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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue cover

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 21: XVIII MAUREVERT
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.

«Domine, salvum fac pontificem nostrum!»

Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent avec ceux de Sixte-Quint...

—A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts... bénédiction ou malédiction.

—Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, ce front d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.

A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. Pardaillan la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un instant, il eut coupé les cordes qui attachaient les poignets et les chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...

A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, à genoux, se traînait vers Violetta.

Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»

Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette idée: fuir ce lieu maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan, il souleva la jeune fille dans ses bras et se mit en marche, dans la direction des bâtiments de l'abbaye.

Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la grande porte d'entrée, il comprit que ses forces allaient l'abandonner; un brouillard s'étendit sur ses yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas et qu'il tombait.




XVI

DEVANT L'ABBAYE

Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu que Fausta trouvât un exécuteur, un bourreau secret; ce bourreau, elle l'avait sous la main... c'était le bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.

Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et inculte du bohémien cet éveil de paternité que nous avons constaté, point n'était besoin d'y faire appel pour décider Belgodère: sa haine contre Claude suffisait...

Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière le vieux pavillon à l'heure précise qui lui avait été fixée. On avait amené Violetta, ou plutôt on l'avait apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se soutenir. Belgodère, avec un mouvement de joie hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait couchée sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras et les pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, la croix avait été plantée dans le trou préparé la veille par les gens de l'abbesse.

Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine de gardes sur l'esplanade. Léonore et Jeanne Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans le pavillon avec Rovenni et les autres schismatiques. Une fois que l'effroyable besogne fut terminée:

—C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te retirer. Va m'attendre devant la porte du couvent.

—Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard sanglant sur Fausta.

Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait plus voulu la quitter!... Elle comprit que cet homme la tuerait sûrement si elle ne tenait parole!... Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au bohémien.

—Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à l'endroit que je te dis, et, dans une heure, tu verras celle que tu me demandes.

A ce moment même, Belgodère vit une litière s'arrêter devant le portail. Il reconnut aussitôt les deux hommes qui en descendirent: c'étaient Famèse et maître Claude.

Or, tandis que le cardinal seul était entré dans l'abbaye, Claude s'était retiré sous l'ombrage d'un grand chêne, attendant que le cardinal reparût avec Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien gronda:

—Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais... la mère de mes filles... ma pauvre Magda!... Voilà celui qui a refusé à un père de lui dire où se trouvaient ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je assez souffert! ai-je assez attendu cette minute!...

—Je le tiens!...

Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête sauvage et s'avança vers Claude. Le bourreau, en le voyant s'arrêter devant lui, eut un tressaillement et pâlit.

—Que veux-tu? demanda-t-il rudement.

—Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.

Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues énormes, tous deux formidables, livides tous deux.

—Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur humiliée, s'il s'agit de vos filles, je vous ai expliqué...

—Bon! ricana Belgodère, voilà que tu m'appelles monsieur tout comme si j'étais gentilhomme...

—Je vous ai expliqué, dis-je, qu'en les confiant au procureur Fourcaud, je croyais agir pour le mieux de leur bien... Hélas! pouvais-je prévoir ce qui devait arriver à ce digne homme! Mais, maintenant que j'ai subi vos reproches, passez votre chemin, croyez-moi...

—Mais avoue donc que tu as eu tort d'arracher au père ses deux enfants!...

—Oui, murmura Claude, comme s'il se fût parlé, à lui-même, là fut peut-être le crime que j'ai expié par tant de désolation.

—Ton crime, dit Belgodère dans un rauque grondement, tu as bien dit le mot, cette fois: ce fut ton crime!

—Ne m'as-tu pas enlevé Violetta comme je t'avais enlevé Flora et Stella?...

—Ce n'est pas assez.

—N'ai-je pas subi la douleur même que tu as subie? N'es-tu pas assez vengé pour avoir livré mon enfant à celle que tu sais, le jour même où je la retrouverais?...

—Ce n'est pas assez!...

A mesure qu'il faisait ces réponses, Belgodère s'était redressé, sa voix avait fini par rugir.

—Parle donc, dit maître Claude. Dis-moi ce qu'il te faut. Ce que tu me demanderas, je te l'accorderai!...

—Sang pour sang! Vie pour vie! Mort pour mort!...

—Sois donc satisfait. Car, bientôt, je ne serai plus!...

—Tu plaisantes, bourreau! Ah! ça, que veux-tu que ta mort me fasse? Maître Claude, le supplice de Flora appelle le supplice de Violetta!...

Claude saisit une branche de chêne qui pendait au-dessus de sa tête, la brisa, la tordit, l'arracha, et, monstrueux, terrible, grogna:

—Va-t'en...

—Je m'en irai tout à l'heure, dit Belgodère, quand ma fille Stella sortira de ce couvent. Car je puis bien te l'annoncer: on va me rendre ma fille... Et, quant à la petite chanteuse...

—Je te conseille de ne pas proférer ici des menaces contre elle.

—Des menaces! hurla Belgodère avec un éclat de rire. Tu ne me connais pas, Claude! Je ne menace pas, moi! Je tue!... Et, si je te dis qu'il me fallait le supplice de ta Violetta, c'est qu'à cette heure elle est suppliciée!

Claude rejeta sa branche de chêne. Sa main énorme s'abattit sur l'épaule du bohémien qui ne plia pas et continua à le regarder les yeux dans les yeux.

—Tu dis? fit-il presque à voix basse.

—Je dis, rugit Belgodère, que j'ai attaché ta fille sur la croix, que vingt hommes d'armes gardent cette croix, et qu'à cette heure elle expire! Ecoute!... Voici le glas qui sonne!

La parole expira soudain sur ses lèvres. Claude venait de le saisir à la gorge. Ses deux mains, tenailles vivantes, s'incrustèrent dans les chairs... Le bohémien, vigoureux et trapu, ses forces décuplées par la haine, essayait, par violentes secousses, d'échapper à l'étreinte. Et lui aussi empoigna le bourreau à la gorge; ses deux bras nerveux, dans un geste foudroyant, se levèrent, ses doigts velus s'enfoncèrent dans la gorge de Claude...

Cela dura quelques instants... Enfin, les doigts de Belgodère se desserrèrent... sa tête tomba sur ses; épaules. Il était mort.

Les tintements funèbres de la cloche de l'abbaye arrêtèrent l'attention de Claude; mais il ne comprenait pas encore pourquoi sonnait cette cloche. Brusquement un reflux de la mémoire le ramena dans la réalité.

—Le glas! rugit-il.

Et il se rua vers la porte du couvent.

—Halte-là! cria une sentinelle en voyant arriver Claude, hagard, échevelé, hurlant et lancé en bonds furieux.

Claude, sur son passage, renversa l'homme, sans s'arrêter, simplement en le heurtant. Et presque aussitôt il s'arrêta, avec une atroce clameur de mortel désespoir.

Il venait de reconnaître Violetta dans les bras du duc d'Angoulême qui l'emportait. Violetta, blanche comme une morte. Morte sans aucun doute!.

A ce moment, le petit duc chancelait... il allait tomber... Claude ouvrit ses bras de géant, et reçut le double fardeau: Charles d'Angoulême portant Violetta...

Et, d'un furieux effort, il les enleva tous les deux, s'élança au dehors, ses yeux rouges fixés sur Violetta, mordant ses lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier, courant, bondissant d'instinct vers la petite source du calvaire... la source près de laquelle, jadis, Loïse de Montmorency avait été frappée par Maurevert...

Et, là, il les déposait tous deux sur le gazon, s'agenouillait, trempait ses mains dans l'eau et baignait le front de la jeune fille qui, presque au même instant, poussait un soupir, et, dans un sourire, murmurait:

—Mon père... mon bon petit papa Claude!

Les minutes qui suivirent furent pour Claude, pour Violetta et pour Charles, promptement revenu de son évanouissement, d'intraduisibles minutes d'extase.

Pour Charles et pour Violetta, la situation était rayonnante; leur félicité les enivrait, ils resplendissaient de leur pure joie comme le soleil resplendissait dans le ciel. Pour Claude elle était sombre...

Puisque Violetta était sauvée, puisqu'elle était réunie enfin à celui qu'elle aimait, l'heure de disparaître allait sonner pour lui... l'heure de mourir!...

—Mon père, dit Violetta, qu'avez-vous? Pourquoi, en un pareil moment, n'êtes-vous pas rayonnant de joie? Vous pleurez, père!... Vous sanglotez!

—C'est la joie!... Je te le jure...

—Non, dit-elle avec une fermeté pleine de douceur, tandis qu'elle pâlissait légèrement; non, non, père, ce n'est pas la joie qui vous fait pleurer en ce moment... c'est la douleur... Mon père, continua Violetta, c'est vous qui m'avez prise, enfant, dans vos bras protecteurs, qui m'avez consacré votre vie et donné le meilleur de vous-même... Monseigneur, je vous aime. Dans le secret de mon coeur, j'ai uni ma destinée à la vôtre... Je ne pense pas que je puisse jamais vous oublier, et je crois que, s'il fallait jamais nous séparer, ajouta-t-elle d'une voix altérée, je serais bientôt morte...

—O mon enfant! fille adorée de mon coeur! sanglota maître Claude.

—Nous séparer! balbutia le duc d'Angoulême en frissonnant. Chère fiancée, vous voulez donc que je meure?...

—C'est pourtant ce qui arriverait, dit Violetta, s'il fallait que mon bonheur fût au prix du malheur de mon père!... Écoutez, mon cher seigneur, mon père s'appelle maître Claude...

—Mon enfant... par pitié!... oui, par pitié pour ton vieux père Claude... tais-toi!...

—Mon père, continua Violetta, mon père est un bourgeois de Paris. Le voici. Je n'en connais pas d'autre. C'est lui qui m'a élevée... Si je vis, c'est à lui que je le dois... Or, après une longue séparation, quand il me retrouva, ce fut encore pour sauver ma vie... Quand je voulus savoir quel chagrin il y avait dans l'existence de ce juste, il m'apprit qu'il n'était pas digne de s'appeler mon père, parce qu'il était autrefois bourreau juré de la ville de Paris. Monseigneur, regardez-moi, je suis la fille de maître Claude!...

Charles d'Angoulême, livide, frissonnant, recula de deux pas, et jeta une sorte de gémissement lamentable:

—Le bourreau!...

—Puissances du Ciel, je puis mourir heureux! cria en lui-même maître Claude, transfiguré, le visage rayonnant d'une joie surhumaine...

A ces mots, il prit rapidement le flacon de poison qu'il portait dans son aumônière et en avala le contenu. Violetta, les yeux fixés sur Charles, n'avait pas vu ce geste!...

Pendant quelques secondes, ses yeux fermés sous ses mains, demeurèrent pourtant comme éblouis par de sinistres lueurs... Quand il laissa retomber ses mains, quand son regard se posa sur Violetta, la jeune fille poussa un grand cri de joie éperdue... Car, dans les yeux de son fiancé, elle venait de voir que l'amour était vainqueur de la révélation.

Dans le même instant, les deux amants étaient dans les bras l'un de l'autre... Charles prit une main de Violetta dans sa main, s'avança vers Claude, et pâle encore, mais la physionomie rayonnante de mâle loyauté, prononça:

—Monsieur, laissez-moi saluer en vous le père de celle que j'adore et à qui, devant vous, je consacre ma vie... Ce que vous fûtes, je l'ignore. Ce secret s'est déjà évanoui de mon coeur. Voici ma main!...

Charles tendit sa main en frémissant malgré lui.

Claude la saisit et poussa un long soupir, en murmurant:

—Maintenant, je suis sûr du bonheur de ma fille!...

—O mon noble Charles, balbutia Violetta. Comme je vous bénis!... O bon père... tu auras donc, toi aussi, ta part de bonheur!...

Claude sourit d'un sourire qui contenait sûrement tout le bonheur et tout l'amour... Presque au même instant, il sentit une sueur glaciale pointer à la racine de ses cheveux, il chancela, tomba sur les genoux, puis, comme tout se mettait à tourner autour de lui, il s'allongea sur le sol, les mains crispées sur l'herbe.

—Père! père! cria Violetta en s'agenouillant.

—Ne t'inquiète pas... c'est... c'est la joie...

—Oh! bégaya la jeune fille épouvantée, mais son visage se décompose... ses mains se glacent... Seigneur! est-ce que mon père va mourir?...

Claude se raidit. Un sourire illumina son visage monstrueux et, d'une voix infiniment douce, il répondit:

—Mourir... oui!... je meurs... Mon enfant, je meurs de joie... quelle belle et heureuse fin! Monseigneur, ma bénédiction vous accompagnera dans la vie... Je vous donne cette enfant... Adieu... ta main, mon enfant...

Dans un dernier effort, il saisit la main de Violetta... Il l'appuya sur ses lèvres et ferma les yeux...

Et comme Violetta, affaissée sur elle-même, étouffait ses sanglots dans un pan de son manteau ramené sur son visage, le duc d'Angoulême, jetant les yeux autour de lui, aperçut le petit flacon qui avait roulé presque au bord de la source. Il tressaillit et jeta sur le mort un regard de pitié profonde...

Alors, il se baissa; et, pour que ce flacon ne fût pas vu de sa fiancée, pour qu'elle pût garder à jamais cette touchante illusion qu'avait voulu créer le bourreau, il plongea la frêle capsule dans l'eau pure de la source...

A ce moment, une jeune fille sortit de l'abbaye, s'arrêta un instant non loin du chêne sous lequel gisait Belgodère étranglé, jeta autour d'elle des yeux égarés, et, apercevant enfin Charles d'Angoulême et Violetta, descendit d'un pas affolé par la terreur, et se pencha sur Violetta:

—Chère et douce compagne de captivité, murmura-t-elle. Nous sommes donc libres!... Au prix de quelles horreurs, hélas!...

Violetta, levant son visage baigné de larmes, reconnut Jeanne Fourcaud, se leva et se jeta dans ses bras:

—Mon père est mort!... sanglota-t-elle.

C'était en effet la fille de Belgodère!

Le duc d'Angoulême vit un secours dans l'arrivée de cette belle enfant qu'il ne connaissait pas, mais qui semblait aimer tendrement sa fiancée. Il glissa quelques mots à l'oreille de Jeanne Fourcaud, qui entraîna Violetta loin du pauvre corps du bourreau.

Quelques paysans du hameau s'étaient approchés... Charles leur fit signe et, moyennant une pièce d'or, obtint qu'ils enlevassent le cadavre, qui fut déposé dans une chaumière. Quant à celui de Belgodère, il fut enterré à l'endroit même où il était tombé.

Tandis que Jeanne Fourcaud, dans la chaumière où reposait le corps de maître Claude, essayait de consoler Violetta, Charles d'Angoulême s'était rapproché de l'abbaye. Inquiet de Pardaillan, il allait pénétrer dans l'intérieur du couvent lorsqu'il le vit apparaître.

Le chevalier semblait fort calme. Mais Charles connaissait bien cette physionomie. Et, à certains signes, il vit que Pardaillan devait être bouleversé par quelque violente émotion. Il se contenta donc de le mettre au courant de ce qui venait de se passer près de la source.

—Bien, dit Pardaillan, qui hocha la tête, vous n'avez plus, monseigneur, qu'à conduire votre fiancée à Orléans.

—Et vous, cher ami?... Je vous préviens que je ne pars pas sans vous...

—Il le faut, dit Pardaillan. D'ailleurs, notre séparation ne sera pas longue. Dès que j'aurai terminé à Paris certaine affaire qui m'y retient, je viendrai vous chercher à Orléans.

Après une brève discussion, Charles dut se rendre à l'évidence. Il fallait, de toute nécessité, mettre Violetta en sûreté parfaite; et, sur la promesse que le chevalier viendrait le chercher bientôt à Orléans, il se jeta dans ses bras pour lui faire ses adieux, puis regagna la chaumière où Violetta pleurait près du corps de Claude.

Le duc d'Angoulême passa cette journée à se procurer une litière pour sa fiancée et un cheval pour lui. Le lendemain matin, au lever du soleil, maître Claude fut enterré. Charles, après la cérémonie, fit monter Violetta dans la litière où Jeanne Fourcaud prit également place. Lui-même sauta en selle. Et la petite troupe se mit en route pour contourner Paris et rejoindre la route d'Orléans.

Comme la litière s'ébranlait, le duc d'Angoulême vit surgir deux grands diables qu'il reconnut, surtout Picouic, grâce auquel il avait pu sauver Violetta.

Picouic, en effet, avait eu la pensée de se rendre à tout hasard à l'auberge de la Devinière et, étant entré dans Paris à l'ouverture des portes, il avait trouvé dans l'auberge Pardaillan et Charles qui s'apprêtaient déjà en vue du rendez-vous que Maurevert leur avait assigné pour ce jour-là même... Et Picouic leur avait appris tout ce qui se passait à l'abbaye de Montmartre, en les suppliant de s'y rendre au plus vite.

Picouic et Croasse, donc, après la scène terrible qui s'était déroulée près du pavillon de l'abbaye, s'étaient rejoints, et, lorsqu'ils virent le jeune duc prêt à partir, s'approchèrent de lui.

—Monseigneur, cria Picouic, ne nous abandonnez pas!...

Charles fut ému de pitié... et, après tout, c'était à Picouic qu'il devait en partie son bonheur présent.

—Eh bien, lui dit-il avec un sourire en lui jetant quelque argent, voici pour faire la route d'ici à Orléans. Une fois à Orléans, venez me trouver, et, si mon service vous plaît, eh bien, vous resterez avec moi...




XVII

LA RECONNAISSANCE DE FAUSTA

Le premier mouvement du chevalier de Pardaillan avait été de suivre le jeune duc. En effet, Violetta sauvée, le reste ne le regardait plus. Une pensée, à cet instant, fulgura dans son cerveau:

«Maurevert!...»

Maurevert, sans aucun doute, savait ce qui devait se passer dans l'abbaye!... Maurevert lui avait donné rendez-vous pour ce jour-là, à midi, près de la porte Montmartre, et lui avait dit:

«Non seulement je vous dirai où se trouve la petite chanteuse, mais je vous conduirai à elle... vous la verrez!»

Si Maurevert lui avait donné rendez-vous près de la porte Montmartre, c'était pour le conduire à l'abbaye! Si le rendez-vous était à midi, c'était pour qu'il arrivât trop tard. Oui, dans le plan de Maurevert, lui et le jeune duc devaient voir la petite chanteuse... mais ils ne devaient la voir que vers une heure de l'après-midi, alors qu'elle aurait été crucifiée à neuf heures du matin!...

Pardaillan frissonna. Un flot de haine monta à son cerveau à la pensée de cette trahison si misérable. A ce moment, son regard se reporta sur Fausta et sur l'homme qui, vêtu comme un bourgeois, était acclamé par ces évêques et ces cardinaux. Et il reconnut M. Peretti... le meunier dont il avait sauvé les sacs d'or!...

«Le pape! murmura Pardaillan. Le pape et la papesse en présence!...»

—A genoux! répétait Sixte-Quint en levant sa dextre menaçante, à genoux! ou je te fais saisir et attacher sur cette croix!...

Fausta ne s'agenouilla pas. Elle redressa sa tête orgueilleuse dont le calme faisait un étrange contraste avec le visage du vieillard, bouleversé de fureur... Du bout des lèvres, avec un dédain qui prouvait tout au moins un courage à toute épreuve, elle laissa tomber ces mots:

—Pape du mensonge, tu l'emportes aujourd'hui! Fais-moi mettre à mort si tu l'oses; je ne te précéderai que de peu dans la tombe; mais tu n'obtiendras pas de moi la soumission que tu espères!

Sa voix s'était à peine élevée au diapason du mépris. En prononçant les derniers mots, elle remonta sans hâte les degrés de marbre et reprit sa place sur son trône.

—Par le Dieu vivant! gronda Sixte-Quint, voilà l'audace de l'hérésie! voilà le frénétique orgueil du schisme! Gardes!... que cette femme meure!...

Il y eut un tumulte; les gens d'armes de Sixte et les hallebardiers de Fausta s'avancèrent précipitamment sur l'estrade de marbre... Fausta, dans cette suprême seconde où la mort était sur elle, ne fit pas un geste de défense; elle vit l'éclair des piques et des poignards, elle entendit le hurlement de la meute qui se ruait sur elle...

Dans cet instant où elle s'apprêtait à mourir comme elle avait vécu, en une attitude d'indestructible orgueil, un homme, d'un bond, venait de se jeter devant elle...

Cet homme, avec un de ces gestes qui imposent l'effroi de là mort aux multitudes, tirait du fourreau une longue, large et solide rapière; la pointe de cette rapière, il la dirigeait sur la poitrine même de Sixte-Quint debout sur la dernière marche de l'estrade, et cet homme disait:

—Saint-Père, je serai au regret de vous tuer; mais, si vous n'arrêtez cette bande de loups, vous êtes mort!...

Sixte fit un signe désespéré... Les gardes s'arrêtèrent net, n'osant plus faire ni un pas ni un geste, car il était trop évident que l'homme à la rapière n'avait qu'à pousser sa pointe... et c'en était fait du pape...

—Pardaillan! murmura Fausta dans un soupir de joie, d'espoir, de renaissance à la vie, et d'admiration.

—Monsieur, dit Sixte d'une voix ferme, oseriez-vous frapper le suprême pontife de la Chrétienté!...

—Aussi vrai que vous osez frapper cette femme!...

Dans le même instant, Pardaillan se rapprocha du pape, tandis que les gardes cherchaient s'ils ne pourraient le frapper à l'improviste sans danger pour Sixte.

—Ne bougez pas, enfants! dit le pape. Dieu terminera cette querelle au mieux de ses intérêts!...

—C'est sûr! dit froidement Pardaillan, je ne comprends pas que les hommes se veuillent à toute force mêler des intérêts de Dieu... Madame, veuillez descendre... Pas un geste, vous autres... écartez-vous!... Descendez, madame!... (Fausta, éblouie, domptée, dominée, obéissait.) Bien... Gagnez maintenant la porte de ce pavillon. Vous y êtes?... Attention, vous autres!...

Au même moment, Pardaillan lâcha Sixte-Quint. D'un saut, il fut en bas de l'estrade. Vingt poignards se levèrent; vingt piques ou hallebardes se croisèrent...

Pardaillan fonça comme il fonçait toujours dans les foules, c'est-à-dire droit devant lui, sans un mot, la pointe de l'épée partout à la fois; devant, à gauche, à droite, du sang gicla, des imprécations sauvages retentirent, et, presque dans la même seconde, le chevalier, sans une blessure, mais son pourpoint déchiré en deux ou trois endroits, atteignait la porte du pavillon, se ruait à l'intérieur, et s'enfermait... barricader les deux portes fut pour lui l'affaire de quelques minutes.

Fausta s'était assise dans l'un des fauteuils qui avaient été placés là pour les cardinaux, et, ramenant son voile sur son visage, en proie à cette terrible émotion qui l'avait saisie dans la cathédrale de Chartres, méditait...

Pardaillan, cependant, achevait sa besogne, tandis qu'au dehors les cris de mort retentissaient plus violents et que déjà les gardes de Sixte cherchaient à enfoncer la porte. Quand il fut certain d'avoir gagné au moins une heure de répit, Pardaillan se mit à frapper sur la porte en criant d'une voix qui couvrit les hurlements de mort:

—Un peu de silence, que diable! on ne s'entend pas! Je veux parler à votre maître!...

Sans doute, Sixte-Quint dut faire un signe, car, bientôt, le silence se rétablit par degrés.

—Vénérable et saint père de la Chrétienté, dit Pardaillan, êtes-vous là?

—Que voulez-vous? dit une voix rude qu'il ne connaissait pas et qui était celle de Rovenni.

—Je ne veux rien, reprit Pardaillan. Veuillez seulement rappeler à M. Peretti qu'en certaine circonstance et en certain moulin il n'a pas eu à se plaindre de moi...

—Le service que cet homme nous rendit alors est aboli par son insolence et ses criminelles menaces d'aujourd'hui, fit la voix du pape. Cardinal, demandez-lui si c'est là tout ce qu'il a à nous dire, et ajoutez qu'en reconnaissance de ce service passé je lui accorde une heure pour dire ses prières...

—Vous avez entendu? gronda Rovenni.

—Oui! Dites à Sa Sainteté qu'avant les trois heures que vous mettrez certainement à défoncer cette porte, avant ce temps, dis-je, ce couvent sera envahi, par des gens qui n'auront peut-être pas pour le Saint-Père tout le respect que j'ai pour lui... c'est encore un service que je rends à Sa Sainteté!

—Misérable et insolent impie, vociféra Rovenni. Gardes, enfoncez cette porte!...

Mais le pape fit un geste, et la meute s'arrêta court.

—J'ai vu, étudié, pesé cet homme, dit-il. C'est l'audace incarnée. Au moulin de la butte Saint-Roch, il a accompli des prodiges. Partons! Rovenni, je vous attendrai avec vos compagnons à Lyon. De là, nous gagnerons l'Italie et Rome... Mon cher Rovenni, dites à vos compagnons qu'il y a pour tous indulgence plénière... sans compter le reste. Quant à vous, vous savez ce qui vous attend... Partons maintenant. Il serait horrible que, sur la fin de mes jours, j'aie la douleur de voir les meilleurs d'entre les nôtres égorgés par des truands!... »

Sixte-Quint, alors, s'avança jusqu'à la porte du pavillon.

—Mon fils, dit-il, êtes-vous là?...

—Certes, Saint-Père. Tout à votre dévotion! répondit Pardaillan.

—Recevez donc ma bénédiction: c'est la seule vengeance que je veuille exercer contre vous. Adieu. Si les hasards de votre vie aventureuse vous conduisent un jour à Rome et que je sois encore de ce monde, venez sans crainte frapper aux portes du Vatican. A défaut de Sixte-Quint, vous y trouverez sûrement M. Peretti, le meunier de la butte Saint-Roch...

—Saint-Père, cria Pardaillan, je reçois avec joie votre bénédiction, mais avec plus de plaisir encore l'invitation de M. Peretti, que j'ai toujours considéré comme un très habile homme!

—Brigand! murmura Sixte-Quint qui, pourtant, ne put s'empêcher de sourire.

Et il s'éloigna, suivi de ses gens d'armes et gentilshommes, tandis que le choeur des schismatiques enfin réconciliés, Rovenni en tête, entonnait avec plus d'ardeur que jamais le Domine, salvum fac pontificem...

En somme, et bien que Fausta lui échappât, le but de Sixte-Quint était atteint: il venait de détruire le schisme en le frappant au coeur même.

Une demi-heure après le départ du pape, Pardaillan, n'entendant plus rien, se hasarda à démolir en partie les fortifications qu'il avait élevées dans le pavillon. Ayant entrouvert la porte, il vit que l'esplanade et l'estrade étaient également vides. Alors, il sortit, inspecta l'étendue du terrain de culture et ne vit plus personne.

Il revint à l'esplanade et, pensif, s'arrêta près de la croix couchée sur le sol... la croix sur laquelle Fausta avait fait attacher Violetta par Belgodère.

—Pauvre petite chanteuse! murmura-t-il, attendri. Pourquoi un tel supplice. Elle n'est coupable que d'être trop jolie...

Pardaillan se retourna et vit Fausta. Cette femme extraordinaire semblait n'éprouver aucune émotion ni des scènes tragiques qui venaient de se dérouler, ni du danger auquel elle venait d'échapper.

Fausta le considéra quelques instants, cherchant peut-être à percer du regard cette enveloppe d'ironie et d'insouciance, qui masquait la physionomie du chevalier.

—Vous m'avez sauvé la vie, dit-elle enfin. Pourquoi?

Pardaillan releva la tête fine sur laquelle les rayons du soleil mettaient à ce moment une sorte d'auréole.

—Ah! fit-il, si vous me parlez ainsi, madame, si nous sortons de la folie furieuse des hérésies, des mises en croix, si nous échappons au cauchemar devenu mortel pour cette malheureuse et ce prêtre (il montrait les cadavres de Léonore et de Farnèse), si nous rentrons enfin dans le naturel, je vous répondrai seulement ceci: j'ai vu une femme qu'on allait tuer; j'ai vu des fauves se ruer avec des cris de mort sur un être sans défense, et, sans me demander ni pourquoi ni comment, je me suis trouvé le fer au poing devant les fauves...

—Ainsi, reprit Fausta, si toute autre que moi se fût trouvée à ma place, vous l'eussiez défendue.

—Sans doute! dit Pardaillan.

Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher la pâleur qui envahissait son visage.

—Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre de vous poser à mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le sire de Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui à midi, près de la porte Montmartre?...

—Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit Fausta avec calme; parce que Maurevert devait vous amener ici à un moment où mon triomphe était assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez été enveloppé ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent laissant votre cadavre près de ces deux corps...

Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur se déchaîna la furieuse envie de sauter sur cette femme, et de lui écraser la tête comme à une vipère...

Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, répondit:

—Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas été mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi que ce soit?

Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui lui apparut comme un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses cils.

Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle eût voulu tuer et qu'elle adorait. Le souvenir de la cathédrale de Chartres passa comme la foudre dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:

«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au monde, vivante toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous aimerai...»

Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se figèrent sur ses lèvres blanches. Elle demeura glacée dans son attitude d'orgueil... Et la haine, avec la honte de sa défaite, une fois de plus triompha en elle.

—Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet un dernier service à vous demander: je crains que le départ des gens de Sixte ne soit un piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque dans Paris?...

—Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.

—Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans quelques instants...

Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis, d'un pas tranquille, sans retourner la tête, il s'éloigna et traversa le terrain de culture.

Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit les deux corps abattus près de la croix: Farnèse et Léonore enlacés dans l'étreinte du suprême baiser qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper ses lèvres.

«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la trahison, murmura-t-elle. Quant aux autres, quant à ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces fous, trois fois fous...»

A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute pâle et tremblante.

—Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes vaincues!...

—Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis être vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mémoire de ce que je dois... Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident recule de quelques jours l'exécution de mes projets. Envoyez donc quelqu'un à mon palais dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera remise...

Claudine s'inclina avec un cri de joie:

—Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous êtes la générosité!

—Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes dettes, d'argent, d'amitié... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps et veillez à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...

Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida elle-même à se dévêtir de son lourd et splendide costume, à la fois religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.

La litière, qui avait amené le prince Farnèse et maître Claude, était toujours là. Le cheval de l'homme, qui était venu les chercher, était attaché à un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fixé sur le chevalier, qui se tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il, oserait-il entrer dans Paris?...

On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous la voûte. Alors, Fausta, un éclair de joie aux yeux, retomba sur les coussins en murmurant:

«L'insensé!...»




XVIII

MAUREVERT

Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la colline, il avait regardé au loin et inspecté les abords de la porte Montmartre. L'heure que Maurevert lui avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui s'était passé à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris de ne pas apercevoir Maurevert.

Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre la rue Montmartre. Au moment où il disparaissait sous la voûte, une tête pâle surgit d'entre les touffes d'un buisson, deux yeux flamboyants l'escortèrent quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite, demeura immobile, agité par un tressaillement de joie sauvage.

C'était Maurevert...

Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:

«L'insensé!...»

Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y avait rempli la besogne d'espionnage que Guise lui avait confiée. Puis, une fois en possession de renseignements précis sur la garnison du château, sur les habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un coup de main à tenter contre la personne et l'entourage du roi, il avait repris le chemin de Paris de façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux environs de la porte Montmartre.

Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain matin, il s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand il fut habillé, revêtu de sa cotte de mailles sous le pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le pourpoint, quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place et, étant sorti, il gagna directement la porte Montmartre et choisit un endroit d'où il pouvait tout voir sans être vu.

S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se ménagea une ouverture à travers les feuillages épais, et dès lors ne bougea plus, son regard fixé sur la porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à compter le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait la scène...

Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant... et lui, marchant à leur rencontre, le visage empreint d'une gravité convenable, et disant:

«Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à midi, je me trouverais ici... m'y voici! Je vous ai promis que vous verriez aujourd'hui celle que vous cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...»

Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye... il y entrait... et là, que se passerait-il? Il ne savait pas... Mais, ce qu'il savait bien, c'est que Fausta avait dû préparer un traquenard où Pardaillan devait succomber.

A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et faillit jeter un cri: trois hommes venaient de sortir de la porte Montmartre et s'élançaient vers l'abbaye!...

Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était Pardaillan et Charles d'Angoulême; quant au troisième, il ne le connaissait pas, et c'est à peine d'ailleurs s'il le vit...

Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce qu'il entrevoyait. Si Pardaillan se montrait à cette, heure, bien avant le rendez-vous, ce n'était pas pour le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était donc prévenu!...

«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, c'est à devenir fou! Le démon m'échapperait encore!...»

Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme Pardaillan avait disparu, il se leva, sortit de sa cachette et à son tour s'élança vers l'abbaye.

Lorsque deux heures plus tard il redescendit les pentes de Montmartre, Maurevert pleurait... La secousse était terrible. Il se sentait faible comme un enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...

Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans ce buisson où il s'était abrité le matin? Qu'espérait-il encore?... Tout à coup, il aperçut Pardaillan, escortant la litière de Fausta!

Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et Pardaillan rentraient ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan franchir la porte, il rentra dans Paris; un héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre de son cheval, sauta en selle, et, ventre à terre, prit le chemin de l'hôtel de Guise.

Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert écarta violemment gardes et domestiques, ouvrit la porte, s'avança vers Guise stupéfait, et dit:

—Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!

Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces mots.

—Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi acharné, celui à qui vous devez votre défaite de Chartres, vient d'entrer dans Paris...

—Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.

—Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, Maurevert, précise: quand, comment l'as-tu rencontré?... Et d'abord, depuis quand es-tu de retour?...

—Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais ici lorsque je vis Pardaillan qui cheminait le plus paisiblement du monde, venait de la porte Montmartre qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur, vous pouvez croire que j'ai dû me faire violence pour ne pas provoquer sur-le-champ ce démon... mais j'ai pensé que ce gibier vous appartenait...

Guise grinça des dents. Cette insolente audace de Pardaillan pénétrant dans Paris en plein jour et sans se donner la peine de se cacher l'humiliait et l'exaspérait.

A ce moment, un valet de chambre du duc entra et annonça:

—Un homme est là, chargé d'un important message de Mme la princesse Fausta.

Maurevert recula de quelques pas en frémissant. Si le duc connaissait ses secrètes accointances avec Fausta, il était perdu. Guise avait fait un signe. L'homme annoncé pénétra dans la pièce et s'inclina devant le duc.

—Parle! dit celui-ci.

—Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse est sortie ce matin de Paris pour une affaire que j'ignore. Selon la coutume, divers serviteurs étaient échelonnés de distance en distance sur le trajet que devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un ordre à recevoir. J'étais posté près de la porte Montmartre (Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu revenir la litière de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas bougé. Mais, lorsque la litière est passée près de moi, j'ai vu les rideaux s'entrouvrir, et ce papier roulé en boule est tombé à mes pieds, en même temps que ces mots me parvenaient: Hôtel de Guise!... Alors, je suis venu, monseigneur, et voici le papier...

Guise déroula rapidement le papier, et lut ces mots:

«Faites cerner la Cité: j'y conduis Pardaillan!...»

—Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'écria Guise. En chasse donc!... Bussi, prends cent hommes au Châtelet, postes-en cinquante au pont Notre-Dame, et cinquante au Petit-Pont!... Maineville, prends cent hommes à l'Arsenal: cinquante au pont aux Changeurs, cinquante au pont Saint-Michel... Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu mettras cinquante au nouveau pont, et cinquante au pont des Colombes. Moi, je vais me poster sur le parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde ici. Le drôle est dans la Cité... Dusse-je démolir l'île entière, cette fois il ne m'échappera pas!...