XXXV
ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT
Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à Blois, il remarqua, non sans mécontentement, que son escorte comprenait les seigneurs catholiques les plus enragés contre les huguenots.
De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que jamais. Le maréchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte royale. La veille du départ, Henri avait fait venir son intendant—son âme damnée—, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien relatif aux prisonnières de la rue de la Hache.
—Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. Dans peu de temps, bien des choses seront arrangées. Et alors le roi fera un peu ce que voudrai. Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque Bastille. D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta négligemment Damville, il y a, dans les caves de mon hôtel, un cadavre dont il sera bon de se débarrasser.
—Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est bien simple, monseigneur. Nous le sortirons de là par une nuit obscure et nous irons le confier à la Seine.
Il en résulta que, quelques jours après le départ de la cour pour les conférences de Blois, maître Gilles appela son neveu Gillot.
—Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir débarrasser les caves de l'hôtel du cadavre qui achève d'y pourrir.
La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant même.
—Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damné Pardaillan, je suis votre homme!
—En route! fit l'oncle.
—En route! répéta le neveu, brandissant un couteau.
Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée d'une panoplie de son maître. Il passa deux pistolets à sa ceinture et remplaça son bonnet par un casque.
Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite charrette. Gillot attacha un âne à la charrette.
—Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au cou avec une bonne pierre...
Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle marchant en avant l'épée d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait derrière, traînant l'âne par la bride. Ils arrivèrent sans encombre à l'hôtel de Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la cour, barricadèrent la porte et se rendirent tout droit à l'office, où, d'un grand coup de vin, ils se remirent de leurs émotions.
L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie de l'expédition. Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un moment. Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna deux tours de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, d'un coup de pied, poussa la porte. Mais elle résista.
—Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.
—Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricadé lorsqu'on l'a poursuivi et traqué. Allons, il s'agit de démolir tout cela!
L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout d'une heure de travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande, ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne à la main. Il était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre avec l'épée. Gillot le suivait pas à pas, son couteau à la main.
La cave était vaste et se composait de plusieurs compartiments; il y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrière des futailles: l'exploration commença... Dans un coin du troisième compartiment, Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:
—Des ossements! s'écria-t-il.
—Les rats l'ont rongé!
—Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!
Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs se regardèrent avec stupéfaction.
—Des os de jambons, fit l'oncle.
—Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de là une montagne de flacons décapités.
—Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et bien bu!...
La recherche recommença plus acharnée. Au bout de deux heures, la cave avait été explorée jusque dans ses recoins les plus cachés: il fut évident que le cadavre de Pardaillan n'y était plus.
—Voilà qui est étrange, murmura Gilles.
—J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mangé! seulement, ils n'ont même pas laissé les os.
—Imbécile! dit l'oncle.
C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. Cependant, force lui fut de se rendre à l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle perquisition demeura sans résultat, et il était certain que Pardaillan n'avait pu s'évader.
—Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller Jusqu'à la Seine.
N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la première marche, Gilles leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était fermée.
En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir que peut-être il l'avait lui-même poussée par mégarde. Et là, il constata que non seulement elle était poussée, mais encore qu'elle était fermée à double tour!...
—Que se passe-t-il? demanda Gillot.
—Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...
Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement convulsif... A ce moment, un strident éclat de rire retentit derrière la porte fermée.
Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! Car, cette voix, il la reconnaissait!
C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet éclat de rire. Nous l'avons laissé au moment où, n'ayant plus qu'un jambon pour toute provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut épuisé, lorsqu'après avoir une centième fois fouillé la cave dans tous les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, il prit une résolution:
Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment où les souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il échapperait à la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.
Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs heures qu'il n'avait mangé et se demandait s'il ne valait pas mieux se tuer tout de suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de l'escalier, et écouta...
Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine à retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier; Gilles et Gillot passèrent à deux pas de lui.
Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond de la cave. Alors il n'eut qu'à remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier mouvement fut alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir ce que diraient les deux fossoyeurs improvisés.
Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois leur perquisition terminée. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta sous forme d'un éclat de rire et d'une menace, il s'éloigna.
Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps l'hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble. Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement à l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commença par se réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs des appartements et, les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.
Il parvint dans une grande salle où se trouvait un grand miroir. Il en profita pour s'inspecter de la tête aux pieds et constata qu'il était à faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'épée. D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et, sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact.
—Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.
Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal; il avisa une haute armoire ventrue à laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire sauter.
—Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!
Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda alors à une toilette complète dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut somptueusement habillé, il prit à une panoplie une solide rapière.
En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d'une heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit le coffre et demeura ébloui: il était plein d'or et d'argent; il y avait là tout un trésor.
—Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité de guerre que j'estime à trois mille livres.
A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres qu'il avait comptées en pièces d'or, il referma soigneusement le coffre, puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.
Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry qui lui apprit que la cour était à Blois.
—Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous portez, que vos affaires sont en bon train.
—En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de régler le vieux compte que nous avons ensemble.
—Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit que vous étiez un parfait galant homme.
—Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta trahison!
Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise, tandis que Pardaillan, repoussant la table à laquelle il était assis, s'élançait au-dehors comme un forcené.
Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu passer, devant la Devinière, Orthès d'Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le maréchal.
C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d'Aspremont était pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, son adversaire avait disparu. Tout maugréant, il prit le chemin de l'hôtel de Montmorency.
—Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle preuve avec Henri François est-il meilleur?...
Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel Montmorency son fils qui le serra dans ses bras.
—Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier.
—Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais, toi-même, mon cher chevalier, que t'est-il donc arrivé?
—A moi, monsieur?... mais rien que je sache.
—Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu es triste...
—Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la mienne après.
Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par point.
—En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont maintenant à votre place?
—Avec cette différence que, si je me suis nourri de jambons, ils en seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.
Le chevalier ne put s'empêcher de rire.
—Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.
—Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.
—Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas retrouvées?
—Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé tout Paris... J'ai voulu alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre...
—Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!
—Que vous arrive-t-il, mon père?
—J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.
—Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...
—Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au même!
—Mon père, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!
—Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...
—Partons, mon père! fit le chevalier avec une hâte fébrile.
En route le vieux Pardaillan s'expliqua.
—Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damné intendant de Damville, celui qui sait tous les secrets du maître.
—Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon père!
Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l'hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et se mit à écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu'une voix lamentable leur parvint:
—Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!...
—Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.
—Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons été enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde, un truand...
—Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan qui éclata de rire.
—Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de celui qu'il avait voulu enterrer.
—Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, écoutez-moi bien.
—Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.
—J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis dit qu'il serait indigne d'un chrétien de vous laisser, ici, mourir lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!...
—Miséricorde! Vous me voulez pendre!
On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte. Et, dans l'obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l'une des marches de l'escalier; il était livide, hideux.
—Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte; armez vos pistolets; et, si l'un de ces deux misérables fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.
—Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.
—Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver ta vie?
—Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir: tout ce que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et d'argent depuis que je vis.
—Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.
—Quoi alors? Dites! Parlez!
—Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même tu pourras t'en aller d'ici, à une seule condition... Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille...
Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.
—Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour me donner vie sauve?
—Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.
Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frémissement. D'une voix ferme, il dit:
—Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!
—Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est superbe! Dommage que je sois forcé de le tuer!
Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:
—Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un seul coup, au coeur, si tu ne parles...
—Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d'un coup violent. Seulement, si le désir d'un mourant vous est sacré, je vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour lui...
Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.
—Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait.
Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une futaille.
—N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord, toi ensuite.
—Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, je vais vous proposer un marché. Je sais où se trouvent les deux personnes que vous cherchez...
—Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l'étreinte de Pardaillan, se précipita sur son neveu.
Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà Pardaillan l'avait saisi à la gorge et le remettait au chevalier.
—Parle! dit-il alors à Gillot.
—Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.
—Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb. Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer la voiture, et où j'ai eu précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, j'ai suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est arrêtée, et je m'offre d'y conduire ces messieurs...
—Où est-ce? palpita le chevalier.
—Rue de la Hache! fit Gillot.
—Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, à l'esprit de qui l'image d'Alice de Lux se présenta aussitôt.
Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec le duc de Damville!
—Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?
—Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.
—Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin.
Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour démontrer que Gillot venait de dire la vérité.
—Courons! s'écria le vieux Pardaillan.
Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.
Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises dans la maison de la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouvé porte close depuis son entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère.
—Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant !... si je la retrouve!
Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprêta à suivre son fils.
—Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot. Allez vous faire pendre ailleurs!
—Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.
—Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je vous promets d'informer le maréchal de Damville de la belle résistance que vous avez faite.
Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s'était assis sur un billot et, la tête dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache.
—Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte? demanda le vieux routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranché là avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la nuit.
Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:
—Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul...
—Ah ça! tu connais donc la maison?
—Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabitée... en ce moment.
—Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a là un secret.
—Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un frère...
—Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger?
—Aucun danger, mon père.
—Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.
—Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et, si on s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour que la porte ne soit pas ouverte.
—Je vais donc t'attendre... où cela?
—Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez Catho!
—Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la cave?
—Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.
—Qui s'appelle?
—L'Auberge des deux morts qui parlent.
—Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je l'épouserai, chevalier!
Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; le chevalier continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant une pinte d'hypocras.
Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge des deux morts qui parlent. Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui étaient censés tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir ce qu'il y avait dans ce silence et ce mystère. Alors, il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour s'assurer qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit à la porte de la maison, décidé à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait, cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut à Pardaillan. C'était Alice de Lux!
Comme elle était changée! Comme elle était pâle! Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:
—Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte!
Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où Marillac l'avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas de siège.
—Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.
—Madame, dit le chevalier en se remettant de l'émotion qui l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt...
—Un mot seulement: venez-vous de sa part?...
—Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de Marillac?
—Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la reine a parlé! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je suis! Il sait!
—Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie!
Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis devint livide.
—Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit? Insensée!...
Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla:
—Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si douce qu'elle semblait l'accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! Ce que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez à mon ami!
—Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre seule, toute seule avec moi-même!
Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu! Il se releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de la jeune femme.
Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel qu'Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d'apaisement et de douceur.
—Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour à Paris?
—Non, madame.
—Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu aucune nouvelle? Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense?
—Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus de quinze jours.
—Quinze jours!...
—Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées de marche.
Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit d'Alice:
—Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait ici depuis longtemps!
Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parlé. Alice redevint la charmante maîtresse de maison qu'elle était. Sur son appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des douceurs qu'elle lui présenta.
—Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je vous ai accueilli... j'étais folle...
—Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami, puis-je vous demander un sacrifice?
—Quel qu'il soit, je suis prête!
—Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi... et supposez que vous veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, à votre agitation, je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa fille?
A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée.
—Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...
—Oui, madame!
—Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est flétri!...
—Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...
—Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis le lendemain du jour où vous m'avez annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine de Navarre.
—Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui! Et alors...
—Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur ai rendu la liberté...
—Libres! Elles sont libres!...
—Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai compris que mon noble fiancé allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les révélations dont Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même!... Je monte chez les prisonnières... Je leur dis:—Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous êtes libres!... Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m'était pas venu Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous qui l'aimez! Ah! oui, je suis maudite!
Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est déjà une joie immense pour moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se retirer?
—Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même pas songé à le leur demander...
Il y eut un moment de silence.
—Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous, madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez dû parfois vous entretenir avec elles?...
—Deux ou trois fois seulement.
—Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres... enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé par Loïse...
—Jamais, dit Alice.
Un nuage passa sur le front du jeune homme.
—Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, elle m'a oublié depuis longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela à son secours, le matin où je fus arrêté.
Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt.
En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.
XXXVI
UN ÉPISODE HOMÉRIQUE
Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à bras ouverts par la digne hôtesse, dame Catho. Le routier, d'un coup d'oeil, inspecta le cabaret.
—Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. Ton auberge est admirable!
—Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux écus. Mais je pense que celle-ci ne brûlera pas comme l'autre!
Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui était impossible de demeurer inoccupé, il engouffra un repas pantagruélique.
Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; il reboucla son épée, posa sa toque à plume noire sur le coin de son oreille gauche, et, redressant sa moustache, s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho qu'il serait de retour dans peu de minutes pour retrouver son fils.
—Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.
—Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces trompettes guerrières?
—Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné de Mme de Navarre et son fils, ainsi que d'une foule de seigneurs huguenots, qui se sont embrassés avec les gentilshommes catholiques.
—Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, allons voir les beaux habits et les belles armes des gardes.
Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et ne tarda pas à déboucher rue Montmartre. Mais, là, il fut pris dans un remous de peuple et porté, poussé contre la porte d'une maison.
—Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra notre sire, le roi, on verra madame Catherine dans son carrosse d'or, on verra messieurs de Guise sur leurs grands chevaux, on verra... un sol la chaise!...
Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques pièces de menue monnaie et se hissa sur la chaise, qui était placée contre la porte de la maison en question. Cette porte était solidement fermée. Et, en levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les fenêtres de l'unique étage étaient closes également, à l'encontre des maisons voisines où toutes les fenêtres étaient garnies de têtes curieuses.
De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule et voyait s'approcher lentement le cortège royal, tandis que les cloches de toutes les églises de Paris sonnaient à toute volée, et que les couleuvrines du Louvre tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois du quartier, en armes; ils s'avançaient en répétant:
—Le roi! Le roi! Place pour notre roi!
Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, s'ouvrant comme la mer sous l'éperon d'un navire. Derrière eux, marchaient une compagnie d'arquebusiers, puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes à cheval. Aussitôt après, dans un somptueux carrosse doré, surmonté d'une couronne, traîné par douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait la pâle figure de Charles IX.
Dans le même carrosse, sur la même banquette que Charles IX, assis à sa gauche, se trouvait Henri de Béarn qui, lui, multipliait les saluts, faisait des signes amicaux aux hommes, et riait aux femmes.
Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine non moins dorée, dans laquelle avait pris place Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne d'Albret. Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour sourire à Jeanne.
Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette féerie avec un sourire goguenard.
—Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. Mais ce n'est pas le tout que d'entrer. Comment vont-ils sortir?
Tout à coup, son regard se croisa avec un regard flamboyant, auquel il s'accrocha pour ainsi dire.
—Le maréchal de Damville! gronda le routier.
En même temps, il saluait de son plus gracieux sourire et de son plus beau geste. Damville, d'une violente secousse, avait arrêté son cheval et demeurait pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il croyait mort.
—Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, la fête est complète. Tous mes assassins me regardent!
Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de Damville, trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.
—L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! s'écria l'un.
—Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, fit un autre.
Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc d'Anjou, c'étaient Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert...
Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés vers lui ne troublaient aucunement, commençait à se dire que la rencontre pourrait bien fort mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de descendre de sa chaise afin de se faufiler dans la foule et de disparaître. Malheureusement, la foule était si tassée, si compacte autour de lui, que force lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.
Au moment où Pardaillan cherchait inutilement à descendre de sa chaise, le duc d'Anjou, s'étant retourné, s'aperçut que plusieurs de ses gentilshommes s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, qui, s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. Le duc d'Anjou fit alors un signe au capitaine de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné par la marche du cortège, continua à s'avancer.
—Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.
Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas le seul perché sur une chaise. Près de lui, à sa gauche, il y avait une table qui supportait sept ou huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau était couvert par une quinzaine de personnes. Il y avait aussi des chaises en quantité. Pardaillan prit le seul parti qui lui restait à prendre: il fit basculer sa chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. L'aspect martial de Pardaillan leur imposa silence.
Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule et disparaître au plus tôt. A ce moment, au lieu de s'ouvrir devant lui, la foule reflua violemment et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha au marteau de la porte devant laquelle sa chaise était placée. Que se passait-il?
On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait demi-tour, revenant sur ses pas. Une vingtaine de cavaliers, au grand trot, accouraient sans s'inquiéter des cris de terreur des femmes et des blasphèmes des bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des vagues populaires.
Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler le flot sans comprendre les causes de cette fuite. Enfin, il se vit seul, tout seul contre cette porte. Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau frappa sur son clou arrondi.
Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: il se trouvait seul dans un grand demi-cercle dont la corde était formée par des maisons de la rue et dont la ligne de circonférence était formée par des cavaliers sur un rang. Le cavalier qui se trouvait au milieu de cette ligne était Henri de Montmorency, duc de Damville, maréchal des armées du roi.
Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait Pardaillan d'un regard mortel. C'était Orthès, vicomte d'Aspremont. A l'aile droite de la courbe, se trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, Quélus et Maugiron.
Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, il dit:
—Bonjour, messieurs les assassins!
Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. L'un d'eux fit un geste et tous se turent: c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. Il dit:
—Monsieur de Pardaillan, votre épée!
—Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. Tu veux mon épée: viens la prendre!
En même temps, il tira sa rapière en un de ces gestes flamboyants dont avait hérité son fils.
—Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine d'Anjou.
—Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! grinça Pardaillan.
—Finissons-en! dit Damville.
—Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que voici est le père d'un certain chevalier de Pardaillan qui a osé insulter Sa Majesté le roi. Prenons-le vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où est son fils!
C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil était terrible Les yeux de Damville jetèrent une lueur sanglante.
—Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...
—Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.
A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre inexprimable: on vit l'un des cavaliers tomber, rouler dans la poussière de la chaussée; et, à sa place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la figure figée dans un sourire d'intense ironie, mais aux yeux flamboyants; et ce nouveau venu, par une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont il venait de s'emparer, lui labourant les flancs à coups d'éperon, lui brisant la bouche à coups de furieuses saccades sur le mors; la bête hennissait de douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu des quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec des hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:
—Mon fils!...
—Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.
En sortant de la maison de la rue de la Hache, le chevalier, arrêté un moment rue de Beauvais par la foule qui attendait le passage du roi, avait pu reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent lorsque cette foule s'était précipitée vers la rue Montmartre.
Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour de quelque chose qu'il ne voyait pas. Mais ce que vit parfaitement le chevalier, ce fut la haute stature de Damville.
La première pensée du chevalier fut de s'écarter pour ne pas être reconnu, et de cherchera gagner la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait à opérer son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître la voix de son père! Aussitôt, il se rua tête baissée dans la foule!
Il passa. En quelques secondes, il parvint aux cavaliers qui entouraient Pardaillan. Il vit son père acculé contre la porte.
S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel il se heurta, se hisser d'un élan sur la selle, placer la pointe de sa dague sur la gorge du cavalier stupéfait et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.
—Descendez, monsieur! dit le chevalier.
—Vous êtes fou, monsieur!
—Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. Descendez, ou je vous tue!
Le cavalier leva le pommeau de son épée pour assommer l'étrange adversaire. Mais il n'eut pas le temps d'achever. Un coup de dague en pleine poitrine l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, il bondit. Cela avait eu la rapidité et le flamboiement d'un éclair.
Un large espace demeura vide autour du vieux routier. Et il y eut alors quelques secondes de répit pendant lesquelles chacun étudia rapidement la situation. Le chevalier, au centre de cet espace vide, avait arrêté son cheval frémissant et le maintenait d'une main de fer.
Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit par le vieux Pardaillan. Les tables, les chaises, les échelles qui avaient servi aux curieux, maintenant en déroute, il s'en emparait, les entassait avec la prodigieuse habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et à ce rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle il était acculé, il ne laissait qu'un étroit passage.
—Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, grommela-t-il.
Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes d'Anjou n'attendaient qu'un signe de leur chef. Le capitaine dit en s'adressant aux deux Pardaillan:
—Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... Vous rendez-vous?
—Non, dit froidement le chevalier.
—Vous faites rébellion? En avant donc!... Gardes, emparez-vous de ces deux hommes!...
Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se précipitèrent l'épée haute sur le chevalier qu'il fallait saisir ou tuer avant d'arriver au vieux Pardaillan. Le chevalier comprit que la dernière minute était arrivée. Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette pensée ne fit que traverser son cerveau.
Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, et cette fois définitive, il voulut recommencer la manoeuvre désespérée qui venait de lui réussir. Il rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu de s'enlever, s'abattit!...
—Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, se retrouva l'épée à la main.
Que s'était-il passé? Dès la première intervention du chevalier, l'un des assaillants avait mis pied à terre et assuré dans sa main une de ces courtes dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. Cet homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un oeil attentif les mouvements du chevalier, et, au moment ou le capitaine criait:—En avant!. il se précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval et lui enfonça sa dague en plein poitrail, d'un coup sur et violent. Atteinte au coeur, la bête s'affaissa agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà il commençait à fourrager de sa rapière dans la masse qui grouillait autour de lui.
—Par ici! hurla le vieux Pardaillan
Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé par son père; un éclair de dernier espoir brilla dans ses yeux et il se précipita vers l'ouverture. A peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par la chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu suspendu à bout de bras.
Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans cette citadelle improvisée. Ils échangèrent un regard qui fut leur suprême étreinte d'adieu car ils n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de se serrer la main.
Les chevaux avaient marché en rang serré sur l'obstacle. Mais il y eut un recul, avec des hennissements de douleur, les bêtes se cabrant, les cavaliers jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à gauche, le chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; d'instant en instant, avec une sûreté terrifiante avec une rapidité d'éclair, les deux épées surgissaient d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier piquaient les chevaux aux naseaux, aux poitrails et les deux indomptables assiégés, silencieux, ramassés sur eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude de bête sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et froid, apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.
Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; cette tactique ne réussissant pas, il fallait en employer une autre.
—Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.
—Pas une égratignure, et vous, mon père?
—Rien encore. Tâchons de bien mourir, par Pilate!
—Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le chevalier.
—Pied à terre! commanda le capitaine
Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs chevaux.
Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour du rempart; douze ou quinze pointes convergèrent sur les Pardaillan.
—Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.
Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine haussa les épaules et dit:
—Prenez-les!
Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque ensemble les épées fulgurèrent, les pointes fouillèrent a travers les bois, deux ou trois lames se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, du sang gicla, et la bande recula pour un nouvel assaut.
C'était un succès; les deux Pardaillan étaient rouges de sang, blessés tous deux à la tête, aux bras, à la poitrine.
—Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant sur un genou.
—Adieu, mon père! dit le chevalier.
Le capitaine fit un signe et cria:
—Démolissez, d'abord!...
Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança comme une bête monstrueuse, en dardant ses pointes. Au même instant, sous des coups furieux, la barricade s'écroula, le passage se trouva libre.
—Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan dans un suprême éclat de rire.
En même temps, il portait deux ou trois coups de pointe.
—Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un frémissement de tout son être, en fermant un instant les yeux.
Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, ébloui, extasié, frappé d'un étonnement surhumain, rêvant qu'il était mort ou que, dans le vertige de l'angoisse, une consolante et radieuse apparition lui était survenue pour le conduire aux portes de l'infini. Et voici ce qu'il voyait:
Les pointes des épées menaçantes qui étaient à un pouce de sa poitrine s'étaient relevées ou abaissées. Les assaillants reculaient à droite et à gauche, étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée d'acier qui aboutissait à Henri de Montmorency à cheval, immobile, pétrifié, couvert d'une pâleur livide. Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil s'avançait, lente et majestueuse...
—La Dame en noir! haletait le chevalier. Et, sur le seuil de la maison, devant la porte où s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable dans sa pose à la fois craintive et hardie, avec ses cheveux dorés lui faisant un nimbe glorieux, son doux visage pâle,—et, du seuil élevé, elle abaissait sur le chevalier un long regard chargé d'admiration et d'effroi...
—Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement très doux, se mit à genoux sur le sol baigné de sang.
Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la jeune fille. Et son regard se voila alors d'une céleste tendresse.
—Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...
Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis que le vieux Pardaillan, mordant sa rude moustache grise, grommelait:
—Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je ne suis pas fâché de trépasser avec ce spectacle-là dans les yeux!
La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.
Au moment où la porte s'était brusquement ouverte, où cette femme était ainsi apparue, se jetant entre les épées et les blessés, les assaillants s'étaient reculés effarés.
Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal de Damville.
—Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends ces deux hommes: ils sont à moi. L'un d'eux est celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été volée; l'autre est son fils.
Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux sanglants regardèrent, farouches, autour de lui, puis revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous son regard à elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... D'une voix rauque, à peine perceptible, il répondit:
—Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...
Et sous ses coups de saccade violente, son cheval recula; mais il s'arrêta, et Henri demeura présent... un nouveau sourire fugitif et terrible tordit sa bouche. Jeanne de Piennes s'était retournée vers le capitaine des gardes du duc d'Anjou;
—Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une mission...
—Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une voix ferme. Je dois arrêter ces deux gentilshommes...
—Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency...
Le capitaine s'inclina profondément.
—Je vous suis une caution vivante, poursuivit Jeanne. Ma parole vous répond des deux prisonniers.
—S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à Dieu ne plaise que je mette en doute la caution de haute, noble et puissante dame de Piennes et de Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent pas quitter cette maison...
—Ils ne la quitteront pas, monsieur!
—J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux d'obéir, car ce sont deux braves.
Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers les deux blessés qui, s'étant relevés, assistaient à cette partie de la scène en faisant d'héroïques efforts pour se tenir debout. Aux derniers mots du capitaine, d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux fourreaux. Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux Pardaillan:
—Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, voulez-vous me faire le grand honneur de vous reposer dans ma pauvre maison?...
Elle tendit sa main.
Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main au chevalier. Il la saisit en frissonnant et se redressa de toute sa taille. La porte se referma sur Loïse et le chevalier...
—Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant cette maison, nuit et jour! Vous me répondez sur votre tête des prisonniers... et des prisonnières!...
Au loin, les canons du Louvre tonnaient.