XXXII
DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT
Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri sorti du nouvel hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où il ne tarda pas à arriver. Il se dirigea vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient entrés dans la nuit du lundi précédent.
Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C était le sonneur de cloches. Cet homme remit à l'astrologue la clef du clocher, et dit:
—Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde est lourde à manoeuvrer. Moi-même j'ai du mal à la mettre en mouvement.
—La Guisarde? fit Ruggieri.
—Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom que j'ai donné à la grosse cloche.
Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt il commençait l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à une sorte de chambre ouverte à tous les vents et dont le plafond était percé de trous par où descendaient des cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches situées au-dessus du plafond.
L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde du gros bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux était obligé de se faire aider pour le mettre en branle.
Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.
Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.
—Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir à grands pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous les âmes de Chilpéric et d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette église? Est-ce toi, roi franc, toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient remplis d'esprits!
Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.
—Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure où je vais sonner le grand rappel des esprits épars... le glas du comte de Marillac!...
Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha vers la grosse corde, la corde du tocsin...
—Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les saints!... Sonne, bronze énorme, sonne la vie, sonne la réincarnation du fils de la reine!...
En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde du tocsin et s'y suspendit de tout son poids...
Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, se balança, tressaillit, grinça...
Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant dans le même silence un mugissement prolongé.
Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois, un balcon était ouvert—le balcon d'une vaste salle plongée dans l'obscurité. Près du balcon, deux ombres à demi penchées en avant, sans oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute Fatale.
C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.
C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.
Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc d'Anjou tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils regardaient. Leurs yeux étaient fixés sur l'église
Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on éprouve lorsqu'on attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu à la mèche, tordait Catherine et lui laissait à peine la faculté de respirer...
Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze donna son premier coup de gueule.
Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de sa mère, et recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière lui un fauteuil, il tomba en se bouchant les oreilles.
Catherine, comme poussée par une force invincible, s'était redressée avec un soupir terrible.
Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funèbre les ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange de la Mort.
La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait, gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...
Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent du fond de l'ombre...
Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, puis, plus loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorités éperdues!
En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient, vociféraient, et des éclairs jaillissaient des épées; des torches, des centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville paraissait toute rouge tout embrasée comme par les feux de l'enfer soudain ramenés sur la terre...
Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis un autre, puis d'autres.
Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine venait de commencer!
XXXIII
LE ROI QUI RIT
Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un sommeil inquiet.
Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers.
Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil, chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre au tocsin enragé de Ruggieri.
Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort; les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes; puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait:
—Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je ne veux pas! Ne tuez pas!
Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits, elles devaient ainsi rugir sans arrêt.
Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis.
Il recula en claquant des dents.
Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour, les torches continuaient à courir.
Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de sang, les poursuivaient.
Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de la chambre. Il bégaya:
«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir? Où fuir?...»
Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux se hérissèrent.
Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés, les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie, un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient, plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la galène et il bégaya:
«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...
Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!... Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse éclataient et des coups de pistolet.
Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant: Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et il rugit:
«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort, mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où fuir?...»
Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles, des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des cadavres, encore des cadavres...
Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa cervelle avec des hurlements prolongés...
Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements, plaintes, détonations... Où fuir?
Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait, montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:
«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!»
Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
—Grâce! Pitié! crièrent des voix.
—Sire! sire! nous sommes vos hôtes!
—Sire! sire! nous étions vos amis!
Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore:
«Sire! Sire! Sire!»
Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir s'arrêter de rire...
Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes, les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse perfectionnée, d'invention toute récente.
L'arquebuse était là, dans son coin.
Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs, un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique, aux armes à feu.
Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en sautant le fossé.
Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.
Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.
Au-delà de la berge, la Seine.
En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré. Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la tuerie continuait dans le Louvre.
Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux.
La porte s'ouvrit violemment.
Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante forcenés, firent irruption dans le cabinet.
Charles se redressa tout d'une pièce.
Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des huguenots.
C'était le roi Henri de Navarre.
C'était le jeune prince de Condé!...
—Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.
D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les poursuivis.
La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
—Arrière! dit Charles IX.
—Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les hérétiques!...
—Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours. La meute recula.
Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
—Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité du roi?
—Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...
—Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle comme la mort.
Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:
—Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi qui parlerai!...
—Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!
Condé lui tourna le dos.
Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.
Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les imprécations horribles retentissaient plus violentes.
Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
—Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
—Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française! C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
—La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...
—Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème! Attends! Attends!...
Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était chargée.
—Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne pas tomber.
—Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.
Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.
—Renonce! hurla-t-il de nouveau.
—Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!
—Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...
—A la messe! fit Henri de Navarre.
—Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
—Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!
—Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé
—Moi, sire, je choisis la mort!
Le roi fit feu.
Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.
Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus de la tête du jeune homme.
—Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous trois jours!
Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme sur tous les points de Paris.
Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
«Tuez! Tuez!...»
On tuait.
«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»
Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.
«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»
Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.
Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:
«Tuez! Tuez! Tuez!...»
Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...
Et il tira.
Puis il saisit une autre arquebuse
Et il tira...
Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer, il tirait.
Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler:
«Tuez! Tuez! Tuez!...»
Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis.
Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et tragique...
Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait, se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte rauque, un cri bref:
«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»
Et cette loque, c'était le roi de France!
Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet.
XXXIV
ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE
Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!
Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner une complainte.
Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer, d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs griffes.
Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient!
A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie.
Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.
Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières, il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une arquebuse et disait:
—Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois écus...
—Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée.
—Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière.
—Voulez-vous vous taire? dit Catho.
Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits.
Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.
Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.
—Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!
Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait, terrible et sombre.
Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une autre cloche...
—Le tocsin! dit une vieille mendiante.
—Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?
Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.
Soudain, une porte basse fut ouverte.
La Roussette et Pâquette apparurent.
—En avant! hurla Catho.
—En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.
—Par ici!» cria la Roussette.
Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.
—J'ai les clefs! glapissait Pâquette.
—Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
—Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce?
—Par là!
Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur tumulte.
Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?... Arrière!...
—En avant! vociféra Catho.
—Feu! Feu! hurla la voix...
Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et commandés par un officier venaient de faire feu...
Voici ce qui s'était passé:
Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!
Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer.
Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.
Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des ribaudes.
Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient et leurs coups portaient...
Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur Paris.
Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant de soldats étaient tombés.
Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata.
Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat demeurèrent dans un coin.
—En avant! rugit Catho.
Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de tomber, blessées—mortellement peut-être.
Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des trois prisonniers.
—Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
—Je ne sais pas! dit le soldat.
Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une masse.
—Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier.
—Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...
Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.
—A toi, dit-elle au sergent.
—J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort
Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.
Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.
Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.
Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.
Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:
—Si tu me trompes, tu es mort.
—Des lumières! cria une voix.
—Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.
—La mécanique? gronda Catho.
—Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.
Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:
—Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!
La bande cheminait le long de l'étroit boyau.
Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle.
Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.
Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
—Qu'est cela? demanda-t-elle.
—La mécanique! dit le sergent.
—Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
—Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.
Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez sur les dalles.
Il était mort.
Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.
Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle arracha de la manivelle.
Le grincement s'arrêta net.
Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du monstre et celui de Catho.
—Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de femmes.
—Où sont-ils? râla Catho.
—Là! fit le gnome.
—Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle, bosselait le mur.
Catho lâcha le gnome et bondit.
Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer.
Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer s'ouvrit.
Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...
—Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant.
Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres.
—Sauvés!...
—Catho!...
Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes.
Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.
Alors, ils comprirent!
Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!...
D'un bond, ils furent près de Catho.
D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser.
Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du rêve de son âme simple, violente et douce.
Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.
Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train d'accomplir la grande hécatombe.
Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.
Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix brève:
—Partons! Malheur à eux!...
—Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons quelque chose à faire!
Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y découvrir une émotion.
Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents serrées:
—Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens, Catho!
Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.
Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.
—Partez!, râla Catho.
—Sans toi! Jamais!...»
De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.
—Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...
—Catho! ma pauvre Catho!
Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée.
Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême effort de la vie qui quitte le corps.
—Morte! gronda le vieux Pardaillan.
—Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix féroce, délirante et tremblante à la fois.
Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une vingtaine de soldats.
Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation—à son rêve de magicien fou furieux!
XXXV
LIONS DÉCHAÎNÉS
Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
—Catho est morte!
—Vengeons-la!
—Mort au guet!
En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient—des poinçons, paraissait-il.
Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques des deux soldats tombés.
Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus avancés.
En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment l'escalier.
Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque juron, un homme qui tombait.
Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.
—Feu! tonna la voix d'un officier.
Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un bond...
L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il hurla:
—En avant!...
Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et, autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les femmes.
Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux et vociférant des malédictions.
—A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!
Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce qu'il faisait.
Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
—Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!
Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.
—Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était occupé à quelque sinistre besogne.
Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux des deux fenêtres.
Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.
—Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
—Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
—Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui hurlaient:
—Victoire! Victoire!...
Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs forêts.
Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter au-devant d'eux.
Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
Les Pardaillan passèrent!...
Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.
Deux coups de feu éclatèrent.
Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la table de sa salle à manger...
A ce moment, il était trois heures et demie.
Le jour grandissait.
Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une croix blanche.
Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...
—Libres! gronda le vieux routier.
—Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...
Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.
—Pas blessé? demanda le vieux.
—Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
—Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...
—Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...
—Mais où?... Chez Montmorency?...
—Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
—Où aller, alors?
—A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...
—Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
—Il a menti, peut-être... Allons!
Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures du matin.
Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.
Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour deux catholiques forcenés.
La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens d'armes qui hurlaient:
—A sac! A sac!
Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le tumulte cria:
—Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...
Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des fenêtres de l'hôtel.