XXXVII
LE DIAMANT
Le séjour des deux prisonnières dans le logis de la rue de la Hache avait été aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale n'avait été compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se maintenait dans son rôle de geôlière; elle s'y maintenait avec honte, avec désespoir, et elle tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait d'odieux dans ce rôle.
Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.
Cependant, cette claustration au fond de deux pièces étroites avait altéré la santé de Jeanne de Piennes. Elle résistait au mal avec cette vaillance qu'on lui connaît.
Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprême repos. En effet, son dernier espoir s'était évanoui. Quel espoir? La lettre qu'elle avait écrite à François de Montmorency!...
Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été remise. En interrogeant Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le maréchal était à Paris. Il lui semblait impossible que François n'eût pas reçu cette lettre touchante où elle avait raconté la vérité sur la tragédie de Margency. Et François n'était pas accouru à son appel! François l'abandonnait, la croyait encore coupable!
Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir que le chevalier de Pardaillan n'avait pas remis la lettre.
Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela même était impossible. Elle en arriva donc à admettre que François de Montmorency l'abandonnait.
Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle avait eu si naïvement confiance était le fils de l'homme qui l'avait enlevée jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour l'oublier. Telle était la situation morale des deux femmes, lorsqu'un soir Alice de Lux monta chez elles.
Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et Loïse la considéraient avec un effroi mêlé de pitié. Alice se tint devant la Dame en noir, les yeux baissés.
—Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait pour adoucir votre captivité.
—Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.
—Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a obligée à me faire geôlière.
—Vous me l'avez dit, et je vous plains!
—Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque vous serez libres, vous ne vous en irez pas en me maudissant...
—Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!
—Vous l'êtes!
Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse pâlit.
—Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermeté; cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, adieu, chère demoiselle...
A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la fille demeurèrent un instant comme accablées de la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis elles s'embrassèrent dans une étreinte pleine d'effusion. A ce moment, une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner à la maison de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber au pouvoir d'Henri de Montmorency.
Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa fille, comme jadis.
—Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher de murmurer.
—Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle eût suivi pas à pas la pensée de Jeanne, vous avez travaillé pour nous deux; maintenant, ce sera mon tour, voilà tout!...
A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes.
—Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi d'avoir entendu votre entretien; j'ai écouté... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai pris, j'ai dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... Vous vous trouvez sans ressources, j'aurais dû y songer; je suis riche, madame. Laissez-moi la joie de faire un peu de bien...
A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait contenir une centaine d'écus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage de Jeanne de Piennes.
Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.
—Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante qui vous offre ce peu d'or destiné à rendre moins durs à cette noble demoiselle les premiers temps...
Jeanne regarda sa fille et tressaillit.
—Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous garder ici détenues, que j'en ai comme le coeur rongé. Je vous jure que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce faible présent.
Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un regard d'infinie miséricorde. Elle tendit ses mains à Alice qui les saisit et les baisa ardemment. Jeanne prit la bourse.
Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette étrange geôlière pour qui elle n'éprouvait plus que de la pitié, mais déjà Alice s'était relevée et avait disparu.
—Partons! dit alors Jeanne.
Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, qu'elle échappait enfin à Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues flétries. Un pâle sourire se joua sur ses lèvres.
En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre, une petite maison inhabitée lui sembla réunir les conditions de modestie, de calme et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y installa aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans de départ.
Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais elle ne l'avait vue aussi fiévreuse. Dans la journée même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la prit. Loïse, seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.
Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, échappa à la mort qui la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle était condamnée. Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs fois par nuit, les suffocations jadis espacées à de longs intervalles venaient la menacer.
Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse s'efforçant de sourire, la mère cherchant à lui donner l'illusion de la pleine santé revenue, ce jour-là, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain, elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue.
Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la fille, assises l'une près de l'autre et se tenant par la main, écoutaient avec indifférence les bruits du dehors qui faisaient paraître plus profond le silence de la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le marteau de la porte venait de retentir.
—Qui peut frapper? murmura Jeanne.
Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à ce moment, elle demeura clouée sur place. Elle venait d'entendre prononcer le nom de Pardaillan! Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces, des clameurs de haine!
Autour de la porte de leur maison, il y avait un demi-cercle de cavaliers qui entouraient quelqu'un qu'elles ne pouvaient voir, vu que ce quelqu'un s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, si elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.
Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!
Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un double cri étouffé échappa aux deux femmes.
—Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri de Montmorency!
—Le chevalier de Pardaillan! murmura de son côté Loïse.
—Notre mauvais génie est là! continua la mère. Loïse, mon enfant, qui sait si le damné Pardaillan ne nous a pas découvertes! Qui sait si ce n'est pas lui qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, ma fille?... Tu pleures!...
—Mère! oh! mère!
Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:
—Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!
—Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon enfant, reviens à toi... nous n'avons personne à sauver ici... Il n'y a là que nos deux plus cruels ennemis!
—Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas notre ennemi. Malgré tout, je ne puis le croire déloyal...
Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant le chevalier, elle comprit ce qui se passait dans le coeur de sa fille... Mais son regard ne s'attacha qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain très pâle, les yeux agrandis par l'étonnement, regardant quelqu'un que Loïse ne voyait pas. Et, ce quelqu'un, c'était celui dont elle conservait l'image nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, celui auquel elle avait voué une reconnaissance infinie, l'homme qui lui avait ramené sa petite Loïse!...
Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:
—Viens!...
Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie par le sacrifice, transfigurée, auguste, elle apparut aux yeux des assaillants... On sait le reste.
Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, furent rentrées dans la maison, lorsque ta porte eut été solidement refermée, leur première occupation fut de panser les éraflures et estafilades qu'ils avaient reçues. Les deux hommes se laissaient faire silencieusement.
—Du diable, songeait le père, si je ne voudrais pas être blessé tous les jours pour être soigné par les mains de cette petite fille-là!
—Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.
Par un sentiment de convenances tout naturel, c'était Jeanne de Piennes qui soignait le chevalier, tandis que Loïse s'occupait du vieux Pardaillan.
Lorsque les pansements furent achevés, le vieux routier se leva du fauteuil et, saluant, il dit:
—Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils, le chevalier de Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri de Pardaillan, de la branche cadette des Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour ses hauts faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, madame, avec toute la fierté qui convient; mais, par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien placé, et nous mettons à votre disposition les deux vies que vous venez de sauver...
—Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est à peine si ma gratitude, à moi, se trouve satisfaite par ce que je viens de faire...
—Je ne comprends pas, madame...
—Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous au moins ce diamant que vous avez laissé tomber dans la main de ma fille en cette nuit de douleur où je gagnais Paris?
—Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu simplement dire que je ne comprenais pas votre gratitude, alors que vous devriez me haïr.
—Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même je demeure profondément troublée et que mon étonnement est inexprimable. Je vois en vous l'homme généreux qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré votre nom que vous m'apprenez vous-même, c'est le nom de l'homme qui avait enlevé Loïse.
—Je vais donc faire cesser votre étonnement, au risque d'encourir votre malédiction, dit alors le vieux Pardaillan d'une voix ferme: l'homme qui avait enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency et l'homme qui vous la ramena, ces deux hommes-là, madame, n'en font qu'un, et il est devant vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime. Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est la seule action sérieusement blâmable que j'aie à me reprocher... mais il est non moins vrai que je fus pris de remords et que ce fut seulement à la minute où je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...
—Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme généreux, l'homme de coeur qui encourut la haine d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...
Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux mains et lui tendit son front charmant.
—Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur de routes ne sont peut-être pas un talisman de bonheur; mais, s'il ne fallait que donner ma pauvre vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie pour moi que de mourir.
Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague ornée du fameux diamant.
—J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; ma fille tiendra mon serment.
A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux du chevalier, et elle pâlit sous l'effet d'un sentiment plus profond, comme si cette bague du malheur qu'on venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de ses fiançailles.
Après la première heure écoulée dans ces émotions, ce fut au tour du chevalier de parler. La Dame en noir lui demanda s'il avait bien reçu la lettre qu'il devait faire parvenir à François de Montmorency. Le chevalier raconta alors comment il avait été arrêté, mis à la Bastille, et comment il en était sorti.
Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre quelque fabuleux récit du temps de Charlemagne. Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse. Et, lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal de Montmorency avait reçu et lu la lettre, elle ne put retenir une douloureuse exclamation:
—Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il n'est pas là î...
Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de douleur.
—Madame, je vous demande trois jours pour vous raconter la fin de ce que j'avais à vous dire: deux jours pour cicatriser ces coups d'épingle, un jour pour faire une démarche... Alors vous saurez quel accueil M. le maréchal a pu faire à votre lettre. Je crois, oui, vraiment, je crois que ce n'est pas à moi à dire ce que fut cet accueil.
Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, malgré elle, en conçut un immense espoir.
On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. Ce n'était pas la place qui manquait, mais les meubles faisaient défaut. Finalement, le vieux Pardaillan et son fils exigèrent d'être relégués dans une sorte de grenier abondamment garni de foin.
Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se couchèrent lorsque la nuit fut venue. Jamais le chevalier n'avait trouvé une couche aussi douce et jamais il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.
Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une vieille habitude, à—étudier la localité, selon son mot. Cette étude l'amena à l'oeil-de-boeuf qui éclairait ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et ce qu'il vit lui fit faire une grimace.
Vingt soldats que commandait un officier étaient installés sur la chaussée. Ils avaient allumé des torches dont les reflets rouges et tristes éclairaient leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. Mais quatre, appuyés sur des arquebuses, demeuraient debout contre la porte.
La situation était plus terrible que jamais pour les deux indomptables aventuriers.
—Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant la tête, voilà bien de tes coups!... Nous sommes bel et bien perdus et cette fois sans rémission!...
Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le foin près de son fils et, l'ayant longuement regardé dormir, s'endormit à son tour.
Le lendemain matin, un rayon de soleil passant par la lucarne arrondie en forme d'oeil de boeuf réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son fils qui, un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait absorbé dans quelque pénible réflexion.
—Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que je te surveille du coin de l'oeil, et, si je n'entends pas les gémissements que tu pousses en toi-même, je les devine!
—Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.
—Peut-on savoir à quoi?
A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut que j'aille trouver le maréchal de Montmorency, et que je l'amène ici, continua le chevalier avec un désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je suis sûr d'y réussir, y eût-il mille gardes dans cette rue! Le maréchal, c'est tout naturel, emmènera sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus qu'à assister au mariage de Mlle de Montmorency avec le riche et puissant seigneur que lui destine sans aucun doute le maréchal, et puis nous serons libres... de faire le tour de l'univers!
—Tu veux dire le tour de la place de Grève?
Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que venait de dire son père, mais pour répondre à sa propre pensée.
—En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois jours pour aller chercher le maréchal.
Le chevalier secoua la tête.
—J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me croyais plus sérieusement blessé que je ne suis. Mais je suis fort.
—Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien promis, je t'avoue que je ne vois pas le moyen...
—Le maréchal sera ici aujourd'hui même...
Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de chasse, et le chevalier commença ses recherches.
—J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.
—Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?
Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait sur la toiture.
—Quoi! Tu veux passer par les toits?
—Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la courte échelle, mon père, que je puisse atteindre cette chatière...
—Tu es décidé? Eh bien, va!
Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées de façon que le chevalier pût y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme s'élança, atteignit les épaules, et, levant les bras se cramponna au rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il était sur le toit de la maison.
Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui était opposé à la rue. Sa vue s'étendait sur une série de petites cours et de jardins. S'il descendait dans la cour de la maison, il était dans une impasse. Il n'y avait qu'un moyen. C'était de gagner le toit de la maison voisine.
La position du chevalier était des plus dangereuses. Il se demandait comment faire lorsqu'il entendit un léger bruit, un signal d'appel.
—Psst! faisait-on.
Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et aperçut, encadrée dans une étroite fenêtre une figure d'homme qui l'examinait avec un singulier intérêt.
—Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.
L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. Il avait des yeux doux, calmes, avec un regard lumineux.
—Rentrez chez vous, dit cet homme.
—Que je rentre, monsieur?
—Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce pas? Eh bien, le chemin que vous prenez est impossible. La maison où vous êtes prisonnier communique avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, mais que j'ouvrirai!
Le chevalier retint une exclamation de joie Il voulut remercier le vieillard. Mais celui-ci avait déjà disparu.
—Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de nouveau le chevalier, qui se laissa tomber dans le grenier.
—Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan
Le chevalier raconta ce qui venait de se passer Le père et le fils se mirent aussitôt à déblayer le foin qui était entassé et cachait évidemment la porte signalée par l'inconnu—si cet inconnu n'était pas un traître! A leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et, en même temps, ils entendirent que, derrière cette porte, on se livrait à un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit, et un vieillard de haute taille, vêtu de velours noir, apparut et dit:
—Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les bienvenus.
Le vieux Pardaillan se frappa le front.
—Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il Je me souviens parfaitement de vous, monsieur...
—Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.
—Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne m'appelle pas Brisard et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de La Rochette...
Ramus souriait.
—Je vous donnai alors ces deux noms parce que nous avions intérêt à nous cacher... Je m'appelle Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.
—Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible combat d'hier. Hélas! En quels temps vivons-nous!... Et je vais vous expliquer comment je me trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...
Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit descendre un escalier. Ils se trouvèrent alors dans une belle salle à manger d'apparence cossue.
—Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m'étais hier posté dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le défilé du cortège, et j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez livré. Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse m'obligeait à m'en tenir à ceux que vous m'aviez donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je vins donc trouver le propriétaire de cette maison et je l'ai louée pour trois jours, car il n'a pas voulu me la céder plus longtemps.
—Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez d'ici de la façon la plus naturelle du monde, c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est point surveillée, car elle donne sur la ruelle...
—Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs que monsieur mon père vous expliquera, nous ne pouvons partir... du moins pas tout de suite. Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de l'issue que vous nous offrez.
—Venez, jeune homme!
Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier se trouva devant une porte qu'il entrebâilla.
Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle aux Fossoyeurs, perpendiculaire à la rue Montmartre. La ruelle n'était nullement surveillée.
Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait de se heurter aux gardes, le chevalier descendit en courant la ruelle, fit un assez long détour et prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne tarda pas a arriver.
Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait en présence du maréchal qui, fiévreusement, lui dit:
—Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que vous. Nous allons partir...
—Partir, monseigneur? Quitter Paris?
—Oui. J'ai des raisons de croire que nous continuerions en vain à fouiller Paris. On m'a signalé une mystérieuse escorte qui, sur la route de Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles sont là, chevalier! La Guyenne, c'est le gouvernement de Damville. Nous rejoindrons cette escorte, nous l'attaquerons.
—Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à ce soir pour quitter Paris, dit le chevalier, pour le moment, je vous prie de m'accompagner seul, à pied...
—Pardaillan, vous savez quelque chose!
—Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un accent où il y avait à dose égale de l'ironie et du désespoir.
—Allons!... Mais songez que le temps est précieux.
L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt ils arrivaient à la ruelle des Fossoyeurs sans avoir fait la moindre rencontre qui pût les arrêter. Ils frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la maison et, arrivés dans cette belle salle à manger où Ramus avait introduit les deux Pardaillan, le chevalier dit simplement:
—Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité jusqu'à nous laisser seuls pour une heure dans cette salle?
—Cette maison est à vous, mon enfant, dit le vieux savant, qui se retira dans une pièce du rez-de-chaussée.
—Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.
—Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande de m'attendre ici quelques minutes...
Le chevalier sortit et François de Montmorency demeura seul. Le jeune homme regagna rapidement le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le vieux Pardaillan qui s'écria aussitôt:
—Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...
Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur une botte de foin.
—Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir Mme de Piennes et Mlle de Montmorency que le maréchal est là.
—Diable! fit simplement le vieux routier qui, s'approchant de son fils et lui mettant la main sur l'épaule, murmura: Chevalier!...
—Mon père?
—Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...
—Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier de cette voix qui était terrible dans sa tranquillité: j'ai été chercher le maréchal de Montmorency pour qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...
—Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier Tu veux garder pour toi ta douleur. Garde-la; tout à l'heure, nous pleurerons ensemble...
En même temps, il descendit à l'étage où se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse... Quant au chevalier, il chercha un coin obscur du grenier afin quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient pour entrer dans la maison de Ramus.
François de Montmorency était demeuré immobile les yeux tournés vers la porte par où avait disparu le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement, Jeanne de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de ces vêtements noirs qui rehaussaient la tragique beauté de son visage pâle, illuminé par ses grands yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme pétrifiée, les mains jointes.
Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et il semblait qu'il y eût surtout dans ce regard un étonnement infini.
François, en la voyant, fut secoué comme par une furieuse décharge électrique.
Il marcha vers elle...
Comme elle, il avait joint ses mains...
Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son front se courba jusqu'aux pieds de la statue du Deuil, et alors les sanglots firent explosion dans sa gorge et sur ses lèvres.
—Pardon... pardon... pardon!...
Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne
Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il se fût haussé vers le ciel, il se mettait debout, l'enlaçait de ses bras, son visage était près du visage de Jeanne...
Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement très doux, mit ses deux bras autour de son cou, laissa tomber sa tête sur l'épaule de François...
Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi d'une terreur étrange?
Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! Ce sourire, cette attitude de la tête chérie qui se penche sur son épaule, il les reconnaissait!...
—Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse.
Et Jeanne murmurait:
—O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher secret quoi je n'ose t'avouer depuis trois mois... Il faut que tu le saches... puis nous irons ensemble le dire à mon père.
—Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant.
—Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette minute est solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta femme, et notre union est bénie...
—Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal.
—Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... François, je vais être mère...
Une clameur de désespoir, une imprécation terrible, un mot s'exhalèrent ensemble des lèvres du maréchal:
—Folle!... Elle est folle!
Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance.
Le maréchal de Montmorency venait de retrouver celle qu'il avait tant aimée.
Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres qui se chérissaient, du jeune amour du chevalier de Pardaillan, de la lutte engagée entre huguenots et catholiques?
C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant:
L'ÉPOPÉE D'AMOUR
TABLE
I. Les deux frères
II. Minuit!
III. La gloire du nom
IV. Le serment fraternel
V. Loïse
VI. Pardaillan
VII. La route de Paris
VIII. L'immolation
IX. La dame en noir
X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée
XI. Vox populi, vox Dei
XII. Les trois ambassadeur
XIII. Une cérémonie païenne
XIV. Le tigre à l'affût
XV. Catherine de Médicis
XVI. Le maréchal de Damville
XVII. L'espionne
XVIII. Pipeau
XIX. La Bastille
XX. La lettre de Jeanne de Piennes
XXI. Le confesseur
XXII. Une rencontre
XXIII. Monsieur de Pardaillan père
XXIV. Les prisonnières
XXV. Le père et le fils
XXVI. Au Louvre
XXVII. Le premier amant
XXVIII. Le siège du—Marteau-qui-cogne
XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit
une fois encore à M. de Pardaillan père
XXX. Le gîte
XXXI. La reine mère
XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques
XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes
XXXIV. Jeanne d'Albret
XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot
XXXVI. Un épisode homérique
XXXVII. Le diamant