XXX
LE GÎTE
En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils discutèrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit où, ils se cacheraient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une guinguette.
—J'ai faim! dit le chevalier.
—Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espère que tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille.
Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.
—J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.
—Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a sauvé la vie...
—Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle n'aura pas sauvé grand-chose!...
Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve.
—Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la pitance et le gîte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons la route, reprenons ensemble nos longues étapes que guide le hasard; nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est notre bon plaisir!...
Au discours du vieux routier, le chevalier répondit en secouant la tête; il ne voulait pas quitter Paris parce que Loïse était à Paris. Du moins, il avait la conviction qu'elle y était.
—Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me suivre?
—Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de quitter Paris, je mourrais.
—Bon, bon... cherchons donc un gîte?
—Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le chevalier.
—Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?
—Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel de Montmorency. Le noble duc m'a offert l'hospitalité. Allons la lui demander pour tous deux.
—Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et que ce digne maréchal doit avoir conservé quelque bonne dent contre ton père?
—Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant évanouie.
—Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité chez Montmorency, que ne le disais-tu plus tôt? Cela m'eût épargné des inquiétudes. Voilà donc ton gîte tout trouvé.
—Le vôtre aussi, mon père.
—Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu as un gîte, le mien est tout trouvé aussi.
—Et c'est?
—Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi un pied dans l'un et l'autre camp.
Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le meilleur au chevalier qui l'adopta aussitôt.
En arrivant au bac qui était presque en face du palais que Catherine faisait bâtir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le père et le fils s'embrassèrent; le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, le chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire à son père:
—Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service d'aller à la Devinière pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je tiens assez...
—Serait-ce un autre chien?
—Non, monsieur, c'est un cheval.
—Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est bon...
—Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père!
—Et pourquoi?
—Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.
—Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où ai-je entendu ce nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-Cé... M. de Damville me racontait l'histoire d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...
Le chevalier sourit.
—Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...
A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la Devinière...
En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.
—Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais demander l'hospitalité n'est pas à Paris...
Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le conduisit dans une chambre magnifique.
—Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.
Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d'une voix empressée:
—Où est Galaor?...
—Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que vous avez blessé...
—Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.
—A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.
Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait à l'écurie indiquée, suivi de maître Landry, qui lui désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.
—Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...
—Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'écria Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort?
—Mais il n'est pas mort, monsieur!
—Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous fait?
—C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a dit que la chose vous coûterait cher!
—Bah! vraiment?
—Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!
—Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court et se mit à réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela! Allons, adieu, maître Landry.
Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna au trot rapide de Galaor. Bientôt, il arriva à l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l'écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était ramené par l'homme qui lui voulait couper les oreilles.
Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez le maréchal.
—Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions à régler.
—D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.
—Oui; je vous avais recommandé de vous faire son ami, et voici qu'on me le ramène en triste état; vous me privez d'un fidèle serviteur...
—Je vous en ramène un autre, monseigneur.
—Où est-il? fit vivement le maréchal.
—A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prière, ce serait de descendre avec moi jusqu'à vos écuries.
Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit Pardaillan. Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la porte de l'écurie et montra du doigt, sans rien dire, Galaor attaché à son râtelier.
—Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal étonné. Qui me l'a ramené?... Vous?...
—Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous l'aviez donné; et celui qui vient de m'en faire présent, c'est celui-là même qui, certain soir où vous étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.
—C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le maréchal.
—Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et héritier de votre humble serviteur!
—Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, remonta rapidement à son cabinet, agité, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec Orthès.
—Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arrivé ici, M. d'Aspremont m'a regardé et m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous avons trouvé l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que nous avons l'un pour l'autre.
—Ainsi, pas de haine entre vous?
—Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.
—Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à votre fils. Vous dites que c'est lui qui, si heureusement, me prêta main-forte?
—La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné Galaor en signe de reconnaissance.
—Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me l'amener.
Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour dérouter entièrement le maréchal, il résolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vérité.
—Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être à vous: il ne l'a pas voulu parce qu'il est déjà à M. de Montmorency. Mon fils, monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assisté à votre entrevue, à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu de redouter votre colère ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de Guitalens, par exemple. Il est persuadé que, si vous le teniez, vous l'enverriez à la Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne pas venir ici. En outre, il est à Montmorency. Or, je suis à vous, moi! Il en résulte que je me trouve dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me paraît plus impossible encore.
—Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi?
—Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voilà tout. Il vous en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher à vous nuire, qu'il va quitter Paris dès ce soir...
—Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour franchise. Il est très vrai que j'ai eu un instant l'idée de le rendre à Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le diable m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a le génie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je l'enrichis!
—Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même de cette attitude qu'il a eue au Louvre, il est poursuivi, traqué, et qu'il lui faut quitter Paris, sous peine d'être pendu.
—Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté que dans le château où, sans aucun doute, mon frère l'envoie.
—Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. La chose pressait. En effet, voici ce qui nous est arrivé.
Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.
—Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était temps que le chevalier quittât Paris.
—Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que lui! Pourquoi êtes-vous resté?
—Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit simplement Pardaillan.
Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutôt pour cacher son sourire, que par respect.
Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir failli se trouver sans gîte, eurent définitivement chacun un véritable palais pour demeure.
XXXI
LA REINE MÈRE
Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il l'avait annoncé à son frère, François de Montmorency se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier de Pardaillan avait insisté vainement pour l'accompagner.
Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal arriva devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe à son écuyer qui, en cette circonstance, remplissait les fonctions de héraut d'armes.
Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.
La grande porte de l'hôtel demeura fermée.
Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.
Le silence demeura profond.
Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant à des fenêtres, puis disparurent aussitôt.
Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut d'armes mit pied à terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa ramure.
—Qui demandez-vous? fit une voix.
—Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc de Damville.
—Que lui voulez-vous? reprit la même voix.
—Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa. Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu.
La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se découvrit, s'inclina devant François et dit:
—Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre une mauvaise nouvelle: l'hôtel est vide depuis hier. Mon maître, monseigneur de Damville, sur ordre exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter Paris.
François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.
—Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît de vous reposer en cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois de l'hospitalité.
François regarda le héraut, qui répondit.
—Nous refusons l'hospitalité offerte.
L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et referma la porte. Alors, le héraut sonna du cor, et, par trois fois, appela à haute voix Henri de Montmorency. Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la grande porte et dit:
—Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une injure grave. Nous t'avons prévenu que nous serions à ta porte ce soir. Nous déclarons que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, et nous te laissons notre gant en signe de défi, tant est juste notre cause!
A ces mots, François déganta sa main droite.
Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de l'hôtel, il y cloua le gant.
Quelques minutes encore, François de Montmorency attendit pour voir si ce suprême outrage serait relevé par son frère, car il ne doutait pas qu'il ne fût dans l'hôtel.
Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant aucun bruit, il se retira.
A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin même de cette ruelle, où le chevalier de Pardaillan avait tenté son attaque contre le maréchal de Damville: c'était le chevalier lui-même et le comte de Marillac.
En effet, dès que François de Montmorency eut quitté son hôtel, le chevalier en était sorti presque aussitôt, et avait couru rue de Béthisy, où il avait trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait en somme que peu d'intérêt à aider Montmorency, malgré la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Mais, en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la disposition du chevalier, pour lequel son amitié et son admiration allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il pas à suivre son ami, qui l'entraîna à l'hôtel de Mesmes.
—Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, et que nous ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on nous dise ce qu'il est devenu.
—Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville pour supposer qu'il voudra éviter cette entrevue.
Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, assistèrent donc à la scène que nous venons de retracer.
—Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte de Marillac, lorsque le maréchal fut parti.
Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte pensif, le chevalier inquiet, de cette profonde inquiétude qui serre la gorge, et qu'il cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui étaient habituelles.
En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annonça qu'il retournait près du maréchal.
Mais le comte le retint.
—Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement de dîner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmènerai quelque part, où je meurs d'envie de vous présenter à une personne...
—A qui donc? fit le chevalier en souriant.
—A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?...
—Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à la Bastille, que, pour avoir l'honneur d'être présenté à celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais la Bastille!
Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses énormes, les deux amis se dirigèrent vers une guinguette, où ils dînèrent de bon appétit.
Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.
Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la scène du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune fille. De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit à son fiancé qu'elle se trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d'Albret; en effet, il eût fallu expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...
Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait entretenu avec tant de passion.
Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxiété et de la terreur. L'anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à Marillac.
Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?
Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique billet qu'elle venait de recevoir.
On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans la plus basse fenêtre de la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracés d'une écriture contrefaite:
—Rien de nouveau à dire... ou bien—J'ai vu l'homme, tout va bien...
Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir par la main, et, dans cette main, on glissa un papier plié.
Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l'avait sinon écrit, du moins dicté.
Voici ce qu'il contenait:
Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le à cette heure sans tarder. S'il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prétexte; mais qu'à dix heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il ne lui arrivera pas de mal.
La cynique supposition que le comte voudrait peut-être passer la nuit dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d'Alice de Lux, et deux larmes brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots du billet, ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de Médicis voulait que le comte fût dans la rue à dix heures, c'est qu'elle avait l'intention de le faire attaquer, enlever... que savait-elle?... toutes sortes de sinistres pressentiments l'assaillaient...
Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution fut prise à l'instant. Coûte que coûte, arrive qu'arrive, elle décida de retenir Marillac toute la nuit, s'il le fallait...
Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pièce.
—Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier de Pardaillan, que je considère comme un frère.
Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu le jeune homme du Pont de bois, celui qui, après avoir sauvé la reine de Navarre, l'avait accompagnée chez le Juif du Temple.
Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, la reconnut aussi à l'instant même. Il y eut chez Alice un moment de poignante angoisse.
Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement l'air de voir Alice pour la première fois qu'elle-même s'y trompa.
Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau danger.
—Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la suivante de la reine de Navarre? Pourquoi paraît-elle si troublée, si inquiète?... Je me rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange façon, de l'avoir entraînée au Pont de bois...
Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la jeune femme. Au bout de quelques minutes, tous les trois causaient gaiement. Et, cependant, Alice voyait avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix heures.
—Comment faire, maintenant? Comment lui dire?
Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à parler avec volubilité; et sa causerie eût paru charmante à tout autre qu'à Pardaillan, dont les soupçons s'éveillaient à chaque mot qu'elle prononçait. Il lui semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, qui étaient étranges; et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu'elle jeta, au moment où le comte, se levant, annonça qu'il était temps de se retirer.
—Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez encore!...
—Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos terreurs...
—Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu'elle comprit ce qui se passait dans son esprit, je vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien de fâcheux à mon ami.
Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n'eut que la force de murmurer au comte:
—Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que vous m'avez juré de veiller sur vous-même...
Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha brusquement à l'oreille de Pardaillan:
—Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... Je crois qu'on veut le tuer...
Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.
Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, Alice demeura dans la nuit, sur le pas de sa porte; mais enfin, n'entendant rien, elle rentra presque rassurée.
—Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.
—Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable jeune femme...
—Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a recommandé de veiller sur moi-même. Elle a, par moments, des peurs inexplicables...
—Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont pas justifiées? Je crois bien que les femmes ont de certains instincts supérieurs aux raisonnements des hommes...
A ce moment, comme ils entraient dans la rue de Béthisy, une ombre, qui les avait suivis pas à pas, s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes gens se mirent en garde.
—Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien, je vous prie. J'ai simplement deux mots à dire à celui d'entre vous qui est le comte de Marillac.
Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la voix de Maurevert. Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage. Marillac répondit:
—C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?
—Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul à seul.
—Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon ami.
Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir le visage de Pardaillan. Enfin, il se décida:
—Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une personne de vous prier de m'accompagner jusque chez elle...
—Qui est cette personne? fit Marillac.
—Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que je puis dire, puisque nous ne sommes pas seuls et que ce secret n'est pas à moi.
—Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y décide?
—Jusqu'à la première maison du Pont de bois, monsieur le comte... mais vous devez être seul.
Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques pas de Maurevert.
—Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? C'est Maurevert, l'un des sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend à la maison du Pont de bois? C'est la Médicis elle-même!
—Vous en êtes bien sûr?
—J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, renvoyons Maurevert avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est-à-dire...
Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.
Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec une sorte de désespoir fébrile, avait dit:
—Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut bien que je voie enfin ma mère de près? songea-t-il avec une terrible amertume.)
—Que faites-vous! s'écria Pardaillan.
—Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.
Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie à un trouble incompréhensible, saisit son ami dans ses bras, comme pour lui dire un suprême adieu, colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante, prononça:
—Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour tout le bonheur que m'a donné votre charmante amitié...
—Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?
—Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis va me faire assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!
—Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!
—Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, tu ne peux venir! Pardaillan, ce n'est pas le comte de Marillac qui va chez la reine mère... oui, je dis bien, la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant ramassé sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu savoir pourquoi, sachant que je vais être assassiné, je vais chez la reine?...
—Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.
—Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma mère! Et que Catherine de Médicis... est ma mère!...
Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit un signe à Maurevert et s'élança rapidement dans la direction du Pont de bois.
Le chevalier demeura quelques minutes comme étourdi.
—Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.
Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour vers la maison qu'il connaissait bien, décidé à en surveiller les abords tant que le comte y serait, et à y pénétrer au besoin.
Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec cet esprit de méthode qui était une de ses grandes forces, une question se posait dans son esprit:
—Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue?
En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.
Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse où il avait pris contact avec Catherine de Médicis. La maison était muette, sa face toute voilée d'ombre.
—Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! mais qu'elle ne touche pas à un cheveu du comte. Car j'irais la chercher au fond de son Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l'heure!
Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixés sur la maison mystérieuse du Pont de bois.
Dans cette maison, c'était une scène poignante qui se déroulait à ce moment, malgré la froideur apparente des paroles échangées, avec, pour acteurs, la reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant trouvé—la mère, le père, le fils.
Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, nous précéderons Déodat de Marillac dans la maison, comme déjà nous y avons une fois précédé Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit pas. Elle se pose cette question:
—Viendra-t-il?
Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante.
Voici ce que dit Catherine:
—Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il est, mettre à nu son âme. S'il est tel que je l'espère, si je reconnais en lui mon sang et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais je suis aussi la reine. Je dois donc étouffer les cris de la maternité, songer aux choses de l'État, et, si cet homme s'écarte de moi, il mourra!
—Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d'émotion, oubliait l'étiquette, qu'il vive ou meure, en quoi cela peut-il intéresser les affaires de l'État? Qui saura jamais...
—Toute la question est là! interrompit Catherine d'une voix sourde. Si le secret devait toujours être gardé, je m'efforcerais d'oublier que quelqu'un par le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me demander compte de sa détresse. Oui, je crois que je parviendrais à l'oublier. Mais vivre avec cette menace perpétuelle impossible! Crois-tu donc que mon coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as dit qu'il vivait!
—Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, pourquoi ne pas me dire que vous avez résolu sa mort et que rien ne peut le sauver!
—Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... Je veux que mon fils, mon vrai fils selon mon coeur, mon Henri, soit roi sans conteste. Que Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà Henri sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, mais devant nous se dresse un ennemi terrible. Il faudra que nous succombions ou qu'ils soient exterminés. Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! Jeanne d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour son fils, Henri de Béarn. Si je ne suis pas devenue folle, je dois penser que la meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans royaume, et voilà les Bourbons écrasés à jamais!... Or, qui mettre sur le trône de Navarre? Qui! sinon quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. Mon fils Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, roi de Navarre?
Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit frapper, lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put s'empêcher de frémir en jetant à son fils un regard à la dérobée.
Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.
Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac demeurèrent un instant seuls, silencieux.
—Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit par dire l'astrologue.
Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, ne remarqua pas le trouble qui agitait Ruggieri. Il se contenta de s'incliner, et, comme Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.
Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte et s'effaça pour laisser passer le comte le premier.
—Ma mère! songea le jeune homme.
—Voilà donc mon fils! pensa la reine.
—Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me reconnaissez...
—Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible besoin de passion filiale qui germait en lui.
—Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à cet instant battit sourdement.
—Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous êtes la mère... du roi Charles IX de France...
—Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J'ai su que vous étiez à Paris; ce que vous y êtes venu faire, quelles personnes vous y avez accompagnées, je ne veux pas le savoir... Je sais seulement que le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine d'Albret; je sais que la reine Jeanne a, en vous, une confiance sans borne; et comme je veux parler à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous lui seriez un messager agréable...
Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit d'une voix très calme:
—J'attends les communications dont Votre Majesté veut bien me charger, et j'ose vous assurer, madame, qu'elles seront fidèlement transmises à ma reine...
—Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et comment saurait-il, d'ailleurs?
—Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême gravité. D'abord, comte, ne vous étonnez pas que je vous reçoive ici, la nuit, en présence d'un seul ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y a à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde ignore votre présence à Paris et celle de certains personnages. Le deuxième, c'est que toute la négociation dont je vous charge doit demeurer secrète...
Le comte s'inclina.
—Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous confie la solution de la redoutable querelle qui, hélas! a déjà coûté tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas seulement reine; moi aussi, je suis mère!
Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel moment, provoqua chez Déodat—chez le fils!—une prodigieuse explosion de douleur intérieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide et il fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une chaise. Catherine, toute à sa pensée, ne s'aperçut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui... avait compris!...
—Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.
—Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je sais combien Jeanne d'Albret vous aime. Je vous ai choisi parce que j'ai des vues sur vous...
—Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde amertume dont Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l'honneur d'être déjà connu de Votre Majesté?...
—Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis beaucoup plus de temps que vous ne pouvez supposer...
—J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, dit Marillac d'une voix altérée.
—Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les propositions franches qu'en toute loyauté je vous charge de faire parvenir à ma cousine d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et noter chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout fait pour la paix du monde et, si quelque calamité frappe le royaume, je n'en serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre.
—A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant le parti de la messe; à tort ou à raison aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme représentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une paix durable et définitive; le droit pour les réformés d'entretenir un prêtre et d'élever un temple dans les principales villes; trois temples à Paris; dix places fortes choisies par la reine de Navarre, à titre de refuge et de garantie; vingt emplois à la cour réservés aux religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur théologie; le droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux catholiques... Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte?
—Madame, dit Marillac, je pense que, si elles étaient observées, les guerres de religion seraient à jamais éteintes.
—Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre spontanément, car on pourrait juger insuffisantes ma parole et la signature sacrée du roi...
Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.
—Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans les Pays-Bas. J'offre de constituer une armée qui, au nom du roi de France, portera secours à vos frères des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection pour la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait point de doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le commandement suprême et choisira ses principaux lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?
—Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus cher de l'amiral!...
—Bien. Voici maintenant la garantie par où on verra éclater la sincérité de mes offres et mon désir d'une paix définitive. Il me reste une fille que se disputent les plus grands princes de la chrétienté. Ma fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La maison où elle entrera sera à jamais l'amie de la maison de France: j'offre ma fille Marguerite en mariage au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?
—Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie en politique; je vois qu'on ne se trompe pas.
—Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera mes propositions et quelle désarmera...
—Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle n'eût pas désarmé devant la force et la violence. Ma reine, comme Votre Majesté, est animée d'un sincère désir de paix. Elle accueillera avec joie l'assurance que, désormais, il n'y aura plus de différence entre un catholique et un réformé...
—Vous porterez donc mes propositions à Jeanne d'Albret. Je vous nomme mon ambassadeur secret pour cette circonstance, et voici la lettre qui en fait foi.
A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin tout ouvert et déjà recouvert du sceau royal.
La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait dans sa tête la pensée qu'elle voulait émettre et jetait à la dérobée de sombres regards sur ce jeune homme qui était son fils.
Enfin, elle commença d'une voix hésitante:
—Maintenant, comte, nous en avons fini avec les affaires de l'Etat et de l'Eglise. Il est temps que nous parlions de vous. Et tout d'abord, je veux vous poser une question bien franche, à laquelle vous répondrez franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous attaché à la reine de Navarre? Jusqu'où peut aller votre dévouement pour elle?
Marillac frissonna. La question était toute simple en apparence. Mais fut-ce l'accent de Catherine? Le comte crut y entrevoir une sourde menace contre Jeanne d'Albret.
Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait de produire, car elle reprit, sans attendre la réponse:
—Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, si elle accepte, comme je n'en doute pas, les propositions que je lui soumets, viendra à Paris pour les fêtes de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion d'une joie populaire dont on gardera le souvenir pendant des siècles. Sachez donc que je rêve pour Henri de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va être de la famille, je lui veux un royaume véritable et digne de lui. Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de terre sous le ciel, certes, et qui serait encore un royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu de tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je veux quelque chose comme une autre France... la Pologne, par exemple!
—La Pologne! s'écria le comte étonné.
—Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses de ce grand Etat. Avant peu, sans doute, je pourrai disposer de ce beau trône... Je le réserve à un de mes fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon fils, du jour où il aura épousé Marguerite de France? Dès lors, la Navarre n'a plus de roi.
—Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois pas que Jeanne d'Albret abandonne jamais la Navarre...
—Tout est possible, comte, même que Jeanne et son fils refusent la gloire que je rêve pour eux, dans mon ardent désir d'effacer un triste passé. Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison ou une autre, la Navarre se trouvait libre... eh bien, il lui faudrait un roi... Vous, monsieur!
Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un coup de foudre: il eut la sensation violente, instantanée, que Catherine savait qu'il était son fils. Un tremblement convulsif l'agita.
—Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!
—Vous, comte, dit tranquillement Catherine.
—Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un pauvre être sans nom devienne un roi, il faut de puissants motifs.
—Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!
—Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est pas le motif de ma royauté que je cherche! C'est le motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire de moi un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, c'est cela seulement que je veux savoir, le reste n'est rien!
L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle l'attribua à l'étonnement.
—Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit que j'avais des vues sur vous? Saisissez la fortune qui passe à portée de votre main, sans vous inquiéter du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la question maintenant est, pour moi, de savoir le degré d'affection qui vous rattache à Jeanne d'Albret. Car c'est sur vous que je compte pour faire aboutir une entreprise que je mûris...
Et comme le comte faisait un mouvement:
—C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, l'entreprise qui doit assurer à Henri de Béarn un autre royaume...
Marillac baissa la tête.
—Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au début, finit par devenir éclatante, madame, je ne sonderai donc pas les intentions de Votre Majesté, et me bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose. Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a profondément ému. Vous avez dit: moi aussi, je suis mère!... Vous devez comprendre aussi, du moins je le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un fils pour sa mère...
Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le visage de Catherine.
—Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges façons de vous exprimer...
—Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une froideur terrible: il m'est permis de tout supposer, de douter de tout, depuis que j'ai été abandonné par ma mère.
—Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de tout au monde, excepté de la parole d'une reine!
—Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est mon affection pour ma reine. C'est celle d'un fils! Je ne suis pas un gentilhomme, moi! J'ignore qui fut mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez faire monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! Une femme, une seule, a eu pitié de moi. Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras, m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette femme, c'est une véritable mère... c'est ma reine... c'est la grande et noble Jeanne d'Albret... Un dernier mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a abandonné, ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne jamais la connaître!...
Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Mais il connaissait mal la reine. Sans émotion apparente, sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta de hocher la tête.
—Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends tout ce que vous avez dû souffrir, et je comprends aussi votre affection pour ma cousine d'Albret. Je vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien l'homme au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour le moment, il suffit que vous fassiez tenir à la reine les propositions que j'ai formulées...
Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au comte, lui tendit sa main à baiser. Mais, sans doute que le jeune homme ne vit pas ce mouvement. Car il se contenta de s'incliner profondément.
Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. Mais Catherine le retint d'un regard. Dès qu'elle eut compris que Marillac avait atteint la salle du rez-de-chaussée, elle saisit la main de l'astrologue.
—Il sait! dit-elle.
—Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...
—Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...
—Madame! madame! c'est notre enfant!...
Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.
—Le signal! gronda-t-elle.
A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. Catherine entrevit sa haute et ferme silhouette élégante.
—Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. Grâce pour l'enfant de notre amour!
Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu à une chaînette d'or, et elle l'approcha de ses lèvres. Elle allait siffler, jeter le signal dont elle parlait...
A ce moment, sur les décombres, en face de la fenêtre, une ombre venait de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux s'éloignèrent.
Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.
—Il s'était fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage qui épouvanta Ruggieri.
—Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont postés dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas à bout... D'ailleurs... voyez, il est trop tard!
Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grinça:
—Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais maintenant où le trouver... Il sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... Oh! il faut que cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse...