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Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour cover

Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 49: XLVI LES TITANS
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About This Book

The narrative follows a bold chevalier who uncovers long-buried betrayals that have torn a noble family apart, precipitating the reunion of a father, his presumed-lost wife and their daughter and unleashing madness, revelations, and vows of vengeance. The plot alternates intimate scenes of love and suffering with episodes of duels, clandestine chemistry and political plotting, where poison and conspiracy threaten the innocent. Themes of loyalty, sacrifice and the corrosive weight of past treachery propel desperate rescues and confrontations, blending romantic melodrama with swashbuckling action and moral questions about honor and justice.




XLVI

LES TITANS

Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que dure un éclair, voici ce que vit François de Montmorency.

Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux mains. Derrière lui, sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes, souriante devant ces horreurs...

Près de lui, deux hommes encore vivants.

Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant vers lui une face convulsée de haine, montant, une lourde rapière au poing.

Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule de gens d'armes pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, de dagues, qui emplissait la cour tout entière, quatre cents tigres entassés là, des flamboiements d'acier, une clameur sauvage;

—A mort! A mort!

Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de poudre qu'on venait de faire entrer.

Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, béante...

Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de foule, un océan de peuple, d'où montait la même clameur obstinée, rauque, sauvage:

—A mort! A mort!

Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable temps de récit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour atteindre son frère, gronda:

—Place! Il est à moi!...

Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un devant l'autre.

Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable carnage et qui se trouvaient près de Montmorency, tombèrent.

Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de dagues levées sur François, et il hurla:

—Vivant! Il me le faut vivant!...

François avait levé son estramaçon qui jeta dans l'air un flamboiement rouge. L'estramaçon décrivit sa courbe et s'abattit avec une violence capable de fendre un homme...

Damville fit un bond en arrière.

L'estramaçon de François heurta la marche de marbre et se brisa.

Malédiction! rugit Montmorency.

—A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma main! Adieu, mon frère! Rappelle-toi que tu m'as confié Jeanne de Piennes! Sois tranquille, j'aurai soin d'elle!

En même temps, il se rua sur François, désarmé.

François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le coup formidable qui lui était destiné. Au même instant, d'un bond, il entra dans la salle d'honneur et, d'un geste frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, il tonna:

—Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera à toi!

Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entraînant Loïse près de sa mère assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de Piennes!...

Mourons! Mourons ensemble! adieu!...

A ce moment, une clameur énorme, une clameur d'imprécations, de malédictions, de plaintes déchirantes, jaillit, fusa de la cour, mêlée au grondement sourd de quelque chose qui s'écroule!...

Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malédiction!

Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, se frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!

Que se passe-t-il?...

En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, délirant d'un espoir insensé. Montmorency regagna le perron...

Ce qui se passait!... Voici:

Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout le bâtiment qui avait sauté, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre avait roulé, s'était abattu au milieu de la cour, écrasant trois ou quatre hommes...

Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons de fumée deux hommes, debout, deux êtres étranges qui marchaient sur l'arête de la muraille branlante...

Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, roula, écrasa, traça un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans arrêt!... Cela pleuvait!

Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!

Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans la cour de l'hôtel que des cadavres et des blessés aux membres fracassés!...

Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres fabuleux, entourés de fumée et de poussière, noirs, étincelants, rouges, déchirés, flamboyants, les deux Pardaillan éclataient d'un rire terrible!...

La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et le vieux routier dominait l'hôtel central, c'est-à-dire que les deux épiques travailleurs étaient plus haut placés que le toit.

Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la première lucarne et de descendre par le grenier.

C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son fils sur le premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant penchés, ils reconnurent qu'ils avaient abouti à l'hôtel Montmorency.

Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra le maréchal debout entre ses deux derniers compagnons, et, derrière lui, Loïse. Et il gronda:

—Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...

—Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout entier! Et venir te tuer ici!...

Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du talon.

Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, tomba dans le vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, de rage et de terreur monta jusqu'à eux...

—Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ça écrase, ça!...

—A l'oeuvre! rugit le chevalier.

Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent un bloc, firent levier, une poussée précipita le bloc dans le vide et, en bas, une large trouée se fit dans la foule des reîtres.

Dès lors, ils ne regardèrent plus.

Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit à pleuvoir; pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. Ils étaient aussi fermes sur l'étroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement à faux, et ils étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il n'y avait plus personne dans la cour!...

Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; leurs yeux flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; leurs habits étaient en lambeaux; ils riaient comme des fous!

Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du chevalier.

—Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.

Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient autour d'eux; de la rue, deux ou trois cents reîtres les visaient, tandis que la foule poussait ses hurlements de mort...

Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...

—Rangez vos crânes! vociféra-t-il.

On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lança à toute volée.

—Place, monsieur! dit le chevalier.

Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait sur la crête pour le laisser passer.

Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit parmi les hurlements d'épouvanté.

Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; à coups de moellons, les deux titans déblayaient la rue comme ils avaient déblayé la cour; la muraille baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux mains et, tandis que, là-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le maréchal virent qu'il pleurait à chaudes larmes, de rage, de honte et de fureur!...

La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de moellons...

Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement dégagé, dirent ensemble: «Partons!»

Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautèrent dans la cour; là, ils se regardèrent un instant et ne se reconnurent pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et d'orgueil!...

Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent la cour en quelques bonds, escaladèrent le perron et se jetèrent dans la grande salle d'honneur de l'hôtel de Montmorency.

Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras puissants, enlevé, pressé sur une large poitrine; et le maréchal de Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frémissant:

—Mon fils! Mon fils!...

Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: il vit Jeanne de Piennes, qui, indifférente, souriait à son rêve; il vit François de Montmorency qui pleurait; il vit Loïse toute droite, toute pâle, qui l'examinait d'un air de suprême gravité.

Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard ébloui. Et le titan se sentit faible comme un enfant...

Il balbutia:

—Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...»

Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.

Il se tourna vers sa fille et dit:

—Réponds, Loïse!...

Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.

—Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pères... ta maison, ô mon époux!...»

Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur les deux mains de Loïse et il se prit à pleurer...

—Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à la main!

Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:

—Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite fenêtre du grenier... c'est là qu'il m'a conquise...

Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels moments!... Dans l'intense émotion qui les faisait palpiter, cette scène n'avait duré que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hôtel fumant, parmi les ruines, dans la vaste et funèbre rumeur de mort qui emplissait Paris, ce fut, dans cette minute épique, l'enlacement suprême de deux âmes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...

Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras autour du cou et, comme le maréchal avait dit: «Mon fils» au chevalier, elle dit:

—Mon père!...

La rude moustache du routier trembla.

Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:

—Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...

Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.

Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.

—Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.

Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres de Damville se montraient.

Le chevalier courut au maréchal.

Le routier s'avança sur le perron.

Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:

—Maréchal, qu'y a-t-il, par là?

—Les jardins, les communs, mon fils...

—Au-delà des jardins?

—Des ruelles aboutissant à la Seine...

—Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...

—Une chaise de voyage...

—En route! hurla le chevalier.

—Je vous rejoins! cria le vieux routier.

Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva Loïse comme une plume; elle laissa tomber sa tête sur son épaule; il fut secoué d'un frisson convulsif et s'élança.

L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer dans la grande remise, traîner dehors une voiture fermée qui s'y trouvait, atteler deux chevaux à la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux minutes. Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, pourrait-on dire, sur les banquettes.

—En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.

Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.

Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval qu'il ne sella même pas, lui jetant simplement un bridon à la bouche. Il remit le bridon au maréchal:

—Où est la porte, mon père?...

—Là!... Voyez, mon fils!...

—Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...

Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. François de Montmorency, maréchal de France, obéissait.

Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines choses exorbitantes deviennent naturelles dans les rêves!...

La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte que le maréchal ouvrait.

Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.

Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... Damville revenait à la charge!...

—Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.

A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il lui fallait traverser pour rejoindre la cour antérieure de l'hôtel, une explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde, étouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de mort...

Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis s'affaissa, se replia sur elle-même comme un rideau qui tombe...

L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula dans un fracas de cataclysme.

La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.

Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!

Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.

La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.

Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, il lutta contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, où, quand même, il demeura debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... Passage hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de plâtras. Et cela brûlait!...

L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...

—Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...

Où était le vieux routier? Que faisait-il?

Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne de Piennes et Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan s'était avancé vers la cour. Par un étrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout son calme.

Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation, et, très calme, grommelait:

—C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut que j'en aie le coeur net!

De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.

Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empêché: il n'y tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.

Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'août, et jusque dans trois jours.—Laissez passer le porteur des présentes et les personnes qui l'accompagneront.—Service du Roi.

C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une tache rouge dans un coin.

Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait enfin!

Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency avait tenu tête à la meute.

Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à un, s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... S'il les voyait, il ne s'en préoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laissé dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt barils de poudre.

Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.

A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reîtres venait de tirer sur lui et l'avait manqué.

Le routier grommela:

—C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus tôt. Comment le faire parvenir au chevalier, maintenant?

Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans déploiement de force visible, mais, en réalité, avec le prodigieux effort de tous ses muscles tendus, avec la rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.

L'un après l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.

D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait remarquées augmentait; les reîtres n'osaient pas encore pénétrer dans la cour.

Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.

Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, livide de son titanesque effort sous la couche de poussière qui lui noircissait le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septième baril...

Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...

—A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reîtres.

—Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le vieux Pardaillan. Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, Loïson!

Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment où la horde envahissait la salle d'honneur, murmura:

—Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser une barricade un peu soignée!

Il fit feu sur la poudre!...

La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...

Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la traînée de poudre qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant des imprécations sauvages, des râles d'épouvanté. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de dégagement... Trop tard!...

La formidable explosion retentit.

L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des assaillants sous ses décombres fumants.

Damville avait pu fuir à temps, lui!

Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, hébété, il contemplait la destruction des derniers restes de son armée de cinq cents reîtres, gentilshommes et gens d'armes!...

Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux hommes!...

—Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!

Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces ruines avec le désespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, tous avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... Jeanne de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait Jeanne morte que Jeanne au bras de François.

Soudain, voici ce que la foule put voir:

Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise, apparut un homme!

Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux, noir dans l'auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement des yeux...

Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.

—Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...

—Ici, par les cornes du diable!

Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules la charge effroyable des pierres écroulées sur lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un râle. Il souriait à son fils.

—Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés... plus que cette poutre... votre jambe. Seigneur!»

Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier travaillait...

—Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je t'avais ordonné... de fuir...»

Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...

—Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas d'autres blessures...

—Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.

Le vieux routier avait la poitrine fracassée.

Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible convulsa la gorge du chevalier...

Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...

La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres de ce qui avait été la cour d'honneur.

L'instant d'après, le chevalier, emportant son père chargé sur ses épaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier effort jusqu'à la voiture où il déposa le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre la mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il avait ramenée!...

Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête et piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!...

Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froissé à Loise...




XLVII

LA BONNE ÉTAPE

Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons, on tuait toujours.

Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l'une des portes de Paris! Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...

Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux de bûchers et d'incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres d'une fantasmagorie géante...

Soudain, la halte!...

Où est-il? Devant une porte.

En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.

D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:

—Ouvrez!...

—On ne sort pas!...

De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente un papier tout ouvert, et elle se rejette dans la voiture...

L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et crie:

—Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...

—Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la voiture, s'est soulevé un instant et retombe pantelant, un sourire étrange au coin de sa moustache hérissée...

—Messagers du roi! murmure Pardaillan.

Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est la suite du rêve fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition de Catho dans la mécanique infernale du Temple, pour aboutir à la catastrophe de l'hôtel Montmorency!...

Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!

Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà du pont-levis qui déjà se relève. Ils sont hors Paris!...

Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, déjà, s'est refermée, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs d'écume, flancs éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par la haine, la rage, la fureur...

C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifèrent:

—Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...

—Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. Voici l'ordre!

—Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...

—Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...

Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la main:

—Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!

—Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...

Maurevert franchit la porte.

Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprécation et tombe comme une masse...

Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan partout où il pense les trouver, il s'est rendu au Louvre, il a été introduit aussitôt dans l'oratoire, où il a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ massif.

—Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'âme de tous ceux qui meurent en ce jour...

—Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?

Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. Catherine n'a pas eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrogé:

—Bême?...

—Mort!

—Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez là-bas ce que nous faisons ici!

—Je pars!...

—Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant à perdre... Ah! prenez encore ceci!...

«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. Celui-ci secoue la tête en montrant sa forte dague:

—Je suis armé!

—Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...

Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de poisons!...

Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon de sa selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune à Rome, puis de revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais ne pardonne... Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent près de lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a reconnus. Ce sont des gens de Damville!...

Damville! Montmorency! Pardaillan!

Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers l'hôtel Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste à l'explosion, à la retraite épique de Pardaillan jetant son père sur ses épaules comme Enée autrefois Anchise, et l'emportant à travers la fournaise...

Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué Damville, tous ont fait le tour de la forteresse embrasée, se sont lancés sur les traces de la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.

Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...

En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, s'est précipité, que nul n'a songé à retenir: ce n'est qu'un chien!

Pipeau!...

Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, s'élance.

Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où sont-ils passés? Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en enfer!...

Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le chien de Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... Il a trouvé la piste!...

Pipeau est parti comme un trait...

Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, a bondi sur les traces de Pipeau!...

Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval droit devant lui. La voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une côte. Une colline boisée par places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, de larges champs couverts d'épis dorés.

En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté à bas de son cheval.

Montmorency, de son côté, met pied à terre.

Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le soleil, à l'horizon, plonge dans un océan de nuées écarlates... A leurs pieds, Paris!...

A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté qu'on ne le poursuit pas, s'est élancé, a ouvert la voiture; Loïse en est descendue; Jeanne de Piennes demeure à sa place, indifférente.

Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des précautions infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le gazon... Il est encore persuadé que le vieux routier est seulement blessé aux jambes. Il se penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...

M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.

Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a fermé les yeux...

—De l'eau! De l'eau!

De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier s'est redressé. Il aperçoit la source. Il va s'élancer.

A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un homme...

Maurevert!...

Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse de son âme par les exorbitantes gambades qui sont sa façon de parler.

Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a aperçue, est descendu de cheval, a attaché sa bête sous le couvert d'un bouquet de hêtres et s'est avancé en rampant parmi les buissons...

Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...

Il l'a vu se baisser...

C'est le moment!...

Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...

Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque face à face... le chevalier désarmé, Maurevert, son poignard à la main... le poignard que lui a donné la reine!

L'élan emporte Maurevert...

—Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! Voici ma réponse à ton coup de cravache!...

Un cri terrible, un cri de femme retentit...

Le poignard s'est levé!...

Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en avant... Elle a reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... Elle tombe dans les bras du chevalier!...

Toute cette scène a duré moins d'une seconde.

Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole vers son cheval...

Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, convulsé, rugissant de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la colline.

Vain effort...

Maurevert a atteint son cheval!

Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et vocifère:

Au revoir! Bientôt ton tour!»

Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan.

Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur, Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose faire un pas; il râle:

—Morte! Morte peut-être!

—Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein!

Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire.

Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute, le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...

Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes, son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...

Le sire de Pardaillan se mourait!...

En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu, du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline de Montmartre.

Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier...

—Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon père agonise!...

Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint, oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le blessé dans ses bras, le porta au bord de la source...

—Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?... mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je vous guérirai, moi...

Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de poudre.

Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait, apparaissait d'une lividité de cadavre!

Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies...

Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait s'effondrer sous lui...

Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur humaine.

—Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse, Loison?...

—Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant.

—Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.

Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses ongles, laboura sa poitrine...

—Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...

—Je vous le jure! dit gravement Montmorency.

—Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais, dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de Margency...

A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de plus digne d'elle... monsieur...

—Eh bien?...

—Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est la dot de Loïse...

Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:

Ta main, chevalier!...

Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots.

—Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va, mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi belle.... mort!...

—Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!...

—C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu, maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère petite... adieu, chevalier...

Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan ferma un instant les yeux.

Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit:

—Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant d'auberges... ce sera là ma dernière auberge...

Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier

Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie et il dit:

—A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre dette... à Huguette!...

Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces.

Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle de Loïse.

Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre.

Une légère secousse l'agita.

Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles constellations s'éveillaient...

Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE PARDAILLAN... le vieux routier était mort...

Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se lamentait à ses pieds.

—Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné Montmorency...

—Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.»

Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les avait appelés pendant sa longue défaillance.

Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un adieu suprême...

Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de routes!...

Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges.

Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan...

Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.

Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au fond de la fosse.

A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le vieux lutteur.

Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout était fini!...

Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et s'inclinèrent profondément.

Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...

Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura:

—O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...

Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée...

Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.

Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château féodal...

Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à la scène, par une grande croix mieux faite.

Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense, qu'on appela le Calvaire.

Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de Montmartre.