VII
PREMIER COUP DE FOUDRE
Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.
Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.
Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux—sans dire le motif de ce bonheur imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas trop tard, il irait chez Alice.
A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.
—Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
—Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute l'affection qui débordait de son âme.
—Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
—Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
—A la bonne heure!
Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.
Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.
Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de moqueries.
Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.
Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.
Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes catholiques.
Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.
—L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.
Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses épaules.
En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait faire.
Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.
Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.
En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»
Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la messe...
Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.
Ce fut dans ce moment que le roi parut
Les rires s'éteignirent d'un coup.
Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.
Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:
—Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?
—Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je n'oublierai de ma vie...
—Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme, par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...
Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.
—Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...
—Eh! mort-Dieu! commença le roi.
Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:
—Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne!
Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre parmi les catholiques.
—Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des plus magnifiques...
—Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...
—Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»
En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette.
Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle, quoique avec un peu plus de modération apparente.
En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:
—Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?
—Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...
—Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.
Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme.
En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations.
—Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu?
Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.
Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:
—Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai toute la vie.
—Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:
Toucher, aimer, c'est ma devise...
Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades.
—La reine se meurt!...
Voici ce qui se passait:
Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.
Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette pâleur.
Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.
Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.
Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.
Elle sourit et tendit la main.
Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.
Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de sueur.
—De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve mal...
Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.
—Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...
Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.
—Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré...
Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et balbutiait:
«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher enfant?...
—Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la vôtre!...
A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait attentivement.
—A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...
Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri de Béarn.
Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:
—La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!...
Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment:
—Elle va mourir!
Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler.
Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:
—O mon Dieu! Quel affreux malheur!...
Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:
—La reine se meurt!...
Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux avertissement de mort pour chacun d'eux.
Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle.
Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.
Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il baissa la tête et dit tout haut:
—Allons, la fête est finie!
Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.
Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le crime, causaient à voix basse.
—Que disait-elle? demandait l'astrologue.
—Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...
Ruggieri hocha la tête et dit:
—La chose s'est faite par les gants...
—Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...
—La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons.
Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.
VIII
GILLOT
Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des caves de l'hôtel de Mesmes.
On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville:
—Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?
Et que le maréchal avait répondu:
—Non pas, car il peut nous servir.
Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui.
Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle lui avait mises autour de la tête.
—Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que je perçois le bruit de mes propres paroles...
Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation.
Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.
C'était l'oncle Gilles.
«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»
A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire des plus gracieux.
—Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?
—Heu!... Bien mal, mon oncle.
—Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras.
—Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?
—Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta fortune.
—Ma fortune? balbutia Gillot.
—Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier ta honteuse trahison.
—Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.
—Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme riche.
On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu.
—Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur?
—D'abord, de te guérir!
Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les soins les plus dévoués.
A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara.
Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.
Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et Gillot pouvait se lever.
Le quinzième jour, Gillot put sortir.
Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque.
Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.
En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire assez bonne figure.
Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation.
A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du dimanche, et Gilles lui dit:
—Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...
—J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot.
Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.
—Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour les capacités intellectuelles de son neveu.
—J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.
—Lequel?
—Mes oreilles!
Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois Gillot s'éloigna.
Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait.
Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne, ferme et modeste.
—Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?
—Je le crois, monsieur;
—Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.
—Laquelle, monsieur?
—Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...
—Eh bien, monsieur?
—Eh bien, je te coupe la langue.»
Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!
—Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me vouloir ainsi découper vif?
—Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh bien, je te la couperai!
Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait pas été sans lui inspirer quelque courage.
—Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.
Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être la tête...»
—Que penses-tu? demanda Pardaillan.
—Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous jurer obéissance et fidélité...
—Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?
—Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.
—Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?
—Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?
—Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air!
—C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?
—Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?
—C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur présence.
—Alors? Comment feras-tu?
—Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.
—Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait raconté.
—Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans l'hôtel de Mesmes.
—Admirable!...
—Mon plan vous convient donc?
—Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?
—Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé les oreilles.
—Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?
—Monsieur, je lui rendrai la pareille!
—Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne?
—Dès le plus tôt...
—C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir que faire.
Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader entièrement le vieux routier.
C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.
Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître.
Gillot ne perdit pas son temps.
Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.
Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.
—Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.
—Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»
Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui dit:
—Explique...
Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.
—Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.
—Combien d'hommes?
—Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.
—Bon. Continue...
—Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à celui des gens d'armes.
—Et que contient-il?
—Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal.
—Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.
—Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien...
—Comment, il y aurait donc une autre garnison?
—Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit Gillot en frémissant.
—Que veux-tu dire, imbécile?
—Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.
—C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?
—Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En arrière, il y a un jardin.
—Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.
—C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan.
Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être précieux.
L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta:
—Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois jours...
—Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.
—Explique-moi cela!
—Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!
Gilles répondit:
—Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant ébloui.
Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa fortune était faite.
—Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant.
Il eut soudain un tressaillement.
—Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?
Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan auprès de son oncle.
Gillot résolut de faire double fortune.
Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:
—Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser.
«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!»
IX
PANIGAROLA
Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut pas en chaire.
Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts».
A quoi songeait-il? Que méditait-il?...
Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés.
Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient voilées de noir.
Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même.
Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.
—Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez être châtié.
Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa de courir au parloir.
Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir!
Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts.
La plus jeune était demeurée au parloir.
L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule.
Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.
—C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.
La femme entra.
Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.
La femme laissa alors tomber son voile.
—La reine! murmura le moine.
En effet, c'était Catherine de Médicis!
—Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la mère du roi est ici...
—Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.
—Est-ce bien sûr?
—Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.
—Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en faisait qu'à sa tête.
—L'homme dont vous parlez est mort, madame.
Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia comme une statue.
Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège.
Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule.
—Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore fait de voeux, moi!
Et elle s'assit au bord du lit du moine.
—Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour l'escabeau.
Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des hiérarchies et de l'étiquette.
—Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani! Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?... Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge...
Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur de son maintien.
Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.
En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage émacié, une bouche sans sourire.
—Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...
—Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous un espion des princes italiens?
—De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.
—Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher marquis.
Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.
—C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.
—Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...
—Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous m'avez demandé de la franchise, madame...
—Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis!
—Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...
—Et vous ne croyez pas?
—Non, madame.
—Je vous plains, dit Catherine.
—J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant...
—Pourquoi? demanda vivement la reine.
—Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!...
Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.
«Je le tiens!» songea-t-elle.
Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.
Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard interrogateur.
—Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.
—J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de l'interroger.
—Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander d'être mon confesseur...
Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir ou vivre en lui.
—C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?
Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et son regard se fixa sur la reine, avec épouvante.
—Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que c'est assez. Et vous?
—Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne.
«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»
Et elle ajouta:
—Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.
Panigarola dit d'une voix paisible—trop paisible pour l'oreille exercée de Catherine:
—En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame.
—Et de vous, mon révérend père.
—Je ne l'ai jamais menacée.
—Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous dis-je.
—Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.
Et cette fois la statue parut s'animer.
—Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque, éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...
—Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée.
—La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.
—Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.
Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:
—Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus que moi peut-être...
—Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se levant.
Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire.
La reine fit deux pas vers la porte.
Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.
Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.
—Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.
—L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.
—Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des jeunes époux.
Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...
Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.
Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit Jacques Clément?
—Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre enfant!
Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.
Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
—L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.
—Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»
Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!
—Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre chose!...
—Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
—Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
—C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut me faire?...
—Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!
—Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour Marillac.
—Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez mon âme!
—Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.
Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.
Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
Il était seulement l'homme qui hait.
Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris d'angoisse du moine:
—En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis venue vous demander.
—Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.
—Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez encore comme vous parliez...
—Que m'importent les prédications, maintenant!
—Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
Panigarola poussa un effroyable soupir.
—La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...
Le moine ne répondit pas tout de suite.
Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait décrétant la mort des huguenots.
Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver enfin à Alice en lui disant:
—Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé Paris!...»
Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, effroyable à voir, saisit la main de Catherine.
—Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
—Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même, tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!
—Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.
—Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons prêts...
—Comment?
—Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...
—Vous savez où il habite, lui?
—Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...
—Quel jour?
—Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.
—Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!
En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa litière.
La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition demeurait silencieuse.
—Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de Lux apparut.
—Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?
—Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!
Alice de Lux eut un frémissement.
—Madame...
—Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et tu pourras l'emmener.
Alice pâlit affreusement.
—Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas l'emmener...
Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.
Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.
Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.
A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute influence et considéré comme un saint.
—Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous levez pas.
—Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare un sermon...
—C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une recommandation, mon frère.
—Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
—Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que vous leur portez un mot d'ordre.
—Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon mieux.
—Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...
Panigarola se courba sous le geste.
Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.
Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin dans une chambrette où dormait un enfant.
Panigarola n'alluma pas de flambeau.
Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.
Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:
—O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire reconquérir ta mère!...
Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.
Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.
Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.
Puis, tout ce monde s'écoula.
Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.
En effet, c'était Catherine.
Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:
«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»
Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des menaces et des imprécations contre les réformés.