XXVI
AU LOUVRE
Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes».
Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.
Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre impatience.
Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des pensées confuses et contradictoires.
Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer...
Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était marié à Diane de France.
Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard ardent parla pour lui...
Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.
—Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.
—Elles étaient! fit le maréchal sourdement.
—Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble...
—Vous vous êtes donc battu? s'écria François.
—Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.
—Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...
Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal d'une sorte d'admiration.
—Vous avez fait cela! s'écria-t-il.
—Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai peut-être avant peu...
François saisit violemment la main de Pardaillan.
—Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté, même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon frère?...
—Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.
—En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?
—A l'instant même, fit le chevalier.
—C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se dérobe...
—Eh bien? fit le chevalier haletant.
—Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, si le jugement des hommes me fait défaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. 2
Footnote 2: (return) C'est le vieux nom du duel.
Le maréchal s'élança vers son appartement.
—Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser de me faire saisir!
Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.
Il fit signe au chevalier de le suivre.
Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.
Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent pas.
On arriva au Louvre.
Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses appartements.
C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans le sable.
Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux.
Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se transmit au coeur, et il murmura doucement:
—Marie!...
—Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser avec une justesse extraordinaire.
—Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.
Un valet s'arrêta à deux pas du roi.
——Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.
—Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre Majesté.
—Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. Qu'il entre!
Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite et à gauche du fauteuil.
Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.
François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât la parole.
Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal, campé dans une attitude de force et de dignité.
Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et presque haineux.
—Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.
Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;
—L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.
—Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de m'accorder audience.
—Vous l'avez... Parlez.
—Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.
—Eh bien, soit...
A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite vers la porte.
—Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant Pardaillan.
Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort insolent.
Montmorency se hâta de répondre:
—Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi...
Charles IX fit un signe de tête approbatif.
—Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au Louvre toute affaire cessante.
—Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre présence?
—Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence du père.
Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son capitaine des gardes.
—Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.
—C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère est là, faites-le venir!
Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.
Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.
Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de la main, un petit signe amical, presque protecteur.
—Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il, Nancey?
—Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...
—C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je veux lui parler.
Le capitaine se courba en deux et sortit.
—Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à raconter doivent demeurer secrètes, sire!
—Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.
—Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit de deux femmes...
—C'est juste, maréchal, c'est juste.
—Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:
—Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes?
—Oui, sire: deux humbles ouvrières.
—Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.
—Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur assurait leur pauvre existence.
—Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.
—Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.
—Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?
—L'auberge de la Devinière, sire!
—C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit dans Paris.
Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis et portant la devise:—Je charme tout.
François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif, ajouta:—On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque de désespoir, il répondit:
—La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!...
Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.
Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en présence d'un redoutable problème de coeur et de famille.
Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.
—Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà!
François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.
Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...
—Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre Majesté.
Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle.
De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.
Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille, peut-être à l'échafaud!...
C'était simple et effroyable:
Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...
Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré l'enlèvement du roi!
—Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, maréchal.
—Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...
Il y eut une seconde de silence funèbre.
Le maréchal ajouta:
—Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du reste.
—Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.
Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:
—Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?
François devint pâle comme un mort.
—Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.
—Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour lui!...
—Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.
Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention de cet inconnu, le chevalier poursuivit:
—Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa Majesté...
—Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous interroge!
—Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!...
A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids énorme.
—Que signifie cela? s'écria Charles IX.
—Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble.
—Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et votre frère?
Henri poussa un soupir et répondit:
—C'est vrai, sire!...
François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude.
Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se plissa.
—Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!...
Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous naturel des huguenots.
Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène de la Devinière!...
—Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise... C'est une histoire de femmes.
—Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.
—Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi, un ami du duc de Guise.
Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de Saint-Mégrin.
—Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la Devinière?
Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:
—Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans...
C'était le portrait de Saint-Mégrin.
Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:
—Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait entendu...
Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait son front et reprit:
—Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.
—Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.
—Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici présent qui est le ravisseur.
—Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?
—Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice.
—Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.
—Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.
Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide et hautaine.
Damville ne put s'empêcher de frémir.
—Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...
—Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions, voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence mon récit?
—Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.
—A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement, c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.
A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et il balbutia:
—Commencez par où vous voudrez, monsieur!
—La victoire est à nous! pensa Pardaillan.
Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.
—Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est vous, madame?...
C'était Catherine de Médicis.
Elle s'avança, laissant la porte ouverte.
—Voici l'orage! pensa Pardaillan.
La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa physionomie une si terrible expression de cruauté.
—Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a le droit...
—Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même!
Pardaillan demeura très calme.
—Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.
—Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, enfin, après m'avoir bafouée.
—Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!
—C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.
—Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet homme.
Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant:
—Sus! sus! A mort!...
En même temps, ils avaient tiré leurs épées.
Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.
François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.
Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.
Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire par fantaisie.
Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots:
—Saluez donc la justice du roi!...
Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.
La toque tomba aux pieds de Catherine.
Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en criant:
—Au revoir, messieurs...
Et il sauta!
Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.
Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.
—L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.
Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.
Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.
La détonation retentit.
Pardaillan ne se retourna pas.
—Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...
Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.
Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis sans écouter celui du voisin.
—Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.
—Vous avez l'ordre! fit Catherine.
Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait de la tête.
En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.
—Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des gens que vous m'amenez!
—Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.
Henri de Damville sourit, il triomphait.
François laissait passer l'orage.
—M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc de Guise.
—Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le roi...
Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:
—Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!
Guise, épouvanté, recula.
—Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre frère...
—Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.
Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:
—Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc d'Anjou...
—Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...
Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura également.
Le roi les regarda avec étonnement.
—Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il.
—Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me rendre justice: j'attends!
—C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc...
—Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux femmes. En vain le nierait-on!...
—Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.
Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement, acheva:
—Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?...
—Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant.
François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.
Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de succès.
—Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt...
Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la rage au coeur.
Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.
—Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et calomnie!
—J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.
François jeta sur son frère un regard sanglant.
—Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!
—Je t'attends! répondit Henri.
XXVII
LE PREMIER AMANT
Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.
Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de la montagne, place Maubert.
Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins.
Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels pour un couvent.
Le premier était un enfant.
Le deuxième, c'était le—crieur des trépassés.
L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt Clément. Il était de nature craintive, un peu sombre, et très sauvage.
Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et silencieuses.
D'une main, il portait un falot pour éclairer sa route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:
—Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...
Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frère crieur était considéré et même craint. On disait que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier pour les trépassés.
On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût pas encore les titres nécessaires pour être traité de révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa morne promenade.
Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.
Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela, eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.
Le moine appelait Jacques—mon enfant d'une voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine—bon ami.
Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que la communauté chantait un office à la chapelle.
Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on appelait encore—la vulgaire et qui était la langue française.
Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.
Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hésitant, lut:
—Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce père, bon ami?
—C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de tous les hommes...
—Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...
—Oui, mon enfant.
—Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines figures?
—Bien certainement.
—Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur père?
—Mais oui, mon enfant...
—Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, moi?
Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua.
—Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...
—Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un père, il serait ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, je n'ai ni père ni mère.
Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des réponses et n'osant les formuler.
L'enfant reprit;
—N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, pas de mère... que je suis seul, tout seul?
—Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...
Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami d'un oeil attentif, étonne.
—Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!
Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras l'enfant d'Alice!
Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et délice la radieuse vision de femme qui flottait devant lui.
Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa cellule.
Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:
—Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments, dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai jamais...
Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table.
—Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de somnolentes promenades sans fin à travers la ville silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle sacrée qui enflammera cette âme putride et en fera une âme aussi belle que son corps?...
Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, se déchaîna plus furieuse.
—Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je t'aime!...
Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines remarquèrent sa pâleur cadavérique.
La nuit vint.
Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte du couvent.
D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.
Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais des rois...
Bientôt, il arriva rue de la Hache.
Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, comme un oiseau nocturne.
Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.
Ainsi, il serait libre de ses mouvements.
Panigarola était venu avec l'intention fortement arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure, il comprit combien lui était difficile cette chose si simple qui consistait à heurter un marteau pour se faire ouvrir une porte.
Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment même où il se disait:—Allons!, il se renfonça plus farouchement, plus désespérément dans l'ombre.
Comme il était là, hésitant, finissant par se demander s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement... le moine demeura pétrifié d'angoisse.
Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'eût été ce baiser.
Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en alla rapidement, la porte se referma...
Cet homme, c'était le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitôt effacée.
—L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...
Longtemps figé à la même place, le moine lutta contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût éprouvée pour la première fois.
Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se dirigea résolument sur la porte. Au moment où il allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.
Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille.
Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.
Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... après l'autre!
Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle reconnut Panigarola.
—Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.
Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pénétra dans la maison que venaient de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en s'écriant;—Qui donc viendra me relever dans cet abîme d'ignominie!
Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les recueillit avidement, et il répondit:
—Moi!...
Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée de cette apparition inattendue. A l'instant même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son premier amant. Sa première pensée fut que le moine avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...
Elle dompta son émotion, força sa physionomie à s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:
—Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le désespoir qui me torture...
Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence, dévoré en réalité par tous les feux de sa passion. Panigarola demanda:
—Quel est cet homme qui sort d'ici?
Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était à sa merci!
Elle se rapprocha vivement de lui:
—Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai été assez humiliée.
—Son nom?
—Le maréchal de Damville! répondit Alice.
—Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.
—Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, je ne comprendrais pas votre présence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville est venu me demander?...
Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine bégaya:
—Je suis venu vous proposer un marché
—Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. Parlez!...
—Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort troublé... J'ai des choses dans la tête que je voudrais vous dire... je suis bien malheureux, Alice.
Une idée soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait un nouvel espoir qu'il reprit:
—Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.
La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.
—Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..
—Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...
—Les couvents de Paris sont innombrables et fermés comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si vous vous contentez de cette indication, autant me dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur, l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la mère et vous êtes odieux!...
—Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.
Lentement, il reprit:
—Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...
Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:
—Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:—Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.
—Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le moine d'une voix terrible d'indifférence apparente; il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de mère!...
Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance que son premier amant tenait en réserve!
Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;
—C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!
—Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah! Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous êtes un saint, et je vous vénérerais.
—Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous disant que je vous aime encore.
—Je le sais, dit fermement Alice.
—Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois mérite que j'en précise le sens. Dix fois j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que des formes atténuées de cet amour, puisque je songeais à vous tuer et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de mon amour.
De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.
—J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me voici!
Alice comprit que le moment était venu où la vraie pensée de son ancien amant allait se révéler.
—Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse. La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, l'enfant.
A ce brusque rappel, la mère frémit.
—Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle d'enfer où vous m'avez enfermé?
—Comment? balbutia-t-elle.
—En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par ma famille et par ma fortune.
Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune femme.
—Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas?
—Non, répondit Alice.
—Non? gronda le moine.
—Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions qui tiennent du rêve irréalisable...
—Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu de la puissance de mon amour?
—Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!
—Que veux-tu dire?
—Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je mourais loin de lui!...
Elle avait un éclair de folie dans les yeux.
Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout était fini.
Dans un geste machinal où revenait peut-être l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer.
Mais Panigarola ne croyait pas...
Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette et sa voix, déjà lointaine, qui criait:
—Priez pour les trépassés!...