XVII
LE MOINE
Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait alors sur le point d'éclater.
Onze heures sonnèrent.
Puis la demie.
A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.
—Madame..., balbutia-t-il.
Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:
—Catherine!...
La reine releva la tête; cette tête était effrayante.
—René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?
Ruggieri joignit les mains:
—Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!
La reine s'était mise debout.
—René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.
Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?
—Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les surveillerai...
—Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...
—Non! c'est le tonnerre qui gronde!
—Va ouvrir, te dis-je!...
—Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...
La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle le releva.
—Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde toi-même!
Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.
—Va ouvrir! commanda la reine.
Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
Son capuchon était rabattu sur ses yeux.
Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.
—Où dois-je aller? demanda lentement le moine.
Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque, sans expression humaine, gronda:
—Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
Le moine tressaillit longuement.
Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.
Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.
Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.
—Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et songea:
«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»
—Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un instant, vous allez voir celle que vous aimez...
—Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.
—Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»
La reine tendit au moine un papier plié en quatre
—La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!
—Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?
—Oui, oui!...
—Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?
—Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
—Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme votre amour à vous a survécu à ses trahisons?...
—Madame! Madame! râla le moine.
—Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...
D'un geste violent, le moine écarta sa robe.
Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au cou, une forte dague à la ceinture.
Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix sifflante, haleta:
—Voilà qui décidera!
XVIII
LES FIANCÉS
Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle était entré le moine.
Il était à ce moment près de minuit.
Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même Le carrosse s'arrêta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles était Alice de Lux, pâle, vêtue de blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. Les deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse qui s'éloigna aussitôt.
L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un instant palpitante, interrogeant les ténèbres que les quatre flambeaux du maître-autel, là-bas, tout au loin trouaient de leurs lumières blafardes.
Mais une main saisit sa main; une voix murmura à son oreille:
—Mon enfant, vous voilà donc?...
Alice reconnut alors la reine.
—Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va venir...
—Comme vous êtes bonne, madame!...
—As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
—Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois pas... le prêtre... Quoi! personne dans cette église?...
—Patience! te dis-je...
—Voici minuit qui sonne, madame.
—Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.
En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, le signal fut frappé à la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
—C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange que la reine fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle n'eût pas commis le soin d'ouvrir à quelque domestique; qu'elle-même, de ses mains royales, s'occupât de cette besogne.
Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible araignée embusquée au centre de la toile qu'elle avait tendue.
«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.
Elle se trompait: c'était bien Marillac!
La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église pour s'assurer que le comte était venu seul.
—Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec vous deux ou trois amis?
Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. Il s'inclina avec une profonde émotion. Ah cette reine qui attendait à la porte, qui lui ouvrait elle-même! Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle preuve d'excessive bienveillance!
—Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a ordonné de venir seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais résolu de me faire accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera libre que demain matin...
—Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa poitrine.
Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutôt qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains s'enlacèrent et ils oublièrent l'univers...
D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés par les quatre étoiles qui brillaient faiblement.
La reine marchait derrière eux, les couvant de son regard funèbre.
Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.
Alice murmura:
—Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha à l'épaule et dit:
—Voici celui qui va vous unir...
Le moine se releva lentement, découvrit son visage et se tourna vers les fiancés...
XIX
LES RIBAUDES
En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans la petite maison de la rue de la Hache.
A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était arrivé.
—Alice? demanda-t-il.
—Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse.
Marillac sourit.
—Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!...
—Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
—J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas avant, pas après, où vous savez...
—C'est bien...
—Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi!
Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne dame!...
—Dieu vous conduise, monsieur le comte!
Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et disparut.
La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre.
Neuf heures sonnèrent.
Alors, elle grommela:
«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est en bonnes mains.»
Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
«E finita la commedia. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!»
Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux coups de marteau.
Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un coffret.
Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire.
La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux d'écus d'or—toute sa fortune!
«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine...
Un coup violent retentit au-dehors.
Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant un poignard, elle se posta derrière la porte.
«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!»
Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la maison.
Laura, alors, respira:
«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...»
Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint avec un petit sac.
«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!»
Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma solidement.
Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids de sa sacoche.
Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre.
Il était alors neuf heures et demie.
Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et hôtelleries étaient fermées...
Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.
Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée.
Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle. Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.
Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...
«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle était revenue!...»
Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les jointures d'une porte.
Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait au-dessus de la porte en grinçant au vent.
L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant.
«C'est une auberge!» gronda-t-elle.
Et elle s'élança vers la porte.
A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empêcher de crier.
Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux.
—Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas les pattes! En voilà une enragée!...
La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se retira; Laura se mit à hurler:
—A moi! Au guet! Au meurtre!
Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une pression savante...
Laura se débattit quelques instants encore.
Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée.
Elle était morte.
Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel noir.
Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera plus jamais!»
Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle.
«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...»
Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette conscience obscure.
Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien morte.
Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit: combien pour une vieille femme?—Cinq écus de six livres, ce n'est pas trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce pas?—Compris, par les boyaux du diable!—Bon, qu'il me dit encore. Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon brave, et on a l'oeil sur toi.—Paix, monseigneur! La besogne sera faite et bien faite!—Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres; c'est pour toi!...»
Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.
«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!»
Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre.
Le truand se releva.
«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons là, j'ai soif...»
Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous la table.
Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux d'écus, sentit les pierres sous ses doigts.
«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?...»
Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait la sacoche?...
Peu nous importe, au fond.
Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par Catherine, qui avait toutes les prudences.
Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle.
Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette «grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui composaient la clientèle nocturne du cabaret.
En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire. Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses anciennes connaissances.
Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et causait avec deux jeunes femmes.
Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du début la conversation qu'elles eurent avec Catho.
Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre en disant:
«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander...
—C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander, fit l'une des deux femmes.
—Et c'est grave, ajouta l'autre.
—Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés...
—Mais aussi, comme nous t'aimons!
—Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté... S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez votre beauté du diable!
Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts qu'elle leur reprochait.
La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de coude que lui donna Pâquette.
—Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête...
—Pour quand? fit Catho souriante.
—Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer... surtout si tu nous aides.
—Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque collier, quelque ceinture?
—Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues, comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non, il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées...
Catho leva les bras au ciel:
—Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces robes, qui pourtant vous vont à merveille?
—Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.
—Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!
—Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner.
Catho demeura stupéfaite.
La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien vrai.
—Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en frémis encore lorsque j'y songe.
—Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
—Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur du Temple?
—Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
—Et où devez-vous voir la question?
—Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues pour l'assister.
—Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...
—Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit Pâquette.
—Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!
—Et nous attirer sa colère!
—Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il faut.
—Pour samedi?
—Pour samedi soir, c'est entendu!
Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne aubergiste.
—Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va questionner?
—Ils sont deux, fit Pâquette.
—Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
—Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils.
Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant, s'occupaient à déchiqueter une tartelette.
Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus.
Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à l'idée que cet homme devait mourir.
Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie.
Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à part.
Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir. Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le chevalier.
Ils devaient mourir!
On devait les torturer!...
Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur l'heure, elle aussi.
—On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes?
—Moi? Non..., murmura Catho.
—Alors... c'est entendu? nos robes...
—Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est pour dimanche?
—Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
—Ah!... samedi soir...
—Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?
—Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.
Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains, et murmura:
«Dimanche! Dimanche matin!...»
Et, alors, elle se prit à sangloter.
Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un jour.
Ceci établi, revenons à Catho.
Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.
L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions inébranlables:
«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au Temple!»
Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la grande salle.
Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:
—Que se passe-t-il encore?
—Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
—C'est la Roussette et Pâquette!
Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de leur beauté.
Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.
—Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
—J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une autre.
—Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.
La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur innocence.
—Silence, toutes et tous! commanda Catho.
Le silence se rétablit à l'instant.
—Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.
—Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en ferai une maladie...
Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur elles.
—Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et commença:
—Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»
—Faut voir, que dit Fifine.—Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?
—C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et Fifine-aux-soldats.
—C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.
—Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!
Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.
—Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!
Catho saisit la fille par le bras.
—Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais long sur ton compte... et vous toutes hein?
Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.
—Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de belles!...
—Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.
—Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!
La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la société se dispersa.
Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour, Catho les retint:
—Restez, je veux vous parler! dit-elle.
L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.
Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur dit:
—Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?
—Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...
—Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!
Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles tremblaient de terreur.
—Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.
—Commande! dirent-elles en claquant des dents.
—Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus; c'est facile.
—Que faut-il faire?
—Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
—On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
—C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.
—Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
—Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au Temple.
XX
LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES
Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à l'hôtel de Mesmes.
Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel cataclysme...
Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes.
L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte.
«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?
Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait profité pour placer des hommes à lui à la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisît, que Catherine de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi par les troupes des provinces en marche, et il n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la porte Montmartre.
L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.
Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, et vers neuf heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux: c'étaient Gilles et son neveu Gillot.
—Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment où nous pénétrons auprès des deux compères.
Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide à l'instant même.
—Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pâteuse.
Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.
—Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du meilleur.
Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.
«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.
Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.
—Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel Montmorency?
—Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition du vieux coupeur de langues?
—Coupeur de langues? interrogea Gilles.
—Oui... le damné Pardaillan!...
Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit à rire aux éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à lui, grinçait comme une vieille girouette et eût donné le frisson au neveu, si le neveu n'eût pas été occupé à ses agréables pensées.
—Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait de moi. On devait soupçonner que j'étais pour quelque chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle, il était temps que je m'en allasse... j'y eusse laissé ma tête... et je tiens à ma tête, moi...
Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux mains à sa tête, soit pour s'assurer que cette tête était bien toujours à sa place, soit en signe d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna et parut se dégriser.
L'oncle se hâta de remplir son gobelet.
—Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assuré qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre diable!
—Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!
—C'est vrai! L'infâme!...
—Et la langue!
—Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...
Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment assis et se mit à rire.
—En sorte, reprit Gilles, que tu es content?
—Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble que je rêve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez octroyé mille écus!
—Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? dit Gilles.
—Vous êtes, fou, mon oncle!...
—Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!
—Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille écus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour boire sans langue?
Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.
—Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...
Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; les yeux de Gilles brillèrent.
—C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un étrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient les écus et commençaient à les empiler...
—Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me donner... Ça, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez... me donner le reste...
—Quel reste? haleta Gilles.
—Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...
—Bois donc, imbécile!
Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.
L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles d'écus lui donnait le vertige.
—Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? Tu es ivre, je pense!
—Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... Payez... ou je me plains... au maréchal...
—Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!... Misérable! tu veux donc me ruiner?...
—Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur...
—Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.
—Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...
Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La pensée d'avoir à livrer trois mille écus d'or l'affolait. Et la pensée que Gillot pourrait le dénoncer au maréchal, s'il ne s'exécutait pas, lui paraissait non moins effrayante.
—Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire?
—Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...
Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité sur lui et, d'un tour de main, l'avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans doute il avait préparée d'avance, il le lia sur son fauteuil.
Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l'épouvante, se vit dans l'impossibilité de faire un mouvement en même temps qu'il voulut essayer de se défendre.
Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le débaillonna.
Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment. Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
—Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi.
Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.
—Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de pitié: je t'occis.
La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande résignation:
—Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...
—Et où iras-tu?
—Je ne sais pas... je quitterai Paris...
—Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?... Si fait! Je te connais.
—Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
—Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, je vais te couper la langue!
Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:
—C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais déjà donné l'idée de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées!
Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu'il renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse et s'évanouit.
Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine.
Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de l'infortuné.
Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher une langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.
«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout de même!»
Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son neveu.
Il était sinistre.
Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par moment, s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.
Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.
Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication que déjà l'horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt il cherchait à la lui enfoncer.
Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par l'effort, serrait les dents, en une crise de désespoir.
Cette lutte muette était effroyable.
Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique; la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de couper cette langue!
«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, j'eusse coupé proprement la chose avec mon couteau!»
Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. Gillot venait de le saisir à la gorge!
Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi d'un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'était levé et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot épouvantable. sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s'incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau...
Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre à la gorge.