VI
PARDAILLAN
Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.
Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges.
La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition dans ce récit.
Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...
Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le donna à son fils Henri.
Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui!
Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!...
Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite créature.
Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!
Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui se produisit...
Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras; c'était horrible...
Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu grommeler:
—C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre...
Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.
—Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur.
Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:
—Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive!
La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer...
Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune chat.
C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais...
Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses bras nerveux.
—Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...
Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait!
Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.
Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de Loïse égorgée l'arrêtait!...
Et la malheureuse râlait:
—Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?...
Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!...
Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à courir comme un insensé.
Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il dit:
—Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau...
Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.
Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide, somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son front avec des linges mouillés.
—Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher...
—Loïse! Loïse! murmurait la mère.
Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:
—Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons...
En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...
Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute sa fille.
Pardaillan regardait cela.
Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa...
—Madame! Madame!
—Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin de mes jours!...
Pardaillan fit un effort pour se dégager.
—Votre nom? répéta Jeanne.
—Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu importe mon nom...
—Comment avez-vous ramené ma fille?
—Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise... j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà tout!
Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.
—Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je le bénisse?
—Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...
—Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...
—Le nom de celui qui a enlevé la petite?
—Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma fille?
—Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...
—Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...
Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle, il murmura:
—Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!
VII
LA ROUTE DE PARIS
Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé.
Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de s'abattre sur son épaule. Et François disait:
—Tu vas mourir!
D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il tira son épée et tomba en garde.
François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...
L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans les yeux.
Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une masse.
L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte.
François mit un genou en terre.
Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva...
—Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...
A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri.
—Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère.
Il se releva et détourna la tête.
Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le choc des épées...
Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur montra le corps de son frère...!
Deux heures plus tard, François arriva au manoir.
Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout blancs comme des cheveux de vieillard.
—Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre appartement, et...
—Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.
Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier tenant l'étrier demandait:
—Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...
François sauta en selle, et répondit:
—Jamais!
Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua furieusement et disparut.
—François! François! François!
Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même, et une femme apparut, tenant un enfant.
Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le lointain.
La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement à cette sorte de fuite.
—Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.
L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et répondit:
—Qui le sait, madame?...
—Quand reviendra-t-il?...
—Il a dit: jamais!
—Par là... où cela conduit-il?
—Route de Paris, madame.
—Paris. Bon!...
Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras Loïse endormie.
Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.
Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château sonda la blessure.
—Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.
Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû être attaqué par des routiers.
Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui.
—En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout d'une corde, ce digne maître!
Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction de Paris.
Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.
Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas entendu venir le cavalier.
—Madame..., fit doucement le routier.
Jeanne s'arrêta.
—Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?
—Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...
Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.
—Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.
—Seule, oui, je ne crains rien.
—Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris? Savez-vous où vous irez?
—Non... Je ne sais pas...
—Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je vous prie...
Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots:
—Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un de mes amis!
Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.
Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!...
VIII
L'IMMOLATION
LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse d'étranges choses.
Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.
Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue.
Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé.
Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures, faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne se préparait.
Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet où on avait introduit la femme.
Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider, poussa brusquement la porte, et entra.
Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il demanda:
—Que voulez-vous, madame?
—Monseigneur...
—Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte, n'est-ce pas?
Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:
—Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père de son époux!
—Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un vol!...
—Vous mentez, monsieur!
—Par le Ciel! que dit-elle là?...
—Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom, monsieur!
L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine.
Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina profondément. Il était dompté.
—Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre amour!
Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la deuxième fois, s'inclina.
—Parlez donc, madame, dit-il.
Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères, elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la tendit au formidable aïeul.
Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda:
—Comment s'appelle-t'il?...
—Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse.
Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis que lui reprenait:
—Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez m'entretenir.
Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du père de François.
Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante et de mère avait été broyé...
Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame lamentable, cherchait une ruse...
—Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites la vérité...
—Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!...
Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit:
—J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible, madame!
—Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!...
Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins et en déplia un.
—Lisez ceci, dit-il.
Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier ne contenait que quelques lignes.
Ces lignes, les voici:
—A tous présents et à venir, salut.
—Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.
—Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!... ô mon François!...
—Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.
—Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait?
—Il vous a épousée: là est son crime...
—Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!
Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement, continua:
—Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de renonciation volontaire à votre mariage...
—Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela...
—Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...
—Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.
—La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez qu'à signer...
—Pitié! oh! laissez-moi François!
—Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage...
—Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son nom!...
—C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le sauvez...
—Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non!
—Le roi! Le roi! Vive le roi!...
Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:
—Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...
—Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!
—Arrêtez! je signe! râla la martyre.
Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger Loïse...
Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre d'Henri II.
Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:
—Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...
IX
LA DAME EN NOIR
Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.
—Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais...
La princesse écoutait en souriant.
—On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...
—Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane.
—Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. Mais...
—Mais votre coeur est à une autre?...
—Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà tout!...
Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de coeur ni d'esprit.
—Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...
—Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il espéré une autre réponse.
—Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...
C'est ainsi que fut conclu le pacte.
Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.
Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.
Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.
Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se préparaient pour ce jour-là...
Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la retrouver.
Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...
Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle pas de désespoir?
Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence flétrie.
Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre.
Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui s'offre à nos yeux... écoutons!...
Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille.
En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et songe:
—Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus que la Dame en noir...
Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...
L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé.
Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du voisinage appellent—la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même deuil éternel que dans son coeur.
Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.
Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...
Loïse paraît seize printemps...
Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.
On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce merveilleux ensemble.
Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de lignes, si expressif!...
Jeanne s'est approchée de son enfant.
La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine!
Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie et se met à travailler activement.
—Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur cet ouvrage...
—Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune dame...
—Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je crois?...
—Oui, mon enfant...
—Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...
Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:
—De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?...
—A quoi songez-vous, ma mère?
—Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...
Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté.
—Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de jeune princesse?...
La mère tressaille profondément.
—Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...
Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois:
—Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre vie?...
—Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.
—Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...
—Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...
—Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...
—Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.
Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, se frôlent...
Bientôt la tapisserie est terminée.
Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame Marie Touchet.
Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et, comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui donne sur la rue Saint-Denis...
En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière.
Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des doigts, il envoie un baiser à Loïse...
Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu.
Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à l'amour le plus pur.
Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...
X
PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE
Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en personne!
Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une épée vivante.
Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris; il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris—ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler.
Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du regard.
Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez au vent, comme un jeune loup cherchant aventure—aventure de bataille, aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!...
Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son élégance, ne possédait rien au monde.
Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau! il possédait Giboulée!
Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!
Pipeau? Un chien!
Giboulée? Une rapière!
Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils.
Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre cour.
—Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...
—Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de son père.
—Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous emmener avec moi...
Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition.
—Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes adieux.
—Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui vous oblige à vous éloigner?
—Une foule de choses—et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!
Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé.
Il se hâta de continuer:
—Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard, quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les choses—les plus difficiles qui soient: savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!
Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit:
—Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.
—Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.
—Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le commis...
—Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...
—Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne pas tenir...
-Eh bien, mon père?
-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant à la mère.
—Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?...
—Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles?
—Je vous le promets, monsieur... Ensuite?
—Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.
—Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...
—Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?
—Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.
—Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son fils.
—Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils, adieu...
Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un instant.
—Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas...
Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau.
Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.
Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la tristesse de ce gîte.
—Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver?
Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte.
Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil.
—Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.
Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.
Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.
Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière.
Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois.
—Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître Landry.
—Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.
—Comment, j'y suis!
—Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe ici.
Maître Grégoire devint cramoisi.
—Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de continuer à vous loger dans le cabinet noir...
—Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.
—A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer l'arriéré...
—Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense.
—Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.
—Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme?
—Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les reins et le jeter à la rue.
—En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je vous fais crédit.
Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux minutes. Puis il reprit:
—Trêve de plaisanterie, monsieur.
—Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!
—Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père!
—Est-ce votre dernier mot, maître?
—Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre!
Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.
—Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous a rossé: mon devoir est de vous rosser!...
Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la maison.
En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.
Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.
—Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou je le laisse tomber!...
—Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif.
Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse situation où se trouvait, son mari.
—Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.
—Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes intempestives?...
—Jamais! Jamais!
—Et je pourrai habiter cette chambre?
—Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je meurs!...
Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner les tempes.
—Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous m'avez faite!
Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre de services qu'avait rendus son père.
Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et l'aventurier.
Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard.
—Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de vieillard, semblait-il.
—Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!
Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.
—Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue Saint-Denis!...
Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de grande maison. C'était lui qui criait:
—Au meurtre! Au guet!
Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.
Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait succomber.
—Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt railleuse, on vient à vous!...
En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire, pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent, les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante Giboulée...
Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui s'évanouissaient dans la nuit.
—Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous m'avez sauvé la vie!
Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son chapeau, et dit:
—Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?
—Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!
—Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive malheur.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent frissonner l'inconnu.
—En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main. Galaor est le meilleur cheval de mes écuries.
—Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.
Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur Galaor.
L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé.
Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse:
—Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?...
—Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.
—Alors, ce cavalier?
—C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville...
Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.
Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête magnifique.
—Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix grasse de maître Landry.
Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule:
—J'examine le produit de mon dernier crime.
Landry frissonna.
—Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?
—Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.
—Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?
—Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de faim?...
Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher.
A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau.
Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint donc la terreur du quartier—nous voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour défendre le plus faible.
Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles.
Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.
Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...
Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
—Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa mère!...
Un roué eût dit:—Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle enfant!...
Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.
Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à distance respectueuse.
Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève.
Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de carmes.
La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu mystérieuse.
Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, entrer dans la maison.
—Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui parle!
Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier étage, dans une pièce agréablement meublée.
A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête.
—Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
—Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je vous fis tenir?
—Oui, monsieur, dit Jeanne.
—Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce.
—Vous allez voir! répondit le jeune homme.
Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de velours noir resplendissait un diamant énorme.
Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse.