XXIX
CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE
La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé du zénith jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette pâleur indécise et tendre de la toute première aube Pourtant l'aube était loin encore.
Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; bien que son âme inculte et farouche fût peu apte à regarder face à face les beautés insondables, elle levait parfois la tête vers le zénith diamanté; puis peut-être parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait de ces harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.
Seulement, elle pensait:
«Comme la nuit est belle!»
Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.
Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? Pourquoi tout le monde se cachait-il?
Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison, la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une quinzaine de personnages en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses, de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.
Cette troupe se mit en marche.
L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près de l'homme a la lanterne.
«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en poursuivant sa route.
La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête consulta son papier et, s'approchant d'une maison, traça sur la porte un signe.
Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée devant la porte, vit que le signe tracé était une croix blanche marquée à la craie.
La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, et le même homme les marqua d'une croix blanche.
Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit son chemin.
Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième troupe lui apparut; puis, à gauche, à droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou qu'elle traversait, elle aperçut des troupes pareilles. Et toutes escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de temps à autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix blanche...
Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle vit marquées d'une croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait trop.
Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle tressaillit et hâta le pas en disant:
«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»
Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une vaste et sourde rumeur, pareille à un coup de vent qui bruisse tout à coup à travers une forêt.
Puis le silence se fit plus profond...
Henri de Guise était à cheval dans la cour de son hôtel, remplie de gens d'armes.
Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel Coligny, sous un hangar, avec cent arquebusiers.
Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois et, à voix basse, donnait des ordres à un capitaine de quartier qui commandait cinquante hommes.
Le maréchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, trois cents cavaliers pareils à des statues équestres!
Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La Force, vieux huguenot qui, depuis la mort de sa femme vivait retiré, se consacrant à l'éducation de son jeune fils. Crucé avait avec lui une vingtaine d'hommes Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à la main, entouraient Pezou.
Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait à une bande de truands, déjà ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de sang. Ce Charpentier était un docteur plus ou moins savant, mais rival haineux du vieux Ramus.
Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont écoutait, penché sur l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing, avaient l'oeil fixé sur sa haute silhouette noire.
A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins. les chaînes étaient d'ailleurs tendues du côté de l'Université, pour que ces troupes ne pussent être assaillies par-derrière.
A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et cinquante bourgeois en armes.
Derrière les portes fermées de toutes les maisons catholiques, des gens, prêts à se ruer au-dehors la figure livide, écoutaient le silence.
Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.
XXX
LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION
Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures du matin, à cet instant solennel où des souffles d'angoisse faisaient frissonner la nuit, une scène effroyable se déroulait au Temple, avec, pour uniques personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.
C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles dégagent, dépassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier hésite et tremble. Mais, pour la présenter au lecteur, nous devons, pour quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur lequel nous concentrons toute notre attention.
Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.
Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincère, à la possibilité de l'Absolu. Était-ce un fou? C'est possible, sans que ce soit certain.
L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age agonisant. Né à Florence, il était peut-être le fils de quelque magicienne syriaque ou égyptienne, qui lui avait transmis l'amour des études ésotériques.
L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante préoccupation de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons redoutables.
Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la connaissance de l'avenir par les astres n'étaient que deux formes de l'Absolu. Ses études ésotériques comprenaient une troisième forme, qui était la recherche de l'immortalité de l'homme.
Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la vie par l'immortalité, voilà le rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.
Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait à la chimie; quand il était fatigué de se pencher sur ses creusets, il se colletait avec la mort...
Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il avait acheté au bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce cadavre!...
«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours, c'est-à-dire le moyen de véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, c'est-à-dire le régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs, muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serré au cou pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il était avant la pendaison. Que manque-t-il à ce corps de matière? Evidemment le corps astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie à travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps astral à se réincarner en ce corps matériel. Voilà tout!
Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une statuette de cire qui représentait à ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce simulacre, il essayait ses incantations...
Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir comme prêt à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait bientôt.
A force de triturer le problème sous toutes ses faces, un jour, il se frappa le front:
«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre. Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état liquide. Il est coagulé. Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que j'achèterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un sang vivant!...»
Or, maintenant que nous avons complété le portrait de Ruggieri, maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, a été projetée sur cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter cinq jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, que nous avons signalé en temps et lieu, pénétra dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.
Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, elle laissait le cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri attendait, en effet, hors l'église. Quand il vit les hommes qui emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononça quelques paroles, sans doute un mot de reconnaissance.
Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent à le suivre.
Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de la maison qu'avait habitée Alice de Lux et, ayant fait déposer le cadavre à terre, il renvoya les porteurs.
A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutôt le traîna jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, à nouveau, il chargea sur ses épaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à la maison si coquette où se trouvaient ses laboratoires.
Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table de marbre, lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement lavé, sa première besogne fut de lui injecter des aromates destinés à empêcher toute décomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'était qu'un jeu pour ce redoutable créateur de poisons.
Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il s'accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, Marillac ne s'était pas aperçu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait été porté au moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et, n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste parfumée qu'il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d'Alice.
Ruggieri n'était nullement ému.
La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral du savant.
Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage demeura pétrifié dans une immobilité telle qu'on l'eût pris pour un autre cadavre, si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme ardente.
A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots:
«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle pas simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci... qui a ouvert la carotide... c'est par là que je dois faire la transfusion...»
A un autre moment de la journée, il murmura:
«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait obligé le corps astral d'un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d'un mois?... Et, moi-même, n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle?»
A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.
Il tremblait convulsivement et répétait:
«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»
Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'était un livre qui ne contenait guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages étaient moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.
Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait, parcouraient chaque page.
A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.
«La formule d'incantation!» gronda-t-il.
Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond au-dehors.
Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce qui faisait sept avec ceux qui l'éclairaient déjà.
Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourné à l'est. Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l'ouverture se trouvait donc tournée vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière, Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur du laboratoire, c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport à l'est d'où vient la lumière.
De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.
Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son poignard dont la garde formait une croix.
Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains qu'il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix.
Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de tristesse...
Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une voix calme, forte et grave.
Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d'abord indécise, se précisa rapidement jusqu'à dessiner une silhouette humaine.
Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.
Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par les flambeaux et la croix, et s'avança vers la forme blanche qu'il voyait.
Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun de ces pas s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d'un mécanisme.
Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:
—Est-ce toi, mon enfant?...
Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, et très distinctement, la réponse:
—Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?
Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, il vit l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le poursuivait.
Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur le cercle.
L'apparition se trouvait près du poignard, entre les deux branches du fer à cheval lumineux.
Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:
—Mon enfant, il faut entrer.
Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout à l'heure, en lui-même, il entendit:
—Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?
—Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de t'emprisonner ici. Entre, je le veux.
Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son élan, et se placer enfin au centre des lumières, à la place même qu'il avait occupée.
Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés de Ruggieri.
Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, ses yeux reprirent leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre s'échappa de sa main gauche et roula sur le parquet.
Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit plus rien: la forme blanche avait disparu.
Mais il sourit et murmura:
«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est là; le corps astral de mon fils est là; et il ne sortira que lorsque je le voudrai!»
Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction de l'état morbide où il s'était placé par suite d'un phénomène de volonté connu et décrit par tous les anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que la médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom tout battant neuf d'autosuggestion.
Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agité de frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se remit, et, courant aux volumes qu'il avait jetés sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit rapidement de son laboratoire.
Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept flambeaux continuaient à brûler.
Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, ayant allumé une lampe, se mit à parcourir le volume qui portait ce titre: Traité des fardements.
C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon en l'an 1552.
«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en mourant mon bon maître Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur ces pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse tenter sa réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... mais je n'avais pas de sang à lui transfuser... Lisons encore... essayons!...»
Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. écrit à la hâte, et dont beaucoup de phrases étaient simplement commencées.
La première partie commençait par ces mots:
«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.»
La deuxième partie portait une sorte de titre qui était:
«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps matériel après leur séparation.»
Enfin, la troisième partie était également résumée par quelques mots placés en tête de la page:
«Quel sang il faut infuser au cadavre.»
Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à lire et à relire longuement, la tête entre les deux mains. Enfin il se leva, alla à une armoire de fer encastrée dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de parchemin qu'il déroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.
C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces des signes géométriques, avec renvois explicatifs sur les côtés. En haut de la feuille, ces mots étaient écrits:
«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, et diverses constellations en conjonction avec la sienne.»
Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de calculs géométriques dont chacun était suivi de calculs chiffrés.
Cela dura des heures.
Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. Une joie intense resplendissait sur son visage.
«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation de l'homme qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!»
Il s'évanouit soudain.
Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.
Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:
«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... Eh bien, j'attendrai à ce soir!...»
Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira une boîte qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il en prit une et, l'ayant avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à l'énorme fatigue qu'il éprouvait.
Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.
«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»
Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée à étudier l'horoscope, après toute la nuit passée à évoquer le corps astral de son fils. On était au mercredi soir... Il y avait donc à tout le moins quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il n'avait pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...
Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il avait composées lui-même, devaient contenir une substance fortifiante d'une extrême énergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se contenta de boire un grand verre d'eau.
Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil fixé à une puissante lunette qu'il avait perfectionnée pour son usage personnel.
Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcené auquel il se livrait par un envoyé de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint du Louvre, il se remit a étudier la constellation de l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation de son fils.
Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et qu'il allait remettre à la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri terrible:
«J'ai trouvé! C'est lui!»
Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et c'était en effet un autre horoscope.
Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec difficulté. Une flamme étrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, après chaque calcul:
«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»
A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil à un rugissement, et s'évanouit de nouveau en prononçant un nom:
«Pardaillan!...»
Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation de son fils!...
Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!
C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse, l'effroyable expérience!...
Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à cette conclusion?
Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de délire à froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné Marillac, il est probable que, dans le détraquement filial de cette cervelle qui avait reçu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de Pardaillan se présenta d'elle-même à lui.
Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge de la Devinière pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait rencontré dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son fils Déodat.
Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.
Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, était née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé de conjonctions, la certitude que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan étaient unis par d'invisibles liens et que leurs destinées faisaient corps.
Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'était réveillée sans qu'il en eût conscience, au moment où il cherchait dans le ciel la constellation de l'homme dont le sang lui était nécessaire.
En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé par l'énergie du chevalier, et, comme il arrive à tous ceux qui poursuivent un problème insoluble, il avait amoncelé d'instinct les preuves autour de la solution ardemment souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant de commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.
Ruggieri revint rapidement à lui.
En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.
Ces papiers étaient blancs.
Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le sceau royal.
Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en blanc? Les avait-il obtenus de Catherine? Étaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.
Il en remplit deux.
Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, opération qu'il avait soigneusement recommencée plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les lumières ne devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était une porte par où le corps astral pouvait fuir.
«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je verserai dans ton corps matériel le sang nécessaire, et, pour chasser les esprits jaloux, je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»
Ainsi s'exprima le fou...
Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa table de marbre. Et, ayant enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.
Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.
Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et presque d'épouvanté.
«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne sais pas si la mécanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...
—Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec l'homme.
—Bon. Venez donc.
Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour étroite au Fond de laquelle s'élevait une cahute en planches.
—Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire descendre vos deux gaillards.
Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait peut-être un sentiment d'horreur, ou peut-être simplement le désir de courir à son appartement où il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient promis leur visite pour ce soir-là.
Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui s'occupait à raccommoder une paire de sandales.
Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête monstrueuse, des épaules énormes, et devait être d'une force herculéenne. C'était un ancien condamné aux galères, qu'on avait gracié à condition qu'il remplît, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.
Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres à voix basse. L'homme répondit:
—J'y vais.
—Non, dit l'astrologue, pas maintenant.
—Et quand-?
—Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures et demie. Je veux recueillir moi-même la chose.
—Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à tourner la manivelle vers trois heures.
Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.
Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, il s'arrêta soudain et murmura:
«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...»
XXXI
LA MÉCANIQUE
Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de torture, les deux Pardaillan avaient été réintégrés dans leur cellule. Un flot d'espoir montait de leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces deux hommes d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un à l'autre la joie qu'ils éprouvaient.
Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent été enfermés:
—Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une femme qui aura montré quelque gratitude?
—Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
—Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà avoir mis le feu à Paris et fait sauter le Temple pour nous en tirer!
—Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en ce cas, répondit le chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler. Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue Montmartre?
—C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables devrai-je donc me réconcilier avec l'humanité?
Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement à l'heure où ils venaient d'échapper à une mort affreuse.
Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette charmante et vaillante jeune femme qui leur était apparue comme un ange sauveur. Ils finirent par convenir que leur situation s'était infiniment améliorée et que, sûrement. Marie Touchet les délivrerait.
La journée se passa ainsi.
Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la liberté?...
C'était Ruggieri!...
Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les arquebusiers qui l'avaient accompagné se rangeaient dans le couloir, prêts à faire feu à la moindre tentative d'évasion.
Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
—Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
Le chevalier examina un instant l'astrologue.
—Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort changé. C'est vous qui vîntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honoré de votre visite. C'est vous qui me posâtes de ces questions étranges, comme de me demander en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est vous qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents beaux écus de six livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes la porte de la maison du Pont de Bois où vous m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena à l'illustre et généreuse Catherine, reine de par le diable? C'était pour me prier d'assassiner mon ami, le comte de Marillac!
Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.
Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et grinça:
—Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Déodat n'était mort, si je n'avais enfermé son corps astral dans le cercle magique...
Il n'acheva pas.
Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
—Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux. Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matériel et l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main, je vous prie...
Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine.
—Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!... Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon père, mon père, vous avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
—Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité autour de Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a à foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la vilaine bête... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
—Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre main?...
Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange douceur, elle implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, décroisa les bras et dit:
—Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon pauvre ami... voici ma main.
Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il voulait simplement la serrer par communauté d'affliction, lui avait tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la lumière de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.
Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur paternelle qui s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, à l'affreuse pensée qui le guidait.
—Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre dans la ligne que j'ai retrouvée dans la main de Déodat! Voici, tenez...
Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse espérance de réincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspéré par l'accent funèbre de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et, finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si étrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
—As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.
Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle qu'il venait d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation croissante. Une furieuse colère montait en lui. Jamais le vieux Pardaillan n'avait vu son fils dans cet état. Et, sans doute, cette colère, allait finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui avaient conduit Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait dit simplement:
—Messieurs, veuillez me suivre.
Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en liberté, on allait les transférer dans quelque chambre plus aérée. Il saisit le bras du chevalier.
—Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami quand nous serons hors d'ici.
—Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... Je sais d'où est parti le coup qui l'a frappé.
Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.
—Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans une autre cellule?
—Oui, monsieur.
—Très bien.
Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au bout du couloir et on commença à descendre un escalier tournant, pareil à celui qu'ils avaient descendu le matin pour arriver à la chambre de torture, mais non le même.
Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air devenait méphitique. Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons verdâtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre qui sortait.
On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
«Diable!» songea Pardaillan père.
Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du boyau, un étroit escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni à droite ni à gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui les ramènerait à l'air.
C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui tournait rapidement sur lui-même et dont ils n'apercevaient que les deux ou trois premières marches.
Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les deux prisonniers furent invités à monter les premiers. Ils montèrent; derrière eux, le sergent; derrière le sergent, les arquebusiers.
Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tête, compta huit marches tournantes. A la neuvième marche, il n'y avait plus d'escalier, mais une sorte de porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il franchit le pas; le chevalier passa derrière lui; au même instant, ils entendirent derrière eux un bruit sonore et métallique, comme celui d'une porte de fer qui se referme...
L'obscurité était opaque.
Le silence était aussi absolu que les ténèbres.
—Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
—Je suis là! dit le chevalier.
Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement qui est le premier signe de la terreur: en effet, leurs voix résonnaient d'étrange façon, avec cette même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se Refermant.
Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux; leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.
Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de l'autre.
Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation d'étonnement les immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher n'était pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente assez raide.
Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
—Du fer! gronda-t-il en se redressant.
Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de cet étrange plancher de fer.
Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille et, l'ayant touchée, ils constatèrent qu'elle était en fer!
Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une chambre de fer!
Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La déclivité ne commençait qu'à un demi-pas du mur de fer.
—Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel traquenard nous sommes tombés. Mais ce doit être effroyable. Je veux pourtant me rendre compte...
Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses pas à haute voix, afin de rester en communication avec le chevalier.
Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui côtoyait le pied des murs.
Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque côté dans le sens de la longueur et quatre dans le sens de la largeur.
La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siège d'aucune sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la muraille était unie.
Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage pour les y laisser mourir de faim et de soif.
Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.
Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs coeurs, et se prenant par la main:
—Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de notre carrière.
—Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
—Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne pas savoir où je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous côtés en pente vers le centre.
—Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids Attendons, monsieur. Qu'avons-nous à redouter au bout du compte? De mourir par la faim. Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y échapper quand il nous sera bien démontré que nous devons mourir.
—Y échapper! Et comment?
—En nous tuant, dit simplement le chevalier.
—J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni épée.
—Nous avons mieux.
—Et quoi?
—Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis aller des poignards assez présentables.
—Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!
Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés dans la situation la plus effroyable.
Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon un usage encore très répandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez longue et aiguë. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour lui...
Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en nouant autour du poignet les courroies d'éperon.
A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent, cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant à entendre et n'entendant que silence.
Quel espace de temps s'écoula ainsi?
Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
—As-tu entendu?...
—Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine qui va se mettre en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
Ce bruit de déclic venait du plafond.
A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage de fer... puis cette lumière se renforça comme si une deuxième lampe mystérieuse eût été allumée... puis elle se renforça deux fois encore, en sorte que la clarté était maintenant suffisante pour montrer tous les détails de l'épouvantable lieu.
D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. Ils se virent hagards, hérissés, avec des visages terribles:
—On va nous attaquer, gronda le vieux.
—Oui, tenons-nous bien.
—Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la bataille!...
—La bataille! La vie!...
Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement que nous avons signalé plus haut, cet étonnement avant-coureur des plus atroces sensations d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'écluse qui s'ouvre...
Voici en effet ce qu'ils virent:
Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où ils étaient entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette porte devait sans doute se fermer hermétiquement au moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte!
Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait paru s'en aller en pente.
Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau bordant la muraille, régnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et à partir de l'arête de ce sentier commençait la déclivité assez raide; le plancher était ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée parfaitement régulier. Les quatre pans inclinés, au lieu d'aboutir à une pointe centrale, étaient coupés de façon à former au fond de cette cuvette quadrangulaire un rectangle très régulier.
Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni une dalle de pierre, ni rien!
C'était du vide!...
Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une des quatre pentes, ils eussent abouti à ce trou!
Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?
A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un à l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et arrivèrent au bord du trou de la cheminée.
Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent livides. Et le vieux Pardaillan prononça ces mots:
—J'ai peur... Et toi?...
—Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la terrible question.
Ils revinrent sur le sentier.
Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un puits sans fond? Était-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais?
Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette simplicité dégageait de l'horreur.
Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.
Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités. D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une rigole. Et cette rigole aboutissait à un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait où...
Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, à attirer, à absorber?...
Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, regardaient la fosse qui béait au centre de la cuvette quadrangulaire formée par le plancher de fer.
Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.
La lumière venait de quatre lampes.
Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au bas de la muraille, au ras du sentier, étaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient évidemment avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'était du dehors qu'on avait allumé les quatre lampes.
Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées pourtant de manière à envoyer leurs reflets vers le plafond en même temps que vers la fosse.
Ce plafond lui-même était de fer.
Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et ï'étonnement les saisit dans ses rafales plus puissantes...
Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que le plancher ressemblait à un plancher...
Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, chacun de ses pans étant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement adapté au plancher.
Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, épaisse de cinq pieds, toujours dans l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait exactement emboîtée dans la fosse!...
Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'épouvante, cela distillait de l'horreur...
Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant confronté avec ce qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait à voix basse sans y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres qui remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:
—La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siècles, dans le mystère des geôles profondes!
—La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.
Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les lumières ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
Presque en même temps, ils entendirent sur le côté droit de la cage de fer, au-dehors, une rumeur grinçante et continue de roue mal graissée qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis rouille...
La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la rumeur était assourdissante.
Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
Leurs cheveux se hérissèrent...
Le plafond s'était mis à descendre!...
Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très lent, mais continu. Il s'abaissait...
La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de fer en creux...
Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la fosse de fer...
Et eux?...
Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes la masse formidable!
Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute de vie!
Comment?... En descendant vers la fosse.
Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait dans cette fosse...
Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!
Et la rigole était là pour recueillir leur sang!
La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! Elle les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maëlstrom de l'Océan attire le vaisseau qui se débat en vain pour échapper à ses mortelles étreintes!
Le grondement de la mécanique continuait.
Le plafond descendait.
Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, plus grand que le chevalier.
Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un pouce!...
Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...
Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse de fer!...
Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater, le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la descente du plafond de fer!...
Et l'impossible se réalisa!
Le plafond s'arrêta!...
Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se convulsa... le plafond se remit à descendre...
Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à son tour... il refit le prodige...
Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux routier...
—Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous, il sera temps... mourons ensemble...
La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba...
Il s'abattit près de son père.
L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains armées pour se frapper...