XVIII
PIPEAU
Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son maître—son ami.
Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.
Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait jeté le chevalier.
La queue et la tête basses, notre héros—c'est du chien que nous parlons—arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut naturellement y pénétrer.
Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.
Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre inquiétude.
Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était englouti.
Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.
Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la chambre de Pardaillan.
La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra dans la cuisine.
—Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.
Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par sa masse pesante.
Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:
—L'ennemi est en fuite, Huguette.
Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la volaille à l'arrivée de Pipeau.
La volaille avait disparu!...
Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner comme un roi.
Pendant quelques jours, Pipeau disparut.
Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général.
Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif.
Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.
Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement remuée.
Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.
Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière des barreaux!
Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!
Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.
Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois clairs:
—C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...
—Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.
Le chien répondit par un coup de voix bref.
—Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles voisines.
Autre aboi très clair qui signifiait:
—Je suis prêt! Que veux-tu?
A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait quelque chose de grave.
Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt pas du chien.
Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un caillou quelconque.
Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.
A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.
—Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une poursuite éperdue.
En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:
—Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et son messager était un chien!...
Ce prisonnier était Pardaillan.
Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.
Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le papier, l'examina sur ses deux Faces...
Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...
Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.
XIX
LA BASTILLE
Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance.
Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.
Alors, il examina la chambre où il était enfermé.
C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées par des carreaux.
Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant situé assez haut dans la tour.
Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu—très peu—de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.
Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement de la chambre.
Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle.
Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que—les pieds devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au secours de sa petite voisine.
—C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison!
Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.
—Je l'aime!
Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait de la Bastille!
Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue?
Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.
Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés...
Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût pas été arrêté!
A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était arrêté...
Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne, si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter à ce soupçon.
Mais qui, alors?
—Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!...
Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut de savoir au moins de quel crime il était accusé.
Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la première fois, lui adressa la parole.
—Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.
Le geôlier le regarda de travers.
—Il m'est défendu de parler aux prisonniers.
—Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...
Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle, si pitoyable, que sans doute il fut ému.
—Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait dans les cachots!
—Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler!
Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.
Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque car, au, même instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment. Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de tels coups, que le geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.
Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine de soldats solidement armés, et, ainsi escorté, se rendit au cachot du forcené.
—C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le geôlier à travers la porte.
—Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.
La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de folie, allait s'élancer sur ces hallebardes.
Tout à coup, il s'arrêta court...
Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats.
Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle de la Devinière.
—Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième, la torture.
Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.
—Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... et prévenu! Gare le chevalet L.
Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement en avant.
—Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une simple demande...
—Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage avec moi et vos dignes gardiens.
—Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de vos bons conseils... mais là n'est pas la demande que je voulais vous faire.
—Que vouliez-vous donc?
—Simplement du papier, une plume et de l'encre.
—C'est défendu.
—Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.
—Une révélation?
—Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, J'ai découvert par hasard un complot.
—Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.
—Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner M. de Guise.
—Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?
—Je vous donnerai par écrit le moyen de faire saisir les damnés huguenots et la preuve du complot. J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai rentrer en bonnes grâces...
—Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au monde pour hâter votre délivrance.
Le digne gouverneur avait immédiatement établi son plan.
Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes où un homme meurt en quelques mois. Armé des révélations, il deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la sainte Eglise.
Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes taillées.
Le chevalier saisit avidement le papier.
—Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés!
—Mon maître?
—Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.
Le geôlier hocha la tête et se retira.
Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.
—Eh bien, cette révélation est-elle écrite?
—Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout!
—Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient!
Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son visage aux barreaux.
Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la prison... Il aperçut à deux ou trois reprises son chien qui errait, et murmura avec un sourire attendri:
—Pauvre Pipeau!...
Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un cri de joie folle.
—J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son escabeau.
Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui avaient été remises et se mit à écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha dans son pourpoint.
Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles, choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha soigneusement.
Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait rien écrit.
Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne.
Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.
—Pipeau!... cria-t-il.
De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tête.
—Cela marche! gronda-t-il.
Au même instant, prenant une légère reculée, il lança violemment dans l'espace le morceau de carreau enveloppé de son papier blanc.
L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable angoisse. Il vit le papier rouler sur le sol, Pipeau le saisir, les gardes se précipiter à la poursuite du chien.
Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il descendit de l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains sur son front et murmura:
—Si le chien a lâché le papier devant les gardes, je suis perdu!
Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le corridor. Pardaillan était pâle comme un mort.
La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut entouré de gardes.
—Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me dire ce que contenait la lettre que vous avez jetée, ou je vous fais mettre à la question sur l'heure!
Pardaillan poussa un profond soupir de joie.
—Je suis sauvé! murmura-t-il.
—En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez été entendu appelant le chien! Vous avez été vu! Répondez...
—Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis longtemps, mon chien est dressé à ce genre d'exercices.
—Il sait donc où il doit porter ce papier?
—Il le sait parfaitement; il y a été cent fois.
—C'est donc à cela que vous destiniez le papier, sous prétexte de révélation à me faire!... Ah! vous me le paierez cher! Et à moins que vous ne me disiez tout... A qui avez-vous écrit?
—A une personne que je nommerai tout à l'heure devant vous seul.
—Et c'est à cette personne que le chien va porter la lettre?
—Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et fidèle qui, dès ce soir, remettra la lettre à la personne qui doit la lire. J'ajoute seulement que mon ami a ses entrées au Louvre à toute heure.
Le gouverneur Guitalens tressaillit.
—La personne qui doit lire la lettre habite donc le Louvre?
—Elle y habite!
Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait avec une telle franchise ou plutôt avec un tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude vague se glissa dans l'esprit du gouverneur.
—C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire ce que contenait la lettre?
—Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement Pardaillan. Mais il vaudrait mieux que je vous dise cela seul à seul... Vous m'en pouvez croire...
—J'exige que vous parliez à l'instant.
—Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la personne en question qu'un soir, il n'y a pas long-temps, je me trouvais dans une auberge de Paris qui se trouve rue Saint-Denis...
—Silence! gronda le gouverneur en pâlissant.
—Et où vont boire des poètes... et autres personnages...
Guitalens devint livide.
—Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, m'assurez-vous que votre lettre est assez grave pour que nous en parlions seul à seul?
—C'est un secret d'État, monsieur.
—En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul à vous entendre.
Il se retourna et fit un geste.
Soldats et geôliers sortirent à l'instant.
—Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne à qui est destinée ma lettre...
—Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.
—C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, si vous tenez à savoir ce que j'écris à Sa Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à votre intention; ce double, le voici. Lisez-le.
Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur.
Voici ce que contenait le papier:
—Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille, conspirent pour tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l'un des plus acharnés. La dernière réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.
Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable!
—Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, voilà tout! Mais je puis vous sauver...
—Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans quelques instants, le roi saura l'horrible vérité...
—Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi va être prévenu dans quelques instants!...
—La lettre!
—Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journée devant nous!...
—Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!...
—Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne parvienne pas au roi!
—Et comment?
—Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre dans sa route: c'est moi. Faites-moi sortir d'ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends la lettre, et je la brûle.
—Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.
—Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tête que, si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi. Puisse-je être foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera bien relâcher, lui! Qu'est-ce que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus... Tandis que vous... si vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort...
Guitalens demeura quelques minutes effondré sur l'escabeau, faisant d'incroyables efforts pour ressaisir sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps avant qu'il ne se balançât au bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il claquait des dents.
—Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... sur l'Evangile... que vous arriverez à temps...
—Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d'une voix très calme, mais je vous ferai observer que le temps passe... vos gardes eux-mêmes vont s'étonner...
—C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur. Monsieur, dans une demi-heure, vous serez dehors.
Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son visage de n'exprimer qu'une joie de politesse.
—Comme vous voudrez! répondit-il.
Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna vers le prisonnier.
—Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la peine d'être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j'espère que, dans peu d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de cette Bastille.
Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.
Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en disant à voix haute qu'il se rendait au Louvre. Il s'y rendit en effet et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire qu'il avait parlé au roi.
Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait dit, mais d'une heure, il était de retour et s'écriait devant quelques officiers:
—Ah! c'est bien un grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu sur tout ceci.
Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan:
—Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu'en raison du service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce...
—J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors.
Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon significative.
—Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.
Les yeux de Guitalens flamboyèrent.
—Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté à mon chien...
—Oui...
—L'ami qui devait le porter au roi...
—Oui, oui...
—Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... je suis incapable d'une dénonciation, même pour sauver ma vie...
Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui avouait l'avoir joué. Mais comme c'était un homme à double face, il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier pouvait bien contenir la dénonciation...
Il grimaça dans un sourire:
—Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment heureux de vous donner la clef des champs!
XX
LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES
Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne, la vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge de la Devinière, comment elle y avait appris l'arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote.
Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par Jeanne de Piennes.
La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote. Cette vénérable femme tremblait d'épouvante à la pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette lettre—et cependant, elle ne la brûla pas!
Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un nouveau combat.
En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, et passait des heures entières à se demander:
—Que peut-il y avoir là-dedans?
Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au moyen d'une épingle de soulever le repli. Tant il y eut qu'à la fin la lettre s'ouvrit.
Le pli contenait un mot adressé au chevalier de Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription... Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre à son adresse.
Et cette adresse, c'était:
Pour François, maréchal de Montmorency.
La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. En effet, elle voyait clairement qu'il n'y avait pas la moindre connivence entre la Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il y avait une deuxième lettre à ouvrir; d'où son remords.
Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie démesurée de savoir ce qu'une pauvre ouvrière comme sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand seigneur comme François de Montmorency.
Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, la déposa sur une table, s'assit et fit sauter le cachet.
A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à sa porte.
Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille jeta un cri de terreur. Dans son impatience, elle avait oublié de s'enfermer. Et quelqu'un entrait.
Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan!
—Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de ses mains tremblantes les papiers restés sur la table.
Le chevalier demeura un instant étonné.
—Cette vieille me connaît donc? songeait-il.
Puis saluant avec politesse:
—Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal; pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi chez vous et de vous avoir effrayée peut-être... un grave intérêt m'a fait oublier un instant les convenances.
—Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée.
—Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en plus étonné.
Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait de se trahir; elle essaya maladroitement de cacher les papiers, mais Pardaillan les avait vus et ne les perdait plus des yeux.
—Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille.
—Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, l'erreur ayant été reconnue, on m'a aussitôt relâché.
Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. Il y a dix jours, j'ai été arrêté et conduit à la Bastille à la suite d'une erreur qui, comme vous le voyez, n'a pas tardé à être reconnue. Or, au moment même où mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent chez vous étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles m'appelaient à leur secours. Je sais que ces deux personnes ont été enlevées violemment le jour même de mon arrestation...
—Au même moment.
—C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me donner à ce sujet le moindre renseignement?
—Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en noir et sa fille Loïse ont été arrêtées, dit-on, parce qu'elles complotaient avec vous.
—Avec moi!
—Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, les pauvres chères créatures, puisque vous l'êtes vous-même...
—Et, dites-moi, qui est venu les arrêter?
—Des soldats, un officier...
—Un officier du roi?...
—Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de religieux, j'aurais tout de suite reconnu le costume.
—Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens?
—Oh! non! fit la vieille effrayée.
—Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû les emmener?
—Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez.
—Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis entré, vous avez parlé d'une lettre. Est-ce que ces malheureuses femmes auraient écrit?
Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers qu'elle avait fini par faire tomber sur son tablier.
—Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que vous froissez?
—Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, je vous le jure, s'écria la vieille.
Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à Pardaillan qui les saisit avidement... D'un coup d'oeil, il parcourut la lettre qui lui était adressée.
—Cette chère dame m'a fait promettre de vous remettre ces écrits, continuait dame Maguelonne avec volubilité, je vous jure que je me suis aussitôt rendue à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous étiez arrêté, je les ai donc précieusement gardés...
—Personne ne les a vus?
—Personne, mon cher monsieur, personne au monde...
—Qui donc les a ouverts?...
—Eh! ils se sont ouverts tout seuls!
—Mais vous les avez lus?
—Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était destiné...
—Et l'autre?
—J'allais le lire, mais vous êtes arrivé...
—Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces papiers. Vous le voyez, je suis chargé de faire parvenir cette lettre au maréchal de Montmorency; rien au monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté de celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à vous, madame, vous avez commis une mauvaise action en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à une Condition...
—Laquelle, mon bon jeune homme?
—C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive de ces papiers...
—Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr!
Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. Dehors, il retrouva Pipeau qui l'attendait. Il franchit tranquillement la rue et entra dans l'auberge.
Maître Landry, qui portait un broc de vin à des clients, le laissa tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement.
—Le chevalier! fit l'aubergiste atterré.
—Remettez-vous, cher monsieur, je comprends toute la joie que vous éprouvez à me revoir; mais enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me demander si j'ai faim et ce que je mangerais bien.
Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers l'écurie, constata que son cheval était toujours au râtelier et que la noble bête n'avait pas souffert de son absence.
Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement fut de ceindre son épée qui était restée accrochée au mur.
Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet que lui avait adressé la Dame en noir.
—En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir au maréchal, duc de Montmorency, la lettre ci-jointe.
Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se demanda ce qu'il pouvait bien y avoir de commun entre celle qu'il croyait être une pauvre ouvrière, et le grand maréchal de Montmorency.
La lettre était là, sur la table.
Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...
Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui sait s'il n'y trouverait pas des indications précieuses sur les gens qui avaient arrêté Loïse et sa mère!
Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la protection du maréchal de Montmorency.
—Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un doit délivrer Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne veux pas qu'un autre s'en mêle!... Allons, lisons!...
Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin et se mit à lire.
Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très pâle.
Un profond soupir gonfla sa poitrine.
Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, revint sur deux ou trois passages essentiels, répéta à demi-voix des phrases entières, comme si le témoignage de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le convaincre.
Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, cette fois la lettre s'échappa de ses mains... Le chevalier de Pardaillan laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit à pleurer.
La lettre de Jeanne de Piennes était datée du 20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François de Montmorency avait épousé Diane de France, fille naturelle d'Henri II.
Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait été écrite. La voici:
J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon âme est encore comme engourdie, mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas!
Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.
Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive...
Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher époux!
Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. Toute la pauvre rue que j'habite parle de la pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?
Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de s'éteindre.
Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir franchi les limites de la douleur humaine...
Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi.
C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre... Ta fille vivra, François!
Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je dois parler...
T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant porte admirablement ce joli nom.
Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit! Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement frappée comme je l'ai été.
Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon cher époux, il faut que tu saches la terrible, la solennelle vérité...
Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras tel jusqu'à la fin de mes jours.
Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison des Montmorency.
Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends trois choses:
La première, c'est que ton père soit mort. Car c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est connu.
La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment comme il convient à une Montmorency, fille d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency.
La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave péril menace notre enfant.
Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, ô mon François, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme que j'ai tant aimé...
Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre enfant.
Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez grande pour te parler. Ton père sera mort, et je n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi...
Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera sûr la tête de Loïse.
Dans les deux cas, François, la volonté suprême de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit, puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle d'une héritière directe des Montmorency.
Et maintenant, François, mon amant, mon cher époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient dans ces mots:
Ton frère Henri m'aimait.
Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour à lui. Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une illustre famille.
La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence était sur mes lèvres... Tu sais quels événements précipités se produisirent, et que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais parti!
La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un enfant!
Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre Loïse.
Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai qu'il s'était éloigné pour toujours.
Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je demandais quelle folie pouvait pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.
Notre Loïse était entre les mains d'un homme payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je serais accusée... accusée de forfaiture par ton propre frère!
Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant, mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je revins à moi, tu avais disparu...
J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!
Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable qui porte ton nom... ton frère...
Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté l'effroyable besogne!...
Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut rendue par un inconnu; je courus à Montmorency pour te dire tout: tu étais en route pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable...
Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la vie!
Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai pour elle...
Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante vérité.
Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je serais morte, emportant le terrible secret dans la tombe.
Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle.
Accours donc, ô mon époux!
Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je veux remettre dans les bras de son père!...
Jeanne de PIENNES,
Duchesse de Montmorency.
Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.
Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe.
Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait sur lui.
Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer.
Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des Montmorency!...
Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume.
En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière.
Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, ne pouvait devenir l'épouse du pauvre chevalier.
Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency évoquait alors de formidable puissance et de splendeur.
Avec le connétable, cette maison, l'une des plus fières de la noblesse du royaume, avait connu l'apogée de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait encore tout son prestige. Et si l'on songe que François était devenu le chef d'un puissant parti qui faisait échec aux Guises d'une part, et au roi, d'autre part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le séparait maintenant de Loïse.
—Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole désespérée qu'il avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de Piennes...
Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu'un peu d'espoir rentrait dans son coeur. Si Loïse l'aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation nouvelle qui l'attendait!...
—Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors même que Loïse m'aimerait, est-ce que son père peut consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au monde que mon épée, mon cheval et mon chien...
Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.
—Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore cela. Non seulement Loïse ne peut pas être à moi, non seulement elle ne m'aime pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me haïr!... Le jour où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour où elle saura que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d'une répulsion instinctive?
Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même Loïse pour une monstrueuse besogne!... Il ne pouvait y avoir que haine et mépris dans le coeur de Loïse pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!
—Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu'elle doit me haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle encore?... Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait à moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon père, qui me maudira moi-même?... Et que me fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh bien, que d'autres courent à leur secours!
Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait à grand pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait à haute voix. Il résumait sa situation. Elle était effrayante.
Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre lui le duc d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement offensés; il avait contre lui le duc de Guise que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!...
Il éclata d'un rire amer.
—J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, j'oubliais Montmorency! Peste! ce n'est pas là le moindre et, lorsque Mme de Piennes lui aura répété ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à m'achever au cas où la Médicis ne m'aurait pas déjà fait jeter dans quelque basse fosse! au cas où les mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de quelque ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!...
Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur...
—Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur le chevalier!
Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant ces mots de sa voix douée et câline:
—Je venais... pour ceci...
Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil un sac rebondi que l'hôtesse déposait sur le coin de la table.
—Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez été arrêté.. vous avez oublié votre argent... là... Alors, vous comprenez... je vous l'ai gardé... et je vous le rapporte!
—Madame Huguette, vous mentez.
—Moi, grand Dieu!... Je vous jure...
—Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, qui a raflé mes pauvres écus; et, vous, bonne hôtesse, vous me les rapportez!... Madame Grégoire, vous avez eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui.
—Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au moins!
—Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n'ai pas le sou. D'ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il en désignant le bijou que lui avait envoyé la reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau.
Huguette reprit le sac en soupirant.
—Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime pas moins... vous avez bon coeur, Huguette... vous êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, je crois, décidément, que je vous adore!...
Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à ses cils.
—Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous jure que je vous aime!...
Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.
—Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.
Pardaillan tressaillit.
—Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?
Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.
—Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le coeur gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc que je ne m'en sois pas aperçue?... Pardonnez-moi, je vous ai guetté... je vous ai vu passer des heures et des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là votre coeur... et celle qui a disparu l'a emporté avec elle... Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu'on ne vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on vous aime...
—Comment le savez-vous?
—Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai guetté, je l'ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce qu'il est facile de tromper un indifférent, mais qu'il est impossible de tromper une femme... jalouse... une femme qui aime!
Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne furent pas prononcés, mais il comprit.
—Huguette, vous êtes un ange...
—Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix basse.
Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les mains de l'hôtesse.
Nous ne savons vraiment pas trop comment cette scène se serait terminée, si la voix de maître Landry, qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût fait entendre.
Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à demi désolée.
—Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime et pourtant elle cherchait à me consoler en me trompant. Mais c'est fini maintenant. Loïse ne m'aime pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! Je redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, de mes pas... Au diable Paris!... Demain, je me mets à la recherche de mon père!... Et quant à cette lettre... cette lettre... elle arrivera à son adresse comme elle pourra!...
En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d'un mouvement rageur et s'élança au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de rien de ce qui concernait Loïse et sa mère, et tous les Montmorency de France.
Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable qu'il l'ignora toujours lui-même. On le vit dans deux ou trois cabarets où il était connu. Il ne prenait aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position était effrayante.
Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, maître de lui. Il regarda autour de lui, et se vit non loin de la Seine, presque en face du Louvre, devant un somptueux hôtel.
—L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, certes!...
Presque en même temps, Pardaillan s'approchait de la grande porte, et furieusement heurtait le marteau!...