunit donc à la hâte les objets les plus précieux et nous dûmes conduire les personnes royales par l'escalier, par tous les passages et corps de garde, jusqu'au vaisseau. Ils y prirent place en compagnie de quelques vierges et de Cupidon et s'éloignèrent si vite que nous les perdîmes bientôt de vue; d'après ce qu'on m'a rapporté, on était venu à leur rencontre avec quelques vaisseaux de sorte qu'ils traversèrent une grande distance sur mer en quatre heures.

Cinq heures étaient sonnés quand on ordonna aux musiciens de recharger les vaisseaux et de se préparer au départ. Mais comme ils étaient un peu lents, le vieux seigneur fit sortir une partie de ses soldats que nous n'avions pas aperçus jusque-là car ils étaient cachés dans l'enceinte. C'est de cette manière que j'appris que cette tour était toujours prête à résister aux attaques. Ces soldats eurent tôt fait d'embarquer nos bagages, de sorte qu'il ne nous restait qu'à songer au repas.

Quand les tables furent dressées, la vierge nous réunit en présence de nos compagnons; alors il nous fallut prendre un air malheureux et étouffer le rire. Ils chuchotaient tout le temps entre eux; cependant quelques-uns nous plaignaient. A ce repas le vieux seigneur était des nôtres. C'était un maître sévère; il n'y eut de parole, si sage fût-elle, qu'il ne sût réfuter, ou compléter, ou du moins développer pour nous instruire. C'est auprès de ce seigneur que j'appris le plus de choses et il serait bon que chacun se rendît près de lui pour s'instruire; beaucoup y trouveraient leur avantage.

Après le repas le seigneur nous conduisit d'abord dans ses musées édifiés circulairement sur les bastions; nous y vîmes des créations naturelles fort singulières ainsi que des imitations de la nature produites par l'intelligence humaine; il aurait fallu y passer une année entière pour tout voir.

Nous prolongeâmes cette visite à la lumière, bien avant dans la nuit. Enfin le sommeil l'emporta sur la curiosité et nous fûmes conduits dans nos chambres; nous fûmes étonnés de trouver dans le rempart non seulement de bons lits mais encore des appartements très élégants tandis que nous avions dû nous contenter de si peu la veille. J'allai donc goûter un bon repos et comme j'étais presque sans soucis et fatigué par un travail ininterrompu, le bruissement calme de la mer me procura un sommeil profond et doux que je continuai par un rêve depuis onze heures jusqu'à huit heures du matin.




SEPTIÈME JOUR


Il était plus de huit heures quand je m'éveillai. Je m'habillai donc rapidement pour rentrer dans la tour, mais les chemins se croisaient en si grand nombre dans le rempart que je m'égarai pendant assez longtemps avant d'avoir trouvé une issue. Le même désagrément arriva à d'autres; pourtant nous finîmes par nous retrouver dans la salle inférieure. Nous reçûmes alors nos Toisons d'or et nous fûmes vêtus d'habits entièrement jaunes. Alors la vierge nous apprit que nous étions Chevaliers de la Pierre d'Or, chose que nous avions ignorée jusque-là.

Ainsi parés nous déjeunâmes; puis le vieillard remit à chacun une médaille en or. Sur l'endroit on voyait ces mots:

AR. NAT. MI

[Ars naturae ministra: L'art est le ministre de la nature.]

Au revers:

TEM. NA. F.

[Temporis natura filia: La nature est fille du temps.]

Il nous engagea à ne jamais agir au delà et contrairement à l'instruction de cette médaille commémorative.

Nous partîmes alors par delà les mers. Or, nos vaisseaux étaient parés admirablement; à les voir il semblait certain que toutes les belles choses que nous voyions ici nous avaient été envoyées.

Les vaisseaux étaient au nombre de douze, dont six des nôtres, les six autres appartenant au vieillard. Ce dernier remplit ses vaisseaux de soldats de belle prestance puis il prit place dans le nôtre où nous étions tous réunis. Les musiciens, dont le vieux seigneur possédait un grand nombre, vinrent en tête de notre flottille pour nous distraire. Les pavillons battaient les douze signes célestes; le nôtre portait l'emblème de la Balance. Entre autres merveilles, notre vaisseau contenait une horloge d'une beauté admirable qui marquait toutes les minutes.

La mer était d'un calme si parfait que notre voyage était un véritable agrément; mais l'attrait principal était la causerie du vieillard. Il savait nous charmer avec des histoires singulières au point que je voyagerais avec lui ma vie durant.

Cependant les vaisseaux s'avançaient avec une rapidité inouïe; nous n'avions pas navigué pendant deux heures que le capitaine nous avertit qu'il apercevait des vaisseaux en tel nombre que le lac entier en était presque couvert. Nous en conclûmes qu'on venait à notre rencontre et il en était ainsi; car dès que nous fûmes entrés dans le lac par le canal déjà nommé, nous aperçûmes environ cinq cents vaisseaux. L'un d'eux étincelait d'or et de pierreries; il portait le Roi et la Reine ainsi que d'autres seigneurs, dames et demoiselles de haute naissance.

Dès que nous fûmes à proximité, on tira les batteries des deux côtés, et le son des trompettes et des tambours fit un tel vacarme que les navires en tremblèrent. Enfin quand nous les eûmes rejoints, ils entourèrent nos vaisseaux et stoppèrent.

Aussitôt le vieil Atlas se présenta au nom du Roi et nous parla brièvement mais avec élégance; il nous souhaita la bienvenue et demanda si le cadeau royal était prêt.

Certains de mes compagnons étaient grandement surpris d'apprendre que le Roi était ressuscité, car ils étaient persuadés que c'étaient eux qui devaient le réveiller. Nous les laissions à leur étonnement, en faisant semblant de trouver le fait également très étrange.

Après Atlas, notre vieillard prit la parole et répondit un peu plus longuement; il fit des voeux pour le bonheur et la prospérité du Roi et de la Reine et remit ensuite un petit coffret précieux. J'ignore ce qu'il contenait, mais je vis qu'on le confia à la garde de Cupidon qui jouait entre eux deux.

Après ce discours on tira une nouvelle salve et nous continuâmes à naviguer de conserve assez longtemps et nous parvînmes enfin au rivage. Nous étions près du premier portail par lequel j'étais entré tout d'abord. A cet endroit un grand nombre de serviteurs du Roi nous attendaient avec quelques centaines de chevaux.

Dès que nous fûmes à terre, le Roi et la Reine nous tendirent très amicalement la main et nous dûmes tous monter à cheval.

--Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas attribuer le récit suivant à mon orgueil ou au désir de me glorifier; mais qu'il soit persuadé que je tairais volontiers les honneurs que je reçus s'il n'était indispensable de les relater.

On nous distribua donc tous, à tour de rôle, entre les divers seigneurs. Mais notre vieillard et moi, indigne, nous dûmes chevaucher aux côtés du Roi en portant une bannière blanche comme la neige avec une croix rouge. J'avais obtenu cette place à cause de mon grand âge, car, tous deux, nous avions de longues barbes blanches et les cheveux gris. Or, j'avais attaché mes insignes autour de mon chapeau; le jeune Roi les remarqua bientôt et me demanda si c'était moi qui avait pu résoudre les signes gravés sur le portail. Je répondis affirmativement, avec les marques d'un profond respect. Alors il rit de moi et me dit que dorénavant il n'était nullement besoin de cérémonies: que j'étais son père. Puis il me demanda de quelle manière je les avais dégagés; je répondis: «Avec de l'eau et du sel». Alors il fut étonné que je fusse si fin. M'enhardissant je lui racontai mon aventure avec le pain, la colombe et le corbeau; il m'écouta avec bienveillance et m'assura que c'était la preuve que Dieu m'avait destiné à un bonheur particulier.

Tout en cheminant nous arrivâmes au premier portail; alors le gardien vêtu de bleu se présenta. Dès qu'il me vit près du Roi il me tendit une supplique et me pria respectueusement de me souvenir de l'amitié qu'il m'avait témoignée, maintenant que j'étais auprès du Roi. Je questionnai d'abord le Roi au sujet de ce gardien; il me répondit amicalement que c'était un astrologue célèbre et éminent qui avait toujours été en haute considération auprès du Seigneur son père. Or il était advenu que le gardien avait agi contre dame Vénus, l'ayant surprise et contemplée dans son lit de repos; pour sa punition il avait été détaché comme gardien à la première porte jusqu'à ce que quelqu'un le délivrât. Je demandai si cela pouvait se faire et le Roi répondit:

«Oui; si l'on découvre quelqu'un qui ait commis un péché aussi grand que le sien, il sera placé comme gardien à la porte et l'autre sera délivré».

Ces mots me troublèrent profondément, car ma conscience me montra bien que j'étais moi-même ce malfaiteur; cependant je me tus et je transmis la supplique. Dès que le Roi en eut pris connaissance il eut un mouvement d'effroi tellement violent que la Reine qui chevauchait derrière nous en compagnie de ses vierges et de l'autre reine--que nous avions vue lors de la suspension des poids,--s'en aperçut et le questionna sur cette lettre. Il ne voulut rien dire mais il serra la lettre sur lui et parla d'autre chose jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans la cour du château; ce qui eut lieu à trois heures. Là nous descendîmes de cheval et nous accompagnâmes le Roi dans la salle que j'ai déjà dépeinte.

Aussitôt le Roi se retira avec Atlas dans un cabinet et lui fit lire la supplique. Alors Atlas monta à cheval sans tarder afin de compléter ses renseignements près du gardien. Puis le Roi s'assit sur son trône; son épouse et d'autres seigneurs, dames et demoiselles l'imitèrent. Alors notre vierge fit l'éloge de notre application, de nos peines et de nos oeuvres, et pria le Roi et la Reine de nous récompenser royalement, ainsi que de la laisser jouir à l'avenir des fruits de sa mission. Le vieillard se leva à son tour et certifia l'exactitude des dires de la vierge; il affirma qu'il serait juste que l'on donnât satisfaction aux deux demandes. Nous dûmes nous retirer pendant un instant et l'on décida d'accorder à chacun le droit de faire un souhait qui serait exaucé s'il était réalisable, car l'on prévoyait avec certitude que le plus sage ferait le souhait qui lui serait le plus profitable, et on nous invita à méditer sur ce sujet jusqu'après le repas.

Ensuite le Roi et la Reine décidèrent de se distraire en jouant. Le jeu était semblable aux échecs, mais se jouait selon d'autres règles. Les vertus étaient rangées d'un côté, les vices de l'autre, et les mouvements montraient exactement par quelles pratiques les vices tendent des pièges aux vertus et comment il faut les combattre; il serait à souhaiter que nous eussions également un jeu semblable.

Sur ces entrefaites, Atlas revint et rendit compte de sa mission à voix basse. Le rouge me monta alors au visage car ma conscience ne me laissait pas en repos. Le Roi me tendit lui-même la supplique et me la fit lire; elle contenait à peu près ce qui suit:

Premièrement, le gardien exprimait au Roi ses souhaits de bonheur et de prospérité avec l'espoir que sa descendance serait nombreuse. Puis il affirmait que le jour était maintenant arrivé où, conformément à la promesse royale, il devait être délivré. Car, d'après ses observations qui ne pouvaient lui mentir, Vénus aurait été découverte et contemplée par un de ses hôtes. Il suppliait Sa Majesté Royale de vouloir bien faire une enquête minutieuse; Elle constaterait ainsi que sa découverte était vraie, sinon il s'engageait à rester définitivement à la porte, sa vie durant. Il priait par conséquent très respectueusement Sa Majesté de lui permettre d'assister au banquet au risque de sa vie, car il espérait ainsi découvrir le malfaiteur et parvenir à la délivrance tant désirée.

Tout cela était exposé longuement et avec un art parfait. J'étais vraiment bien placé pour apprécier à sa juste valeur la perspicacité du gardien, mais elle était pénible pour moi et j'aurais préféré l'ignorer à jamais; cependant je me consolai en pensant que je pourrais peut-être lui venir en aide par mon souhait. Je demandai donc au Roi s'il n'y avait pas d'autre voie pour sa délivrance. «Non», répondit le Roi, «car ces choses ont une gravité toute particulière; mais nous pouvons accéder à son désir pour cette nuit». Il le fit donc appeler.

Entre-temps les tables avaient été dressées dans une salle où nous n'avions jamais pris place auparavant; celle-ci s'appelait le Complet; elle était parée d'une manière si merveilleuse qu'il m'est impossible d'en commencer seulement la description. On nous y conduisit en grande pompe et avec des cérémonies particulières.

Cette fois-ci Cupidon était absent; car, ainsi qu'on me l'apprit, l'insulte faite à sa mère l'avait fortement indisposé; voilà comment à chaque instant mon forfait, entraînant la supplique, fut la cause d'une grande tristesse. Il répugnait au Roi de faire une enquête parmi ses invités; car elle aurait fait connaître l'événement à ceux qui l'ignoraient encore. Il laissa donc au gardien déjà arrivé le soin d'exercer une surveillance étroite et fit de son mieux pour paraître gai.

On finit cependant par retrouver l'animation et on s'entretint de toutes sortes de sujets agréables et utiles.

Je m'abstiens de rappeler le menu et les cérémonies, car le lecteur n'en a nul besoin et cela n'est pas utile pour notre but. Tout était excellent, au delà de toute mesure, au delà de tout art et de toute habileté humaine; ce n'est pas à la boisson que je songe en écrivant cela. Ce repas fut le dernier et le plus admirable de tous ceux auxquels j'ai pris part.

Après le banquet les tables furent enlevées rapidement et de beaux sièges furent rangés en cercle. De même que le Roi et la Reine, nous y prîmes place auprès du vieillard, des dames et des vierges. Puis un beau page ouvrit l'admirable livre dont j'ai déjà parlé. Atlas se plaça au centre de notre cercle et nous parla comme suit:

Sa Majesté Royale n'avait point oublié nos mérites et l'application avec laquelle nous avions rempli nos fonctions; pour nous récompenser, Elle nous avait donc élus tous, sans exception, Chevaliers de la Pierre d'Or. Il serait donc indispensable non seulement de prêter serment encore une fois à Sa Majesté Royale, mais encore de nous engager à observer les articles suivants. Ainsi, Sa Majesté Royale pourrait décider de nouveau comment Elle devra se comporter vis-à-vis de ses alliés.

Puis Atlas fit lire par le page les articles que voici:


I

Seigneurs Chevaliers, vous devez jurer de n'assujettir votre Ordre à aucun diable ou esprit, mais de le placer constamment sous la seule garde de Dieu, votre créateur, et de sa servante, la Nature.


II

Vous répudierez toute prostitution, débauche et impureté et ne salirez point votre Ordre par ces vices.


III

Vous aiderez par vos dons tous ceux qui en seront dignes et en auront besoin.


IV

Vous n'aurez jamais le désir de vous servir de l'honneur d'appartenir à l'Ordre pour obtenir le luxe et la considération mondaine.


V

Vous ne vivrez pas plus longtemps que Dieu ne le désire.


Ce dernier article nous fit rire longuement et sans doute l'a-t-on ajouté pour cela. Quoiqu'il en soit nous dûmes prêter serment sur le sceptre du Roi.

Ensuite nous fûmes reçus Chevaliers avec la solennité d'usage; on nous accorda, avec d'autres privilèges, le pouvoir d'agir à notre gré sur l'ignorance, la pauvreté et la maladie. Ces privilèges nous furent confirmés ensuite dans une petite chapelle où l'on nous conduisit en procession. Nous y rendîmes grâce à Dieu et j'y suspendis ma Toison d'or et mon chapeau, pour la gloire de Dieu; je les y laissai en commémoration éternelle. Et comme l'on demanda la signature de chacun j'écrivis:

La Haute Science est de ne rien savoir.
Frère CHRISTIAN ROSENCREUTZ,
Chevalier de la Pierre d'Or:
Année 1459.

[Summa Scientia nihil scire. Fr. CHRISTIANUS ROSENCREUTZ,
Eques aurei Lapidis. Anno 1459.]

Mes compagnons écrivirent différemment, chacun à sa convenance.

Puis nous fûmes reconduits dans la salle où l'on nous invita à prendre des sièges et à décider vivement les souhaits que nous voudrions faire. Le Roi et les siens s'étaient retirés dans le cabinet; puis chacun y fut appelé pour y formuler son souhait, de sorte que j'ignore les voeux de mes compagnons.

En ce qui me concerne, je pensais qu'il n'y aurait rien de plus louable que de faire honneur à mon Ordre en faisant preuve d'une vertu; il me semblait aussi qu'aucune ne fut jamais plus glorieuse que la reconnaissance. Malgré que j'eusse pu souhaiter quelque chose de plus agréable, je me surmontai donc et je résolus de délivrer mon bienfaiteur, le gardien, fût-ce à mon péril. Or, quand je fus entré, on me demanda d'abord si je n'avais pas reconnu ou soupçonné le malfaiteur, étant donné que j'avais lu la supplique. Alors, sans nulle crainte, je fis le récit détaillé des événements et comment j'avais péché par ignorance; je me déclarai prêt à subir la peine que j'avais méritée ainsi.

Le Roi et les autres seigneurs furent très étonnés de cette confession inattendue; ils me prièrent de me retirer un instant. Dès que l'on m'eut rappelé, Atlas m'informa que Sa Majesté Royale était très peinée de me voir dans cette infortune, moi, qu'Elle aimait par-dessus tous; mais qu'il Lui était impossible de transgresser Sa vieille coutume et Elle ne voyait donc d'autre solution que de délivrer le gardien et de me transmettre sa charge, tout en désirant qu'un autre fût bientôt pris afin que je pusse rentrer. Cependant on ne pouvait espérer aucune délivrance avant les fêtes nuptiales de son fils à venir.

Accablé par cette sentence, je maudissais ma bouche bavarde de n'avoir pu taire ces événements; enfin, je parvins à ressaisir mon courage et, résigné à l'inévitable, je relatai comment ce gardien m'avait donné un insigne et recommandé au gardien suivant; que, grâce à leur aide, j'avais pu subir l'épreuve de la balance et participer ainsi à tous les honneurs et à toutes les joies; qu'il avait donc été juste de me montrer reconnaissant envers mon bienfaiteur et que je les remerciais pour la sentence, puisqu'elle ne pouvait être différente. Je ferais d'ailleurs volontiers une besogne désagréable en signe de gratitude envers celui qui m'avait aidé à toucher au but. Mais, comme il me restait un souhait à formuler, je souhaitai de rentrer; de cette manière, j'aurais délivré le gardien et mon souhait m'aurait délivré à mon tour.

On me répondit que ce souhait n'était pas réalisable, sinon, je n'aurais eu qu'à souhaiter la délivrance du gardien. Toutefois Sa Majesté Royale était satisfaite de constater que j'avais arrangé cela adroitement; mais Elle craignait que j'ignorasse encore dans quelle misérable condition mon audace m'avait placé.

Alors le brave homme fut délivré et je dus me retirer tristement.

Ensuite mes compagnons furent appelés également et revinrent tous pleins de joie, ce qui m'affligea encore plus; car j'étais persuadé que je terminerais mes jours sous la porte. Je réfléchissais aussi sur les occupations qui m'aideraient à y passer le temps; enfin, je songeais, que, vu mon grand âge, je n'avais que peu d'années à vivre encore, que le chagrin et la mélancolie m'achèveraient à bref délai et que de cette manière ma garde prendrait fin; que, bientôt je pourrais goûter un sommeil bienheureux dans la tombe.

J'agitais beaucoup de pensées de cette nature; tantôt je m'irritais en pensant aux belles choses que j'avais vues et dont je serais privé; tantôt je me réjouissais d'avoir pu participer, malgré tout, à toutes ces joies, avant ma fin et de ne pas avoir été chassé honteusement.

Tel fut le dernier coup qui me frappa; ce fut le plus fort et le plus sensible.

Tandis que j'étais plongé dans mes préoccupations, le dernier de mes compagnons revint du cabinet du Roi; ils souhaitèrent alors une bonne nuit au Roi et aux seigneurs et furent conduits dans leurs appartements.

Mais moi, malheureux, je n'avais personne pour m'accompagner; même on se moquait de moi et l'on me mit au doigt la bague que le gardien avait portée auparavant, afin que je fusse bien convaincu que sa fonction m'était échue.

Enfin, puisque je ne devais plus le revoir sous sa forme actuelle, le Roi m'exhorta à me conformer à ma vocation et à ne pas agir contre mon Ordre. Puis il m'embrassa et me baisa, de sorte que je crus comprendre que je devais prendre la garde dès le lendemain.

Pourtant, quand ils m'eurent adressé tous quelques
paroles amicales et tendu la main, en me
recommandant à la protection de Dieu, je
fus conduit par les deux vieillards, le
seigneur de la tour et Atlas, dans
un logement merveilleux; là,
trois lits nous attendaient et
nous nous reposâmes. Nous
passâmes encore presque
deux * * * * * * *
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--Ici il manque environ deux feuillets in 4°; croyant être gardien à la porte le lendemain, il (l'Auteur de ceci) est rentré chez lui.