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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 16: XIII LE TEMPLE
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.

Il soufflait d'un souffle rauque et bref.

Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien... à rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manoeuvre, à le saisir, à l'étrangler avant de mourir.

Une clameur plus terrible retentit soudain:

Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.

«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.

Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient leur sang.

Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et l'acclamait. C'était le saint qui avait arrêté l'hérétique! C'était le saint qui, rien qu'en l'enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force!

Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une assez longue conférence avec le prieur. A la suite de cette conférence, il s'était fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait sous son bras l'épée du comte.

—Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée.

Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau.

—Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-à-dire à un moment où vous n'aurez pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer deux hommes.

—Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit Maurevert en grondant.

—Après-demain matin, voulez-vous?

—Soit.

—Dans les prés du passeur?

—Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas la querellé que vous me faites, au moment où je vous sauve la vie.

—Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir Maurevert.

Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et reprit:

—C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l'instant même où la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.»

Marillac avait écouté ces explications avec une surprise étonnée.

—Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'être surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...

—Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous tirer des mains de ces enragés! Qui n'en eût fait autant à ma place?... Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à votre secours...

—Quelle est cette raison, monsieur?

—Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outré.

Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:

—Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes même un peu regardés de travers à la dernière fête du Louvre, je n'en ai pas moins l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et à quelques autres de ses fidèles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considérait comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en toutes mauvaises occasions où vous pourriez vous trouver...

—La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix altérée.

—Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous répéter, monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très dévoué.

Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se retirer.

—Attendez, monsieur! dit Marillac.

Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous ses efforts, il reprit:

—Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien exprimée ainsi, en parlant de moi?

—Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente sincérité. Je dois même ajouter que, si les paroles de la reine étaient affectueuses, le ton l'était plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte, que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, et qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armée que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas.»

Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla la poitrine de Marillac.

«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompé?...»

—Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir mal accueilli.

—Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!

—Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire à M. de Pardaillan, afin que nous partions ensemble.

—Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes libre. Mais, quant à M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est rebelle, accusé de lèse-majesté et que c'est mon devoir de l'arrêter.

—Vous l'arrêtez?

—C'est fait.

—De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?

—Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre d'avoir à me saisir de la personne de M. de Pardaillan, et j'étais justement à sa recherche, quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

—Un ordre! gronda Marillac. De qui?

—De la reine mère!

Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout étourdi. Mais bientôt, se frappant le front, il murmura:

«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection de la reine pour moi!...»

Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en présence d'un moine, qui le salua et lui dit:

—Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire sortir du couvent par une porte de derrière.

—Pourquoi pas par la grande porte?

—Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.

Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.

«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui réclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur.»

Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit jusqu'à une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.

Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.




XIII

LE TEMPLE

Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que celles de l'amitié.

Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience dans cette partie du Louvre, où se trouvaient les appartements de la reine mère. Car, à peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit signe de le suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit dans une antichambre où se trouvait la suivante florentine Paola, laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt dans le fameux oratoire.

Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; elle avait devant elle un monceau de lettres déjà terminées. Car la reine écrivait toujours elle-même. Soit défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa dévorante activité, elle n'eut jamais de secrétaire.

A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase commencée.

Maurevert avait bon oeil.

Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les lettres déjà cachetées, que la reine avait rejetées sur la table, au hasard. Et il put constater que presque toutes ces lettres étaient adressées aux gouverneurs des provinces.

A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, surprit le regard de Maurevert.

—Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. J'aime les gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. Allez à cette fenêtre...

—Je supplie Votre Majesté de croire...

—Obéissez donc...»

Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant quelque terrible surprise.

—Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.

—Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, à cheval, prêts à partir.

—C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine qui, en même temps, frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.

Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les lettres cachetées et sortit en toute hâte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa raître dans la cour le même homme. Il remit une lettre à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à fond de train; puis il passa au deuxième, qui partit à son tour, puis au troisième... Au bout de cinq minutes, tous les courriers étaient partis.

—La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes courriers porteurs de dépêches pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrêter les insensés qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur Paris, pour protéger le roi!

Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si la hache du bourreau se fût levée sur son cou.

«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.

Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de mépris et de triomphe.

Elle avait d'ailleurs menti.

Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.

«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.

Maurevert obéit.

—Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.

Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il était sauvé.

—Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine de Médicis.

—Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspiré.

—Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il faut être quelqu'un! Seulement, vous n'êtes pas sans avoir écouté autour de vous. Que savez-vous?

—Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi ne voudra pas prendre contre les hérétiques les mesures nécessaires.

—Et alors?...

—Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera pour se faire désigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le capitaine général des catholiques...

—Et alors?...

—C'est tout, madame!

—Vous mentez, monsieur de Maurevert!

—Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...

—Dites toujours.

—Je pense que, maître de Paris, capitaine général des forces catholiques, on en profiterait peut-être, si les circonstances étaient favorables... pour mener directement Sa Majesté le roi...

«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la reine.

Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était redevenu impénétrable.

—Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans doute.

—Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en dispose!

—Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut être capitaine général, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'à le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. Je pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le roi, je fais venir à Paris une armée complète. Alors nous verrons. Quant à vous...

Elle le fixa de son regard aigu.

Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême du désespoir.

—Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.

Maurevert essayait ardemment de lire de loin.

«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.

La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante mille livres sur la cassette de la reine mère.

Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect, mais sans exagération.

«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi attentivement l'effet de sa générosité... L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.

—Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà payé, déjà à son poste. Et les cinquante mille livres que Votre Majesté veut bien m'octroyer...

—Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi pour vous récompenser des nouvelles que vous m'apportez. Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre intervention; oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de ces deux hommes?

—J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...

Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit sur le visage de la reine.

—Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, celui que je crois bien avoir sauvé des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.

La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque indifférente. Mais Maurevert eût frémi d'épouvanté s'il avait pu entendre le rugissement du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion, elle dit très simplement:

—Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il est de mes amis... Et l'autre?

—L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre de lui rappeler une promesse qu'elle a bien voulu me faire?

—Laquelle? dit la reine étonnée.

—Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. Tant que je n'aurai pas vengé d'effroyable manière l'insulte...

—Ce coup de fouet? dit la reine.

—Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est celui qui m'a marqué!

—Le chevalier de Pardaillan?

—Oui, Majesté...

«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!»

—Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donné cet homme pour en faire ce que bon me semblerait...

—Où est-il? demanda Catherine.

—Enfermé dans une cellule de couvent.

—Et où voulez-vous le mettre?

—A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.

—Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout à coup.

—Votre Majesté a dit: ces deux hommes?

—Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris chez M. le maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: il est au Temple. M. le maréchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir à questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal veut assister lui-même à la question. Mais tout cela est assez grave, en somme. Aucun jugement n'a été pris... J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait des secrets précieux?

—Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher ces secrets!

—Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant...

—Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein Louvre...

—Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée de mourir... c'est un grand malheur...

Maurevert eût vainement entrepris de suivre la pensée tortueuse de la reine.

Elle reprit avec un soupir:

—Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en dédirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?

En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.

—Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, pourvu que je les tienne... surtout le chevalier!

—Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?

—Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.

—Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.

Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:

—Votre Majesté me donne-t-elle congé?

—Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question à vos deux ennemis?

—Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire transférer le chevalier au Temple et de faire prévenir le tourmenteur juré.

—Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des juges!

—C'est vrai! fit Maurevert atterré.

—A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.

Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit à Maurevert.

C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi 23 août, à dix heures du matin.

—Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.

—Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes à dimanche soir...

—C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!

—Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions; personne que vous et le maître bourreau. Est-ce entendu?

—Votre Majesté peut se rassurer.

—Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de ces deux hommes?

—Je vous le jure, madame!

—C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami.

—Dès demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois...»

—Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, avec une joie effroyable dans le coeur.

«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos prières... Quant à ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures du Temple un cabinet noir où je serai à merveille pour tout entendre.»

A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:

—Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey.

Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.

—Et que veut-il, ce cher comte?

—Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience immédiate à Votre Majesté.

—Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.

Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait:

—Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pécore d'Alice serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons rien!...

—Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous désirez m'entretenir...

Marillac venait d'entrer.

La reine écarta de la main les lettres qui étaient devant elle.

Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha sur un signe qu'elle lui adressa.

—Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... Si tout est prêt pour la cérémonie de demain soir?

Marillac fléchit le genou.

—Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grâce.

—Grâce? fit la reine avec étonnement.

—Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être saisi. Un ami, madame! Un frère!

—Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux à vous-même. Son nom?

—Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire à deux reprises différentes: une première fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois, dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majesté le roi...

—Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant de gens m'ont déplu... je tâche à les oublier...

Marillac jeta un regard ardent sur la reine.

—C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.

La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre:

—Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce jeune homme à qui je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer à mon service. Et vous dites qu'il est arrêté?

—Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberté. Je me porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre Majesté.

—Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.

Le capitaine des gardes apparut bientôt.

—Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?

—Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première fois, s'est évadé de la Bastille.

—Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil.

—Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux soldats du roi.

—Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles circonstances...

—Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.

Le capitaine se retira.

—Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.

Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une affection de mère.

Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!

Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.

En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute!

Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure.

Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte de Marillac.

Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.

Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la reine mère.

Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier!

Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.

Simples contradictions, après tout!

Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.

—Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.

—Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?

—J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de Montmorency.

—Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...

—Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira lui-même.

—Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de tendresse.

—Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le roi aura achevé de l'interroger...

—Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?

—Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue Montmartre.

—Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...

—Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.

—Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient.

Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine.

—Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...»

Le comte sortit enivré.

Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir.

—Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan est encore dans votre couvent?

—Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais faire.

—Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.

—J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...

—Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques instants?

—Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.

—Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.

—Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.

Le comte salua et se retira, l'âme ravie...

Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.

—C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»

Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées...

«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!» songea Marillac.

Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.

Elle s'arrêta devant la prison du Temple.

Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été une ville dans la ville.

Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.

La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque.

Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.

En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François Ier l'avait employée à cet usage.

Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher royaliste.

Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant—une belle brute qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.

Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction de gouverneur du Temple.

Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.

Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en prévalut naturellement comme d'un grand service.

Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier.

Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention d'assister, cachée, à cette opération.

On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.

Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de Coligny.

Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux. C'était royalement payé.

Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.

«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse épousera le comte de Margency, voilà tout!»

Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant fortement.

Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant.

Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car il faisait nuit.

—Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.

«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»

—C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?...

—Lisez ceci.

—Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...

—Et extraordinaire, monsieur de Montluc.

Le chevalier frissonna longuement.

«Pour samedi, à dix heures, bon!»

—Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert.

—Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais d'ivrogne.

Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma.

—Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle de Montluc.

—Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.

A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de douleur:

«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!

—Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.

Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras.

—Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...

—Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble!

—Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!...

—Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.

Le chevalier n'avait pas bronché.

—Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...

Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre.

Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en sûreté.

Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui.

Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge...

Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé!

Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée du vieux routier.

—O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...

Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son fils.

C'était la première fois!...

Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger d'une taloche—bien rare du reste—le petit lui tournait le dos après l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré encore!

Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement douloureux.

—Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables... mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême moment... pleure ta jeune existence brisée...

—Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.

—C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?

—Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où...

Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le cachot.

—Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!

Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques heures.

Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.

Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna vers son père.

—Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte—et il nous faudrait pour cela dix à quinze jours de travail—nous tomberions dans un couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine d'arquebusiers...

—Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.

—Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine de gardes...

—N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...

—Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une trop vilaine grimace.

Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé.

—A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.

La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis: celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.

Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure d'Espagnole.

La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.

La brune s'appelait Pâquette.

Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives.

Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:

—A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.

—Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.

—Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà jalouse.

—Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et d'amour.

—Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.

Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.

—Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse!

La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente impudeur.

Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.

—Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette.

—La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...

—Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?

—Non, par le diable, c'est mieux que cela!

—Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue passementée d'or?

—Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes brebis...

—Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains.

—Non... voir torturer!...

La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu pâles.

Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.

—A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants. A boire!

—Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.

—Rien, dit Montluc.

—Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?

—Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de Pardaillan... le père et le fils...

Les deux ribaudes firent le signe de croix.

—Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?

—Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...

Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place, un procès peut-être!...

Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:

—Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure... n'oubliez pas... dimanche!...