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Les Pardaillan — Tome 01 cover

Les Pardaillan — Tome 01

Chapter 28: XXV LE PÈRE ET LE FILS
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About This Book

A ruined seigneur and his daughter Jeanne are driven toward destitution after a legal verdict strips them of their lands. Jeanne sustains a secret love for François de Montmorency, heir to the family that displaced them, while François's brother Henri grows increasingly jealous and threatening. A knight of the Pardaillan lineage becomes entangled in a darker conspiracy that endangers an innocent child and raises the stakes of vendetta and retribution. The narrative weaves clandestine romance, familial rivalry, and violent intrigue against a backdrop of social power struggles that force characters into desperate, consequential choices.




XXV

LE PÈRE ET LE FILS

A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, continua sa course.

L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en murmurant:

—Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!

Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit:

—Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir.

La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit:

—Vous venez des Ponts-de-Cé?

—Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.

—Alors, vous êtes Pardaillan.

—J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous?

—C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a choqué.

—Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le moins du monde.

—Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service, quand vous voudrez, M. de Pardaillan.

—Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une querelle refroidie.

—Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier.

Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà dégainait:

—Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car vous êtes attendu.

Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement.

—Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous conduire à la chambre qui vous a été préparée.

Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût pas été convenu entre eux.

On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande belle chambre.

—Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper?

—Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris.

—Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit.

—Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?

—Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu.

Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer à double tour.

—Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!

Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:

—Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...

Telle fut la première pensée de Pardaillan.

Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...

—A moins, murmura-t-il, que cette conspiration n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je suis pris.

Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore emplit la chambre.

Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour.

—Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!

A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise nuit que son prisonnier.

—Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.

—Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu.

—Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable.

—Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.

—Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre...

Pardaillan fit la grimace.

—Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!

—J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez me demander deux choses...

—Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur vous pour m'aider?

—Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit enlevé pendant le trajet.

—Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel...

—Ah! le trésor sera dans une voiture?

—Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait d'approcher...

—C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?

—Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris...

—Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en baissant la voix.

—Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.

—Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je redoublerais de précautions.

—Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez escorter... une couronne.

—Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!...

Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:

—Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?

—C'est exact! dit le maréchal.

—Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.

Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se dit:

—Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, moi!

Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui descendait vers la cour.

Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré. Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette porte donnait sur un petit escalier tournant.

Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya du mieux qu'il put.

Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.

Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.

—Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.

—Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de Monseigneur m'a remis.

—Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.—Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?

—Oui, mon officier: six cents écus.

—Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!

—C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier.

—Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir ce sac.

—C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.

—Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire à ma santé.

—Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous promets de boire demain vos écus.

—Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?

—J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute la journée.

—Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...

—Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans m'éloigner.

—Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus.

—Je les tiens.

—Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!...

Le laquais ne bougea pas.

—Eh bien? fit Pardaillan.

—J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la disposition de monsieur l'officier.

Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.

Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.

—Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.

—Didier, pour vous servir, mon officier.

—Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.

Le laquais secoua la tête et répondit:

—Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose de pis encore.

—Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit en paradis.

En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant une main sur l'épaule:

—Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de dormir?

—Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.

—Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc comme mon ombre?

—Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur l'intendant.

—Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?

—Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.

—Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps!

En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le bâillonnait solidement.

—Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.

Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le silence forcé du suppliant.

—Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé de tes agaçants—monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à m'obéir?

Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus fidèle.

—Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur.

Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.

—Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan.

Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.

—Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux oreilles....

Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir.

Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.

Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il était rejoint par l'homme:

—Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer.

—Dort! souffla laconiquement Pardaillan.

L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et referma la porte en disant à voix basse:

—C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me prévenir.

Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier.

—Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!...

Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.

—Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.

Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements du maréchal.

Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix lui parvint.

Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il entendit prononcer son nom à diverses reprises.

A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.

Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, en disant à voix basse:

—Vous ici!... quelle imprudence!...

—L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous...

—Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir.

Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la Bastille.

—Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.

—Sommes-nous seuls?

—Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez.

Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.

—Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.

—Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret.

—Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.

—Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière.

—Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?

—Pardaillan, dit Guitalens.

—Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise et rude?

—Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme.

—En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé!

—Son fils? fit Guitalens sans comprendre.

—Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot?

—Oui; je le crois du moins.

—En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su?

—Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de le surveiller étroitement...

—Mais alors, la question est des plus simples.

—Comment cela?

—Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?

Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir.

Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou.

—Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît.

—Le Ciel vous entende! fit Guitalens.

Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.

—Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.

—Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon affaire.

—Vous le connaissez donc?

—Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.

—Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la Bastille.

—Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en faire...

Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti.

A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et lui disait:

—Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. Choisis.

—Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être quitte à si bon compte.

Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.

—Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le couloir...

Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements.

Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la Bastille.

Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le jeune cavalier.

Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:

—Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me rendre à l'hôtellerie de la Devinière. Si quelqu'un veut s'opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s'expliquera ensuite.

Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait bien dans le fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville parut.

—Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?

—Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en soit, vous pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable de veiller trois jours et trois nuits.

—Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini.

—Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?

—Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous semblera; mais, bien entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la campagne projetée... A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune homme... votre fils...

—Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.

—Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, un bon coup d'épée?

—Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!

—Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il?

—Vers la montagne Sainte-Geneviève.

—Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?

—Comme sur moi-même.

Le maréchal sortit.

—Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant son épée; puisqu'il compte que je lui amènerai mon fils demain, il n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons. D'ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!

Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon jusqu'à l'heure du souper.

A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.

Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.

Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu'à l'entrée de la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le maréchal, conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à l'entrée de la maison.

Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s'arrêter à l'endroit même où s'arrêterait d'Aspremont.

De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait même toujours ce que cette voiture avait contenu.

A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta chez Pardaillan et lui dit:

—Quand il vous plaira, monsieur...

Les deux hommes descendirent ensemble.

Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer. Sans doute la personne qu'elle devait transporter y était déjà installée, car les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef...

D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, à cheval, fît une dernière recommandation à Pardaillan.

—Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et, si quelqu'un veut approcher, n'hésitez pas... vous m'avez compris?

Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue qu'il tenait sous son manteau.

Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.

Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit; Henri prît la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant l'obscurité profonde de ses yeux perçants.

—Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords de l'hôtel.

A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans la nuit.

—En avant! hurla le maréchal.

D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'ébranla au galop.

—Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez! arrêtez!

La voiture et le maréchal fuyaient.

A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le véhicule se fût-il lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.

—Voilà le moment d'agir! songea-t-il.

Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à la poursuite de l'inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à rattraper le maréchal.

Cette course furieuse dura une minute.

Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup de pointe furieux.

Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.

Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et lui. Il lui barrait ainsi le chemin.

L'inconnu se rua en avant, la tête haute.

A l'instant même, les deux fers se croisèrent...

Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux, chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force supérieure. L'obscurité était profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.

Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant simplement d'arrêter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pût rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu, au contraire, voulait absolument passer et passer vite.

Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jugé, se fendit à fond dans un coup droit et violent.

On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui se déchire: le coup était paré.

L'inconnu se jeta en avant tête baissée:

—Par Pilate! gronda-t-il.

—Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.

Les deux jurons retentirent simultanément.

Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit entendre:

—Mon père! s'écria l'inconnu.

—Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s'était dirigé Damville.

Mais il n'entendit plus rien!...

—Perdues! murmura-t-il avec accablement.

Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu'il pourrait bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire des reproches.

Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur la hanche, commença l'attaque:

—Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment vous retrouve-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres! Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils.

—Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée que le vieux routier en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir. Nous sommes dans deux camps ennemis...

—Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec nous? Ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle...

—Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!... Adieu, mon père...

—Vous me quittez!

—N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un événement funeste: j'ai tiré l'épée contre vous!

Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. Le vieux Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalière.

—Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie, moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais... l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que sais-je? et tout s'effondre?...

Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches grises.

Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et qui lui disait:

—Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...

—Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commençons par nous embrasser!

Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante chez l'un, avec une joie mêlée de douleur chez l'autre.

—Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout de même, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le même! Te voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? Comme tu as poussé ton—Par Pilate! je me suis dit tout de suite:—Ça, c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens!

—Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez moi.

—Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je parie?

—Mais oui, mon père.

—Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard...

—Ainsi, vous croyez?...

—Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens...

Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.

Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la Truanderie, ruelle Montorgueil.

Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s'installaient devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan s'écria joyeusement:

—Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Et d'abord, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle allait sortir, et l'heure?

—Oui, répondit le chevalier.

—Et ce qu'elle contenait?

—Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre.

—Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais la voiture sans savoir ce qu'elle emportait!

—Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d'une réputation extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l'hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?

—La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!

—Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le coeur s'émeut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'où elle va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin, chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je n'ai éprouvé pareille émotion.

—Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.

—Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons à l'hôtel de Guise, puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l'hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin a une porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrières de l'hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre avec elle.

—Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?

—Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à l'office. Vous direz que je suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.

—Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent les cuisines, à droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit à la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme. Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour me glisser dans l'office.

—Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il arrivé, dis-moi vite!

—Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai vu une servante escorter dame Huguette dans le jardin, où elles m'ont cherché toutes deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de constater qu'elle était toute jeune...

Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de Mesmes!

—Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j'attendis Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre Jeannette était persuadée que j'étais amoureux fou d'elle; j'appris en même temps qu'elle devait se marier, pour plaire à M. l'intendant.... Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le maréchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, et qu'elle détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus douées confidences, lorsque, tout à coup, on marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans, à l'instant où la porte s'ouvrait.

—Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont rien dit ce matin? Les prisonnières! J'en fus presque défaillant dans mon armoire.

Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de sueur, puis continua:

—Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames sont bien tristes...

—J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé mot à personne de la présence de ces étrangères dans l'hôtel, à personne, pas même à mon neveu!

—Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, qu'il n'y a pas de danger que j'en parle.

—Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. Mais puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends?

—Soyez donc tranquille, monsieur.

—Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience. Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.

—Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et quelles étaient ces parentes?...

—Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon armoire.

—Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.

—Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.

—Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?

—Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait à ses cris.

—Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...

—Où donc?

—Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...

—Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:

—D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous conduire, et où je vous apporterai à manger.

Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un...

—Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.

—Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération. Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.

—Et où vas-tu comme ça, Gillot?

—D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.

—Ensuite? reprend la fille.

—Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.

—Mais la porte est fermée!

—Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.

—Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps.

—Non pas, peste!

—Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient, et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans doute...

—Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!

—Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes pieds en disant:

—Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai pas!

—Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.

—Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné.

—Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?

—Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.

—Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!

—Je ne vous comprends pas, mon père.

—Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...

—Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...

—J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir la porte?

—Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.

—Bonne petite Jeannette!

—Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute. Sauvez-vous!

—Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré.

—Un peu plus de dix heures.

Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures!

J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.

Vous reviendrez? me demanda-t-elle.

—Certes! Comment pourrais-je t'oublier!

—Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé.

—Gillot? Il dort!...

Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!...

—Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée.

—Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...

—Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.

—Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture, n'est-ce pas?

—Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en approcher.

—Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!...

—Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?

—Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée.

—Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.

—Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille...

Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.

—Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux, Loïse de Montmorency...

—Tu l'aimes!...

—Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!...

—Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!

—Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel?

—Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre à cette heure-là.

Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa vie depuis le départ de son père.

Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son plan de campagne politique.

C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.

—Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le forcerai à parler.

—Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!

—A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille!

—C'est vrai, je n'y songeais plus.

—Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.

—Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.

—J'irai, mon fils!