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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue cover

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 13: X LE CARDINAL
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.

—Votre fille, madame! cria le jeune duc. Votre fille!... Votre Violetta!...

—Je n'ai pas de fille... dit-elle d'une voix morne.

Charles laissa retomber sa main et détourna son regard vers Pardaillan comme pour lui dire:

—Qui donc au monde pourrait lui rendre la raison, puisque le nom de sa fille la laisse indifférente?...

En effet, si Charles et Pardaillan avaient su, dans le pavillon de l'abbaye, le vrai nom de la bohémienne et qu'elle était la mère de Violetta, ils ignoraient encore en quelles terribles circonstances l'enfant était née... Folle avant d'être mère, Léonore s'était réveillée en prison sans savoir qu'elle était mère!...

Elle s'était appuyée à la croix, ses yeux regardaient au loin sur la campagne solitaire, et elle était bien ainsi, toute raide, adossée à cette croix, d'une beauté tragique, émouvante, qui faisait frissonner les deux hommes immobiles.

—Qui a crié ainsi? reprit-elle. De quel abîme de honte et de désespoir a jailli ce cri atroce que j'entendrai toujours?... C'est là, dans la vaste cathédrale, qu'a retenti cette clameur... Malheur à la sorcière! Oh! tous les poings qui se tendent sur elle! et puis... plus rien! Rien que le silence de la tombe, la nuit du cachot... le délire de l'agonie... Et puis, tout à coup, elle revoit le jour, un jour sombre où le ciel voile sa face... Et voici la bohémienne que l'on conduit là-bas... vers la hideuse machine de mort... et là... là... au pied du poteau terrible, qui a encore crié?...

Saïzuma s'interrompit soudain. Et, sur ces lèvres décolorées, ce rire que Pardaillan avait entendu tout à l'heure, ce même rire funèbre éclata.

—Adieu, dit-elle. Et surtout ne vous avisez pas de suivre la bohémienne, car sa route est celle du malheur.

A ces mots, elle s'éloigna de son pas majestueux. Hors de lui, haletant, le duc d'Angoulême s'élança en criant:

—Léonore!

Elle se retourna, leva un doigt vers le ciel et dit:

—Pourquoi appelez-vous la morte? Si vous cherchez Léonore, allez au pied du gibet.

—Le gibet! balbutia Charles éperdu, cloué sur place. Pourquoi la mère de Violetta parle-t-elle du gibet?

A ce moment, Saïzuma disparut derrière les roches éboulées. Les deux amis s'élancèrent sur le sentier qu'avait pris Saïzuma pour s'éloigner. Mais, lorsqu'ils eurent contourné les roches, ils ne la virent plus. Charles d'Angoulême et Pardaillan battirent en vain les environs. Saïzuma demeura introuvable. Alors, ils reprirent le chemin de Paris où ils rentrèrent par la porte Montmartre.

Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de toute alerte et, le lendemain, à la première heure, se rendirent au rendez-vous que Maurevert avait accepté, mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la Ville-l'Évêque; Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, bien que Maurevert eût accumulé les serments, il pouvait bien, en une nuit, les avoir oubliés. C'est pourquoi, sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit position avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes. Vers neuf heures et demie, ils aperçurent un cavalier qui s'avançait rapidement.

—C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.

—C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert fut pleinement visible.

—Avançons, dit Pardaillan.

Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. Bientôt Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il se découvrit et dit:

—Me voici, messieurs...




IX

LA PAROLE DE MAUREVERT

Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa rencontre avec Pardaillan, Maurevert s'était mis à parcourir la ville, au hasard, pour le besoin de marcher.

Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. D'autres fois, au contraire, venant à reconstituer cette minute horrible où il s'était vu en face de Pardaillan, il éprouvait le choc en retour de l'épouvante et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier cabaret, buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur la table une pièce de monnaie, puis reprenait sa marche...

Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!

Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait de Pardaillan. Il le tenait!...

Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert allait toujours, passant et repassant vingt fois par les mêmes rues sans s'en apercevoir. Il se dirigea vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même temps qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait grand appétit.

Il entra donc à l'auberge au moment où on allait fermer les portes. Et, comme la Roussette lui faisait observer que l'heure du couvre-feu était passée, Maurevert répondit par ce même signe mystérieux qu'avait fait Jacques Clément. Puis il ajouta:

—Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte, et me préparer un bon souper, car je meurs de faim.

La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par le signe, se hâtèrent d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant leurs feux, s'empressèrent de préparer un dîner que Maurevert dépêcha de grand appétit.

Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille, et tomba dans une sombre méditation.

Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà la Roussette se précipitait pour lui ouvrir la porte. Mais il l'arrêta d'un geste en disant:

—Ce n'est pas par là que je m'en vais...

Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant Maurevert et parvint à cette salle qui communiquait avec le palais de Fausta... Maurevert frappa sur les clous disposés en forme de croix... Là porte s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait toujours en cette pièce, Maurevert aperçut les deux suivantes favorites Myrthis et Léa.

—Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. Est-elle endormie?

Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il eût été étrange de supposer que Fausta pût se reposer et dormir. Et, en effet, à peine avait-il fini de parler que Fausta parut et prit place dans son fauteuil. Les deux suivantes disparurent à l'instant.

—Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de Maurevert, dit-elle. Vous deviez attendre mes ordres à Orléans.

—C'est vrai, madame...

—Un cheval et une voiture vous attendaient sur les pentes de Montmartre: la voiture pour elle, le cheval pour vous.

—J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils

étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.

—Je vous avais fait donner une mission par M. de Guise, afin que vous soyez libre de toute entrave, et puissiez gagner huit jours.

—C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la route de Blois où j'ai ordre de noter l'installation du roi et les forces dont il peut disposer à l'occasion.

—Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer votre absence et préparer votre départ. Je fais disposer pour vous vos relais pour une marche rapide, Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici! Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.

—C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce moment est dangereuse. Ma vie n'a tenu qu'à un fil aujourd'hui, et peut-être demain serai-je mort. Sur les pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais vers l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.

-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait une violente émotion. Elle demeura quelques instants silencieuse, sans doute pour que sa voix ne trahît pas son trouble.

—Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle froidement. Il vous a vu?

—Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame, je vois dans vos yeux l'étonnement de me voir vivant. Je vais vous étonner davantage: Pardaillan est à nous!

Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez Fausta qu'elle ne songea pas à la déguiser.

—Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer un sentiment que Maurevert prit pour de la joie, et où il y avait en effet de la joie.

Maurevert secoua la tête.

—Expliquez-vous...

—Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui éclata alors la haine. Demain, à dix heures, nous n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de combiner une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...

Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors comprit comme elle ne l'avait pas encore compris...

—Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet après-midi... je ris comme jamais je n'ai pu rire depuis seize ans!... Écoutez-moi, madame, nous n'avons qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes solides et bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se doute de rien. Sa confiance, voyez-vous, est prodigieuse; au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné rendez-vous, demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque; le reste nous regarde!...

Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive, considérait cette manifestation de haine avec une curiosité effrayante.

—Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre, continua Maurevert, car ils n'osent rentrer dans Paris. Ils sont à la recherche de la petite bohémienne. Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye... et, tout à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir, madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la peur, la hideuse peur qui me tient depuis tant d'années, m'a mordu au coeur et je suis tombé à genoux... et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela à ma haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce que j'avais pu supposer: il m'a fait grâce.

Fausta eut un bref tressaillement.

—Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert. Et, je vous le dis, madame, cela manquait à ma haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que je puisse lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...

Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable rire.

«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures... à la Ville-l'Evêque.»

Elle songeait... elle cherchait une solution...

Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui l'occupait!... Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? C'était facile en l'occurrence!... Quels que fussent le courage, la force et la ruse de Pardaillan, il succomberait infailliblement!...

Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution qu'elle cherchait était intérieure...

Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail étrange se faisait dans le coeur de cette femme. Il y avait en elle de la haine et de l'amour à poids égaux...

La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.

Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le moyen de s'emparer de Pardaillan, Fausta songeait a le tuer. Une seconde après que Maurevert eut parlé, cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes qui suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer encore Pardaillan, et elle comprit avec une terrible angoisse qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même.

Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!... Aimer?... Tuer, et reprendre son rôle d'ange, de vierge de statue?... Sauver Pardaillan... et vivre dans la honte de cette défaite?...

Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet de ses pensées. Tout à coup, Fausta releva la tête... Et, alors, Maurevert frémit. L'éclair qui jaillit une seconde des yeux de Fausta lui donna l'impression qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait de condamner Pardaillan!...

Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit un instant pâle comme une morte...

Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement, elle combina le lieu de la mort et le mode... En finir d'un coup!... Et, en même temps, débarrasser le duc de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait. Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si terriblement lucide... Oui, faire disparaître d'un coup, dans la même catastrophe, tout ce qui entravait sa marche au grand triomphe. Pardaillan et le duc d'Angoulême!... Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!... Et le bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!

Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte, plus puissante, son orgueil fortifié par cette victoire, reprendre le vaste projet de domination. Devenir à la fois reine de France en épousant Guise, roi par la mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse de la chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...

—Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez reçu une mission du duc de Guise?

—Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.

—Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous allez prendre le chemin de Blois. Vous étudierez le château, les forces de Crillon et leur disposition... l'installation du roi et les précautions qu'on a pu prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main... Quand vous aurez vu tout cela, vous reviendrez en rendre compte à votre maître...

Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec une sorte de rage.

Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit jours, mettons dix...

—Madame, gronda Maurevert, je crois que vous n'avez pas...

—Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre tête tient à peine sur vos épaules et que je puis la faire tomber rien qu'en la désignant à M. le duc...

—J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma tête que vous menacez, madame, je la donne!... Oui, je consens à mourir pourvu que je le voie d'abord mourir, lui!...

—Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...

—Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert haletant.

—Eh bien, vous irez... Vous irez seul...

Maurevert frissonna.

—Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de l'homme que vous voulez tuer soit absolue... Puisque votre voyage à Blois durera huit jours... mettons dix... eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils veulent revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver, le dixième jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte Montmartre, d'où vous les conduirez...

—Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.

—A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si glaciale que Maurevert fut secoué d'un frisson.

—Quelle heure devrai-je désigner?...

—Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion. Vous pouvez leur faire serment, cette fois sans parjure, qu'ils verront Violetta...

A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert eût pu ajouter un mot, disparut. Les suivantes, Myrthis et Léa, entrèrent et lui firent signe de les suivre. Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert se trouva dans la rue.

Maurevert regagna son logis, entra sans faire de bruit à l'écurie, sella son cheval et, laissant les portes ouvertes derrière lui, s'éloigna, traînant la bête par la bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva dans la campagne, galopant éperdument pour se briser de fatigue, repris d'une crise d'allégresse effrayante comme celle de la veille...

Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous approchait, il se mit à trotter dans la direction de la Ville-l'Evêque. Il vit alors combien une embuscade eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet, arrivaient sur le sentier.

Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour Maurevert. Qui sait si Pardaillan ne s'était pas repenti de sa générosité!... Il marcha cependant et, étant arrivé près d'eux, mit pied à terre en disant:

—Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous m'aviez assigné doit vous prouver que j'ai songé, à tenir ma parole.

Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot, un geste d'approbation. Mais Pardaillan demeurait dans la même immobilité.

—Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre merci, je m'engageais ou à vous donner satisfaction, ou à revenir me mettre à votre disposition. Je dois vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi complètement que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne m'accordez un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...

Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers mots de Maurevert, le regarda avec étonnement.

—Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses, dit-il avec une sorte de douceur. Vous disiez que vous n'aviez pas entièrement réussi. Ceci laisse supposer que vous avez réussi tout au moins en partie.

Le jeune duc était haletant.

—Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que j'ai pu savoir, et ce que je n'ai pas pu savoir: la jeune fille dont vous me parliez n'est plus à Paris; cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir. Et pourtant, messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.

—Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.

—Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion, vous pouvez croire que je n'ai aucun motif de haine contre cette jeune fille. Laissez-moi donc vous dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...

—Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!

—Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers Pardaillan, je vous appartiens; pensez-vous que nous devons nous battre, ou bien m'accordez-vous un nouveau crédit de quelques jour?

—Parlez, dit Pardaillan.

—Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, dans dix jours, non seulement de vous dire où se trouve la jeune fille, mais de vous mettre en sa présence... Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler long. Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller dans une ville où je suis sûr de trouver l'indication cherchée, et d'en revenir.

—Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.

—C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus naturel. L'homme à qui la jeune fille a été confiée est à Blois. Ceci, messieurs, est un secret politique. Or, si je puis trahir le duc sur une question d'amour, j'aimerais mieux être tué sur place que de le trahir sur une question d'Etat...

—Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté de Maurevert.

—Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert, j'en doute. Mais à Blois, messieurs, je trouverai l'homme qui sait. Or, cet homme, messieurs, n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit que ma vie dépend du renseignement que je lui demande, à l'instant même j'aurai l'indication voulue...

Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait dire:

—Il n'y a pas à hésiter...

C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:

—Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux environs de la porte Montmartre, nous y serons, monsieur.

—Je puis donc partir, messieurs?

—Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette voix rude qu'il avait depuis quelques minutes.

Maurevert sauta en selle.

—A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi, dit-il alors. J'entreprends une besogne difficile et périlleuse. Mais y eût-il mille difficultés, mille dangers, ce serait encore avec joie que je l'entreprendrais, car le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera jamais de mon coeur.

Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna pour rejoindre directement la route de Blois. Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il put le voir.

—Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune duc.

—Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son front, que cet homme est moins mauvais que je n'avais supposé...

—Il prend bien la route de Blois...

—La route du pardon! murmura Pardaillan.




X

LE CARDINAL

Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en route sur Blois, Fausta sortit de son palais en litière fermée, sans escorte. Elle portait un vêtement sombre.

La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du fleuve. Fausta, sans prendre les précautions dont elle s'entourait toujours, marcha vers la maison où nous avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'un homme vint ouvrir. Cet homme, ce n'était pas celui qu'elle avait placé là, naguère; dans la maison, il n'y avait plus une créature à elle...

—Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le cardinal Farnèse...

Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:

—Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites n'est pas ici. Il n'y a d'ailleurs dans toute la maison que moi qui suis chargé de la garder.

—Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre maître que je viens lui parler de Léonore de Montaigues...

Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du porche, quelqu'un se détacha, s'approcha lentement, écarta le serviteur, et d'une voix qui tremblait:

—Daignez entrer, madame, dit-il.

Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux yeux pleins de feu et de passion, mais aux cheveux et à la barbe devenus entièrement blancs, c'était le prince Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui s'y appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage, dans cette large salle spacieuse qui donnait sur la place de Grève.

Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le fauteuil d'ébène recouvert d'un dais.

—Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain vous essayez de me fuir. Oh! Je sais que vous ne craignez pas la mort. Vous avez voulu vivre pour la revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?... Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait condamné. Je n'avais qu'à vous laisser mourir... Et, cependant, je vous ai rendu à la liberté... C'est que je vous aimais encore malgré votre trahison, Farnèse...

Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:

—D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le pouvais, cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait depuis que, presque mort de faim, je vous ai fait ouvrir la porte de votre prison?... Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière... Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage que je fis à Chartres, vous avez trouvé sans doute que la rue de la Calandre était trop près du palais Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas supposer que vous chercheriez un refuge ici même... chez moi!... et, voyant la maison vide, vous êtes venu l'occuper.

—De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura sourdement le cardinal.

—Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche. J'ai seulement voulu vous prouver qu'il était inutile de vous garder contre moi.

Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:

—Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue seule, en sorte que vous pourriez facilement me tuer... Vous me tueriez peut-être?

Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.

—J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai dit que j'avais à vous entretenir de Léonore...

—Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.

—Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon d'amour peut faire fondre cette glace qui pèse sur votre coeur... Que Léonore revienne à la santé... qu'elle vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de vos voeux religieux...

Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense étonnement le stupéfiait, le paralysait...

Revoir Léonore! murmura-t-il.

Un éclair illumina l'oeil de Fausta.

Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un coup décisif. Cet homme était donc encore ce qu'il avait toujours été... le faible qui n'ose prendre de décision.

—Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous écraser sous une générosité qui n'existe pas; si je vous ai laissé vivre, si je vous offre de vous rendre Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que j'ai besoin de vous.

—Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...

Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra dans ce coeur. Car il connaissait l'orgueil et l'ambition de Fausta, et il fallait, en effet, qu'elle eut bien besoin de lui pour parler comme elle venait de faire.

—Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.

—Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse! Tandis que je suis ici, tandis que je prépare les grand événements que vous connaissez. Sixte, rentré en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard pour nous déclarer, ce plan est renversé... D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite, ce qui se passe en Italie nous oblige à précipiter les choses... En France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt ce royaume aura le roi de notre choix.

—C'est donc en Italie que ma faible puissance pourrait vous être utile?... demanda Farnèse, très attentif.

—Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux ont fait leur soumission au Vatican. Une grande quantité d'évêques demeurent dans l'attente, prêts à se retourner contre moi au premier coup qui me frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné la plupart de ces évêques et de ces cardinaux... C'est lorsqu'ils vous ont vu séparé de moi qu'ils ont tourné leur sourire vers le vieux Sixte.

Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine du cardinal. Oui, tout cela était vrai!

—Voici donc ce que je suis venue vous demander... Il s'agirait, cardinal, de vous rendre en Italie, de voir les hésitants, et surtout ceux qui se déclarent contre nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils ont tous reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte vérité...

Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.

—Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte: même si nous devions être ennemis, les secrets que vous me confiez demeureront scellés dans mon coeur.

—Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces prêtres orgueilleux et rebelles, dites-leur d'abord ce que vous savez déjà: qu'Henri de Valois va mourir! qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il va répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi, la reine de ce grand et puissant royaume!... Mais dites-leur aussi une chose que vous ignorez... Alexandre Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue depuis la grande armée de Charles Quint!... Ces troupes devaient être embarquées à bord des vaisseaux de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre... Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à entrer en France... il attend... et, dès que Valois sera mort, ses troupes viendront se joindre aux troupes de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la terreur que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en Italie... Dites-leur donc qu'il m'est tout dévoué! Que ce torrent, je le précipiterai sur l'Italie!

Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué par cette femme, courba la tête et murmura, vaincu.

—Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses ordres: ils seront exécutés...

—Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes donc de nouveau avec nous, vous rentrez donc dans le giron de notre Eglise?

—Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis de vous obéir, mais c'est parce que vous m'avez promis, vous, de me donner le moyen de sortir de cette Eglise.

—C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion est plus forte chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes donc résolu à partir pour l'Italie?...

—Dès que vous m'en donnerez l'ordre.

—Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre. Vous vous demandez pourquoi le vingt-deuxième jour de ce mois, n'est-ce pas, cardinal?

—Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais vous m'avez fait tout à l'heure une promesse.

—Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je m'explique, Farnèse: je ne prétends pas vous rendre la pauvre folle que le bohémien Belgodère, un jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha à sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse, c'est Léonore de Montaigues, c'est la fiancée du prince Farnèse... Je connais le moyen de rappeler la raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon qu'elle vous accordera... Quant à ramener l'amour dans son coeur, ceci vous regarde!...

—Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.

—Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une sorte de gravité, et, avec elle, je vous rendrai cette enfant qui est comme un trait d'union entre vous et celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième d'octobre... mais vous ne partez pas seul... vous partez avec elles!... Et, si j'ai choisi ce jour-là pour votre départ, c'est que le vingt et un d'octobre sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de vos voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui vous dira: voici ton épouse, voici ta fille!...

Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de Fausta et y appuya ses lèvres... Et il éclata en sanglots...

Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné, éperdu de bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui bientôt disparut. Alors il poussa un profond soupir et remonta dans la pièce du premier étage. Un homme était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était maître Claude.

—Vous avez entendu? demanda Farnèse.

—Tout! dit Claude d'une voix sombre.

L'ancien bourreau regarda le cardinal:

—Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante tristesse, vous êtes plus jeune de vingt ans...

—Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!... ma fiancée... ma fille... Toutes deux les emmener!...

—Et me laisser, moi, dans mon enfer!...

—Que voulez-vous dire?...

—La vérité, monseigneur! dit humblement maître Claude. Vous allez partir avec celle que vous adorez... et, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, avec elle... avec l'enfant...

—Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me pardonne. N'est-il pas juste que je connaisse une heure de joie après tant d'années de désespoir?

—Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne à vous qui avez fait le mal. Mais il ne me pardonne pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci est juste...

Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. Claude se fit plus humble encore:

—Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... qui est ma fille... vous partez avec elle... vous me l'enlevez... Monseigneur, n'avez-vous rien à me dire?...

—Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le cardinal, sinon que je compatis à votre douleur...

—Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus d'humilité encore, est-ce vraiment tout ce que vous trouvez comme consolation?... Cette enfant, dès que je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer! Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!... Pourquoi voulez-vous m'arracher le coeur en m'arrachant ma fille?...

—Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... Qu'avez-vous espéré?

—Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que le bonheur vous rendrait généreux, monseigneur! Que vous auriez une minute assez de courage pour me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es le vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et prends ta part de bonheur!...

—Jamais! gronda violemment le prince Farnèse... Maître, perds-tu la tête? Oublies-tu ce que tu as été?

—Monseigneur, vous me dites ce que je me suis dit maintes fois. Mais sachez qu'elle sait, vous dis-je, ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas repoussé...

—Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur à voir ma fille te donner la main...

—Monseigneur... vous ne me comprenez pas... Qu'est-ce que je demande?... d'être simplement un de vos serviteurs. Je ne vivrais même pas dans votre palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver vos jardins...

—Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez à ces idées. Vous-même vous sentez et comprenez que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut vivre auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses serviteurs... Seulement, je m'engage sur le salut de mon âme à vous faire tenir tous les trois ou six mois une lettre qui vous parlera d'elle...

—Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est tout? Vous dites que jamais vous ne consentiriez à me laisser vivre près de mon enfant?

—Jamais!

Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal put croire qu'il avait dompté le bourreau. Mais maître Claude, les sourcils contractés, semblait faire un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et poussa les verrous.

Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre par le poignard. Mais, au lieu de marcher sur lui, Claude s'adossa à la porte, les bras croisés et, d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y avait une menace contenue, il prononça:

—Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je vous ai signé de mon sang! Voici maintenant, monseigneur, le papier que vous m'avez signé, vous!... Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! Me suis-je bien conformé à ce que j'avais signé de mon sang?...

—Oui! répondit Farnèse sourdement.

—Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par votre réconciliation avec la femme nommée Fausta, suis-je bien dans mon droit en vous rappelant que vous m'appartenez, quels que soient le jour et l'heure?...

—Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.

Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant Farnèse, sans le toucher, et prononça:

—Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. Vous m'appartenez, et je vais user de mon droit!...

—Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche désespoir... puisque vous avez acquis droit de vie et de mort sur moi.., tuez-moi!

—Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur... répondit simplement Claude.

—Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.

—Fausta! dit Claude.

—Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...

—Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous laisserai vivre.

—Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...

—Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce que Fausta sera morte!...

Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'épaule.

—Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.

—Me faites-vous grâce, vous?...

—Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.

—Vous consentez donc?

—Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde!...

Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard où il y avait une interrogation suprême... Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse étranges, il murmura:

—Je vous remercie, monseigneur!...

—Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! Ma fille vivant avec le bourreau!...

Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait à ceci:

—Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur! Que je te voie une fois resplendissante de ta félicité près du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai... dans la mort!...




XI

LA MÈRE

La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner à la vieille abbaye aux murs à demi écroulés. Dans les fourrés des pentes de Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient à coeur joie.

Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les rampes de la colline, était sourde à ces cris des oiseaux.

Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller sonner à la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques chaumières qui s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, et entra dans une pauvre maison. L'intérieur était aussi misérable que l'annonçait l'extérieur de cette chaumière.

Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta, cette femme se leva précipitamment:

—La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.

—Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Déjà de si bonne heure à l'ouvrage?

—Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà que je me fais vieille et que l'heure approche où il faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors, je file mon linceul.

Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son étonnement.

—Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce aux pièces d'or que vous m'avez données, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera encore assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires au salut de mon âme, et encore il en restera assez pour la layette de l'enfant que ma fille va mettre au monde...

—Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous fait ce que je vous ai demandé?

—Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, mon fils ne quitte plus la bohémienne; il la suit pas à pas, selon vos ordres, sans se montrer à elle, c'est entendu...

—Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de cette montagne?...

—Non. La bohémienne rôde autour de la sainte abbaye sans jamais y entrer, mais sans jamais s'en éloigner non plus... Quand elle a faim, elle vient ici.

—Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.

—Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les trois ou quatre écus d'or que lui tendait la visiteuse.

—Et où est maintenant la bohémienne? demanda Fausta.

—Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent à se reposer auprès de cette croix noire que vous n'aurez pas manqué de remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.

—C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un à la recherche de votre fils?

La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots à un marmot qui partit en courant.

Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.

—Où est la bohémienne? demanda Fausta.

—Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras dans la direction du couvent.

—Conduis-moi auprès d'elle...

Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant Fausta. Il contourna les murs du couvent et parvint à la brèche située près du pavillon. Là, Fausta aperçut Saïzuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.

—Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.

Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne parût prendre garde à elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers Saïzuma, et d'une voix très douce:

—Pauvre femme... pauvre mère...

Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la reconnut.

—Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est vous qui m'avez parlé de l'évêque!...

Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de ce qu'elle prenait pour un accès de lucidité.

—Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parlé de l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon. Mais je croyais que, peut-être, vous l'aimiez encore...

—L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix sourde.

Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle pourrait dire pour éveiller une étincelle de raison dans ce cerveau.

—Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est mort?

—Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité farouche. Sans quoi, serais-je vivante, moi?...

—Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-être. Mais écoutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...

—Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Saïzuma avec douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre âme... Comme vous êtes belle!

—Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta. Vous avez souffert dans votre coeur, Léonore! et c'est pourquoi vous ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est encore possible pour vous!

—Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne qui va par le monde, lisant dans la main des gens...

—Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse... Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque est mort! Oui, celui-là ne te fera plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as aimé...

—Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.

—Jean...

Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une voix qui lui eût parlé de très loin.

—Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je crois que j'ai entendu ce nom...

—Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.

Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.

—Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.

—Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta avec autorité. Jean de Kervilliers, c'est celui qui devait être ton époux... Tu vois bien que tu l'aimes encore, puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom... Souviens-toi, Léonore...

—Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse lorsque tu l'attendais... lorsque, du balcon du vieil hôtel de Montaigues, tu guettais son arrivée.

—Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un souffle.

—Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais défaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une fatalité vous a séparés, il en a souffert autant que toi. Lui-même me l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le voir?...

Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte de Fausta, les avait placées devant ses yeux comme si une lumière trop vive les eût éblouis. Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de son passé lui revenaient par lambeaux.

Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui éclairait bien les recoins ténébreux de son esprit.

Fausta la considérait avec l'attention passionnée qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait.

—Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, tu reverras celui que tu aimes.

Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait sur elle un prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui était ce Jean de Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur mêlée de joie.

Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit en tremblant.

—Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si vous avez pitié de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.

—Et Jean de Kervilliers?...

Un sourire illumina le charmant visage de la folle:

—Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je dois l'avoir connu...

—Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, écoute-moi, Léonore... Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta fille... comprends-tu... ta fille...

—Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi... Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voilà qui est étrange...

—Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquiétude.

—Oui. Mais je ne les ai pas crus.

—Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom et son image sont dans ton coeur...

Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.

—Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce nom... Si mon père entrait tout à coup... S'il entendait!... Il faudrait donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...

—Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... Mais combien plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vérité que tu caches...

Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. Un faible cri jaillit de ses lèvres.

—Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez jamais...

—Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur, Léonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches à ton père, mais que tu as dit à celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère, Léonore!...

Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense stupéfaction se lisait sur son visage bouleversé.

—Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?

—N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?... et qu'il va t'épouser...

—Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas que mon père connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chérubin, si vous saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il sera fier.

—Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!... Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, Léonore!... Souviens-toi: la place noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres qui te soutiennent...

—Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, jusque dans un angle du pavillon...

Toute à son infernale besogne, toute à son projet, transformée en tourmenteuse sans pitié, Fausta courut à elle et la releva:

—Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...

—Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que s'est-il passé en moi?...

—Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que l'enfant de Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant innocente, on t'a fait grâce!...

—Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...

Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; et, presque aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être cette scène qui venait de se dérouler sortait-elle déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait fortement, c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle avait une fille...

—Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant, Léonore de Montaigues?...

—Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle à travers ses sanglots. Je ne savais pas que j'étais mère.

—Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il qu'elle n'est pas avec moi?...

—Je le sais, moi! dit Fausta.

—Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma d'une voix plus naturelle, et sûrement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous donc?

—Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu me demandes qui je suis? Une femme qui a pitié, voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres que j'ai voulu mettre en ta présence: ton amant et ta fille... Vous êtes devenue mère en un temps où la douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez en prison...

—Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.

—Des méchants s'emparèrent de votre enfant...

—Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...

—Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. Il se trouva un homme de bien, qui put soustraire l'enfant à ses persécuteurs et qui l'éleva comme sa propre fille...

—Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bénisse?

—Il est mort, dit Fausta.

—Mort!...

—Il est mort misérable, au fond d'une prison...

Saïzuma baissa la tête en pleurant.

—Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.

—Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...

—Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans mon coeur pour toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui fut cause de son malheur?...

—Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hélas! Car elle adorait celui qu'elle croyait son père... Le procureur Fourcaud, ce digne homme, voulut élever votre fille dans une religion qui était la vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...

—Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...

—Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud voulut donc que Jeanne... votre fille, fût élevée dans la religion des huguenots, qui était celle de votre père et la vôtre.. religion proscrite...

—Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!

—C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme hérétique, et jeté en prison où il est mort...

—Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... J'irais lui arracher le coeur!

—Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, dit alors lentement Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune fille...

—C'est atroce!

—Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut supplicié... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...

—Et vous dites que vous la connaissez?

—Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de ces filles sans feu ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohèmes... son nom est Violetta...

—Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...

—C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas inconnu?...

—Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix sombre. J'ai vécu avec elle. Car, moi-même, je suivais cette troupe de bohèmes. Elle chantait. Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais, envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de moi...

—Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit sourdement Fausta. Une de ces filles qui n'ont pitié de rien ni de personne, puisqu'elle n'avait pas pitié de votre malheur...

—C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait que ce fût une créature bien perverse pour dénoncer le bienfaiteur de ma fille... Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...

—Elle mérite pourtant un châtiment!...

—Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à cette fille du démon si mon enfant a souffert par elle!...

—Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été en prison!... Elle vous le dira...

—Elle me le dira! Je la verrai donc!...

—Je vous l'ai promis...

—Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je pouvais seulement savoir le jour...

—Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite... Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que, pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne pour l'amener... il est nécessaire qu'on ne vous voie pas... vous comprenez?...

—Je resterai cachée sur le haut de la montagne, je connais de braves gens qui me donnent à manger et qui me laissent dormir la nuit chez eux... C'est là que je me retirerai...

—Et c'est là que je vous amènerai votre fille Jeanne!

—Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, venez que je vous montre la demeure de ces gens...

La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et arriva à la chaumière où Fausta était entrée tout à l'heure...

«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois que Dieu même ne pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...»