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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 26: XXIII LES AMOURS DE PIPEAU
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.




XXI

DIEU LE VEUT!

Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait de pierre.

Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.

Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles demoiselles, attendaient, le poignard à la main.

«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu, c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon, la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac. J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!... à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre, après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi!

Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.

Il frissonna.

«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.

Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie, s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel.

Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans l'attente, dit d'une voix calme:

—Voici celui qui va vous unir...

Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers eux...

L'angoisse de cet instant fut inexprimable.

Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une surhumaine horreur.

Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.

Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine.

Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument qui tombe.

Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme et de fabuleusement hideux...

Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!

Cela ne dura pas en tout deux secondes...

Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée...

Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent! Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de lumière!

«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de mal!...»

Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine.

Il était debout par un miracle de volonté.

Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense pitié...

Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée; l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui.

Le sacrifice avait brisé ses forces.

Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas vers Catherine.

—Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui apparaît!...

La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un papier chiffonné.

—Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...

—Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...

Catherine répondit:

—Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être...

Au même moment la reine s'écria:

—Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il ici à la place du prêtre qui m'attendait?...

Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait...

Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme dans deux étaux par deux mains frêles, glacées, douées, satinées, mais convulsivement serrées. Le visage d'Alice lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs regards échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles, terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:

—Ne lis pas...

—Alice, tu sais ce qu'il y a là?

—Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime, tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux! Ne lis pas le papier de cet homme!

—Alice! Tu connais cet homme!

Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. Ils ne les reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'épouvante était dans la voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupçon.

La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de prendre le papier.

Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se défit de l'étreinte et monta jusqu'à l'autel, posa près du tabernacle la lettre que ses doigts ne pouvaient plus tenir.

Alice se mit à genoux et murmura:

—Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme tu as été adoré... adieu...

Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son index, elle le mordit.

Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine et attendit la mort.

A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac lut ces mots:

«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...»

Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans la main du moine.

Le comte se retourna: décomposé à ce point que Catherine ne le reconnut pas,—Catherine qui, à deux pas, ramassée sur elle-même, son poignard à la main contemplait cette scène.

Alice tendit vers lui ses bras, et d'une voix redevenue étrangement pure, dans une extase d'amour, transfigurée, purifiée par la mort qui la gagnait, elle dit:

—Je t'aime!...

Marillac ne la vit ni ne l'entendit.

Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge de douleur appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas écrasé, une singulière lucidité dans son esprit éclairait violemment un seul point,—une question qu'il se posait:

—Comment vais-je mourir?

Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il n'y avait plus en lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela lui semblait une impossibilité.

Son regard vitreux tourna autour de lui.

Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les yeux rivés à lui, ne voyant que lui, répéta:

—Je t'aime...

Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.

A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était appuyé, et, d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.

Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle était sous le charme de l'horreur. Confusément, elle se disait qu'elle avait outrepassé les limites.

Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.

Quel sourire!...

Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:

—Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de cette manière?...

Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité tout entière. Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait être une croix et qui était un poignard, et elle gronda:

—Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est pour le service de Dieu! Dieu le veut!

Et, d'une voix tonnante, elle répéta:

—Dieu le veut!

Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. On eut dit que la tempête qui mugissait au-dehors avait défonce les portes et que les rafales accouraient vers le maître-autel. Un bruissement de robes qui se froissent et se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits de chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le tumulte de ces voix éclatant en imprécations sauvages...

—Dieu le veut! Dieu le veut!

Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des têtes féminines convulsées par la haine et la peur, il vit l'ombre se hérisser de lueurs de poignards...

Puis son regard tomba sur Alice.

Et il ne vit plus qu'elle!

—Je t'aime...

Et il n'entendit plus que ce mot.

Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à grand tracas; il lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tête, que ses muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'éloigna, l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il était fou!

Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à marcher vers Alice.

Elle répéta:

—Je t'aime...

Et il répondit de sa voix d'amour:

—Je t'aime... Attends-moi... partons...

—Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...

Au même instant le corps de son amant s'abattit près d'elle; plus de dix coups de poignard l'avaient frappé en même temps.

—Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... Ecoute!

Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...

Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle, la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue, Alice s'attachait désespérément au corps et haletait:

—Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!

Un hurlement énorme emplit ses oreilles.

—A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!

De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.

A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperçut alors, dans une suprême vision, la reine qui, debout, appuyée à l'autel, son poignard levé au ciel, son pied posé sur la poitrine de Marillac, hideuse et flamboyante, rugissait:

—Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!

—Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.

—Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!

Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la tête livide de son amant comme pour le montrer à Catherine. D'une main elle s'accrocha violemment à la robe de la reine.

Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, que les yeux étincelaient, dans la tempête des serments, la malheureuse, comme dans une dernière lueur d'espoir, jeta cette clameur:

—Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton fils! Regarde! Le voilà...

A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en murmurant:

-Je t'aime!...




XXII

LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS

Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis prononça quelques mots, et les cinquante, une à une, quittèrent l'église. Seulement, l'une d'elles, en sortant dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou cinq hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.

Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent jusqu'au maître-autel où ils virent une femme agenouillée, complètement enveloppée dans ses voiles noirs.

La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.

«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.

La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac et l'emportèrent hors de l'église.

Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient à droite et à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité que trouait seule maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voûtes, elle se baissa, se pencha sur une ombre étendue au pied de l'autel.

Cette ombre, c'était le moine Panigarola.

La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumônière, et, l'ayant débouché, le fit respirer à l'homme évanoui.

Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...

«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.

Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt il entrouvrit les yeux.

«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»

Panigarola se remit debout.

Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée indécise, affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions de la mort.

Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et lui dit:

«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuée... J'ai assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous teniez dans vos mains raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée sous ses coups... Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes qui m'avaient escortée... l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper moi-même, et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié de son âme...

Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui rentre dans les ténèbres d'où il est sorti un instant pour quelque maléfice; quelques instants plus tard, seule, à pied, sans escorte, son poignard à la main, vaillante comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et forte, elle se glissait par les rues et rentrait en son hôtel.

Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre d'Alice.

Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait plus sous ce sein de neige, Alice était bien morte.

Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher quelque chose. Ayant trouvé, sans doute, il se dirigea vers le bénitier, y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit à laver doucement les taches de sang.

Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous de la pâle veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allées et venues, marchait sans hésitation, sans bruit.

Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son mouchoir.

Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.

Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage, et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient labouré ses épaules, sa gorge et sa poitrine.

Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le moine contempla un instant le cadavre: le visage pâle d'Alice apparaissait dans l'indécise clarté de la veilleuse, avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire idéalisée.

Panigarola, cependant, avait examiné les blessures, l'une après l'autre.

Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures à fleur de peau, aucune n'avait pénétré aux sources de la vie.

Le moine secoua la tête et murmura:

«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»

Continuant son funèbre examen, il remarqua à l'index de la main droite une bague dont le large chaton était comme crevé. A grand-peine il retira la bague du doigt qui se raidissait déjà.

Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosité morbide, il étudia la bague.

Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains d'une poudre blanche; il rajusta les bords du chaton, de façon que le reste de poudre ne pût s'en échapper, et plaça la bague à son petit doigt.

«L'anneau des fiançailles», dit-il.

Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais, comme il ne pouvait arriver à rejoindre les lambeaux lacérés du corsage, il se dépouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.

Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche gentilhomme.

D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le cadavre habillé de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que Ruggieri lui avait ouverte au moment où il était entré dans l'église.

Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était celui que la reine avait fait venir.

Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui dit:

—Monseigneur, voici la chaise de route...

—Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans s'étonner.

—Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.

Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture, l'allongea sur la banquette, de façon qu'elle ne pût tomber; puis, refermant la portière, il alla se placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la bride.

Et il se mit en marche.

Le postillon, étonné, suivit et songeait:

«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est dans la voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»

Il était, à ce moment, deux heures du matin.

Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux, la tête dans le vent, les jambes arquées dans une résistance.

Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce gentilhomme silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui hurlait dans les airs, s'abritait derrière la voiture, s'accrochait aux rayons des roues.

Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée vers le ciel en feu.

Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche, dans le bruit de la ferraille de la voiture funéraire, dans le tumulte et les clameurs des éléments déchaînés.

«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu Pour un voyage de noces... c'est drôle... j'ai peur!»

Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant regarde autour de lui, se signa rapidement et bégaya:

«Le cimetière des Saints-Innocents!...»

Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que s'il n'eut pas été là, monta dans la voiture; l'instant d'après, il en redescendait, tenant dans ses bras le cadavre d'Alice.

Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté clôturait le cimetière.

Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de cabane qui se dressait là.

Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait celle qu'il avait appelée l'épousée. Un coup de vent écarta la robe de gros drap: la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde imprécation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça ses éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée par une rafale d'épouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...

—Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.

—Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme

La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait à la main une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'étrange visiteur qui venait le réveiller à pareille heure.

—Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...

—Vous me connaissez?

—Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?

—Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en coûterait pour me désobéir? Prends ta pioche tes instruments...

—Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.

—De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaça le fossoyeur.

Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent d'une sueur froide. Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.

Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.

Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte et pénétra dans le cimetière.

Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre d'Alice et l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont aucune parole ne pourrait rendre l'infinie douceur.

Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut serrer dans ses bras la vierge qui lui avoue son amour.

Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut étreindre le cadavre de l'enfant bien-aimé qu'elle essaie de faire revivre.

Le fossoyeur s'était arrêté.

Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.

Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez profonde.

Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait, tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitié demeurèrent rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement des cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur piochait, tandis que les éclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches qui se brisent, il fut une statue du désespoir et de la pitié.

Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit dans la fosse et y coucha son amante.

Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout entière dans la robe de moine.

Alors, il remonta sur les bords de la fosse.

Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit son doigt pour désigner le cadavre, et demanda:

—Quoi!... Sans cercueil?...

—Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.

—Quoi! à peine couverte!...

—Elle sera mieux couverte tout à l'heure.

Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.

Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la première pelletée de terre.

Panigarola l'empoigna par le bras et dit:

—Pas encore!

Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola continua:

—Il manque quelqu'un dans la fosse...

—Qui? hurla le vieillard.

—Moi.

Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté dans les régions de l'horreur... Il ne cherchait pas à comprendre. Il ne vivait plus, il rêvait.

—Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors, écoute...

—J'entends, dit le vieillard en claquant des dents

—Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.

Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard s'en saisit. Dès lors, il se rassura quelque peu.

—C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire où luttaient l'avarice et l'effroi.

Panigarola secoua la tête.

—C'est donc pour me payer ma besogne?

—Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu. Quant à ta besogne, je n'ai pas à la payer puisque tu es le fossoyeur...

—Alors, pourquoi cet or?

—Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand, un enfant viendra... un petit garçon, cheveux noirs, yeux noirs, figure triste, pâle et chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: «Si c'est la tombe de ta mère que tu cherches, «mon enfant, la voici.» Le feras-tu?

—C'est facile.

—L'enfant s'appelle Jacques-Clément.

—Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il voudra. C'est sacré.

Panigarola eut un geste de satisfaction.

Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.

Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers cet homme qui, debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se préparant à rentrer dans la tombe d'où il était sorti.

Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il allait tomber et s'appuya à quelque chose qui était une croix de bois. Il s'y cramponna. Et, de là, il continua à regarder. Un large éclair lui montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...

Puis l'obscurité se fit profonde.

Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, à bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de la fosse!...

Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son visage tourné vers le visage de la morte. Il avait dégainé sa dague, pour se frapper sans doute au cas où la mort ne viendrait pas assez vite.

Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait mordu et il le mordit à la même place, absorba le reste de la poudre blanche.

C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient à la voir. Et, dans ces yeux, il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitié infime.

A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue s'écoula. Puis une autre. La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut seulement au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par les grands souffles, monta la lumière du soleil levant, ce fut alors seulement que le vieillard se traîna jusqu'au bord de la fosse et y jeta un regard empreint de cet étonnement indicible que causent les visions des rêves tragiques.

Les deux cadavres tournés visage contre visage les yeux ouverts, la bouche crispée, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des choses mystérieuses et douées.

Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses épaules et le plaça sur les deux visages.

Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées rapides.




XXIII

LES AMOURS DE PIPEAU

Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages les plus affairés, les plus occupés, les plus actifs de Paris, c'était certainement maître Pipeau.

Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui était voleur comme six tire-laine, avait d'abord trouvé dans l'hôtel Montmorency le paradis que peut rêver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé à ce cuisinier, un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitié sans borne. Pur mensonge! Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait sa cuisine.

«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il ne me quitte plus!»

Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de Pipeau?

Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frénétiquement! Mensonge, le bon regard où il eût été impossible de démêler la moindre ironie! Mensonge, cette langue qui léchait avec componction les mains du brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maître queux!

Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie et le mensonge du chien?

Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, des mains du cuisinier: il y avait à cela une raison toute simple, mais qui fut toujours ignorée de cet homme. Pipeau se servait lui-même.

En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'était ainsi bien meilleur.

«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il m'aime pour moi-même.»

Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les réputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait l'office au pillage. Pipeau, fidèle à ses instincts, passait son temps à voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.

Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un effronté, un menteur, comme nous croyons l'avoir prouvé en diverses circonstances. Lorsque nous présentâmes ce personnage au lecteur, il nous souvient d'avoir affirmé que c'était un chien paillard.

Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si le récit de ces amours n'était lié à des scènes importantes de notre récit.

Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien le plus heureux de la création.

Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au jour où disparut le chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maître—ou plutôt son ami—une adoration qui, de son côté, était sincère.

Un soir—soir d'inquiétude et de douleur—l'ami ne reparut pas!

De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits gémissements, le tout en pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte de l'hôtel.

Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même. Et le cuisinier l'appela en vain. Même le digne homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien gronda de façon à lui faire comprendre qu'il eût à le laisser tranquille.

Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans l'hôtel. Il continua d'attendre devant la porte.

Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un trait.

Où pensez-vous qu'il alla?

Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, s'écrie quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit!»

Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à ruminer sur l'absence de son maître.

«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage ou peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé ou il s'est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien faire là-dedans?»

C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il était pressé, le galop qui était sa marche habituelle devenait une frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots à lait et des paniers d'oeufs à des devantures, fonça tête baissée dans des groupes, souleva sur son passage force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout haletant devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan avait été entraîné dans la Bastille.

Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était montré à lui. Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: la précaution, chez les administratifs, est toujours rétrospective, et, pourrait-on dire, vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!

Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le tour de la Bastille.

Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrière semblable à la sienne.

Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques minutes plus tard, faisait irruption à l'auberge de la Devinière. Il monta jusqu'à la chambre jadis habitée par son maître, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'à ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, le pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.

Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître n'était pas là: sans quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.

Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous sens, et toujours à la même allure désordonnée. Il visita tous les endroits où il était passé avec son maître et finit, sur le soir, par aboutir à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé, éreinté, haletant.

Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et Pipeau trouvant le gîte à son gré y passa la nuit.

Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de sommeil, restauré, et ayant eu soin de faire un tour à la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une servante ouvrit la porte.

Cette fois, il ne courait plus.

Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les oreilles basses.

«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, je ne le verrai plus!»

Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant la porte et attendit. Tout le jour, il demeura là, sourd à toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le soir un succulent repas composé d'une carcasse de poulet.

Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date qui n'avait aucune importance pour le chien en a une pour nous.

La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres réflexions, lorsque, tout à coup, il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit à remuer et à renifler sa queue s'agita doucement.

Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... D'où lui venait cet émoi? D'où cette joie? Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'était redressé, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas à apercevoir quatre ombres qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.

Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux chiens.

Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda:

—La paix, Pluton! La paix, Proserpine!

Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement dressés car ils se turent à l'instant. C'étaient deux chiens de forte taille, deux sortes de molosses à poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires formidables. L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la chienne Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux étaient de même race.

Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent en observation devant l'hôtel. Ils allaient et venaient avec précaution et paraissaient chercher à voir ce qui pouvait se passer à l'intérieur.

—Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur.

—Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en.

L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche.

Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!

Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son langage, lui avait fait compliment. Il lui avait présenté ses civilités en excellents termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remué la queue, sur quoi Pipeau s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration en règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.

Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres épaisses, montra une double rangée de crocs formidables.

Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hérissa. Sa lèvre tremblotante découvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de défense d'un calibre raisonnable.

Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.

La bataille était imminente.

Proserpine, assise commodément sur son derrière, s'apprêta à juger ce combat dont, comme Chimène, elle était le prix.

Tout à coup. Pipeau recula.

Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui avait apportée et à laquelle il n'avait pas touché, soit par tristesse, soit qu'il voulût ménager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... à qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!

Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita sur la carcasse et la dévora incontinent. Après quoi il jeta sur Pipeau un regard d'étonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue, puis se coucha tranquillement.

Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, l'amitié du gros chien.

Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute sécurité, recommença ses salamalecs.

Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit.

Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son maître disparu. Il eût suivi Proserpine au bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait des grâces, jouait avec lui, et paraissait disposée à lui accorder ses faveurs.

Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il qu'après tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet méritait bien un petit sacrifice de sa part.

La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...

La porte se referma.

Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, vicomte d'Aspremont!...