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Les Pardaillan — Tome 01 cover

Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 27: XXIV LES PRISONNIÈRES
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About This Book

A ruined seigneur and his daughter Jeanne are driven toward destitution after a legal verdict strips them of their lands. Jeanne sustains a secret love for François de Montmorency, heir to the family that displaced them, while François's brother Henri grows increasingly jealous and threatening. A knight of the Pardaillan lineage becomes entangled in a darker conspiracy that endangers an innocent child and raises the stakes of vendetta and retribution. The narrative weaves clandestine romance, familial rivalry, and violent intrigue against a backdrop of social power struggles that force characters into desperate, consequential choices.




XXIII

MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE

Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes; l'autre paraissait être son écuyer.

Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé.

Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur lui.

Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction d'Angers.

Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour même.

Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un signe mystérieux.

Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda vivement:

—Vous venez du château d'Angers?

—Oui, monseigneur.

—Vous avez à me parler de la part du duc?

—Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.

—Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.

—Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le maréchal, nous sommes fort surveillés...

—Bon! Guise est-il encore à Angers?

—Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier.

—Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?

—Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis.

—Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?...

—Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal?

—Je me souviendrai.

—Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre toque.

—Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce tout?

—Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon absence ait été remarquée...

—Allez, mon ami, allez...

—Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence!

—Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?

—Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu.

Et Maurevert, ayant salué, se retira.

—Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes précautions!

Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.

Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du maréchal.

—Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer.

—Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a creusé l'appétit.

L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour.

—Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!

—Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas!

—Cette voix! fit Henri en tressaillant.

—Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.

—Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos vaches!

—Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!

—Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!

—Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier, argotier!

Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.

Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main experte en ce genre d'exercice.

—A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.

Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.

Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:

—Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez.

Le maréchal fit un signe de tête approbatif.

—Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.

—L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer...

—Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!

L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une lanterne.

Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière sur l'inconnu.

—Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.

En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.

—Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher à l'étable?

Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:

—Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!

L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix;

—Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de façons! Entre gentilshommes...

En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre.

Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa faire sans prononcer un mot.

Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion apparente:

—Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!

Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux plissés:

—Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours comme d'un pourfendeur di primo cartello! Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même.

—Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le plaisir de partager mon souper.

Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à en faire autant.

—Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes.

—Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir!

Damville le regardait d'un oeil pensif.

—Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur!

—Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la misère!

Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres.

Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa main, il contemplait fixement son hôte.

—Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous ai vu?

—J'ai vécu, monseigneur.

—Où avez-vous habité?

—Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années environ.

—Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?

—Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était en octobre dernier...

Le maréchal tressaillit.

—Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la grande route du hasard et de l'inconnu!...

—Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous dites.

—Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!

—Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor...

—Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier.

Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait.

—Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison.

—Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison?

Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les fantômes qui dormaient en lui:

—J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse.

—J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency;

—Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat.

—Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!

—En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le regret de le quitter?

—Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.

—Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?

Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:

—C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et bénéfice.

Pardaillan se dit à lui-même:

—Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me vouloir?

—Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez être terrible...

—Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout!

—Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait?

—L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui manquent.

—En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours à votre faim...

—Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et aventure.

—Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité.

Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:

—Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France?

—Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi!

—Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre pensée...

Pardaillan tressaillit.

—Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables dévouements.

—Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin, vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...

—Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le roi...

—Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur?

—De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de vous?

—Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas une action directe, mais une action de seconde main.

—Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..

—Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents, je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi tandis que je garderai toute ma liberté d'action.

—Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras.

—A merveille. La chose vous convient-elle?

—Oui, si j'y trouve un intérêt.

—Que demandez-vous?

—Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches.

—Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon service pour cette campagne. Est-ce assez?

—C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une récompense.

—Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?

—Pour mon fils.

—Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?

—Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront assurées par donation.

—Et si la campagne réussit?

—C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi.

—Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste des conditions que je compte imposer.

—Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve à Paris?

Le maréchal réfléchit quelques instants.

—Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers jours d'avril.

—On y sera, monseigneur, et même avant.

—Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de connaissance ait été rencontrée par vous.

—J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril.

—Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?

—Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur.

—Avez-vous besoin d'argent?

Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table.

—Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps.

Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir, l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu domicile.

—Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de Guise eût payée au poids de l'or.

Et l'autre se disait:

—Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant...




XXIV

LES PRISONNIÈRES

C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours.

Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une vaste salle du premier étage.

En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux sentiments de sa jeunesse.

Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore.

—Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?...

Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta à la porte.

Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.

Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait d'écuyer, apparut.

—Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris!

Damville pâlît.

—Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son hôtel.

—C'est bien, laisse-moi.

Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil, accablé!

Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!

—Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!...

Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à peu, le calma.

Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.

Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura:

—Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons!

En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant:

Jeanne et sa fille étaient devant lui!

Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible effroi.

Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança en disant:

—Vous me reconnaissez, madame?

Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit:

—Comment osez-vous paraître devant cette enfant?

—Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... M. de Pardaillan!

Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux mains.

L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla ses forces.

—Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au pauvre bonheur qui me restait!

Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais il se contint.

—Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se retirer.

Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne.

—Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!

—Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre...

Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur.

—Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle!

Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne.

—Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me pleure, comme je le pleure!

—Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.

—Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien maintenant mon unique trésor...

Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille enlacées.

—C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame!

Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne.

Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.

—Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux... pour cette enfant.

L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la pensée.

—C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue!

En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il était jadis.

Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency.

En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement.

Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue.

Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être, le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente que jamais.

Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même Henri qu'elle avait connu.

—Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.

—Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas séparées?

La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre.

Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique.

Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation.

Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture et sortit de l'hôtel.

Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de Lux!

Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt.

—On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra bien qu'on m'ouvre!

Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se fit entendre:

—Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet...

—Laura! s'écria Henri.

Une exclamation étouffée lui répondit.

—Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur!

La porte s'ouvrit aussitôt.

—Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.

—Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...

—Depuis près d'un an...

—Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice.

—Elle n'est pas à Paris, monseigneur!

—Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre matin, dans le Louvre.

—Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.

—En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un mois.

—Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme blanche se dessinait sur le seuil de la maison.

C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure se croyait en droit de laisser deviner.

Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés, attendit que Laura fût sortie.

—Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me dire?

Le maréchal demeura un instant étonné.

—Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de m'être ainsi présenté.

Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait bien.

—Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes plus belle que jamais...

—Ensuite?

—Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait...

—Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que j'existe... j'ai un amant.

Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne maîtresse.

Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable de discrétion absolue.

—Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez conservé votre bonne volonté.

—Elle vous est acquise.

—Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un fauteuil.

A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma la porte.

A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée.

—Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...

Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac...

En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un fauteuil.

—Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.

—Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque émotion...

—Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous voir, la joie...

Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie naturelle à son visage.

Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune homme.

—Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami.

—Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et une joie puissante qui me soulève, me transporte...

Alice se rassurait, et songeait:

—Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas...

—Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte.

—Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse...

—Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les heures de charme auxquelles vous m'avez habitué...

—Je ne vous verrai pas demain!

—Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir de caché pour vous...

Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit affolé:

Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende pas?

—N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que ce soir...

—A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de vous que des paroles d'amour...

—Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi...

—Parlez plus bas, je vous en supplie...

—Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?...

—Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est curieuse... et bavarde...

—Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas!

A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.

—Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser seule...

—Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle.

—Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de moi?...

—Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!...

Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura:

—Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...

L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se fermer très fort.

—Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter de ma confiance et de mes secrets...

Elle fit une dernière tentative désespérée.

—Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la montrer...

Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée s'imposa aussitôt.

—Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy...

—Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son âme.

—Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de Montmorency!

Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout près de lui, derrière une porte...

—Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!...

—Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas bien...

Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency!

—C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces vapeurs...

—Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront...

—Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...

—Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos conditions...

Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort, courut à la porte en disant:

—Silence! Voici ma tante!...

Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.

Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.

Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de rentrer.

—Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous n'aurons pas demain notre bonne soirée.

—Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous conduise!...

Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.

—Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent...

—Enfant! Enfant!...

—M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la question.

—Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela?

—Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi de ta fiancée!...

Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser:

—Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure...

—Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? que sais-tu?...

—Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.

—Oui, chère adorée, tu as ce serment!...

Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la nuit.

Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait entendu. Tout!...

Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu épargner les huguenots.

La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre...

Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...

Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur possible.

Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.

Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son manche bien en main.

Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce bras se trouvât armé.

Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main gauche.

Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant bien tranquillement.

—Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice...

Le premier mot du maréchal de Damville fut:

—Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit ici.

Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le maréchal vit luire le poignard...

Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, il dit tranquillement:

—Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard.

Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et répondit:

—Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous tuer!

Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard intrépide.

Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât entre Alice et lui.

—Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne saurait être douteux.

—Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux meure ici.

—Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai.

Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris son désespoir.

—Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris.

Un tremblement agita la jeune femme.

—Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?

Elle secoua rudement la tête.

—Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.

Henri pâlit légèrement.

—Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie, pour lequel vous voulez mourir!...

Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.

—Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je bien comprise?

—Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que j'aime ainsi.

—Bon. Nous allons donc nous entendre.

Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.

—C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai besoin de vous?

Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette lueur.

—Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait!

Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui retombèrent le long de ses hanches puissantes.

Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.

L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.

Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait Alice.

Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.

Elle s'avança vers lui la main tendue.

Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier le but de sa visite.

—Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur.

—Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.

Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale expression de pitié.

Le maréchal, plus calme, continua:

—Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne m'échappera pas. Je venais vous demander le service...

—De me constituer sa gardienne!

—Oui, répondit violemment le maréchal.

De nouveau, ils se mesurèrent du regard.

—Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée!

Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent sur Alice une indicible impression.

Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur.

—Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou sinon...

—Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.

—En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à l'échafaud.

—Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta:

—Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez pas!

Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation.

—Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de l'infamie!...

Le maréchal s'inclina profondément devant elle.

—Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos prisonnières.

Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante, tomba à genoux et haleta.

—Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever dans cet abîme de honte!...

—Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.

Alice fit un bond terrible et se retourna.

Panigarola était devant elle.

—Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.

Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...