XXVI
LA CHAMBRE DE TORTURE
Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser, les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient côte à côte.
Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire.
Et cela équivalait à une condamnation à mort.
Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!...
La chose devait se faire à dix heures du matin.
Ils dormaient.
Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait activement cherché un moyen d'évasion.
Il avait sondé les murs: leur épaisseur—peut-être cinq ou six pieds—défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les percer sans le secours des instruments nécessaires—et pour aboutir où? Sans doute dans quelque cachot voisin.
Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux.
La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous énormes.
L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa tête plus encore qu'à la richesse.
—Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir?
—Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde, afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles!
C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan—évitant avec soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,—atteignirent la nuit du vendredi, la dernière nuit.
Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.
Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier; il souriait, rêvant sans doute de Loïse.
Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur lui.
Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit à ce moment suprême?
Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent dans le couloir un bruit de pas nombreux.
Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu.
La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt arquebusiers.
Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble.
On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du Temple—soixante soldats—était sur pied.
On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de la vieille prison.
Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.
C'était la chambre de torture.
Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt—: c'était Maurevert. Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était livide et tremblant de haine impatiente.
Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...
—Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.
—Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.
Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint quelque tentative désespérée.
—Que voulez-vous? grommela Montluc.
—Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort terrible. Faites que je sois questionné le premier.
—Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste. Honneur, à la vieillesse, que diable!
—Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.
Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait tourné vers son père un suprême regard d'adieu.
—Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.
Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer.
Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:
—Allons, bourreau, commence ton office.
—Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix indifférente.
Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux routier.
—Mon père! Mon père! rugit le chevalier.
Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les bruits de l'affreuse lutte:
«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»
A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment.
Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante, modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:
«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps!
—Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce, d'une simplicité prodigieuse en un tel moment.
—Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune femme.
—Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet.
—Comment êtes-vous parvenue ici?
Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur d'une torche. Il contenait ces mots:
Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du
Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à
la chambre des questions.—Signé: Charles, Roi.
—Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.
Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi avait, de sa main, tracé cette ligne:
Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de
Pardaillan père et fils.—Signé: Charles, Roi.
Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes et dit:
—Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras quand il plaira au roi.
—Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...
—Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.
Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus respectueux.
Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de la légende descendu un instant dans la demeure des démons.
Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.
—Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de lui!...
—Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.
Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.
—J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui est venue.
—Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire alors?
—Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter—car on cherche le meurtrier—vous seriez, cette fois, perdu sans recours.
—Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver l'auteur de l'arquebusade du cloître.
—Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.
Et saisissant le bras de Maurevert:
—Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous en réponds.
—J'obéirai, madame, dit Maurevert
Il sortit en se disant:
«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je veux voir, moi!...»
«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!»
Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons expliquer rapidement.
Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait.
—Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...
—Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet.
—Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après midi.
Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte, atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville, comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure contrainte.
Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la Seine. Sa poitrine étroite se dilata.
Un peu de couleur anima ses joues.
Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots...
Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet.
C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises avec sa mère.
Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet, il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.
Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de lait au coin des lèvres.
Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau.
Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.
A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une bonne farce.
Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle s'écria dans un joli rire:
—Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai au roi.
—Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant:
—Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant, monsieur votre fils.
Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi. Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe... Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant:
—Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!
Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant.
Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant:
—Je tombe de sommeil et de fatigue...
Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les cheveux de Charles.
—Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?...
—Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang...
—Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...
—Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis entouré de conspirateurs.
—N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher...»
Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le consolant...
Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux dangereux acolytes de Guise.
—Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité.
Marie Touchet jeta un cri.
—Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?
—Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.
—Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux hommes.
—Ça! perds-tu la tête?...
—Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...
—Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?...
—Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh! tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si je suis vivante, c'est à eux que je le dois.
—Marie!...
—Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...
—C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?...
Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.
—Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.
Charles écrivit l'ordre.
—Où sont-ils? demanda-t-elle.
—Au Temple. Je vais envoyer...
—Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit...
Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux papiers et les remit à Marie Touchet.
—O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...
Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.
XXVII
LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION
La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement au Louvre où l'attendaient quelques seigneurs à qui elle avait donné rendez-vous pour huit heures. L'ordre de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était pour elle une grosse déception.
En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve de la trahison de Guise.
Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui devait mettre Henri de Guise à sa discrétion...
Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.
Sa suivante florentine l'attendait.
—Qui est là? demanda la reine.
—Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le maréchal de Tavannes et le maréchal de Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.
—Où est Nancey?
—Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.
—Que fait le roi?
—Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort.
Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'épée nue à la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir près d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que son poignard était bien en place à portée de sa main, et elle dit:
—Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.
Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu comme à son ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.
La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna un siège au duc qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'égal à égal.
—Il se croit déjà roi! songea-t-elle.
Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?
Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé de vingt-deux ans.
Il était très beau.
C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse de Nemours. Il avait donc cette beauté mâle et régulière de la superbe Italienne qui avait peut-être dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.
Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en dédain.
Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la garde de son épée était constellée de diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins composaient son costume. Il penchait un peu la tête en arrière et fermait à demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eût voulu laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le trône de France était, à cette époque, absolue.
D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous l'allons dire.
Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui éclipsait jusqu'au duc d'Anjou en élégance, que ce type achevé de la beauté, connut toute sa vie la singulière destinée d'être outrageusement trompé par sa femme: les amants se succédaient dans son lit, et toujours le duc de Guise montrait la morgue d'un être à demi divin que le ridicule ne saurait atteindre.
Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du visage et la noblesse outrée des attitudes, il tenait de son père la froide cruauté.
François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tué quelquefois pour le seul plaisir de tuer,—comme à Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, que les écrivains se sont toujours efforcés de présenter comme un modèle de vertu civique et guerrière.
La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son redoutable interlocuteur, résolut d'abattre au moins pour un temps ses espérances.
—Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute appris que le roi votre maître s'est décidé à débarrasser le royaume des hérétiques qui l'encombrent.
—Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive.
—Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trône.
Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.
—Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...
—Vous le savez bien, madame! Mon père et moi nous avons assez fait pour le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.
—Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous vous charger?
—Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends envoyer sa tête à mon frère le cardinal.
Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis de l'envoyer aux inquisiteurs!
—Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.
—Est-ce tout, madame?
—C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous êtes le rempart du trône, je prétends vous montrer les précautions que j'ai prises pour le cas où le Louvre serait attaqué par les parpaillots. Nancey!
Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.
—Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre?
—Douze cents, madame.
Guise sourit.
—Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.
—Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents arbalétriers et mille cavaliers logés comme nous avons pu.»
Cette fois, le front de Guise devint soucieux.
—Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui est un fidèle serviteur du roi.
—Et puis, enfin, nous avons douze canons...
—Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.
—Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrés secrètement au Louvre la nuit dernière.
Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une attitude où commençait à paraître une nuance de respect.
—Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annoncé les messagers qui nous arrivent de puis trois jours?
—Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers annoncent simplement que les ordres du roi s'exécutent et que chaque gouverneur a mis des troupes en marche sur Paris...
—En sorte que?...
—En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés ce matin et seront dans la journée à Paris; en sorte que huit à dix mille fantassins doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armée de vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.»
Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était atterré.
—La partie est perdue! gronda-t-il.
Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait jamais témoigné: il était vaincu.
Mais déjà Nancey reprenait:
—Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de Cosseins?
Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était à lui, on le sait. Mais cet espoir fut de courte durée.
—Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais à quel point vous êtes dévoué.
Nancey mit un genou à terre et dit:
Jusqu'à la mort. Majesté!
—Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger les arquebuses. Placez vos hommes en les distribuant à chaque porte. Que les canons soient chargés et pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers se tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez quatre cents Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu, Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre qui que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes huguenots ou catholiques... tuez tout.
—Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de Votre Majesté... qui dois-je placer?
Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une voix qui eut des sonorités étranges, elle répondit:
—Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...
—Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey fut sorti. Votre Majesté sait qu'elle peut faire état de moi pour le service du roi aussi bien que pour la défense de la religion...
—Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez vous-même choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prépare, c'est à vous que j'eusse demandé de prendre le commandement du Louvre.
Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était enferré lui-même.
—Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous demander la faveur de vouloir bien recevoir l'homme à qui j'ai donné des ordres pour la nuit prochaine.
—Qu'il vienne!» dit Catherine.
Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de colosse à figure niaise et poupine, aux mains énormes, aux yeux ronds à fleui; de tête, bleu faïence, au front bas et têtu, entra en se dandinant.
Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il était d'origine bohémienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohême et, par abréviation, simplement Bême.
La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. Le géant sourit et caressa sa moustache.
—Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.
—De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je lui coupe la tête.
—Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.
Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.
—Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.
—Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons compagnons qui m'escortent jusqu'à Rome... Vous savez que toutes les portes sont fermées...»
Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes sur un papier qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.
Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:
Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 août et jusque dans trois jours—Laissez passer le porteur des présentes et les personnes qui l'accompagnent.—Service du Roi.
Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.
—Tu oublies ceci, dit Catherine.
Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.
Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit sur la reine une impression extraordinaire.
—Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, monsieur le duc, d'être capable d'avoir près de vous de pareils serviteurs... Et, maintenant, allons conférer avec nos amis.
La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.
Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées et venues mystérieuses.
A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait à la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre à la prière de sa mère.
Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les décisions suprêmes. Peut-être voulait-il simplement s'étourdir.
A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de Guise une réunion de tous ceux qui avaient placé en lui toutes leurs espérances et déjà le considéraient comme le roi de France—depuis Damville jusqu'à Cosseins, depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.
—Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la Messe. Vous savez tous ce que vous avez à faire...
Un profond silence accueillit ces paroles.
—Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis à plus tard. La reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes des sujets fidèles—et, pour le reste, nous attendrons. Allez, messieurs.
C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurés. Il paraissait troublé, inquiet, furieux.
A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc reçut les curés des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla chercher par groupes de huit à dix.
A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadée, le même langage:
—Messieurs, la bête est prise au piège!
—A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.
Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernières instructions; le signal devait être donné par le tocsin de toutes les églises; les fidèles serviteurs de la religion porteraient un brassard blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard mettraient un mouchoir autour du bras.
XXVIII
ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS
DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE CATHO
Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris.
La première, au Temple.
La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.
La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.
Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette.
Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et, pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine, s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de la prison.
—Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de rire. Venez ça, que je vous embrasse!
Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs manteaux et les laissèrent tomber.
Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient fardées comme des grandes dames.
Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.
Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées. Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.
Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises.
Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, il ne recevait pas la visite de deux reines.
—Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?
—Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de demain matin.
—La fête! bégaya Montluc.
—Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va questionner, tenailler et mettre au chevalet...
Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit trembler les vitraux.
—La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous
êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable! Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!... Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...
Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux ribaudes au Temple.
A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il luttait encore.
A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux, dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.
Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard.
Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille.
Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient.
***
Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des politiques.
Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va enfin reconquérir!...
Son frère mort, Jeanne est à lui!
Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet.
Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent. Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux torches.
—Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi?
Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville sourit.
Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!
Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!
Pipeau était le commensal de Proserpine...
Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les dents.
Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.
Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait, tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...
Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.
Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin...
Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.
Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était répétée.
Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
—Monseigneur, voilà mes armes!
***
Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.
Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.
Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.
Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant assise, délia quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, toutes ses salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle, truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes, les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de pièces et morceaux.
A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger, versait à boire; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à celle-ci un ducat, à celle-là un écu d'or...
Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision s'évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur bosse, les borgnes leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se vida.
Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans l'ombre sereine de la nuit d'été.
Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d'écus d'argent et d'or.
«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.
Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença à se remplir de nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à celles-ci, était plus décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes. Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces ceintures étaient brodées d'or...
Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur corps, et que Catho, l'une après l'autre, avait depuis trois jours décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et dolente, les autres d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!
Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent.
Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent dans la nuit silencieuse, et l'auberge demeura vide.
Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle vit qu'il ne lui restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle remonta dans le cabaret, pénétra dans l'office et vit qu'il ne lui restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que, depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possédait pour en faire de l'argent... Elle ouvrit l'armoire où elle avait placé son argent, vit qu'il ne lui restait plus un sou...
«Bah!» dit-elle simplement.
Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, sortit, ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et s'éloigna à son tour.