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Les Pardaillan — Tome 01 cover

Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 20: XVII L'ESPIONNE
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About This Book

A ruined seigneur and his daughter Jeanne are driven toward destitution after a legal verdict strips them of their lands. Jeanne sustains a secret love for François de Montmorency, heir to the family that displaced them, while François's brother Henri grows increasingly jealous and threatening. A knight of the Pardaillan lineage becomes entangled in a darker conspiracy that endangers an innocent child and raises the stakes of vendetta and retribution. The narrative weaves clandestine romance, familial rivalry, and violent intrigue against a backdrop of social power struggles that force characters into desperate, consequential choices.




XVI

LE MARÉCHAL DE DAMVILLE

Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément troublée.

Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui l'inquiétaient.

Voici comment il avait arrangé les choses:

1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis;

2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris au plus tôt;

3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus signalé service;

4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage;

5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce vieillesse.

Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques heures.

Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.

Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre.

Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs d'apercevoir Loïse.

A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre.

Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la tête vers Pardaillan et cria:

—Venez! Venez!

—Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?

C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait à un cri de terreur.

—J'accours! rugit Pardaillan.

A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux cria:

—Au nom du roi!...

Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les bras et par les jambes, et il tomba.

—A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.

Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.

Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des joues...

Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui deux morts et cinq blessés.

Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.

—En route! commanda le capitaine.

Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son maître.

Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui.

Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, le maréchal de Damville!

Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.

Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.

Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il fut fixé...

—On me conduit à la Bastille!

La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans air.

Pardaillan comprit qu'il était perdu.

Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!

Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième étage de la tour ouest.

Il entendit la porte se refermer à grand bruit.

Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement...

Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...

Et il tomba sur les dalles, évanoui.

Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? C'est ce que nous allons dire.

Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de Piennes.

Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, on l'examinait curieusement.

Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.

Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.

Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures.

Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis.

Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait choisi la nuit précédente.

Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier qu'il pouvait opérer.

L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire:

—Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez fort de passer pour complice.

—Moi!...

—A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit.

—Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des huguenotes chez moi!

Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats.

Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le verrou, elle s'effaça.

Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.

—Que désirez-vous, monsieur?

L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il comprenait qu'il était odieux.

Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux:

—Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.

—Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre où se trouvait sa fille.

—Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers édits.

A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout d'un regard.

—Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur.

—C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.

En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie.

—Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la résolution tomba.

Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait jamais parlé:

—Venez! Venez!

L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le logis, suivi de ses soldats.

—Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais toute la vie.

Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas séparée de Loïse.

—C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?

—Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si bon compte.

Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la vieille propriétaire d'entrer.

Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard.

Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.

—Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.

—Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours.

—Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les fenêtres de ce logis?

—Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient un aveu.

—Tu l'aimes donc?

Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.

—Et lui? demanda Jeanne.

—Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.

—S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui?

—Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête!

—Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.

Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche...

—Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas encore... son nom...

—Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs.

Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.

—C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...

Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:

Monsieur,

Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se

confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans

doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre

sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille

et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée

sous ce pli.

Soyez remercié et béni pour l'immense service que

vous nous aurez rendu.

LA DAME EN NOIR.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:

—Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

—Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.

—Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.

—En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!

—Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, en haut.

La vieille femme fit disparaître le papier.

—Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.

—Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.

L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.

Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.

Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de suprême recommandation.

La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se rabattre, et murmura:

—Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...

Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.

Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement...

Jeanne tomba évanouie en murmurant:

—Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...

Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.

La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle allait se trouver mêlée.

Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:

—Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

—Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.

—Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...

—Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!

—Arrêté! fit la vieille en pâlissant,—non pas qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.

Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:

—C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus dans le vide!

—Et qu'a-t-il fait?

—Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.

Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle et enfouit la lettre dans une cachette.

—Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot d'en face!

Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la porte se refermait.

L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier étage.

Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:

—Veuillez entrer là: ma mission est terminée.

Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.

Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.

Elles entendirent le bruit de la clef.

La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.

Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.

—Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:

Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet emprisonnement ne dure que quelques jours.

—Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère, il ne semble pas que nous soyons dans une prison!

—Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans une maison du roi.

Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui venaient.

—Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.

—Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.

—Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.

Loïse rougit.

—Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.

Loïse baissa la tête.

La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût hésité à parler.

—Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.

—Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de Pardaillan.

Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne tressaillit.

—Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.

—Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre quelque chose d'affreux!...

—Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel point je t'adorais...

—Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse tremblante.

—Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais plus que lui!...

—Lui!...

—Mon époux... ton père!...

—Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!

—Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!

Loïse jeta un faible cri.

—Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.

Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.

Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, qui continua:

—Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais mort. Un jour—jour de joie infinie et de malheur implacable—j'appris qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!

—Horreur!...

—Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me tus!...

—Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!

—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...

—Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.

—L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...

—Oui, mère!...

—Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de Pardaillan!

Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.

Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes roulèrent de ses yeux.

—Le père de celui que j'aime!

Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.

—Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... mais l'enfant a grandi...

Loïse ne disait rien.

Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été condamnée à une vie de malheur!

Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le père?

Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?

Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?

Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa mère!...

—Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...

—Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus grands malheurs...

—Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je songe...

—A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...

Loïse secoua la tête.

—Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...

—Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une malédiction...

A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...

—Lui! murmura-t-elle en devenant livide...

Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...




XVII

L'ESPIONNE

Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de la porte Saint-Martin.

Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris, passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.

Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient dans la salle basse.

—Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.

Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie s'était soudain éclairée.

Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.

Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.

Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer.

—Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune homme.

Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte.

—N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de Marillac?

—Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...

—Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux...

—Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste, l'implacable Médicis...

A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine.

Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.

—Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils d'adoption...

Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses lèvres.

—Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre.

—Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.

—J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez exposer.

—Ma vie vous appartient.

—Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous...

—Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois!

—Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon cher fils...

Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.

L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.

Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions qui venaient de lui être données.

Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front, lui dit:

—Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...

Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris.

Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac—ou Déodat, comme on voudra rappeler—atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.

Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de Saint-Cloud.

Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre.

Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre avec un petit marteau.

Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.

—Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons été sauvées, que vous aviez été bien imprudente...

—C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté...

—Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale.

—Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.

—Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser?

—Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question. Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis de la guerre?

—Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin, votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout entendre.

Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela.

—Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?

—Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...

—Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.

—Oui, dit simplement la reine de Navarre.

Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.

—Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies...

—Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine Catherine...

—Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice.

La reine de Navarre secoua la tête.

—Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu?

—Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!...

—C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est plus jamais revenu. Pourquoi?

—Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il n'a pas été tué?

—Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement.

—Pourquoi, madame? pourquoi?...

—Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer votre innocence.

—Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous vivez...

—Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous, puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!...

En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.

La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se relever.

—Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre de vos maîtres.

L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:

Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.

Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste

au plus tôt en demandant un congé en règle, et

venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.

Il n'y avait pas de signature.

Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis elle prononça:

—Allez...

L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une insensée.

Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.

—Nous partons, messieurs, dit-elle.

Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.

Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.

—Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon âme!

Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.

Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille.

Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...

—Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout, espionne! La reine t'attend...

Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.

Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et regarda avidement.

A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque aussitôt.

—Une chambre pour cette nuit, dit-elle.

—Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, madame.

L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.

Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.

Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.

Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.

—Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée d'une longue séparation!

Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.

—Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous paraissez fatiguée...

—Que vais-je lui dire! songeait-elle.

Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!

Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils s'étaient fiancés!

Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!

Il serra ses deux mains avec plus de timidité.

—Alice! murmura-t-il.

Elle ferma à demi les yeux.

—Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes lèvres se desserrent!...

—Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!...

Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.

—Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous m'attendrez, paisible, confiante...

Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:

—La reine est partie...

—Partie!...

—Elle est bien loin, maintenant!...

Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.

Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux de la jeune fille.

—J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.

—Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?

—Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...

En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les suites de ce mensonge.

Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.

—Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...

—C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...

Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait, et elle murmura:

—Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au besoin les mers!

—Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...

—Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.

Le comte de Marillac secoua la tête lentement.

—Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu voudras.

—Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume.

—Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma naissance... et même le nom de ma mère...

Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!

Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de Médicis!

—Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison.

—Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors, nous ne partons pas?

—Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais pas à Paris!

—Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas partir...

—Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras accueillie comme une fille...

—Cette maison? interrogea-t-elle.

—C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.

A son tour, elle secoua la tête.

—Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte.

Elle ferma les yeux, comme accablée.

—Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.

Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en arrière.

Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.

Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la table, les yeux fixés sur elle.

Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée.

Alice de Lux méditait.

Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient incomprises.

La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.

Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit comme un effroyable théorème.

Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:

1° Elle se tuait; 2° elle vivait.

Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à une vie d'amour.

Elle repoussa cette solution.

Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.

L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher à la domination de la reine Catherine.

Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le déciderait à partir avec elle.

Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si la reine parlait!...

Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...

Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre.

Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif de la séparation.

Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.

Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.

L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de Marillac.

—Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral.

—Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela?

—Souvenez-vous, Alice...

—Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...

—C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.

—Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire, mon ami.

Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.—Mais, ajouta-t-il, pourrai-je vous voir?

—Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, vers neuf heures du soir...

Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.

—A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?

—Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.

—Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.

—C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là...

—Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!...

Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut une heure charmante.

Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.

Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la maison signalée.

Puis il s'éloigna sans plus se retourner.

Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là tomba d'un coup.

Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:

—Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!

La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache.

Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne n'y entrait jamais.

Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule.

Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule.

On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.

Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la maison.

—Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.

—Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre...

—Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un rien.

—Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois.

La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.

Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs couleurs.

Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur.

Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.

Elle tressaillit et le contempla longuement.

—Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.

—Pour la mettre dans votre chambre à coucher?

—Pour la détruire! fit Alice en rougissant.

—Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha le tableau.

Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait d'ordonner.

—Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi soir, un jeune homme...

La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la jeune fille.

—Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...

—Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.

—Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma bonne Laura?

—Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre vieille cousine?

—Non, j'ai dit que tu es ma tante.

—Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus important que ce pauvre maréchal de Damville.

—Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était que mon amant.

—Et celui-ci?

—Celui-ci... je l'aime!...

—Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas aussi?

—Le marquis de Pani-Garola!

—Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre ans!

—Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.

—Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment s'appelle-t-il?

Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.

—Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel couvent?

—Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.

—Et il prêche?

—A Saint-Germain-l'Auxerrois.

—A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si tu le veux...

—Que faut-il que je fasse?

—Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en confession.

La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance.

—Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne père...

—Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée une fois déjà...

—Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui doit venir...

—Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!

—La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!

A ces paroles, Alice frissonna.

—Le moine, murmura-t-elle.

—Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en confession.

—Et quand? fit vivement la jeune fille.

—Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour comptez-vous aller au Louvre?

—J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop pour me remettre...

Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que respecta la vieille Laura.

Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine.

Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, se trouvait presque à hauteur d'homme.

La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.

Cette femme, c'était la vieille Laura!...