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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 17: XIV LA REINE MARGOT
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.




XIV

LA REINE MARGOT

Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.

Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses qui se débitaient rapidement.

Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fête.

Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant dans ces physionomies.

Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches, portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes.

Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule.

Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles IX appelait déjà la reine Margot.

Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis, jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.

Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.

Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur; puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.

Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait pénétrer dans le lieu saint.

On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable.

Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du Louvre se mirent à tonner.

Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression:

«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»

Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple rang de chaque côté.

Les bourgeois vociféraient.

Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés. Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la laissait se déchaîner!

La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors d'atteinte, exaspéra la multitude.

Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on accusait tout haut de protéger les hérétiques.

«Il nous faut un capitaine général!...»

Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.

«Guise! Guise! Guise, capitaine général!

«A la messe les huguenots!»

Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.

«Les voilà! Les voilà!...»

Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines éparses se résorbèrent en curiosité.

Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des applaudissements éclatèrent même.

Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants d'acier et de broderies.

Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi de France.

Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux menaçants.

Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il, attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des lèvres.

La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des hurlements forcenés de:

«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»

Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme; votre mari a-t-il été à confesse, au moins?»

Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes d'une réelle splendeur.

Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:

«A la messe! A la messe!»

Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins riches, mais plus sévères que les catholiques.

On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin, à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques.

Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux plaisanteries, aux insultes.

Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancée.

Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou et Kervier, toujours inséparables.

Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers.

Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies, de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette, entrèrent les premiers dans Notre-Dame.

Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre.

Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri.

Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui, et qu'on attendait qu'il fît le signe croix.

—Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer d'être heureux.

En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit faiblement et se dirigea vers son trône.

Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un spectacle d'une magnificence inouïe.

Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes, et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait;

«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»

Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de mettre pied à terre devant le grand porche.

Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans paraître entendre les hurlements.

—A la messe! à la messe! vociféra Pezou.

—Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.

—Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.

Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en criant:

«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...»

Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:

«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...»

Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers l'oreille du Béarnais, avait murmuré:

«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au camp, ni à la ville, ni à la cour.»

Le troisième; c'était Marillac.

Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.

Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés.

«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux.

Alice, à ce moment, songeait ceci:

«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour moi.»

Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément!

La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de fleurs de lis.

Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre d'heures.

—Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres.

—Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?

Catherine répondit:

—Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort!

Salviati tressaillit.

—L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que jamais.

—Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?

—Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...

—Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.

—Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.

—La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans émotion.

Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:

—Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.

—Madame!...

—Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix funèbre.

En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait. Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé.

Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se passait autour d'elle.

Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX, la fille aînée de Catherine.

Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.

Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa place dans le cortège, il avait dit au roi:

—Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma religion.

—Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume.

Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec son plus charmant sourire, repartit:

—Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.

Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude.

Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois, étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens qui l'entouraient.

—Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati?

—Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.

—Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de nous.

—Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.

—Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?

—Si fait. Je sens l'encens...

—Et moi, je sens la poudre.

Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois, peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus d'ironie:

—Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je réellement compter sur vous?

—Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à Paris...

—Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur que d'une chose?

—Laquelle, sire?

—C'est de me mettre à vous aimer.

Margot eut un sourire plein de coquetterie.

Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps que vous logerez au Louvre?

—Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue.

Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant que se déroulait la cérémonie nuptiale:

Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques, archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes, passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du Louvre.

Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son mari jusque dans son appartement.

—Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire!

—Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?

—Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le roi.»

Henri baissa la tête, pensif.

—Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour...

—Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson.

Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles de fête.

«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.

—Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté.

Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.

—Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe?

—Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.

Et, en elle-même, elle pensa:

—Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France.




XV

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE

Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave s'était répandue avec des hurlements si féroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les ponts-levis.

On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le temps ne se fût soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eût engagé les Parisiens à rentrer chez eux.

Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés reçurent stoïquement les averses en criant de plus belle:

«Vive la messe! Vive la messe!»

Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient sans inquiétude: ils étaient les hôtes du roi de France, et il leur semblait impossible que le plus grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs d'hospitalité en les faisant malmener.

Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, et à défendre le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux soupçonnaient la main de Guise dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils défendraient le roi et le maintiendraient sur le trône.

Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine écoutait avec un sourire aigu.

A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un balcon en lui disant:

—Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple qui vous acclame.

Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur éclata:

«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux huguenots!»

—Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse à votre place!

Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'intérieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.

Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain, il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle.

Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.

Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arrêter devant une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être donnait-elle un mot d'ordre.

Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses filles qui l'avaient escortée dans toutes ses évolutions.

Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.

Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit.

—Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil, tandis qu'Alice avançait un coussin de velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne me quitterez pas...

—Cependant, madame...

—Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte de Marillac ce soir à huit heures...

Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine haussa les épaules.

—Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque nous allons nous séparer sans doute, je veux vous parler avec entière franchise: c'est Laura qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui vous avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.

Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante insurmontable que lui inspirait Catherine.

—Cette Laura est une laide créature, continua la reine; chassez-la dès demain... Mais, pour en revenir à ce que je disais, je sais donc que vous avez donné rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu bien du mal à garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je vais vous le dire: le comte devait vous conduire à minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi?

—Non, madame, balbutia Alice.

—Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc que j'ai tout fait préparer pour que votre union avec le comte soit couronnée ce soir...

L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia:

—Mais la lettre, madame...

—La lettre? ah! oui... eh bien?

—C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante d'espoir.

—Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la lui ai remise à lui-même! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... à onze heures, vous verrez le marquis, et à minuit, le comte de Marillac arrivera, je me charge de le prévenir...

Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.

Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la reine dans le même lieu, presque à la même heure, cela lui semblait une redoutable conjoncture.

Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du mariage qui se préparait? Aurait-il donc cette grandeur d'âme de disparaître, la laissant libre, heureuse?...

—Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.

—Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée de bonheur et de crainte...

—De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola peut tout apprendre à Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes précautions... ils ne se verront pas.

—Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de joie sincère, que ne puis-je mourir pour Votre Majesté!...

—Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien plutôt!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entière franchise... j'espère que vous-même...

—Interrogez-moi, madame!

—Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous faire? J'entends non pas seulement demain, mais dès cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en allez-vous?...

Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète pensée de la reine.

Le comte de Marillac, c'était son fils!

L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, dans la soirée même où la reine de Navarre l'avait chassée. Ce terrible secret, elle l'avait enfermé au plus profond de son coeur.

En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait Marillac du jour où le mystère de sa naissance menacerait de s'éclairer.

Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils. Elle sait que je ne puis vivre à Paris sans risquer d'être démasquée à chaque instant. Elle sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se fait la nuit, en plein mystère...

—Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre Majesté.

—Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre tête. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte?

—Eh bien, madame, pour être franche comme me l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent désir que de quitter Paris. Votre Majesté me pardonnera, j'ose l'espérer.

—Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-être sincère, vous partirez... mais quand?

—Dès cette nuit, si je puis, madame!

Catherine demeura pensive pendant quelques instants.

Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière fois dans son esprit la nécessité du meurtre de son fils.

Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être inutile!

—Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra à la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donné les ordres nécessaires pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. De là, vous passerez en Italie. Vous vous arrêterez à Florence et vous y attendrez mes dernières instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous le dis?

—Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à genoux.

—Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous de l'en détourner? Et s'il persiste, de m'en aviser?

—Jamais nous ne reviendrons en France, madame!

—Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...

Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.

—Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée du peu que je possède, dussé-je marcher à pied, je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...

—Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves à vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance illimitée.

—Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...

Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.

—Il y a une faute dans ma vie...

Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.

—Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant à ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute même... Pour vous parler plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François ne sont pas mes seuls fils...

Alice n'eut pas un tressaillement.

Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur de sa part. Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse surprise.

La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:

—J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches du trône.

—Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des fils de Votre Majesté aurait donc été écarté dès sa naissance...

Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque à convaincre Catherine.

—Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi défunt...

—Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une si terrible confidence....

—Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance, à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...

—Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment oserais-je me permettre une pareille pensée!

Catherine se leva brusquement.

—Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses pas...

Alice frissonnait.

Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu'il y avait d'obscur dans la pensée d'Alice...

—Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le connaît...

—C'est faux, rugit Alice.

—Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...

—Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...

—Comment le sais-tu?

—Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...

La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit lentement sa place et murmura:

«Me suis-je trompée?...»

Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea sur l'instant même son plan d'attaque.

—Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a enseveli en lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...

L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.

«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils est vivant! Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de l'entraîner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que ce fils... c'est Déodat lui-même!»

Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles confidences.

Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait appeler un mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle murmura:

—Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais tout au monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux comprendre cela, toi.

Alice demeura écrasée.

—En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...

—Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des années, c'est de cela que l'on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... Comme je l'ai cherché... Comme je le cherche encore!...

Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine semblait oublier la présence d'Alice.

—Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à chercher l'enfant que l'on aime en secret sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est sur toi que je compte...

—Sur moi, madame, balbutia l'espionne.

—Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t'a jamais entretenu de ce mystère... mais à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît mon fils!... Alors...

—Alors, madame? fit Alice toute palpitante.

—Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret... c'est le dernier service que je te demande, Alice!

Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.

—Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en vain...

—J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors d'elle.

—Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..

—Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!...

—Hélas! en es-tu bien sûre?...

—Aussi sûre que je vois Votre Majesté!

Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.

La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la haine furieuse qui s'était accumulée en elle, avec l'épouvante que le secret n'eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en elle-même:

«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils étaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!...»

Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.

—Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... D'ici là, vous êtes ma prisonnière... quelqu'un viendra vous prendre ici...

Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par l'émotion plus encore que par le respect.

«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous touchons au bonheur.»




XVI

L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)

Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée s'achevait dans une joie sans mélange.

Au-dehors, tout était silence et ténèbres.

A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée dans une profonde obscurité.

Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.

Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes montaient la garde.

Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre personne qui se serait approchée.

Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes inconnues qui devaient venir.

Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.

Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure confus qui n'était pas un murmure de prières.

Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.

Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.

Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille n'avait pas vingt ans.

Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.

Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.

Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.

Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.

Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.

Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait pour unique ornement un beau rubis.

Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.

Dix heures sonnèrent...

Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.

Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...

«La reine! Voici la reine!»

Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées, frissonnantes.

Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement de la sacristie.

Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.

Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.

Toutes s'agenouillèrent.

Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.

Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.

La reine jeta un long regard sur ces filles.

Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.

Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle avait dû produire.

Oui, la reine était émue!

Un souvenir traversa son esprit.

Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en déroute.

Du sang et des danses!

Des cadavres et des jeunes filles qui rient!

De la mort et de l'amour!

L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces formidables contrastes.

Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont elle était très sûre.

Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.

Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de Catherine les brûlait...

Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles d'effroyables passions...

Tel était l'escadron volant de la reine.

—Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes véritables filles selon mon coeur.

Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche, assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.

Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.

Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.

Un geste de la reine calma cet orage.

Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.

—Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez toutes égorgées!»

La reine parlait sans colère.

Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.

—Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle Alice de Lux.

—La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.

Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements s'apaisèrent.

—L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et Marillac seront ici.

Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.

Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le reste. Ce signal...

Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.

—Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!

Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.

Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:

«Dieu le veut!...»

Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.

Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance, l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se glissèrent à la place qui leur avait été désignée.

Et, le poignard à la main, elles attendirent.