V
L'ORAGE GRONDE
Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles se complurent François Ier et Henri II.
Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure.
Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient ces magnificences contenait un drame...
Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité. Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse.
Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris, Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière, Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable.
—Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi.
—Pour vous montrer ce feu, sire.
—Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.
—Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui s'allume... là, sur votre gauche!
Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX.
—Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de brûler le Louvre!
—Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les incendiaires.
Et, se retournant, le roi cria:
—Holà, Cosseins!
—Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris?
—Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.
—La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici! Aveugle!
Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges qui ondulait dans la nuit.
—Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit Catherine.
Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par moment, un frisson le secouait.
—Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que, moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou meure!
—Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
—Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre faiblesse.
—Je ferai la guerre à l'Espagnol!
—Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous nous menacent!
—Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...
—Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
—Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de France!...
Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage.
—Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre!
—Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
—Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
—Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser plusieurs pièces.
Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du Louvre opposé à la Seine.
—Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux rebelles?
—Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
—De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous et moi!
—Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
—Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte ouverte... Quant au peuple, écoutez...
Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule énorme qui se pressait et hurlait:
«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»
Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus forte, plus volontaire, comme organisée:
«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»
Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant vers la reine mère:
—Que signifie?... Qui est capitaine général?
—Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
—Et de quoi est-il capitaine général?
—Des troupes catholiques, sire!
—Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituées?...
—Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela qui fait une armée, sire!
Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle d'un pas agité.
—Que faire? Que faire? balbutiait-il.
—Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise!
—Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je ne veux pas m'en mêler.»
Tout Charles IX était dans ce mot.
Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde, elle murmura:
—Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus ton grand prévôt...
—Parlez, madame!...
—Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta couronne!»
Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:
—Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous perdus!...»
Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son oratoire.
—Paola! appela-t-elle.
Sa suivante florentine apparut.
—Sont-ils là? demanda la reine.
—Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!
—Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'à terre.
—Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.
—Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant.
—Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!...
«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque chose?»
Et, tout haut, il dit:
—S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout!
Au fond, Maurevert tremblait.
Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il était bien seul avec la reine.
Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.
Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant:
—Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais l'ordre.
Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais il était capable de tuer froidement quiconque le gênait.
Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa société.
Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite abandonné par Anjou.
Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons sur la conspiration de Guise.
«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.»
C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait comprendre:
—Je suis prêt... à tout!
—Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis...
—De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?
«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!»
Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
—Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
—C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
—Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants... Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
—Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou...
Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie et continua:
—Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet.
Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée, s'écria:
—Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez m'obéir, je me charge de votre fortune!
Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
Elle reprit après une minute de réflexion:
—Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis...
—J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
—Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
—Serait-ce de M. le duc de Guise?
—Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...
—Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville.
—Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis...
—Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des Politiques.
—Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous désignez. Mais nous en reparlerons plus tard.
—Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas...
—Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.
—Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé la grande réconciliation?
—Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble pour mon fils!
—Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral?
—Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
—Moi, fit Maurevert.
—Vous!...
—Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en pleine fête, j'arrête Coligny.
—Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer...
La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
—Un accident! fit-il.
—Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de l'amiral?
—Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement...
—Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et du dévouement à cette tuile?
—Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais quelque part une bonne arquebuse...
—Mais c'est tout ce qu'il faut!
—En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à dire à un ami qui se chargerait...
—Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
—Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté connaît-elle le révérend Villemur?
—Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
—C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la maison.
—Très bien! Très bien...
—Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile ou la fièvre.
—Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement récompensé.
—S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
—Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.
—Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à elle une feuille de papier et y traça quelques mots.
—Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor.
Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
—Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai besoin de lui...
—Contre qui, madame?...
—Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de l'Eglise. Il s'agit...»
Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine éclater sur son visage.
—Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...»
Maurevert tressaillit.
—Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour chacune de ces têtes, il y a cent mille livres.
—Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
—Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été insultée, bafouée.
—Vous parlez des Pardaillan, madame!
—Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...
—A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci et les étrangler de mes mains...
—Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert.
Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les couches de pâte.
—Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité. Vous en serez marqué toute la vie.
Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il s'inclina:
—La reine me donne-t-elle congé?
—Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
Maurevert s'éloigna.
«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en est notre bonne Jeanne d'Albret.»
Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette attitude et à cette mélancolie.
Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et s'éclipsa sans bruit.
Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la froideur première est passée.
Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même.
Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.
Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes blanches de sa toque.
Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères.
Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny, gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme, Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.
Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis, éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria:
—Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous expliquer cela.
Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
—Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié!
Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia dans l'embrasure d'une large fenêtre.
—Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
—Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
Le duc tressaillit et murmura sourdement:
—Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
—De tirer sur l'amiral.
—Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
—Oui, monseigneur.
—Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires et les bravos qui l'accueillaient.
Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues noires.
VI
L'ORAGE GRONDE (suite)
«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la reine Catherine à sa suivante Paola.
Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait simplement appelé «lui».
Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint immobile devant elle dans une attitude de raideur où il y avait autre chose que de la fierté. Il était très pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur d'un feu étrange.
Cet homme, c'était le comte de Marillac.
—Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
—C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté de l'intérêt qu'elle daigne me témoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me faire...
La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, de la mélancolie, des sentiments réprimés, quelque chose comme une affection profonde qui n'ose éclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire.
—Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous étonner de cet intérêt que vous avez pu remarquer...
—Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, est-ce bien la reine qui me parle ainsi?
Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que Catherine allait lui répondre:
«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»
Cette réponse ne vint pas.
—Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux que j'aie rencontré... C'est à cette générosité que je fais appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet de cet intérêt... de cette affection que je vous porte.
—S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je être foudroyé par le feu du ciel avant que de mon coeur il soit monté à ma langue!
—Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour... bientôt...
Le jeune homme laissa échapper un faible cri.
—Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre dans la voix, vous saurez pourquoi je m'intéresse tant à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre dernière entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!...
—Madame! madame! cria Marillac, comme il eût crié: Ma mère!...
Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot définitif fût prononcé. Elle dit en souriant:
—Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes bien accepter?...
Marillac répondit par un sourire au sourire de la reine.
—Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
Un nuage passa sur le front de Catherine.
—Vous le gardez... chez vous?
—Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de femme.
—C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même sourire. Je m'en servais pour renfermer tantôt mes gants, tantôt mes écharpes. Il me fut jadis donné par le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de France...
—Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majesté ma reine s'en sert pour mettre ses gants.
—Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse à quiconque eût pu voir la joie sauvage qui éclata soudain dans ce coeur.
—Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle était ma mère... Alors, je l'ai priée de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au jour...
—Vous avez bien fait, mon enfant!
Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait pour la première fois dans la bouche de Catherine.
—Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
—Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle que vous savez, dit le comte en retombant dans ce même désespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans cette entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, daigna me promettre...
—Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion pour Alice de Lux?...
—Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien ne me touche ni m'étonne... J'ai simplement supposé que Votre Majesté avait daigné s'informer de moi...
—C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le génie et l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous suivre pas à pas, savoir ce que vous pensiez, vous protéger au besoin...
Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme Catherine en avait provoqué deux ou trois depuis le début de cet entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir s'abandonner à l'émotion.
—Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu voir de près, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour demeurer si froide devant vous, alors que...
—Achevez, madame, je vous en supplie!
—Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez juré de ne pas m'arracher mon secret.
Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
—Après notre première entrevue, continua la reine, je ne tardai pas à connaître votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes arrêté près de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous attendîtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenée jadis parce qu'elle abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'était passé entre elle et la bonne reine Jeanne...
—C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte frémissant, qu'eut lieu notre deuxième entrevue... c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... que vous voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre affection... royale... c'est ce jour-là enfin que vous me fîtes une promesse...
—Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
—Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon enfant, j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon âme, voici ce que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de ceux qui font des miraclés... Devant cet amour si grand, je vous dis, mon enfant: suivez votre destinée».
Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eût encore répété en lui-même ces paroles. Puis il reprit:
—Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria même de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour où je serais décidé à épouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier à Jeanne d'Albret?... Il me semble, à force de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour moi, peut-être, elle ait résolu de taire ce crime...
—Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.
—Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son premier mot, à son premier geste, je découvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle!
—Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tête, prenez garde de ne pas aller trop loin dans des soupçons que rien ne justifie... Écoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois pour savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête a abouti plus rapidement que je n'eusse espéré... cette vérité, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mené l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme tel que vous... mais...»
Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude que lui donnait Catherine de la pureté, de l'innocence d'Alice, le malheureux était tombé sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:
«Ma mère!... ma mère!...»
Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable épouvante.
—Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.
Au même instant, Marillac fut debout...
—Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une émotion bien cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mère du roi de France était déshonorée...
—Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, Majesté...
—Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas même de l'affection, mais cette pitié naturelle que tout homme accorde à la femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout ceci...
—Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.
—Pas un mot, pas une allusion à personne au monde!
—A personne, madame, à personne!...
—Pas même à Alice! Pas même à cette reine de bonté qui est votre reine.
—Je le jure!...
—Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes nos entrevues...
—Je le jure encore!...
La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à cette mélancolie qui donnait un charme sévère à son visage, quand elle voulait.
«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de joie? Ai-je donc réellement douté d'Alice? Jamais! Jamais!»
Après quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance qu'elle avait pu acquérir dans le coeur de Marillac, elle reprit:
«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vérité, il faut que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hésité, pourquoi vous avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystère sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune façon responsable...
—Parlez, madame, supplia le comte...
—Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptée par les de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer de sa naissance; voilà la vérité, comte!
Cette étrange accusation proférée devant Déodat—l'enfant trouvé lui-même—était une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'être pas «née» était alors pour une fille un terrible malheur.
Le comte, radieux, s'écria:
—Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner d'avoir osé la soupçonner!
—Ainsi, comte, vous passez outre?...
—Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela pourrait-il m'arrêter, alors que moi-même...
Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:
—Madame, je vous bénis pour la joie immense que vous venez de me donner... c'est à vous que je dois la vie...
—Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans éclat.
—Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se fasse!
—Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un charmant sourire.
—Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant.
—Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... Voyons, vous n'êtes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...
—Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prêtre...
—Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... un saint homme... c'est le révérend Panigarola qui vous unira... L'église?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois...
—Le jour? demanda le comte réellement enivré.
—Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...
—L'heure?
—La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être heureux!
—Je le suis au-delà de toute expression, dit le comte en couvrant de baisers la main que lui avait tendue la reine.
—Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer à Alice son mariage; je dois une répara tion à cette pauvre enfant que j'ai rudoyée jadis plus qu'il ne convenait...
—Je vous obéirai, madame.
Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte les vrais amoureux, le comte s'éloigna, l'âme ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur à la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander pardon à Alice.
A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son cabinet de travail et parvint à une pièce éloignée. Là, une jeune femme attendait dans la demi-obscurité de la pièce où brûlait un seul flambeau.
Cette femme, c'était Alice de Lux.
La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de l'âme:
—Tu as entendu?
—Non, Majesté! dit Alice.
—Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-même!... Eh bien, écoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère. C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?
—Oui, madame, dit faiblement Alice.
—Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus rien qui te gêne, puisque je suis seule à savoir...
—Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.
—Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une voix étrange. Donc, tu vas l'épouser, et vous partirez loin, où vous voudrez, et tu seras heureuse à jamais... tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au bout... A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je le tue!
—J'obéirai, madame, dit Alice.
—Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...
Alice demeura immobile.
Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.
—Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?
—Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...
—Voyons, tu as quelque chose à me dire?
—Non... je songeais...
—Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir?
—Je vous le jure, madame!
La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui étaient familières. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa sincérité. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la révérence et sortit.
Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne évita les salles de fête, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la Hache.
Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans les deux mains, et elle réfléchit:
«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire à lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! heureusement que je me suis retenue à temps, tout à l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... Je n'ai pas écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassée, elle a bien eu une entrevue avec Déodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles... il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai appris que ma mère était l'implacable Médicis!» Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Déodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!...»
Elle songea longuement, tournant et retournant le problème sous toutes ses faces.
«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je révèle à Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-être tuer!»