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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 28: XXV LA NUIT TERRIBLE
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.




XXIV

L'AMIRAL COLIGNY

Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho, l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.

Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots sont radieux.

Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.

Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette joie une incurable mélancolie.

Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de la rue de Béthisy et se rendit au Louvre.

Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots et portait sous son bras une liasse de papiers.

C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement suprême.

Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière approbation.

Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa tendrement dans ses bras et s'écria:

—Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez!

—Moi, sire!

—Oui, oui, vous-même.

Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents, tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.

Mais le roi, éclatant de rire, continua:

—Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de France!

—Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable à la paume.

Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:

—Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.

—Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais tenu une raquette...

—Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!

—Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon père, et je relèverai en son nom le défi.

—Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père?

Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet exercice.

Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin.

Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à ce que nous appelons un contre-amiral.

C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille, catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle faveur.

Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer, et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle: la flotte était prête.

Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les projets de Catherine?

C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il gardait pour lui ses impressions.

Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.

Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que l'amiral avait étalée.

Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un spectre sous ses vêtements noirs.

Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine paraissait troublée.

Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle l'eût entendue murmurer alors:

«C'était mon fils...»

Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?

Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.

En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des clameurs plus terribles.

Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brulante.

Catherine songeait:

«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»

Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.

Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la saluer et murmura:

—J'attends votre dernier ordre, madame.

Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie, jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement avec La Garde.

Et elle laissa tomber ce mot:

—Allez!

Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire.. Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit:

—Et si je le manquais, madame?

—Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour recommencer!

—Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?...

—Oui!... à condition que j'assiste à la question.»

La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre.

Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à ce moment:

—Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.

—Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans la vérité.

—Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.

Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de paume pour faire sa cour au roi.

Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre, répondant d'un sourire aux saluts respectueux.

Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée. Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la salle à manger au rez-de-chaussée.

—C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui l'avait accompagné.

Cet homme, c'était le chanoine Villemur.

—Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez.

Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une sente déserte qui aboutissait à la Seine.

—Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.

Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le bridon à un anneau.

—C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous attendrez.

—Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous vraiment à la nécessité de ma fuite?

—Je crois qu'il y va de votre tête.

—Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien faire.

Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui l'examina attentivement.

—Parfait, dit-il enfin.

—Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur, qui s'était posté à la fenêtre grillée.

Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait se passer.

Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le treillis de la fenêtre.

Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.

Maurevert, à ce moment, fit feu.

Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main était ensanglantée: la balle avait emporté l'index.

—Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.

Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.

Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations contre les huguenots.

Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en disant:

—Maladroit! je l'ai manqué.

—Recommencez! gronda Villemur.

—Avec quoi? fit Maurevert goguenard.

Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit, et fit feu.

L'amiral tomba.

—Il est mort! dit Villemur.

—Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.

—Fuyez!...

Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents ébranlassent la porte.

Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila la sente, au trot.

Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison, leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte, d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à une nouvelle attaque.

—Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.

L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.

Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne put se tenir debout et parut prêt à défaillir.

—Une chaise! cria Clermont de Piles.

Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se regardèrent épouvantés, tout pâles.

Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes.

Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au cortège, qui se mit en route.

Coligny n'avait pas perdu connaissance.

—Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte.

Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait—de colère autant que de douleur. Les autres criaient:

—On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!

A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et criaient:

—Vengeance!

En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées, pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer gardaient le silence.

Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de l'Eglise.

A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée.

Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.

Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.

Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de leur chef.

Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à stationner dans la rue.

Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.

«Le roi! Le roi!...»

Toutes les têtes se découvrirent.

Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria: «Vengeance!»

La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.

Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de gentilshommes le plus rapproché de lui.

—Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable...

Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.

Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des larmes plein les yeux.

—Sire, on vient de tuer M. l'amiral!

Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant immobile, comme frappé de stupeur.

Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de Béthisy.

—Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur!

—La vérité, sire! La triste vérité!...

Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.

Charles jeta furieusement sa raquette.

—C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi, qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes chefs d'armée à présent!

Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:

—Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt.

Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le cabinet du roi.

—Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny.

—Mais, sire...

—Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je ferai votre procès!

Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante.

Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet.

—Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées contre les bourgeois porteurs d'armes?

—L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du coupable; puis, la prison.

—Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel édit, que veuillez faire enregistrer.

Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:

«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets, arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en état de péché mortel.

—Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté veut-elle me permettre une observation?

—Faites, monsieur.

—L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?

—Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.

—Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que, depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues.

—Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires réflexions. Allez, mon sieur.

Birague s'inclina et sortit.

—Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux qu'on le sache!

Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa de sortir.

Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer:

«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma mère!...»

Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là la douleur que lui causait l'événement.

Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère, le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez l'amiral.

Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à Saint-Germain-l'Auxerrois:

Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on avait portées à Notre-Dame.

A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine: Dieu voulait du sang!

Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu.

Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi, secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris frénétiques de: «Vive le roi!».

Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le roi courut à lui et l'embrassa en disant:

—J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde. J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger.

—Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...

—Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison.

—Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du mal qui vous arrive...

—Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.

A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand murmure de satisfaction.

Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria:

«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»

Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise de Coligny.

La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.

—Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde pût l'entendre.

—Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.

—Combien d'hommes avez-vous avec vous?

—Une compagnie, sire!

—Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque?

—Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants bien organisés.

—Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre...

—Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?

Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la cour.

—Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.

Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il sembla que l'hôtel allait crouler...

Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.

En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier signe.

Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats à la parade.

Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre.

Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en riant de tout son coeur.

Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme:

—Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me changera un peu.

Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:

—Sire, prenez garde!

—A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!

—Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi souriante... Prenez garde, sire!

Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie.

A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute voix:

—Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous...

A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...




XXV

LA NUIT TERRIBLE

Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative.

Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit, mais des images.

Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de reconnaissance que de fierté.

Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...»

Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se demander pourquoi.

Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté, magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi, était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.

Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui, Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne reviendraient pas...

C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.

Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie Touchet.

Charles ferma les yeux et sourit doucement.

Alors, le sommeil le gagna.

C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie aboutissait toujours à Marie Touchet.

Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la conscience des choses qui l'entouraient.

Il se souleva sur un coude et écouta.

Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire usage: sa mère et lui.

C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.

Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda:

—Est-ce vous, madame?

—Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.

Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte, plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit.

Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:

—Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le résultat de leur délibération.

Charles IX demeura un instant stupéfait.

—Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils délibèrent donc et me laissent dormir en paix!...

—Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce sera peut-être pour la dernière fois.

Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au moment de ses crises.

—Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.

—Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez: je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et que le roi veut dormir en paix...

—Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses mains sur son front jaune. Quelle folie!

Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.

—Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère, de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie, c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins, sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise... Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques. Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de tuer!

—Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?

—Coligny!

—Jamais!

Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui. Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.

Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit, qu'il avait dû se rendre à cette évidence.

—Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves?

—Vous voulez des preuves? Vous en aurez!

—Et quand cela?

—Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père. Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour vous frapper!

La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà terrorisé, se sentit cette fois convaincu.

Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté apparente:

—C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de ces Pardaillan.

—Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi. Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais!

—Il y a donc une vérité sur Tavannes!

—Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ! Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des hérétiques!...

—Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête Tavannes dans votre oratoire...

—Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler.

—Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se débarrassant de l'étreinte.

—Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise? Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit raffermir sur votre tête cette couronne chancelante!

Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.

Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques.

Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit près d'elle comme un petit enfant.

Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible vigueur.

La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça devant Charles IX, qui entra le premier.

—Le roi! dit Tavannes.

Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés.

Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme.

—Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon appel...»

Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda son fils avec étonnement.

—Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.

—Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.

—Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire son procès?

—Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante et sans autre forme de procès.

Le roi ne montra aucune surprise.

Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus vitreux que d'habitude.

—Et vous, monsieur de Nevers?

—Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.

Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.

Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et Paris.

Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à étrangler l'amiral de ses propres mains.

Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.

Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement convulsif, elle se tourna vers lui et prononça:

—Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons le mot qui doit nous sauver.

—Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles.

—Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.

Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage.

Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté portée au paroxysme.

Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.

La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:

—Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard, songe à jeter bas ton temple!...

Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:

—Vous blasphémez, madame!...

—Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de France!

—Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...

—La mort de l'Antéchrist.

—La mort de Coligny! murmura Charles.

—Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist, c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même, exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte Eglise!

—C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...

—C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.

—Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout!

—Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre de me retirer sur mes terres...

—Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au duc d'Albe!

—Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son corps avant que les hérétiques ne te frappent!...

Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:

—Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir arraché le royaume aux huguenots!...

—Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout! Tuez!... Ah!...»

Son visage se convulsa.

Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.

—Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse.

—Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété.

D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant désespérément contre la crise qui se déchaînait.

—Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...

Tavannes s'inclina.

—Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent; soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...

Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.

Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura:

—Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...

—Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin, madame.

Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce coeur de granit... c'était peut-être le châtiment.

Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte.

Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.

—Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou...

—Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.

—C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois...

Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.

—Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.

—J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a pas été sonné... Je le sonnerai!...

—Son fils! songea la reine. Mon fils!...

Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et reprit:

A propos, qu'as-tu fait de Laura?

—Morte, dit Ruggieri.

—Et Panigarola?

—Je ne sais pas.

—Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...

Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme.

La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença à écrire...

Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:

«C'était mon fils!»

Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire et avait regagné sa chambre à coucher.

Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que quelques minutes.

Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses évolutions.

«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des dents.

Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit.

«Si je travaillais un peu à mon livre?...»

Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre: La Chasse royale1. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes, jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots:

«Lorsque l'animal est hallali...»

Note 1: (retour) Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en 1625.

«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se prépare!...»

Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un gémissement se fit entendre.

«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.

C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant.

«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?... Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?... Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...»

Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte.

Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...

«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»

Il demeura pantelant pendant dix minutes.

Puis, se redressant sur ses mains:

«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang! J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... Fuyons, Marie... le sang monte toujours...

Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable cauchemar de sa vision.

Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne et profond sommeil...