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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 15: XII OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.




X

OÙ TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX

Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la position.

Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du même coup, la mort de son fils Déodat?

Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn.

Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans borne pour la puissance royale.

Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la cour.

Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.

Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de son fils préféré.

Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer et la torche à la main.

Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons jamais vue.

Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur imprévu.

Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée.

De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice.

Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle...

L'époque de son mariage approche.

Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret est morte!...

C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...

Encore un qui est heureux!...

Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a respiré.

Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services.

Elle épousera le comte de Marillac!...

Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!...

Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise.

Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier peut produire de richesse, de génie, de science et d'art.

Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.

Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son ordinaire, il est simplement pâle.

Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine.

C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore:

Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer.

Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.

Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.

Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.

Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père.

Passons maintenant à des personnages plus actifs.

Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable instrument que manie la sainte Inquisition!

Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante dans les rues de Paris.

Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!...

Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés.

Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...

Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.

Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que ces troupes se sont mises en route.

Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!...

Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.

Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère.

La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère. L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.

Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?

Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et il prend ses mesures en conséquence.

Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est folle...

Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency

Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.

Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la confiance même.

Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera sa fiancée.

Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour fiancé à Loïse.

Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait trop quel immense danger...

La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa santé physique est entièrement rétablie.

Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent.

Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir...

Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages principaux.

Il plane sur cette situation un calme d'orage.

C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.

Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la tempête bat les horizons...




XI

ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN

Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.

C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée. En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency, portant la marque des fabriques de Milan.

«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»

Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été commençait à voiler Paris.

Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir.

«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»

Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix heures.

Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage.

Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.

Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes.

Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.

Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un jardin clôturé d'un mur.

Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.

Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.

L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité, selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille qu'il avait soutenue là.

Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor, il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement particulier du duc de Damville.

«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»

Le vieux routier se posa ces questions.

«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»

Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée.

Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de Damville parut, un flambeau dans une main.

—Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...

Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait surprendre cet ennemi.

Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit:

—Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses urgentes à vous dire.

—Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse évité la peine de crocheter mes portes.

—Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...

—Mais entrez donc, je vous en supplie!

Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte.

Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.

—Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc, monseigneur?

—Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On attend toujours un homme comme vous.

—Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite, dit Pardaillan qui songea à Gillot.

—C'est la vérité, répondit Damville.

—Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui vous a prévenu?

—C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la plus vive amitié... ce brave Orthès...

—Le vicomte d'Aspremont!

—Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à vous dire.

—Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre.

—Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès, dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de l'hôtel Montmorency.

«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»

—Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà.

—Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une petite question, une seule?

—Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions!

Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir!

Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?

Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la torture!...

Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:

—Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul.

—Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez!

A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.

Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux rangs, armés de hallebardes.

Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.

Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main.

—Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.

Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, prêt à donner le signal d'une décharge.

«Je suis pris!» se dit Pardaillan.

—Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner.

—Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière.

Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du courage.

L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.

—Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est moi qui vous eusse tué....

—C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.

—Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec vous.

—Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut la vôtre.

Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.

Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement:

—Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois; aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?

—Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est rare, croyez-moi.

Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:

—Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?

Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.

—Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au moins... confier...

«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé!

Et, tout haut, il ajouta:

—A quelles personnes, monseigneur?

—Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!

—Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre...

—Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de désespoir.

—Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas. J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde, pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur!

—Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?

—Rien, monseigneur; ni lui ni personne!

Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait de le souffleter.

En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.

Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.

Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.

—Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?

Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:

—Vos conditions, monseigneur?

—Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura deux mille écus.

Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.

—Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher. Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre.

—Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel.

Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal, qui répondit:

—Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez, et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit Damville en frémissant.

—Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!

—Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un meuble, en tira une écritoire et du papier.

Pardaillan ne bougea pas.

—Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter que pour moi seul.

—Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!

—Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous.

—Que signifie? gronda le maréchal.

—Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon—c'est mon fils qui parle!—un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma lettre; il me semble l'entendre éclater de rire...

—Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...

—Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que, par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait?

—Voyons!

—Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre, il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...»

Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière, le buste droit.

—Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or, eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches? Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites. Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.»

—Misérable! rugit Damville.

—Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de dénonciateur!

Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre, blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et murmura:

«Pare celle-là, si tu peux!...

Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine l'emportèrent sur l'épouvante.

—Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»

Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le maréchal.

—C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.

Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan, emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées.

Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, ligoté.

Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche.

—Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand?

—Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi...

—On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès.

Pardaillan frissonna longuement.

—Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes soins, et je veux assister moi-même à la besogne.

—Où faut-il le conduire?

—Au Temple, dit le maréchal.




XII

OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT

Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir son ami Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquiétudes, leurs joies, leurs espérances; Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.

Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller trouver la reine mère et de lui demander un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency et les siens, Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.

Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.

«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise à aimer ce fils retrouvé!... Mais qui sait aussi quels pièges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant à la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que de dire l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure de délire...

Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de répéter à son ami:

—C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...

Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance absolue qui est comme un profond sommeil de l'esprit.

Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.

Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer.

—J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de Montmorency! s'écria le comte en saisissant les mains de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... préoccupé...

—Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce que je vois... vous essayez un costume?...

Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui avait apporté et qu'il avait essayé... C'était un habillement de grand seigneur, et tel que la magnificence de ces époques pouvait le concevoir. Mais ce costume si riche était entièrement noir depuis la plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.

—C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que notre roi Henri épouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les préparatifs que l'on a faits à Notre-Dame? Ce sera magique. L'église tout entière est tendue de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des merveilles...

—Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.

Marillac saisit sa main et la pressa.

—Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... Écoutez... j'avais juré de ne le dire à personne au monde... mais vous, mon ami, vous êtes mon autre moi-même... Demain, il y aura un mariage à Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre à Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez là!...

—Quel mariage? demanda le chevalier.

—Le mien!...

—Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de frémir. Et pourquoi le soir?

—La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut être là pour me bénir... elle se charge de tous les détails de la cérémonie... des amis à elle, des amis sûrs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse tant à un pauvre gentilhomme huguenot...

Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit qui devait être tenu secret et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.

«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.

Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, il désigna le costume étalé sur un fauteuil:

—Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?

—Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce même costume que, le soir, à minuit, je me rendrai à Saint-Germain-l'Auxerrois...

—Eh quoi! Tout de noir vêtu?

—Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si je rêve. Vous savez combien j'ai souffert d'être obligé de maudire ma mère... eh bien, cette mère se révèle à moi comme la femme la plus aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouïs accablent mon âme!...

—Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?

—Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme voilé d'un crêpe.

—Il faut quelquefois écouter les pressentiments.

—Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a été ma vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir déjà oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommencé à papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne, cela me révolte. Et moi qui l'ai vénérée, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant ma mère aussi... et devant ma femme!

Marillac demeura quelques minutes tout songeur.

—Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré la singulière destinée qui vous a fait retrouver une mère juste au moment où vous avez perdu celle que vous considériez comme telle?

—Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.

—Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vécu, Catherine de Médicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les atrocités. Or, c'est justement dans la nuit où est morte l'infortunée Jeanne d'Albret que madame votre mère a commencé de se révéler à vous dans toute sa maternelle mansuétude...

—Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, dit Marillac en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes espérances?»

Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.

Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, et qu'il faisait un violent effort pour se persuader à soi-même qu'il était heureux.

Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-être, à force de creuser le problème, en était-il arrivé à pressentir vaguement vers quels abîmes il était entraîné!... Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait le tuer, le désespoir de deviner que sa fiancée était complice de sa mère!...

Peut-être, disons-nous!

Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, Marillac ne pouvait que le soupçonner.

—Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine de Navarre! reprit tout à coup le chevalier.

—Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez là, chevalier, dit le comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine était arrivée à neuf heures au Louvre, où on célébrait les fiançailles de son fils et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, où le roi de France vint, en personne, lui témoigner son affectueuse admiration. Moi, j'étais où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je n'oublierai jamais la douleur qui éclata sur le visage de... la reine mère...

—De Catherine de Médicis? insista le chevalier.

—Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut examiné la reine de Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée jusqu'à sa litière, malgré Ambroise Paré, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel médicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et moi, nous montâmes à cheval pour escorter la litière; quelques gentilshommes nous accompagnèrent. La litière, ainsi entourée de notre groupe et précédée de laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit à pousser des clameurs comme si nous eussions été des ennemis; cependant, lorsqu'on sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, s'écartèrent, mais, dans leur silence même, ce n'était pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe à cette fête monstrueuse, à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré que leurs femmes fussent insultées, puis ces cris funèbres, cette litière qui passe à travers un peuple retenant à peine ses grondements, je me prends à songer à quelque énorme et fantastique traquenard... mais c'est de la folie.

—Hum! fit le chevalier.

—Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... je connais ses sentiments...

—Hum! hum! répéta le chevalier.

—Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre roi entrer à Notre-Dame...

Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons qu'évoquait l'attitude du chevalier, le comte se hâta de continuer son récit:

—Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle reprit connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise Paré, arriva à ce moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: «Je vous remercie, maître, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles contre le mal. Je vais mourir... Allez!» Sans insister davantage, maître Paré s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vîmes que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.

—Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion reformée?

—Oui, chevalier.

—Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins à la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air épouvanté?

—En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...

—Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. S'il n'a pas insisté, s'il a été épouvanté, s'il a reculé, enfin...

—Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac avec agitation.

—Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne de cette attitude, voilà tout. Mais continuez, cher ami...

—Oui... laissons de côté les soupçons.

—Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupçonnez...

—Quoi? balbutia le comte.

—Un crime!...

Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.

—Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La reine de Navarre avait des ennemis acharnés; plus d'une fois, elle a failli succomber. Peut-être, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, celui-là...

Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le silence, il continua:

—Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon sans valeur.

—Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le médecin du roi se retira.

—Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.

Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.

—Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide, dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots... Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.

Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:

«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...»

—A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier soupir...

Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:

—Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde, mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis, une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux...

Marillac se tut.

A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent.

—Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramené vos pensées vers ces pénibles scènes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel était cet objet que la reine regardait en mourant?

Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.

—Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne auguste. Je l'avais à mon tour offert à la reine de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminée de sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de mes deux mères.

—Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a donné ce coffret?

—Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.

Les deux hommes se regardèrent.

Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensée terrible qui l'agitait, car tous les deux pâlirent et détournèrent les yeux.

Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur le coffret d'or. Il baissa la tête. Et, soudain, le mystère de sa pensée monta jusqu'à ses lèvres, comme s'il n'eût pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura:

—Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière goutte... pour savoir la vérité... oh! chevalier... cette vérité... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible que ce coffret ait été l'instrument de mort... que Catherine, ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que moi... moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le poison que lui envoyait l'autre!

—Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop horrible...

—Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de continuer à porter de tels soupçons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conçu de pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma mère... ma mère!...

En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de rage désespérée.

Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.

Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.

Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, lui arracha les gants, les remit à leur place, funèbre relique, et, lui-même, alla renfermer, avec un effroi visible, le mystérieux coffret d'or dans l'armoire.

Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.

L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans l'esprit de Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer à lui-même.

Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, la vague épouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude, ses doutes, son désespoir latent, en un éclair aveuglant, il comprit tout, il se comprit soi-même.

Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame qui se déroulait dans sa pensée.

La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer le soupçon dans l'esprit du comte.

Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne d'Albret.

Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!

S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme soupçon, s'il admettait sa mère meurtrière, c'est donc que sa mère se jouait de lui!

C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité d'Alice! C'est donc qu'Alice était une créature de Catherine!

Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il fallait, de toute son énergie, repousser le soupçon.

Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte de Marillac.

Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. Voilà pourquoi, éclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait jetée, la remit tranquillement à la serrure de l'armoire et s'écria joyeusement:

—Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose, voulez-vous?

—Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.

—Parlez, cher ami.

—C'est bien décidément demain que doit avoir lieu votre mariage?

—Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous êtes seul à le savoir.

—Et vous désirez que j'y assiste?

—Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez là.

—Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans l'église?

—Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui donne sur le cloître... mais soyez seul.

—Très bien, mon cher comte!...

Et le chevalier songea:

«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. Car, je veux donner mon âme au diable, si la douce Catherine ne cherche pas à faire assassiner son fils!...»

—Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette fin de journée. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons bouteille...

—Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne serais pas fâché de voir un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, comme Paris a l'air fiévreux...

—Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est égoïste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces jours-ci, vous êtes triste...

—Triste? Non pas... mais inquiet.»

Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme le gros de la chaleur était passé, la rue était pleine de gens endimanchés...

—Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac en prenant le bras du chevalier.

—Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se soit jeté en quelque périlleuse aventure.

—Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?

—Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de Montmorency en disant au suisse que, s'il n'était pas rentré au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel peut être ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris?

—C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez tort de vous inquiéter.

—Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et, d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût prévenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son côté, je travaillais du mien et son absence peut compromettre la réussite de mon plan.

—Voyons votre plan, fit Marillac.

—Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de garde à la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne défendre que mollement le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... Je compte sur vous, mon cher ami.

—Très bien. Mardi, quelle heure?

—Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que le maréchal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrât pas. Nous serons une vingtaine...

—Bon. Je vous promets de vous en amener autant.

—Ah! si mon père était là!...

—Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce monde?...

—Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à genoux!... Avançons.

—En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui fit tressaillir le chevalier.

Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient heurtés à une foule qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette foule criait:

«Miracle! Noël!...»

Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au moment où ils se trouvèrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en délire, s'embrassaient sans se connaître, faisaient des signes de croix et se frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.

La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle croyait être le plus agréable à tous les saints du paradis:

«Mort aux huguenots!...»

C'est à ce moment que la voix en question cria:

«En voilà deux!...»

Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait spécialement. Maurevert était entouré d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient le considérer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent sur le chevalier, l'épée à la main.

Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux amis qui, serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas tirer leurs épées.

«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en essayant d'arriver jusqu'à leurs deux victimes.

Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.

C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient.

Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire:

«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous en découdrons bien quelques-uns?»

—Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart!...»

Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de poings se levèrent...

Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en criant:

«Miracle!... Voici le saint!...»

Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent où son supérieur l'avait rappelé, la mission laïque du frère étant terminée, le moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et, apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait gratifié à la Devinière.

«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le moine qui passait à travers la foule prosternée.

Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et mettre l'épée à la main.

Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine Catherine.

—Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, à votre gauche, cette encoignure sous l'auvent?

—Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà un de ses assaillants.

—Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... Attention! Vous y êtes?

Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.

Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la foule s'écarta avec des clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'aperçut qu'il était seul.

—Pardaillan! rugit-il.

Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.

A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans l'impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l'intérieur du couvent.

Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:

Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit à fond et par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire. A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l'encoignure qu'il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en bégayant:

«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...»

D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine, qui alla rouler à terre en murmurant:

«L'ingrat!...»

A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert l'enleva.

Alors, on vit un spectacle inouï.

Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui s'efforçait de l'écraser.

Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un formidable roulis des épaules; elle se reformait, l'accablait; il l'entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un silence farouche.

Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffé, peut secouer la meute.