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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 2: LES PARDAILLAN-2
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.

The Project Gutenberg eBook of Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

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Title: Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Author: Michel Zévaco

Release date: August 31, 2004 [eBook #13339]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Renald Levesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN — TOME 02 : L'ÉPOPÉE D'AMOUR ***

MICHEL ZÉVACO

LES PARDAILLAN-2




L'épopée d'amour




I

OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE

Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal de Damville, l'avait séparé.

Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui avouer qu'il avait été l'amant de Jeanne... son duel avec lui où il avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency.

Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image de la première demeurant tout entière en son coeur.

Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait à jamais disparue de sa vie.

Jeanne de Piennes était vivante!

Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency.

Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans l'âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi, en vain il l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan était venu à lui.

Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être il devinait confusément le secret, l'avait conduit par la main à la demeure mystérieuse où se cachait tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency.

L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était enfin sonnée.

Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os, l'essence même de son être; en un mot, celle qu'il avait aimée.

Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne.

Comment la retrouvait-il?

Folle?...

Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensée:

«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas sous l'égide de son père!... Oui! retrouver François, même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans ses bras... et mourir alors!...»

Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui dit que c'était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime que François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. Et elle attendit.

Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle ne parut pas surprise.

Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:

«Voici l'heure où je vais mourir!...»

La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la craignait.

Au vrai, elle se sentait mourir.

Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.

Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du repos!...

Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.

Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas de l'évanouissement de Loïse.

Elle se mit en marche en songeant:

«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!...»

Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan et elle vit François de Montmorency.

Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.

Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait son bonheur.

Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement à cette parole qu'elle crut prononcer:

«Adieu... je meurs...»

Puis il n'y eut plus rien en elle.

Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...

Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette femme qui avait supporté tant de douleurs, qui avait tenu tête à de si effroyables catastrophes, cette admirable mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin s'abandonna, cessa de résister dès l'instant où elle crut sa fille sauvée, en sûreté! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des années, fondit sur elle.

Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.

Une seconde de joie la tua.

Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité qui s'était acharnée sur elle,—si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces de la pensée humaine!—par une sorte de pitié du sort, disons-nous, la folie de Jeanne la ramenait aux premières années de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, où elle avait tant aimé...

Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!

L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots arides. Pour le rêveur qui aime à pénétrer d'un pas hésitant dans les sombres annales du passé, qui cherche en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir ému ta douce et noble figure.

Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui il se souleva sur un genou et, jetant à travers la salle le regard étonné de l'homme qui croit sortir d'un rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.

Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit.

François se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux et si mélancolique.

Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement à l'épaule.

Loïse leva la tête.

Le maréchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mère essayât de la retenir et il la contempla avec avidité.

Il la reconnut à l'instant.

Loïse était le vivant portrait de sa mère.

Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue et aimée à Margency.

«Ma fille!» balbutia-t-il.

Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras du maréchal et, pour la première fois de sa vie, avec un inexprimable ravissement mêlé d'une infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses lèvres n'étaient pas accoutumées...

«Mon père!...»

Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal s'assit près de Jeanne dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si elle eût été toute petite, il dit gravement:

«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le moment même où ce grand malheur te frappe, tu retrouves un père...»

Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.

Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu de calme à force de se répéter qu'à eux deux ils arriveraient à sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre les questions sans fin.

Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit souvent interrompu, quelle avait été l'existence de celle qui avait porté son nom...

A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.

Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front pâle de Jeanne leur double baiser, il était près de minuit.




II

OÙ LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE
EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES

Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de Mesmes.

Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser échapper.

En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer à t'échafaud.

Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.

Il se privait ainsi d'un aide précieux.

Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses prisonnières.

Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième personnage du royaume!

Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le désir effréné de se débarrasser de son frère.

Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes.

Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement vengé.

Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que jadis.

La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne.

On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.

Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire:

«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur votre tête?»

Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!

On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse.

De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le fils!

Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi.

Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!

Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!...

C'était l'écroulement de tout son plan.

Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux Pardaillan.

Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez Alice.

Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un seul coup de filet.

Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de rage.

Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.

«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...»

Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser jusqu'à l'office.

Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.

Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte.

Il se pencha et aperçut une faible lueur.

«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé!

Il descendit avec précaution.

A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus nettement.

Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue.

Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre du spectacle en question.

La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans les ténèbres.

Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes.

L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau de torture.

L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient.

Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la plus dure.

L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de rictus balafrait ce visage couturé de rides.

Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très consciencieusement à aiguiser son couteau.

Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau, c'était Gilles.

Le jeune, c'était Gillot.

Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne oncle.

Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage. Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre, paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en somme un répugnant personnage.

Mais par-dessus tout, Gillot était avare.

Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.

Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour perdit Troie.

En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit.

Il venait de sauver ses oreilles—ces larges oreilles auxquelles, d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en esthétique, il avait si grand tort de tenir.

Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un ornement de sa figure.

Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.

Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.

Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son maître!

Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...

Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là. il se dit:

«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je m'en aille!»

Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.

Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut beaucoup d'argent.

Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire croire qu'il devenait fou.

Non, Gillot n'était pas fou!

Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel, Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il avait volés.

Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.

Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart d'heure avec les Pardaillan.

Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre pour voir où il faudrait frapper.

Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie, tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'écus.

A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération qu'il commença aussitôt.

«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare.

Gillot était tout entier dans ce mot.

Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer de semer de l'or sur la route.

Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or, Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout embarrassé, se recula en murmurant:

«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!»

Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.

Son oncle était là!

Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec un sourire blafard.

Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois écus roulèrent sur le carreau.

Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus hideusement du Monde.

Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux grimaces extraordinaires.

—Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.

—Que fais-tu là? demanda le vieillard.

—Je... vous voyez... je... range votre coffre...

Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon.

Gillot demeura interloqué.

—Que... je continue?

—Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi, écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite, comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu?

—Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot.

Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.

Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles.

A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle comptait:

«Encore quinze mille... encore douze mille...»

Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient réintégrés.

L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux heures, elle s'acheva à cinq heures du soir.

Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.

Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.

«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... plus que trois mille...»

Gillot qui venait de placer délicatement le dernier

écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne vit plus rien.

Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul écu.

«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.

—Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»

Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Héroïquement, il les tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaître, et dit:

—Après!...

—Après, mon oncle?

—Oui, les trois mille livres!

—Mais je n'ai plus rien, mon oncle!

—Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.

—Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!

Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses mains tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son crâne. Gillot ne mentait pas!...

—Déshabille-toi!

Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque vêtement, sonda les coutures, retourna les poches, déchira les doublures... Il dut se rendre enfin à l'horrible vérité:

Trois mille livres manquaient au trésor!...

Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante retentirent dans le cabinet; l'imprécation venait de Gilles, qui en même temps rugissait:

—Rends-les-moi, misérable!

Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir à la gorge.

—Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a pris, mes pauvres écus? Mes pauvres écus, où êtes-vous?...

Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette question.

Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer en grâce et insinua:

—Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!

—Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, toi, misérable! Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en coûte de se faire larronneur et traître! Habille-toi! vite!

En même temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eût pu lui soupçonner. Enfin, il le lâcha, et Gillot se revêtit rapidement.

Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.

Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement refermé le cabinet, il l'entraîna.

—Miséricorde! gémit Gillot.

Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et tirant une dague acérée, lui dit:

—Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'égorge!

Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, puisqu'il n'était menacé de mort que s'il tentait de fuir!

—Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.

Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier.

—Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant un assez long poteau pointu par un bout.

Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.

—Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta l'oncle.

Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui désigner. Ainsi chargé des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il pénétra dans le couloir de la cave.

Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.

Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il l'entraîna au fond et lui dit:

—Creuse ici!

Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la terreur, hébété, se mit à creuser avec la bêche.

Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça profondément à coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, ayant constaté qu'il tenait solidement, criât: Assez!

Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer ni les bras, ni les jambes, ni la tête.

Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui suggérait pas une révolte.

—Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.

—Tu vas le savoir, dit l'oncle.

Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit et se mit à aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporté.

A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser des gémissements ininterrompus.

Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville pénétra dans la cave.

«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on égorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai forcé de te tuer.

Gillot observa instantanément un silence absolu.

«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...»

—Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon âme et conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes peuvent mériter l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.

—Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commençant à se rassurer.

Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard continuait à affûter paisiblement. Celui-ci reprit:

—Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait caché ses prisonnières?

—Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.

—Quelqu'un t'a-t-il vu?

—Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu.

—Et quelle était ton idée en suivant la voiture?

—Rien. Je voulais voir, voilà tout.

—Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garçon!

—Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!

—Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, quel démon t'a poussé à raconter ce que tu n'aurais jamais dû voir aux deux damnés Pardaillan?

—Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.

—Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maître?

—Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!

—Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre à ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?

Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa tête dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutôt que d'avoir à essuyer la colère du maréchal.

Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de sa parfaite innocence. Ce témoin n'était autre que Gillot lui-même. Gillot était donc précieux à conserver.

—Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne pas à mort. Monseigneur prendra à ton égard telle décision qui lui conviendra. Mais il faut que je punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même au pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui manquent à mon coffre...

—Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.

—Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol énorme que tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu eu l'idée de me poignarder plutôt que de toucher à mes pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-être te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont passés. Me le jures-tu?

—Sur ma part de paradis, je le jure!

—Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes à moi-même en me faisant courir le risque d'être pour le moins chassé par monseigneur. Et je vais te punir par où tu as péché...

—Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de terreur.

—Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les oreilles!

—Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.

Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant de son couteau sur l'ongle de son pouce.

Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, eut encore la force de se dégager.

—Au moins, n'en coupez qu'une!...

Il avait à peine terminé cette singulière objurgation qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul coup de couteau.

L'oreille tomba sur le sol de la cave.

—Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. ivre d'épouvante et de douleur. Grâce! pitié...

Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il s'évanouit.

Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglanté.

Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il paraît que celle du malheureux Gillot était d'être tôt ou tard privé de ces deux vastes et larges ornements que la nature avait prodigalement octroyés à chaque face de son visage.

Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit à sourire.

Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il le vit sans connaissance, il frémit et grommela:

«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout de suite. Il est mon témoin devant le maréchal!»

Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta de l'eau, du vin sucré, un cordial, des compresses.

Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les eut cautérisées au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées convenablement, il introduisit une gorgée de cordial entre les lèvres du patient et aspergea son visage d'eau fraîche.

Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains à ses oreilles. Elles n'y étaient plus!...

Gillot poussa un lamentable gémissement.

—Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation narquoise qu'on prête à Satan dans les vieilles légendes.

—Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, à présent?

—Imbécile! dit Gilles.

Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutilé! Seulement, il le prit par un bras, l'aida à se soulever, le remit debout, et tous deux se dirigèrent vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche mourante.

Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que l'autre.

Un homme était devant eux!

Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!

—Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.

—Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?

—Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le jure! J'ai veillé, surveillé, comme vous m'en aviez donné l'ordre en partant. La fatalité et ce misérable imbécile ont tout fait.

—Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville avec sévérité.

—Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné Pardaillan sait où elles se trouvent...

—Et tu n'es pour rien dans cette trahison?

—Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misérable à qui je viens de couper les oreilles...

—C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.

—Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de dire est pour moi une récompense plus magnifique que le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un seul coup!

—Ainsi, tu me restes dévoué?

—Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à vous!

—Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile à coup sûr que de mourir pour moi.

—Je suis prêt, monseigneur!

Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit qu'il avait foi en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût été gentilhomme!... de puissance à puissance!

Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire éclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.

Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.

«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en désignant Gillot, toujours évanoui. Faut-il l'achever?

—Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...




III

L'ASTROLOGUE

Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper à mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne. Nous laisserons également François de Montmorency, la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant Ramus, où les nécessités de notre récit nous rappelleront bientôt.

Trois jours après les événements qui se sont déroulés, trois jours après la rentrée triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel de la reine.

Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse de commerce), s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non loin de l'hôtel de Nesle.

Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, avait acheté les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hôtel de Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; des régiments de maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, comme sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante magnificence, et une armée de jardiniers avaient, autour de l'Hôtel de la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.

Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait fait transplanter à grands frais des orangers et des citronniers.

Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, tous les parfums, le sang et les fleurs.

Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui s'avançait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'était élevée la colonne d'ordre dorique, encore debout—dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement construite pour l'astrologue de la reine.

C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine—c'étaient eux—s'avançaient en silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent au pied de la colonne.

L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.

Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, qui montait en spirale jusqu'à la plate-forme de la tour.

Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table chargée de livres et deux fauteuils.

Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la Hache, laissait pénétrer l'air dans ce réduit.

C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne d'une espionne, communiquait avec Ruggieri.

C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle voulait faire parvenir à la reine.

Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un billet contenant ces quelques mots:

«Ce soir, vers dix heures, elle recevra une visite importante, dont je rendrai compte demain.»

—Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda Ruggieri.

Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.

En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de Médicis, qui eût été un policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas étaient sans doute ceux de la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante visite.

La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les ténèbres étaient profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaça de façon à entendre.

Les pas se rapprochaient.

—Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. Croyez-moi. Majesté.

Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, eût-on dit, des gens qui venaient.

—Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit pâlir l'astrologue.

Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune façon, se douter qu'elles étaient ainsi épiées. Elles s'arrêtèrent près de la tour, non loin de la meurtrière, et la reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit voilée d'une indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.

La voix disait:

«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai à la fois la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver à la porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en parfaite sûreté...

—Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre voix—voix de femme, cette fois.

—Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.

—Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.

—Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, à travers le jardin, apparaît une lumière. Sans aucun doute, elle a reçu votre messager. Elle vous attend...

—Tu trembles, mon pauvre enfant?

—Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majesté, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne, je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez me témoigner...

—Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.

—Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui devrait être où vous êtes... Tenez, madame, quand je songe que ma mère m'a certainement reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection ne lui est échappé, qu'elle est demeurée glaciale, impénétrable, formidable de rigidité...»

Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, et le bruit étouffé d'une sorte de sanglot parvint jusqu'à Catherine, qui demeura impassible.

—Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les cours des pensées du jeune homme. Dans une heure, je l'espère, je vous apporterai un peu de joie, mon enfant...

A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla frapper à la porte verte.

L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pénétrait dans la maison d'Alice de Lux.

Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la tour et attendit. Sa tête touchait presque à la meurtrière.

Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant les longues minutes qui, une à une, tombèrent dans le silence de la nuit? L'astrologue: le père!... la reine: la mère!... Déodat: l'enfant!...

Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri s'était placé de manière à empêcher Catherine de passer son bras par la meurtrière. Quel horrible soupçon traversa donc son esprit?

Catherine était toujours armée d'un court poignard acéré, arme florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible dans les mains de la reine.

Et Ruggieri frémissait d'épouvante.

Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même de subtils poisons, et une seule piqûre de ce précieux objet d'art était mortelle.

Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger subitement son bras et de frapper?

Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.

Onze heures sonnèrent, puis la demie.

Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.

Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir faire un pas.

Catherine s'apprêta à écouter.

Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de Marillac, lui dit simplement:

—Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans retard...

Et tous deux s'éloignèrent alors...

Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:

—Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.

L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eût pas un tremblement et que son regard fût calme. Catherine, l'ayant considéré attentivement, eut un haussement d'épaules et dit:

—Tu as pensé que j'allais le tuer?

—Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.

—Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'être utile? Tu vois que je ne songe pas à le frapper, puisqu'il vit encore après ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je suis sa mère!

L'astrologue garda le silence.

—Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-même a parlé. Il sait, René!...

Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porté l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux baissés, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement.

Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la nuit vers le point où le comte avait disparu, la reine reprit:

—Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon René; ton affection paternelle ne sera soumise à aucune épreuve.

—Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne peut le sauver.

Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.

—Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.

Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beauté, ni même d'une certaine majesté naturelle. Ruggieri était loin d'être un charlatan. Nature complexe, faible au point d'accepter sans révolte les plus effroyables besognes, implacable dans l'exécution des crimes que seul il n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il était livré à lui-même, terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eût sans doute passé sa vie en études et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était trouvé sur le chemin de Catherine.

L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri qu'un art intermédiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaître l'avenir, se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra à savoir aujourd'hui ce que demain doit être! Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or à sa guise?

Ruggieri croyait donc fermement.

Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passé des nuits, il laissait tomber sa plume avec découragement. Mais bientôt une force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonçait dans la solution de l'insoluble.

Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait été hanté de visions?

—Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai d'abord songé qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu à peu, la pitié est entrée en moi. Et avec la pitié, d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser à me dresser devant vous pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me suis contenté de pleurer en moi-même. Car vous avez pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. Je ne vous étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser de moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté les astres, et ne recevant que des réponses douteuses, je m'étais repris à espérer. C'est vous dire que j'avais pris la résolution de me placer entre vous et lui, et d'empêcher le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, madame, si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y eussiez point réussi: car je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir.

Catherine hocha la tête, très calme en apparence.

—Superstition! murmura-t-elle.

—Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral.

—Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.

Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement l'astrologue, était à son tour dominée par lui dès que Ruggieri abordait les problèmes d'occultisme.

Un changement étrange s'était fait dans la physionomie de l'astrologue. Ses yeux, légèrement convulsés, avaient ce regard en dedans qui transforme si complètement la figure humaine.

—Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à me répondre, lorsque les problèmes que je pose d'après les données sidérales aboutissent à l'insoluble, parfois la question que j'ai posée aux invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention se portait sur vos bras. La bague que vous avez à l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre main, et si votre main se fût portée à votre poignard, je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. A la même seconde, j'ai reçu comme une légère secousse dans le crâne, et ma tête, d'elle-même, s'est tournée vers la meurtrière. A ces signes, il m'était impossible de ne pas reconnaître que j'étais en communication avec l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place où j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. Il était à une vingtaine de pas en avant de la meurtrière, et se trouvait à sept ou huit pieds en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; lui-même brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, retomba. Et à la place où elle était, je vis une large blessure par laquelle s'échappait à flots un sang pareil à du cristal en fusion, et non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes yeux pendant près de deux minutes. Puis, peu à peu, ses contours sont devenus moins précis; la forme s'est confondue jusqu'à ne plus être qu'une vapeur légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie, puis, rien...

La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant ces derniers mots, et n'était plus qu'un murmure indistinct.

La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de défi dardèrent leur regard d'une étrange clarté sur le point que fixait l'astrologue.

—Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plaît de sentir la mort! Il me plaît d'être celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et démons, vous m'aiderez à placer sur le trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé Henri...

Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au front, du bout de son doigt glacé.

Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.

—René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne cet homme...

—Notre fils...

—Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous mêlons pas de discuter les arrêts prononcés par les puissances; il sait que je suis sa mère, et c'est pour cela qu'on le condamne.

Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle devait dire Dieu ou Satan.

—On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir royal. N'en parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret connaît ce secret... Et celle-là, René, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un seul coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de rétablir l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de mon Henri. J'ai sondé Coligny; j'ai sondé le Béarnais, j'ai étudié tous ces seigneurs qui encombrent la cour et la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la révolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'élèvent comme une menaçante barrière; l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. René, si je ne détruis pas la réforme, c'est la monarchie elle-même qui sera quelque jour réformée. Commençons donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret, c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'État.

Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri hors de la tour.

—Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.

—Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.

Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient et parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, placé à une centaine de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement à son astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec balcon ventru en fer forgé. Une belle porte cintrée, en chêne orné de gros clous à tête, des fenêtres à vitraux délicats, une façade contre laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner à cette demeure une apparence de coquetterie.

Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent dans une pièce très vaste qui occupait toute l'aile gauche du rez-de-chaussée. Sur une grande table étaient déployées des cartes célestes dressées par Ruggieri lui-même; les murs disparaissaient derrière les rayons de chêne qui supportaient des volumes.

La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques instants dans le cabinet de travail poussiéreux.

—Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.

Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.

Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par ouvrir, après dix minutes de travail, une lourde porte renforcée de barres de fer.

Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci était toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-même ayant appuyé fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt s'écarta, laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage d'un homme.

La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite du rez-de-chaussée.

L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux en cuir, soigneusement tirés, protégeaient contre tout regard qui fût parvenu à percer les vitraux.

Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.

Tout le panneau du fond était occupé par le manteau d'une cheminée assez vaste pour former à elle seule comme une pièce distincte. Sous ce manteau, deux larges fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables placées ça et là supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une collection de masques en verre ou en treillis d'acier.

Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la clef qu'il portait suspendue à son cou, sous son pourpoint.

Catherine se pencha, et murmura:

—Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, cette jolie aiguille d'or?...

René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient presque.

Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce qu'elle riait. Au repos, la tête de la reine présentait un caractère de sombre mélancolie qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à être gracieuse comme au temps de sa jeunesse où son sourire avait été chanté par tous les poètes. Mais quand elle riait d'une certaine façon, elle devenait effrayante.

Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude sur son visage, où éclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son oeuvre.

—Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle pêche bien mûre et dorée; enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, Seulement, la personne qui aura mangé cette pêche sera prise, dans la journée, de nausées et de vertiges; le soir, elle sera morte.

—Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce liquide qui ressemble à de l'huile?

—C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prépare la veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait douze ou quinze gouttes de cette huile à l'huile de la veilleuse. Votre Majesté s'endormirait comme d'habitude sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se réveillerait plus.

—Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?

—Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rosé, voici l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, l'essence de géranium; voici la violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par exemple. Votre ami admire et demande à cueillir la rose. Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une légère incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez versé dix gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est pas modifié puisque chacune de ces essences possède le parfum lui-même.

—Très joli, René! Et ces cosmétiques?

—Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les lèvres; voici la pâte pour étendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacité aux yeux. Seulement, la femme qui aura employé cette pâte ou ces crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes démangeaisons à la figure, et bientôt un ulcère se produira, qui ravagera le plus beau visage.

—Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?

—Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beauté.

—Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il là? de l'eau?

-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'altérera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous l'aurez mêlée dans la proportion infime de trente à quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.

—L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.

—Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est des cas où il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de l'être quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de dîner à votre table et si son vin a été additionné de cette pure eau de roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque malaise, une angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera impossible de manger; une faiblesse générale s'emparera de lui et, trois mois après le dîner, on l'enterrera.

—Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.

—Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien de temps voulez-vous que... la gêne soit supprimée?

—Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas plus, pas moins.

—La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ébène.

—Ce livre?

—Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilité entre les mains d'une catholique, missel précieux pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.

—Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette broche?

—Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile à fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour fermer et, en forçant, elle se pique au doigt, piqûre insignifiante qui fait se déclarer en huit jours une bonne gangrène.

—Non. Ce coffret. Qu'est-ce?

—Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil à tous les coffrets du monde, avec cette différence pourtant qu'il a été ciselé par d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un présent vraiment royal. Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, madame.

Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eût tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y était habitué.

—Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce coffret est doublé en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est à lui seul un objet d'art, gaufré selon les méthodes secrètes de la tradition arabe, ce cuir est légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.

Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre qui se dégageait légèrement de l'intérieur du coffret.

—Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fièvre qui vous emporterait en trois ou quatre jours.

—Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins une heure?

—A défaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-même venir trouver votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira à renfermer l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants qui vont s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants séjournent dans le coffret, leur vertu est dès lors aussi efficace que la vertu même de ce cuir.