XLI
VISIONS TRAGIQUES
Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des arquebusades...
Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient leurs coeurs...
Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au bras droit...
C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.
Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit dans sa poche en disant:
—Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne Huguette!
Le chevalier haussa les épaules.
En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.
—Qu'est cela? dit-il.
—Quoi?...
—Rien... je me rappelle... marchons.
Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.
Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de huit à dix mille forcenés.
Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...
XLII
L'OASIS
Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs visages livides.
A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.
L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.
L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.
Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.
Il pouvait être un peu plus de midi.
Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.
Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi port des Barrés, et qui se trouvait derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel du maréchal.
Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit enfant.
L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé d'une serge.
—Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.
Et comme le porteur arrivait près d'eux:
Où vas-tu, petit?...»
L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:
—Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles sont finies...
—Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son ouvrage.
—C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.
—N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...
—Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...
—Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la porte du cimetière.
Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
—Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément
—Oui-da.
—Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...
Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.
—Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
—Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!
Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.
Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.
—Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le temps de nous rejoindre.
—Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...
—Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!
—Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»
Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.
—C'est là!» dit le fossoyeur.
Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:
—Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!
—Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
—Non... mais elle va être contente.
Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...
Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.
Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous me dire votre nom?
—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
—Le chevalier de Pardaillan...
—Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
—Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...
—Adieu, mon enfant...
—Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.
Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.
Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:
—Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!
—Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...
Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:
—D'ailleurs, voici du renfort... fratres ad succurrendum!... allons, frère Lubin, c'est le moment!
Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement, entraînant le petit.
—C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...
Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et le suivit.
Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.
—Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient de fleurir?...
Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
—Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!
—Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement inconscients de la comédie qui se jouait.
—C'est Dieu qui manifeste sa volonté.
—Mort aux hérétiques!
Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin entonna le Te Deum, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein mois d'août!...
Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas laisser une seule branche.
Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut avait appelés des fratres ad succurrendum (frères de renfort).
Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en quantité affluèrent.
Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie devenait plus furieuse.
Tel fut le miracle de l'aubépine...
XLIII
«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS
SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....»
Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses barques attachées à quai.
Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.
Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...
Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.
Le torrent tournait vers la gauche
Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel de Montmorency.
Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs embrasés.
La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.
Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.
Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:
—Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!
—Malédiction! râla le chevalier.
—C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!
A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante: Grâce!
Une douzaine de forcenés la poursuivaient.
La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et pantela, les mains tendues:
—Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!
Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en hurlant:
—Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»
Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.
Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible besogne.
Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante marcha sur Orthès.
Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.
Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...
Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.
Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et encore!...
D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:
—Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut! taïaut!...
Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...
Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:
—Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!
Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.
D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.
Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette scène...
Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.
Proserpine, devant le chevalier...
Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...
Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de dague du vieux routier...
Proserpine avait sauté sur le chevalier...
Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla, sa voix s'éteignit...
Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.
Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour d'eux, aboyant à la mort.
—En route! dit le chevalier.
Et sa voix avait une prodigieuse intonation.
Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.
Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples, grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...
Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes déchaînés.
—Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...
A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...
Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...
—Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!
Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:
—Pardon, ami! je t'ai insulté...
Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.
Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.
XLIV
ENTRE LE CIEL ET LA TERRE
Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...
Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à deux griffes de lion.
Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!
Ils firent face à la foule.
Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage, massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan.
Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan reculaient.
La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons, l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des jambes...
Les Pardaillan reculaient...
Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.
Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter une partie de cette forteresse...
Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas à pas...
Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés...
Un étau dans lequel ils allaient être broyés...
Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent. Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons, un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés, repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul, parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!...
Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein air, qui avait dû être son dernier palier.
Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!...
Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait l'immense clameur de mort...
Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille.
Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait, chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se déchaînait au-dessous de lui.
Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux jetèrent une lueur farouche de desespoir!
Qu'avait-il donc vu?...
La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la main, se défendant encore!...
Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que tous!
Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un dernier regard chargé d'imprécations!
Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!
C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui allait succomber!
Les deux frères enfin face à face!
Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...
—Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.
XLV
COMME A THÉROUANNE
Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait en bon ordre et sans hâte.
Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers, roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses.
A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec trente cavaliers seulement.
La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.
Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria:
—François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant?
En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.
Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues, ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
—Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je relève ton gant?
Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle.
Pour la troisième fois, il cria:
—Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi qui vais te retrouver!
A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont.
Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer. L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait s'attaquer à un Montmorency.
François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux coups des massacreurs.
A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.
Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il entretenait.
De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel.
Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y furent entassées.
La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.
Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations; toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en murmurant:
—Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné, sans le reconnaître:
Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible ravages dans cette âme.
Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes, s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura:
—Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
—Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?
Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.
Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement.
Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de Montmorency.
Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre.
Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les cloches sonnaient le tocsin.
Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son visage s'assombrit.
Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse.
Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant, elle aidait sa mère à se vêtir.
—Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.
—Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
—Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et tiens-toi prête. à tout!
Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en minute. Les gens d'armes étaient à leur poste.
—Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille, que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la vertu,—monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au Louvre!...»
Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait. Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise eût procédé plus vite!
—La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe jusqu'à la Seine...
Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.
Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient livides, hagards.
—Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
—Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les maisons! Dans les rues! Au Louvre!
—J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson parmi les hommes d'armes.
Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne:
—A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...
Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
—Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et s'il refuse... bataille!
—Bataille! rugirent les gentilshommes.
—Ouvrez la porte! commanda le maréchal.
Le suisse se précipita vers la grande porte.
A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix éclatante, terrible, sauvage, hurla:
—A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!
—Mon frère! gronda François de Montmorency.
Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête de mort, il cria:
—Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!
Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive.
—Pied à terre! commanda Montmorency
La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries.
François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe. Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble, l'estramaçon au poing.
Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
—Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici! Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
—Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande ouverte!...
Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui s'ouvrait.
Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron:
—Premier rang!... Feu!...
Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs armes.
—En avant! En avant! vociféra Damville.
—Deuxième rang!... Feu!...
Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre, cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
—Troisième rang!... Feu!...
—Quatrième rang!... Feu!...
Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre, livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste impuissant!...
—Fermez la porte! commanda Montmorency.
Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid nécessaire pour organiser un deuxième assaut.
Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à l'endroit où aboutissait le bac du passeur.
Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante.
Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses gentilshommes. Tout cela dura une heure.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres.
Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!
Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une chaîne.
En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans l'excavation, un tonneau de poudre fut placé.
A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le signal en levant le bras.
Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant de dix coudées l'un de l'autre.
Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et, soudain, la lâchèrent.
La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre...
Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la porte avait résisté!...
Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée.
—Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette masure!...
Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait habitée son père le connétable!
—Orthès! appela-t-il.
—Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.
—Sauval! appela-t-il alors.
L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la garde de la manipulation des poudres.
—Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris?
La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche amorcée.
Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.
Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!...
Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient lancés, rien ne pouvait les arrêter.
La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent; on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières.
Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer était dans ces esprits affolés.
Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
Damville attendait la minute propice.
L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et s'abattait.
Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou blessés, lui faisaient un rempart.
Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron central de l'hôtel.
Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la gauche de la cour.
Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency furent précipités sur le bâtiment de droite.
Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour de lui.
Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.
A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs sous des décombres fumants!
Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!...
Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
—Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir.
Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une dague à la main.
—Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une Montmorency!
—Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui fit reculer le flot des assaillants.
Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa mère.
A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré, effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
—Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
—Il avait Damville devant lui!...