XXXII
A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT
Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à la porte de l'hôtel Coligny. Il était à ce moment environ minuit. Pendant le trajet, Marillac, violemment ému de la scène que nous venons de raconter, ne dit que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'hôtel, ce à quoi Pardaillan consentit.
Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, Coligny et leurs compagnons.
Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine de Médicis connaissait leur retraite.
—Il faut fuir, dit Coligny simplement.
—Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec fermeté, mais sans pouvoir réprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à tout prix.
—Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.
Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne, véritable chef des huguenots, devait être mise au courant. Les propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que l'idée d'aller porter secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma.
On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.
Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié endormi dans un fauteuil et lui expliqua ce qui se passait.
—Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami. Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que j'aie songé à vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui direz que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la séparation lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour raconter notre amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, rien ne s'opposera à ce qu'Alice devienne ma femme.
Les deux amis passèrent une heure encore à deviser de ce qui les intéressait le plus au monde. Pardaillan de Loïse, et Marillac, d'Alice de Lux. Puis ils s'embrassèrent, et le chevalier regagna l'hôtel de Montmorency pour y prendre un peu de repos.
Quant à Marillac, il partit au point du jour comme c'était convenu.
Quelques jours plus tard, le bruit commença à se répandre dans Paris que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle était, allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait inamovible.
Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Béarn devait épouser Marguerite de France et que des fêtes magnifiques devaient avoir lieu à ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait de huguenots illustres.
Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, erra à travers Paris, comme une âme en peine. Ses recherches pour retrouver Loïse n'aboutissaient à aucun résultat.
Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commençait à perdre tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait à se dire que, sans aucun doute, Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de quelque province.
Quant à son père, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles promises, mais il avait complètement disparu.
Le chevalier avait, le jour même du départ de son ami, tenu sa promesse en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de joie fiévreuse, qui était bien rare chez cette fille habituée à la plus extrême prudence. Son premier mot fut pour demander si son fiancé n'avait pas été assailli, en sortant de chez elle.
—Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout s'est passé le mieux du monde.
—Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice.
Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait accostés, comme ce gentilhomme avait invité le comte à le suivre jusque chez la reine...
—Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...
—Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois. Et il en est sorti parfaitement sain et sauf, à telles enseignes que, moi, qui l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel de la rue de Béthisy.
—Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, il ne vous a rien dit de cette étrange entrevue?
—Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade secrète auprès de la reine de Navarre, il a dû quitter Paris ce matin et m'a chargé de vous venir rassurer.
Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille questions qu'elle n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose rassurait Pardaillan: de toute évidence, elle aimait sincèrement Marillac.
Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il acheva sa mission en disant à Alice:
—Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a chargé de vous dire qu'il veut profiter de son voyage auprès de la reine de Navarre pour l'informer de son amour pour vous...
Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice se mit à trembler convulsivement. Elle murmura:
—Je suis perdue!
—Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'écria Pardaillan. M. le comte est résolu à demander à la reine l'autorisation de vous épouser dès son retour à Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie...
—Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah! je me meurs...
Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, évanouie. Elle demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible mélange de pitié et de doute, vit que, dans l'évanouissement, deux larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient seules qu'elle vivait encore.
A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait d'ailleurs tout écouté à travers la porte.
—Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre à Pardaillan, ma nièce est sujette à ces vertiges.
En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler quelques gouttes d'un élixir, contenu dans un petit flacon.
—Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?
—Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez éprouvé quelque douleur? une peine de coeur, peut-être?
Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.
—Non, répondit-elle en faisant un effort presque sublime.
—Une joie, alors? insista l'atroce vieille.
—Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.
L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs, repris son sang-froid et reconquis cette force d'âme qui faisait d'elle une femme réellement extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail tout ce que Pardaillan savait.
Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se promettant bien de déchiffrer le mystère qu'il devinait là. Mais, lorsque, quelques jours plus tard, il voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne put lui donner le moindre renseignement.
Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait donc le plus clair de son temps à se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi les ponts et qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, qui longeait le couvent des Carmes, sur son flanc gauche.
Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrés. Et même, plusieurs de ces maisons, par une porté de derrière, communiquaient avec le couvent. C'étaient en général des boutiques que les moines subventionnaient en secret, et où on vendait des objets de piété.
Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles, comme on en met sur les autels, dans les églises.
Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de la boutique travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue.
Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes, une jeune fille, activement occupés à façonner des fleurs. A quelques pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul...
Pardaillan s'arrêta à le contempler.
En effet, l'enfant était remarquable par la vive intelligence qui éclairait ses grands yeux profonds. Il était pâle et malingre. Il dégageait de la tristesse.
Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux l'examiner; alors, il rectifiait les détails qui lui semblaient défectueux, et la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. Cet enfant avait une âme d'artiste.
Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce travail, au point d'en être ému.
—Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu travailles?
—Oh! non, monsieur, je m'amuse.
—Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...
La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi près de l'enfant. Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer.
—Je fais de l'aubépine.
—De l'aubépine? Mais pourquoi faire?
—Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.
—Où cela donc?
—Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle.
—Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.
—Oh! non, c'est pour l'entourer...
—Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? Et puis, l'aubépine ne fleurit pas en cette saison?...
—Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, sera toujours fleurie... vous voyez bien!
—Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine
—N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation, d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. Et puis, vous ne savez pas?
—Non, mon petit, je ne sais pas...
—Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, savez-vous pourquoi?
—Non, mon enfant, dit le chevalier ému.
—Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est qu'elle est morte... Savez-vous ce que c'est d'être mort? Eh bien, on vous met dans la terre... ma mère est dans la terre, au cimetière des Innocents...
Le petit artiste continua:
—Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, quand il y en aura tout autour de mon petit jardin et que ça fera un gros buisson, un jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, où ma mère est dans la terre...
—Au cimetière des Innocents?
—Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été bien long à me le dire... De cette façon, ma mère sera contente, n'est-ce pas?
—Certainement, mon petit, très contente.
La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à son travail avec une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en déranger par d'importunes questions.
Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait. S'étant retourné alors, il vit un moine à figure pâle qui prenait l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait:
—Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...
—Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit ami s'appelle Clément et Jacques...
XXXIII
LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES
Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper de M. de Pardaillan père. Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas cherché à revoir le chevalier?
Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain du jour où François de Montmorency, accompagné de son héraut d'armes, vint faire sa provocation.
Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait assisté à la provocation. L'insulte était grave et définitive. Mais peut-être Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna l'ordre de laisser le gant où il était.
D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La plupart des domestiques avaient été envoyés dans une autre maison que le maréchal possédait, dans la rue des Fossés-Montmartre, non loin des marais de la Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait été envoyée aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques. Jeannette, promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout le monde, en prenant des précautions toutes les fois qu'elle sortait.
D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison des Fossés-Montmartre.
Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal de Damville, qui avait pour Orthès tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour quelqu'un, alla voir le blessé et eut avec lui une longue conversation, où il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal rentra, pensif, à l'hôtel de Mesmes et fit appeler Pardaillan.
—Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes se trouvaient dans la voiture qui a été attaquée, la nuit où nous sommes sortis d'ici?
—Je ne m'en doute pas, monseigneur!
—Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette voiture?
—Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous m'en avez instruit vous-même: votre frère, le maréchal.
—Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils ne peut être à moi, parce qu'il est à mon frère?
—En effet, monseigneur... mais ces questions...
—Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tué l'homme qui nous avait attaqués... Eh bien, l'homme que vous avez tué se porte à merveille!
—Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapière étaient en bonne place et prêtes à fonctionner.
—Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je sais autre chose. Voulez-vous que je vous en instruise?
—Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai toujours reconnaissant.
—Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas poursuivi jusqu'à la porte Bordet, que vous avez accompagné bras dessus, bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient rôder autour de l'hôtel, en sorte que je le ferai prendre et ficeler...
—Je serais charmé de le savoir, monseigneur.
—Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils!
—Le même qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux routier avec une insolence admirable.
Le maréchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait à voir pâlir Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez.
—Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact?
—Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqué, cela doit être. Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il ne me reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien renseigné.
Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier. Pardaillan continua:
—Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. Est-ce ma faute?... Comment! Je me trouve en présence de la pire solution! Pour vous rester fidèle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce à concilier vos intérêts avec les siens!
—Pardaillan, la question n'est pas là...
—Où est-elle donc, monseigneur?
—Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la voiture?
—Je l'ignore, monseigneur!...
—Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a dû vous le dire!
—Vous vous trompez, monseigneur!
Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:
—Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! Le fils chez Montmorency, le père chez Damville... la chose s'arrangeait d'elle-même... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens pour des misérables!
Le vieux routier se redressa, un peu pâle.
—Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relevé le gant qui pend encore à votre porte.
Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la dague haute sur Pardaillan...
Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal qui s'était levé ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'échappa. Henri jeta un hurlement.
—Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit; je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de Montmorency; remerciez-moi!
—C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A moi!...
—Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.
A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'hôtel se ruait dans la pièce aux cris du maître. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six hommes armés.
—Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!
Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa rapière, bondit vers la gauche de la pièce.
—Ici, la, meute! cria-t-il.
Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant ainsi la porte. C'est ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaça sa rapière entre ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil et le lança à toute volée sur les assaillants qui refluèrent vers le fond.
Au même instant, il remit l'épée à la main et se jeta vers la porte qu'il franchit en poussant un éclat de rire.
En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enragée, atteignit le bas de l'escalier. Là, il y avait une porte qui ouvrait sur cette cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir.
—Malédiction! gronda-t-il.
La porte était fermée!
—Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.
Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait le couloir qui aboutissait aux offices et aux derrières de la maison; de là, Pardaillan pouvait sauter dans le jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de l'office était fermée.
Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement armés, derrière lui une porte infranchissable.
Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore, en se gênant.
—A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver à les tuer l'un après l'autre.
C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire ce grand carnage, ou de mourir.
Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, ripostait à chaque seconde; sa longue rapière s'enfonçait dans le tas; un homme était blessé; les autres poussaient d'effroyables hurlements.
Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son pourpoint.
La blessure saigna légèrement.
Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses assaillants blessés, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, étendu à terre, tout râlant.
A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa main droite: c'était la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait.
Il saisit son épée de la main gauche.
—Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!
—A nous la bote! hurlaient les autres.
Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier, les coups secs des battements, les râles, les jurons énormes, un vacarme indescriptible.
Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment où, après s'être fendu à fond sur l'officier, il faisait une retraite du corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il était mort!
Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui.
Mais il était exténué; sa main gauche le faisait horriblement souffrir; il dut reprendre l'épée de la droite; et, haletant, il s'appuya de la gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il recula encore de deux pas pour éviter un coup furieux que lui portait Damville. Mais il fut atteint au genou au même instant par un soldat.
—C'est fini, murmura-t-il.
Son épée lui tomba de la main...
Cet instant était celui où il reculait en se soutenant toujours de la main au mur.
Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un trou noir béer près de lui, et, à bout de forces, presque évanoui, il s'y laissa tomber!...
—Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le crever dans cette cave!...
Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée et verrouillée. C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roulé—dans cette même cave où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de la main à la porte qui était simplement poussée, il avait ouvert cette porte et s'était laissé tomber, dans un dernier effort de l'instinct vital.
Pardaillan avait roulé le long des marches et était demeuré étendu sans vie sur le sol de la cave. Si le maréchal l'y avait suivi, il n'eût eu qu'à l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites de ce combat dans l'obscurité, alors que sa troupe était déjà si réduite.
—Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus là qu'un cadavre que j'enverrai jeter à la Seine!
Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir là d'épuisement. Mais ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au corps. Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps étendu au bas de l'escalier commença à remuer les bras, puis les jambes; puis la tête se redressa; puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le routier se souleva, s'assit, passa ses mains sur son front.
Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:
—Tiens! Je ne suis pas mort?
Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de poussiéreux, de rond, ou plutôt de cylindrique.
—Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec appliqué au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta.
Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il buvait, c'était un vin frais, généreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur.
Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mémoire.
—C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je n'ai pas été tué, puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons à prendre des forces. Et d'abord, où en suis-je?
Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un chirurgien, se mit à se palper, à se visiter longuement.
Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:
Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière de la tête; ladite plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave; item, pour les mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; item, pour les mêmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit.
Deuxièmement, il avait une blessure à la main droite provenant de son duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'étant rouverte pendant la mêlée dans le couloir.
Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.
Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit.
Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.
Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.
Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant été établi, Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.
Alors, il entreprit de bander ses blessures.
Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. Et comme il portait chemise sous le pourpoint, il s'écria:
—Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!.
N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que Pardaillan les lava.
Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à faire quelques pas. Il eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait bon.
Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y endormit profondément.
Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les ténèbres de la cave.
—Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se préoccuper de mes blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard, la mort viendra me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour jamais! En effet, je vais mourir de faim...
En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait à la porte et essaya de voir si, par quelque manière, il en viendrait à bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements à l'hôtel.
Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il n'en était pas de même de ceux qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait venir l'égorger pendant son sommeil.
Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui consentait à mourir de faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé; il résolut de barricader la porte et d'empêcher qu'on pût entrer dans la cave, puisqu'il ne pouvait en sortir.
Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en quête des matériaux nécessaires, et, pour se donner du coeur à l'ouvrage, commença par se diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie mine de jambons. Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:
—Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et voici la nourriture aussi agréable que substantielle.
Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au moyen de madriers.
Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.
Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins conservé sa dague, il avait de quoi se défendre.
Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet de lumière qui tombait d'un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de jour.
Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.
Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer Pardaillan triompha rapidement de la fièvre.
Les blessures se cicatrisèrent.
Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa avec non moins de rapidité. Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l'avait fait scrupuleusement le premier moment.
Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut un jour qu'il ne lui restait plus qu'un jambon.
A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore qu'il était enfermé dans cette cave.
Les blessures étaient guéries.
Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et, cette fois, il était inéluctable.
En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d'évasion.
Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, à la pratique, il dut en reconnaître l'inanité et les abandonner l'un après l'autre. Il n'y avait aucun moyen de sortir de là!
Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres! Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la plus douloureuse!
XXXIV
JEANNE D'ALBRET
Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à La Rochelle, place forte considérée par les réformés comme le meilleur de leurs refuges.
Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont elle disposait. Elle avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.
Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour conquérir la liberté de conscience.
Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le commandement elle-même et marcherait droit sur Paris.
Telle était la première action du plan.
La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur même de Paris, un coup de main qui devait coïncider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer.
Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX que l'on eût transporté au camp des réformés.
Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s'installer dans Paris et y préparer l'enlèvement.
Telle était la deuxième action du plan.
La résultante de ces deux combinaisons, la voici:
Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à cheval; quatre cents huguenots parisiens se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.
Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et, là, imposer ses conditions à Catherine de Médicis.
Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses résolutions.
La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme du roi.
En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour discuter des conditions d'une paix durable et définitive.
Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses préparatifs, eut l'esprit préoccupé de cette lettre. Elle avait simplement dit à l'envoyé du roi qu'elle ferait tenir une réponse.
Le soir du seizième jour, après son départ de Paris, le comte de Marillac arriva en vue de La Rochelle.
Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la reine.
Or, les seize journées de route monotone qu'il venait d'accomplir, il les avait passées à se demander comment la reine de Navarre accueillerait son idée de mariage avec Alice de Lux. Quand il y songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire à ce mariage.
Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues inquiétudes. Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?
Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être jaloux. Il était inquiet, voilà tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui, d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de Lux?
Donc, le comte de Marillac était violemment agité en entrant dans la ville de La Rochelle. Il s'informa aussitôt de la maison où logeait la reine.
Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne d'Albret, il oublia toutes ses préoccupations personnelles et il eut un moment de joie qui éclata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une affection passionnée.
—Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine émue.
Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec une tendresse grave. Une question était sur ses lèvres, et elle hésitait à la formuler. Attentif aux pensées de la reine, Marillac comprit et dit:
—Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, madame, et aucun danger ne le menaçait à l'heure où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant de monsieur l'amiral et de monsieur le prince.
—C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine.
—Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député par madame Catherine qui a pris soin de m'accréditer auprès de Votre Majesté.
En même temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de Médicis et, mettant un genou à terre, la tendit à Jeanne d'Albret. Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu entièrement la missive.
—Vous avez donc vu la mère du roi de France?
—Je l'ai vue, madame.
Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son entrevue avec Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de mariage.
—Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous chargerai de porter une réponse à la reine mère. En même temps, vous serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites. Après-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera délibéré sur toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de côté la politique et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu la reine Catherine?
—Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a reconnu en moi le fils qu'elle a abandonné...
—Êtes-vous bien sûr de cela?
—Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas prononcé un mot d'affection; ma mère n'a pas eu un geste qui pût laisser supposer qu'elle me reconnaissait: ma mère n'a pas eu pour moi un regard de pitié...
—Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.
—C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que des propositions que la reine mère me chargeait de lui porter. Mais, à moi aussi, elle a fait une proposition...
—A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.
—La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté Henri de Béarn le trône de Pologne, de façon que la Navarre se trouve sans roi...
—Et alors? dit Jeanne d'Albret.
—Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de régner sur la Pologne, on mettrait un autre roi sur le trône de Navarre... et ce roi, madame... ah! c'est à peine si j'ose vous répéter ces étranges combinaisons ce serait moi!...
Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et méditative. Oui! comme l'avait dit le comte, c'était bien là une preuve absolue que Catherine de Médicis avait reconnu son fils en Déodat...
Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller occuper le trône de Pologne, Jeanne résolut de ne pas s'y arrêter un instant. Certes, la Pologne était un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le trône de France.
Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, elle lui soupçonnait de plus vastes ambitions, et peut-être qu'un jour le roi de France fût un Bourbon et qu'il portât ce double titre: Roi de France et de Navarre...
—Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous offre?
—Je pense, madame, répondit sans hésitation le comte de Marillac, que je me sens inapte à régner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la nécessité de m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.
Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.
—Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu'à ce jour vous avez vu désespéré... y a-t-il un bonheur possible pour moi?... Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de vous parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait témoigné quelque intérêt.
—Eh bien, comte?...
—Eh bien, madame, j'aime!...
Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.
—Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous aimez, c'est que vous devez être aimé... comme vous le méritez...
—Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...
—En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre élue...
Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara de lui.
—Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a été aussi malheureuse que je l'ai été. Comme moi, elle a trouvé en Votre Majesté un asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, fuyant la persécution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette inépuisable générosité d'âme qui fait que le monde vous aimera plus encore qu'il n'admirera en vous la guerrière de génie...
—Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.
—Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard d'ardente curiosité.
Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, Jeanne d'Albret possédait vraiment cette haute générosité d'âme dont le comte venait de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire explosion sur ses lèvres.
—Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout pâle. De grâce, que pensez-vous?...
—Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai parlé une douzaine de fois en tout.
Le comte comprit que la reine était troublée.
—Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache votre pensée tout entière...
Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui demandait une vérité terrible—ou un mensonge.
—Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majesté ne me répond pas, c'est qu'elle condamne ma fiancée...
—Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret.
Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi dire.
—Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui n'a que vous au monde, pour qui vous êtes famille, amitié, affection, tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vérité!...
—Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle que mon fils seul eût pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis vous répondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon enfant, je vous répondrai... Ce que je puis vous répéter, c'est que je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la vouloir connaître avant de vous dire si elle est digne ou non de votre amour...
Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme.
—Où est Alice de Lux? demanda la reine.
—A Paris, répondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de la Hache. La maison à porte verte, près de la nouvelle tour...
—C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris...
—Madame! balbutia le comte avec angoisse.
—Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le commandement de mon escorte. Allez, comte...
Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira péniblement, s'arrêta quelques minutes...
—Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc une vérité sur Alice? Quelque chose que j'ignore?
Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore que par la fatigue physique, dans l'hôtellerie où il était descendu.
Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci put juger des ravages qui s'étaient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits s'étaient durcis. Sa parole était devenue brève et rauque.
—Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine.
Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses instructions pour que l'on pût partir dans la journée même.
—Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la conférence qu'il m'offre. De Blois, nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la conférence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons secrètement dans le cas contraire...
Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, avec une activité fébrile, des préparatifs du départ.