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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue cover

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 22: XIX L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.




XIX

L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ

Pendant que le duc de Guise mettait sur pied près de quatre cents gens d'armes pour s'emparer d'un seul homme, que devenait le chevalier de Pardaillan, cause involontaire de toute cette émotion?

Pardaillan avait traversé Paris, chevauchant toujours à une quinzaine de pas devant la litière de Fausta. Il était entré dans la Cité et avait fini par s'arrêter devant la sinistre maison de fer. Il sauta en bas de sa monture et tendit le bras pour que Fausta pût s'y appuyer en descendant de sa litière.

Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit. Fausta regarda fixement Pardaillan.

—Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer quelques instants en mon logis?

Une seconde, Pardaillan fut tenté de pousser la bravade jusqu'au bout; mais, décidément, le souvenir assez hideux de la nasse en treillis de fer ne lui inspirait que des réflexions de défiance.

—Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long, je connais déjà l'intérieur de ce magnifique palais, je ne gagnerais donc rien à une nouvelle visite, et, d'ailleurs, depuis certaine aventure qui m'arriva justement dans une maison de la Cité, vous n'avez pas idée comme j'ai horreur d'être enfermé; c'est à un tel point que je passe maintenant mes nuits à la belle étoile... Que dois-je faire de ce cheval?

—Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amitié, du moins en souvenir de moi.

Pardaillan attacha la bête à un anneau et répondit:

—Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans maison ni écurie... J'ai déjà une monture équipée; si j'acceptais celle que vous voulez bien m'offrir, je serais forcé de la laisser mourir de faim. Sur ce, madame, daignez me permettre de prendre congé...

—Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta. Adieu, et soyez remercié!...

Pardaillan s'inclina profondément, tandis que Fausta rentrait à l'intérieur de son palais.

Pardaillan longeait sans hâte maintenant les bords du fleuve, et ce fut ainsi qu'il parvint non loin du pont Notre-Dame, au moment même où une troupe d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce pont.

«Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous, à tout hasard! »

Il fit donc un crochet à gauche et parvint dans la rue de la Juiverie, d'où il put constater que le pont Notre-Dame était gardé. Il était d'ailleurs bien loin de supposer que c'était à lui qu'on en voulait. Il fit volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea vers le Petit-Pont. A cent pas il s'arrêta. Là encore, il y avait une troupe de cavaliers, et la chaîne était tendue!

Sans autre inquiétude que celle du temps perdu, il se dirigea donc vers la rue de la Barillerie; de ce côté, il pourrait déboucher soit sur le quai de la Mégisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la rue de la Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut pas sans frémissement que le chevalier vit ces deux pont également barrés.

Enfin, lorsqu'il eut constaté qu'il n'y avait pas davantage moyen de passer par le pont aux Colombes, ni même par les échafaudages des constructions du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il était prisonnier dans la Cité.

Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des hommes d'armes s'étaient détachés et s'échelonnaient de façon à former une haie.

A ce moment même, Pardaillan s'aperçut que, de toutes parts, ces troupes pénétraient dans les rues de la Cité... Non seulement, il était cerné, mais il allait être reconnu!...

Il était évident qu'on traquait quelqu'un.

Une foule s'amassait peu à peu pour voir saisir et peut-être pendre ou brûler les individus recherchés.

Pardaillan marchait, poussé par ce flot humain qui montait et débordait. Et ce fut à ce moment qu'il entendit prononcer son nom. Son nom prononcé d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opération le fut ensuite par un autre, puis par un autre encore!...

Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'était lui qu'on recherchait! C'était pour lui que la Cité était envahie, c'était contre lui que retentissaient les cris de mort!...

Il jeta un regard à droite, à gauche, devant et derrière. Devant, c'était une troupe qui s'avançait lentement, s'arrêtant de logis en logis. Derrière, c'était une troupe pareille devant laquelle il fuyait. A gauche, c'était les maisons de la rue de la Calandre, avec des gens penchés aux fenêtres. A droite, enfin, c'était un terrain vague, pelé, galeux, à l'herbe rare, au fond duquel se dressait l'arrière-bâtisse du Marché-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague, s'élevait une maison solitaire aux fenêtres hermétiquement closes.

Mais, de son coup d'oeil sûr et prompt, Pardaillan remarqua aussitôt que, si les fenêtres de ce logis étaient fermées, il n'en était pas de même de la porte, qui était entrebâillée... Il s'y dirigea de son pas le plus tranquille. La situation était affreuse... Et, de l'effort qu'il faisait pour paraître paisible et ne pas se précipiter, Pardaillan sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes... Mais il s'était trouvé déjà à plus d'une aventure de ce genre et savait conserver une allure et un visage de sang-froid, alors même que son coeur battait la chamade.

Au moment où il atteignait la porte entrebâillée de cette singulière maison, les gens d'en face le virent de leurs fenêtres et lui crièrent;

—Prenez garde! N'entrez pas!...

Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte, pénétra dans une sorte de vestibule, et, ayant tranquillement poussé la porte derrière lui, cria;

—Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...

Aucune réponse ne lui parvint. Alors, il se décida à ouvrir; il se trouva dans une pièce assez vaste, garnie de quelques meubles d'aspect sévère; pour tout ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.

«C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame, songea Pardaillan. Si ce brave prêtre rentre, je suppose qu'il ne me trahira pas...»

Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua qu'une épaisse couche de poussière couvrait les meubles. Il y avait d'ailleurs un certain désordre dans cette pièce. Il y régnait une atmosphère de moisi...

Pardaillan sentait une sorte d'angoisse étreindre son coeur. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pesante tristesse qui semblait descendre des murs nus de cette pièce, il se secoua et alla pousser une porte par où il pénétra dans une chambre voisine. Cette chambre était plus claire que la première. En effet, dans la pièce qu'il venait de quitter, les fenêtres fermées ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.

Dans celle où il venait d'entrer, il n'y avait pas de fenêtre, mais un oeil-de-boeuf placé très haut et que, du dehors, on ne pouvait certainement pas atteindre. La lumière arrivait par là sans obstacle.

«Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'étouffais! C'est sans doute l'oratoire de ce chanoine... ici, au contraire, devait être son lieu de récréation...»

Comme il murmurait ces mots, son regard tomba sur un certain nombre d'objets qui garnissaient les murs. Car si, dans la première pièce, il n'y avait aux murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles étaient très ornées... Mais ces ornements firent pâlir le chevalier.

C'était toute une collection de haches. C'étaient des couteaux d'une certaine forme, larges et effilés comme des couteaux de boucher. C'étaient des masses de fer, hérissées de clous. C'étaient des paquets de corde accrochés en bon ordre. C'étaient enfin de bizarres instruments, des pinces, des tenailles. Tout cela méthodiquement rangé, et d'ailleurs couvert d'une épaisse couche de poussière.

Pardaillan se sentit tressaillir, et un étrange malaise s'empara de lui. Sur une table, au milieu de cette pièce, quelques parchemins étaient demeurés.

A ce moment, un murmure confus de la foule se rapprocha de la maison solitaire. Mais Pardaillan n'entendait rien... Il s'approcha de la table poussiéreuse sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient l'un sur l'autre une trentaine de parchemins... Et, ayant jeté les yeux sur celui de ces parchemins qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait le sceau de la grande prévôté.

Sous la poussière, il put déchiffrer les premiers mots... Et, alors, il recula, pris d'un frisson... La maison solitaire et triste venait de lui révéler son secret!... Ces parchemins, c'étaient des ordres d'exécution! Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'étaient des instruments de supplice! Cette maison, c'était le logis du bourreau!

Comme il reculait, frémissant, n'ayant plus qu'une idée: sortir... comme il atteignait le vestibule, des coups violents ébranlèrent la porte d'entrée, et une voix, dehors, dominant le tumulte, cria:

—Il est là, monseigneur! Nous le tenons!

Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...

—Qu'on cerne cette maison! commanda une autre voix, que le chevalier reconnut pour être celle de Guise.

Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle était solide, heureusement. Il comprit qu'il avait quelques minutes devant lui pour prendre une décision. D'un bond, il fut dans la pièce où il était entré d'abord, courut à la fenêtre, leva le châssis, et, par une fente des lourds volets fermés, put voir ce qui se passait dehors:

Guise à cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers. Devant la porte, une vingtaine de gens d'armes qui soulevaient un madrier pour s'en servir comme d'un bélier. Maurevert était là!... C'était lui qui dirigeait l'opération.

Près de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et Maineville, Derrière cette troupe de cavaliers, c'était la foule...

Pardaillan revint dans le vestibule au moment où un grand cri, dehors, saluait un coup de madrier qui venait de fendre la porte du haut en bas.

—Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser ici mes os... Et quand je pense que ce Maurevert...

Il s'arrêta court, les poings crispés; une pâleur de désespoir s'étendit sur son visage...

Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une étroite pièce qui servait de cuisine à la servante du bourreau. La cuisine s'ouvrait sur une cour entourée de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se dressait une échelle.

Pardaillan monta. De la tête, il dépassa la crête du mur... Il vit alors qu'il dominait une infecte et étroite ruelle, un boyau qui se subdivisait en deux brandies dont l'une faisait communiquer la rue de la Calandre avec le Marché-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire à ce dernier, s'enfonçait vers Notre-Dame et contournait le parvis pour aboutir à la Seine.

Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit aussi qu'une dizaine de gens d'armes gardaient la ruelle. Alors, il redescendit, rentra dans la maison du bourreau, et, quelques instants après, reparut, une hache à la main. Presque aussitôt il se trouva de nouveau en haut de l'échelle.

A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse clameur s'éleva: la porte était défoncée; les troupes de Guise se ruaient dans la maison... mais Maurevert n'était pas entré!... Derrière lui, Pardaillan entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte des pas précipités...

—A mort! hurlait la foule.

Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...

—Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.

Les gardes postés là, un instant stupéfaits, cherchèrent à se réunir, et déjà Pardaillan se ruait sur le groupe, la hache levée s'abattit, toute rouge, une trouée se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de mourir, fonce à travers la meute, Pardaillan passa...

D'un bond, il s'écarta, se rua en avant, et, se retournant tout à coup, lança sa hache à toute volée... Trois hommes tombèrent, blessés ou morts...

—Alerte! alerte! vociféraient les gardes.

En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la Calandre envahissaient la ruelle; du haut du mur de la maison de Claude, d'autres se lançaient... Le boyau, en quelques secondes, fut rempli de gens qui se heurtaient, se pressaient, s'étouffaient...

Pardaillan s'était élancé d'un bon pas. Il avait mis l'épée à la main, et marchait droit devant lui, sans tourner la tête...

Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la meute hurlante, Pardaillan déboucha tout à coup derrière Notre-Dame. La meute était sur ses talons, il sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se disait:

—Si je fais un faux pas, si je m'arrête, si je me retourne, je suis mort!

Et, pourtant, il fallait que cela finît!... La Cité tout entière était cernée; les berges gardées... ou aller?... Il n'avait qu'une ressource unique: descendre sur une berge, et passer coûte que coûte, se jeter dans la Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pût-il même se jeter à l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris aussitôt!...

Comme il débouchait du boyau dont l'étroitesse même l'avait sauvé, il comprit que, sur cet espace plus large, il allait être enveloppé par les poursuivants et qu'il allait tomber là, avec cette dernière espérance de se faire tuer plutôt que de retomber aux mains de Guise et de Maurevert... Le désespoir l'envahit.

Dans ce suprême regard d'adieu au monde qu'il jetait autour de lui, il se vit devant une maison sinistre à la porte de fer. Le palais Fausta!... Il était venu mourir devant le palais de Fausta!...

Un éclat de rire insensé gronda sur ses lèvres blanches, et il fit un dernier bond vers l'auberge du Pressoir-de-Fer, escalada les marches, renversa a coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient le passage, et, toujours droit devant lui, de pièce en pièce, il fonça... sans savoir, éperdu, enragé de mourir avant Maurevert!...

Dans le même moment, l'auberge fut pleine de tumulte... Les poursuivants s'y jetaient tous ensemble... De pièce en pièce, les hurlements frénétiques poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui était impossible... déjà, il avait senti les rapières ou les piques des plus avancés le heurter... Une clameur de mort, sinistre, affreuse, emplit ses oreilles... et, acculé dans la dernière pièce de l'auberge, continuant sa course éperdue, il vit une fenêtre ouverte, l'enjamba... sauta dans le vide!...

A la fenêtre, des coups d'arquebuse éclatèrent. Quelques instants, l'auberge fut pleine de vociférations, puis toute cette foule reflua, l'auberge se vida rapidement, et tous se précipitèrent au bord de l'eau.

A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide, sa dague à la main. Derrière lui, le duc de Guise survint et gronda:

—Où est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrêté?...

—Monseigneur, cria un officier, des bords de la Seine, le sire de Pardaillan s'est jeté dans la Seine; il est d'ailleurs blessé.

—Qu'on détache toutes ces barques, ordonna Guise; qu'on surveille le fleuve, et, dès que l'homme apparaîtra, un bon coup d'arquebuse dans la tête!...

Et, se tournant vers Maurevert:

—Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!

Maurevert ne répondit pas. Un sourire crispa ses lèvres, et, l'un des premiers, il se jeta dans une barque avec trois ou quatre hommes armés d'arquebuses. Quelques secondes après la chute, ou plutôt le saut de Pardaillan, la Seine était sillonnée de barques, tandis que, sur les rives, la foule attendait. Trois ou quatre cents hommes étaient prêts a faire feu sur Pardaillan dès qu'il se montrerait à la surface de l'eau.

Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut évident pour tous qu'il s'était noyé et que son corps roulé par le courant avait dû aller se perdre plus loin.




XX

OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE

Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fenêtre de l'auberge, ne se doutait pas qu'elle donnait sur la Seine. En se sentant s'enfoncer dans l'eau, la pensée lui vint qu'il pourrait peut-être essayer de remonter le courant et de prendre pied sur les berges de l'île Notre-Dame (île Saint-Louis).

Mais, dans cette rapide seconde où l'eau bourdonnait dans ses oreilles, où ses vêtements collés à son corps le paralysaient, et où déjà la nécessité de remonter respirer lui apparaissait imminente et terrible, car, remonter à la surface, c'était courir au-devant des balles, dans cette seconde, disons-nous, ses mouvements devinrent désordonnés; de tout son effort, il lutta à la fois contre le courant qui l'entraînait et contre la poussée naturelle de bas en haut; il suffoquait; il tournoyait sur lui-même, pris dans le remous du fleuve venant se briser à cette pointe de la Cité... Bientôt, la respiration lui manqua... et il étendit les bras, dans un dernier spasme...

Dans cet instant, il éprouva le violent tressaillement de l'homme qui va mourir et qui entrevoit un moyen de salut... En effet, dans ce mouvement suprême que ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispée venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi... c'était un poteau enfoncé dans le fleuve... Ses doigts raidis s'amarrèrent à cette chose, et, tout aussitôt, il s'y cramponna... En même temps, il se laissa remonter, se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou de cette poutre, et l'instant d'après, toujours cramponné à la poutre, il émergea...

Son premier regard fut pour chercher la fenêtre d'où il s'était jeté et essayer une dernière défense... Mais il ne vit rien au-dessus de sa tête... rien qu'un plancher de bois...

Pardaillan étouffa un rugissement de joie; il comprit que, dans la lutte contre le courant, il s'était jeté sous la prison du palais Fausta! sous cette pièce où il y avait un trou par où Fausta faisait jeter dans l'eau les cadavres des condamnés! Au même moment, il aperçut un treillis de fer... la nasse où il avait failli périr!...

Pardaillan se hissa le long de la poutre à laquelle il s'était accroché, sortit complètement de l'eau, et s'assit sur la première bifurcation de poteaux. Il était sauvé...

Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les cris de ceux qui le cherchaient et à qui, naturellement, l'idée ne pouvait venir de remonter le courant... En effet, peu à peu, les cris s'éloignèrent. Pardaillan eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frappé par une idée qui lui traversait le cerveau.

En effet, il se doutait bien que la Seine allait être surveillée dans son cours et sur ses berges, et qu'il lui serait très difficile de s'éloigner du refuge où il se trouvait. D'autre part, la pensée pouvait parfaitement venir à ceux qui le cherchaient de venir voir sous ce plancher qui surplombait la Seine. Et comme, chez lui, l'exécution suivait toujours de près la pensée, Pardaillan, de poutre en poutre, gagna le treillis de fer... la nasse de Fausta.

Il constata que le panneau qui formait ouverture était relevé; il l'était sans doute depuis le jour où l'on avait ouvert le passage aux cadavres... Redescendant le long du treillis avec la fermeté d'une résolution bien arrêtée, il plongea, et, bientôt, se retrouva dans l'intérieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en haut, jusqu'au plancher même.

Cramponné d'un bras à la poutre à laquelle il s'accrochait, de l'autre bras allongé, il parvint à soulever la trappe qui fermait le trou carré. Alors, il se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par un tour de force musculaire. Quelques secondes plus tard, il était dans la pièce où il s'était battu contre les gens de Fausta, dans la salie des supplices. Elle était obscure, silencieuse...

La première pensée de Pardaillan fut de refermer la trappe. Puis il se secoua, s'ébroua, se défit de son pourpoint, prit toutes les mesures propres à le sécher autant qu'il était possible de le faire en pareille situation.

Plusieurs heures se passèrent ainsi... Pardaillan rhabillé, à peu près séché, commençait à sentir la faim le gagner. En effet, sorti le matin de bonne heure de la Devinière, il n'avait rien pris de la journée.

La nuit vint. Dans le mystérieux palais, aucun bruit ne se faisait entendre. Deux plans se présentaient au chevalier. Le premier, c'était de profiter de la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord. Le deuxième, c'était purement et simplement sortir du palais Fausta par la porte. S'il ne restait là que quelques domestiques, Pardaillan se faisait fort de les obliger à ouvrir cette porte! Il attendit donc deux ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le décida à agir.

Se mettant donc en marche, sur la pointe des pieds, il gagna la porte de la salle des supplices. Elle était ouverte... Pardaillan traversa cette pièce qui ressemblait à l'avant-cachot de la mort... Après quoi, il se trouva dans une galerie qu'il se mit à suivre.

Cependant, il était plongé dans une obscurité profonde et marchait vers une vague de lumière, qu'il apercevait à une quinzaine de pas devant lui, dans la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumière, il s'aperçut qu'il venait de l'entrebâillement d'un double rideau de velours qui formait une large baie, ouverte à cet endroit. Pardaillan glissa un regard par cet entrebâillement, et vit une vaste salle, éclairée par quelques flambeaux, allumés de place en place.

Cette salle, il la reconnut aussitôt... C'était la magnifique pièce aux colonnades, aux statues, aux torchères d'or... la salle du trône!...

Il allait s'éloigner et continuer son excursion, lorsqu'il demeura cloué sur place... Il lui semblait qu'il venait d'entendre comme un léger bruit de pas.

Ce bruit venait de la grande salle du trône. Pardaillan colla son oeil à la fente des rideaux, et aperçut une sorte de fantôme vêtu de blanc qui marchait, ou plutôt glissait d'un pas majestueux.

«Fausta!»

C'était Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme à son habitude. Derrière elle, venait un homme qui, en entrant dans la salle, laissa retomber le manteau dont il se couvrait à demi le visage.

«Le duc de Guise!»

Fausta s'était arrêtée vers le milieu de la salle, et, prenant place dans un fauteuil, avait indiqué un siège à Guise, qui s'assit lui-même.

«Voilà donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya, voilà la femme qui a voulu me tuer à chacune de nos rencontres... et aujourd'hui même! Voici l'homme qui a jeté une meute à mes trousses et a bouleversé la Cité pour me faire assassiner!... Je les tiens là, tous deux... ils sont seuls... Si je me montrais tout à coup, et si, profitant de leur stupeur, je les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce pas mon droit?»

Pardaillan tourmentait le manche de son poignard. Mais, bientôt sa physionomie s'apaisa, sa main retomba, et, pensif, il murmura:

«Ce serait mon droit peut-être... mais, alors, j'aurais mérité ce mot dont Guise m'a souffleté rue Saint-Denis... je serais un lâche! Non, ce n'est pas ainsi que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir... Il en mourra. Je l'ai juré... mais il faut qu'il sache qu'un Pardaillan ne frappe pas à l'improviste, et par derrière!...»

Fausta, au moment où elle avait quitté Pardaillan, sur le seuil de son palais, avait pu, à une lointaine rumeur, se douter que Guise avait bien pris ses précautions contre Pardaillan.

Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court répit dans la douleur affreuse qu'elle était parvenue jusque-là à cacher sous un visage immuable. Mais, à peine fut-elle enfermée, verrouillée dans sa chambre, seule, sa physionomie se décomposa, et des imprécations tordirent ses lèvres. Tout ce que la rage et la fureur à leur paroxysme peuvent suggérer à un esprit affolé de blasphèmes, de menaces, de projets hideux, Fausta le jura dans sa pensée, Fausta le bégaya en paroles rauques.

Elle s'était jetée tout habillée sur son lit, et la tête dans les dentelles des oreillers qu'elle déchirait de ses ongles et de ses dents, elle luttait contre la crise de désespoir qui s'abattait sur elle et la terrassait. Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnèse, de Violetta, de Pardaillan se succédaient parmi des cris inarticulés, des invectives, des larmes, des gestes de folie...

Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le matin même, tremblaient devant elle, il avait suffi que Sixte apparût pour qu'ils tournassent contre elle les épées qu'elle avait solennellement distribuées en les bénissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient à ses pieds!... avec quelle lâche ardeur ils avaient entonné le Domine, salvum fac Sixtum...

Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota, se tordit dans la crise.

Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte à goutte.

Fausta redevint plus femme, peut-être, et, rejetée du rang des anges, reprit sa place dans l'humanité. Lorsqu'elle remonta de cette descente aux enfers, Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle songea à l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement établir:

Elle venait de subir une défaite: elle perdait du coup toute possibilité de réaliser son rêve. Jamais elle ne serait à Rome la grande prêtresse reprenant la tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait être la papesse, elle pouvait, elle devait être reine...

Reine de France, c'était encore un magnifique et rutilant hochet, pour une imagination pareille! Reine de France par Guise, roi de France!... Et, plus tard, peut-être, reine absolue par la mort de Guise!...

D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moitié de la royauté. Puis, la mort de Guise lui donnant la royauté tout entière. Et, en attendant, c'était la vengeance assurée!... Avec Guise, avec Alexandre Farnèse, elle entreprenait la conquête de l'Italie, enfermait le pape dans Rome, ne lui laissant qu'une puissance illusoire... tout le rêve de Machiavel, de César Borgia, de tant de penseurs et de tant de reîtres conquérants.

Elle sauta à bas de son lit, s'assit devant une glace, chef-d'oeuvre des fabriques de Venise, et, pendant une heure, par des lotions réitérées, par le secours des fards auxquels elle recourait bien rarement, s'étudia à effacer de son visage ravagé jusqu'à la moindre trace de larmes.

Lorsqu'elle y fut parvenue, elle écrivit une lettre qui fut aussitôt portée à l'hôtel de Guise. Deux heures plus tard, le duc, de Guise était au palais de Fausta.

—Je vous écoute, madame, dit le duc de Guise lorsqu'il eut pris place dans le fauteuil que Fausta venait de lui désigner. Mais, avant de commencer ce grave entretien, peut-être serait-il bon que je m'assure... que nous sommes bien seuls. »

Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les coins d'ombre amassés au fond de la vaste salle presque funèbre dans sa somptuosité, mais aussi le visage de Fausta.

—Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien que vous avez eu avec la reine Catherine, où vous vous êtes cru bien seul, où vous avez dit tout ce que vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-être, moi aussi, j'ai posté derrière un rideau quelque Sixte qui recueillera vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes ici sous le regard de Dieu, qui, seul, peut nous voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vîntes à Rome pour implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa Sainteté vous donna sa bénédiction... moi, je vous donnai deux millions en vieil or un peu bruni par le temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous me demandâtes alors ce que je voulais en échange, et je vous répondis: «Plus tard, vous le saurez!...»

—C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...

—Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons de nos intérêts... Je continue. A notre deuxième entrevue, vous m'exposâtes vos espérances. Vous vouliez être roi!...»

Guise pâlit et jeta autour de lui des regards inquiets.

—Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une pointe de dédain et d'impatience. Donc, vous vouliez être roi. Et vous n'osiez pas!... Ce que vous n'osiez pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils ténus de la Ligue, je les ai rassemblés. J'ai jeté mes agents sur la France. En même temps, je vous montrais ce que coûtait chaque homme, chaque dévouement, chaque pensée acquise; en sorte qu'avec les deux millions que je vous ai remis à Rome vous savez maintenant que vous m'êtes redevable de dix millions...

—C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son front.

—Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demandé ce que j'exigeais en retour. Je vous ai répondu: «Vous le saurez plus tard!...» Et, si vous n'êtes pas déjà sur le trône, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre!...

—C'est encore vrai, dit le duc en frémissant.

—Après la fuite de Henri de Valois, reconnaissant que vous me deviez votre victoire et votre future couronne, vous m'avez encore demandé quel était mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai répondu: «Vous le saurez quand l'heure sera venue...» L'heure est venue!

—Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux de vous l'offrir.

—Votre vie, duc, vous est à vous trop précieuse et me serait à moi de trop peu d'utilité. Gardez-la donc... Ce que j'ai à vous demander, en revanche de tout ce que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra vous sembler plus difficile à donner que votre vie. Vous avez noblement patienté des années... vous pouvez bien patienter encore quelques minutes. Voici d'abord mes preuves. Vous voulez être roi. Pour cela, il faut d'abord que le roi régnant meure; ensuite que vous puissiez écarter le prétendant naturel et légitime, qui est Henri de Bourbon, roi de Navarre; enfin, que vous puissiez éviter une guerre civile et régner avec l'assentiment des parlements de Paris et des provinces. Tout cela est-il juste?

—Parfaitement juste, madame!

—Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun de ces événements ne peut arriver que par mon assentiment exprès et que, si je le veux, vous ne serez pas roi de France; que, si je le veux, vous serez traité comme rebelle et soumis au châtiment qui frappe les rebelles en ce beau pays de France... Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous faut, d'abord, la mort du roi régnant... Eh bien, si je veux, Henri de Valois ne mourra pas. En effet, si je ne leur donne pas contrordre, deux cavaliers vont partir à la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre pour Nantes. Je vous le répète, ces deux cavaliers, si je ne les vois pas moi-même cette nuit, si je ne leur retire pas leurs missives, seront en route dans quelques heures. Le premier porte au roi de France la preuve que vous le voulez assassiner...

Guise grinça des dents; et, si son regard eût pu foudroyer Fausta, elle fût tombée à l'instant.

—Le deuxième, poursuivit Fausta imperturbable, est à destination de Nantes, où se trouve le roi de Navarre, avec douze mille fantassins, six mille cavaliers et trente canons. Ma dépêche le prévient de vos intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour lui de conserver la couronne à la mort de Henri III. C'est de s'unir au roi de France et de marcher avec lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous d'hommes et d'argent pour résister aux deux armées combinées?...

—Très forte! grommela Pardaillan qui ne perdait ni un mot, ni un geste, ni un battement de paupières.

—Mais, madame, en vérité, je crois que vous me menacez... souffla péniblement le duc.

—Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons maintenant Valois supprimé par un de ces accidents que la Providence met parfois sur la route des rois... et des prétendants. Supposons aussi que Henri de Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez qu'à vous laisser couronner... si toutefois vos droits sont établis...

Guise se mit à marcher à grands pas dans la direction de la baie derrière les rideaux de laquelle se trouvait Pardaillan. Le Balafré était sombre. Et, de ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il était évident qu'une pensée de meurtre hantait cette tête violente.

«Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais pas un denier de la vie de la belle Fausta... si je n'étais là!... Mais je suis là, et je ne veux pas qu'on me la tue...

A tout hasard, il se prépara et, la dague au poing, attendit le moment d'intervenir. Pendant cette seconde terrible où Fausta comprit parfaitement que sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne fit pas un mouvement...

Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours, et Pardaillan sentit sur son visage le souffle rauque de cet homme qui débattait en lui-même la mort de Fausta. Mais, sans doute, le Balafré comprit qu'en tuant Fausta il se tuait lui-même; car, ayant fait demi-tour, et étant revenu à elle, il s'assit à la place qu'il occupait et gronda:

—Vous me traitez un peu durement, madame, et les précautions que vous avez prises contre moi m'enlèvent tout le plaisir que j'aurais eu à m'acquitter de bon coeur envers vous.

—Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit Fausta. Et maintenant que je vous ai montré l'abîme où vous roulerez si vous cessez de vous appuyer sur la main que je vous offre, je vais vous montrer la gloire éblouissante qui vous attend si nous unissons à jamais nos forces... Dès le lendemain de la mort de Valois, Alexandre Farnèse entre en France.

—Farnèse! fit le duc en tressaillant.

—C'est-à-dire l'armée qui devait débarquer en Angleterre et qui, l'invincible Armada étant détruite, attend des ordres du roi d'Espagne... à moins que je n'envoie, moi, les miens à Farnèse!...

L'oeil de Guise étincela.

—Je crois que nous commençons à nous entendre, dit Fausta. Donc, Valois mort, Farnèse vous apporte son épée, appuyée de cinq mille lances, douze mille mousquets, dix mille estramaçons de cavalerie, et soixante-dix canons... ce qui, joint aux troupes royales dont vous devenez seul chef, vous constitué l'armée qui vous permet de vous emparer du roi de Navarre. Henri de Béarn pris et... exécuté comme fauteur d'hérésie, vous gagnez les chefs huguenots, en leur promettant quelques privilèges... Alors, vous êtes à la tête de la plus formidable armée de l'Europe!... Alors, vous allez à Reims vous faire couronner dans la vieille basilique!...

Guise haletant. Guise, transporté, ébloui, fasciné, prêt à s'agenouiller devant cette femme qu'il rêvait de poignarder quelques minutes avant. Guise s'écria:

—Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai méconnue!...

A ces mots, le Balafré jeta sa dague, s'agenouilla, courba la tête, et dit:

—Ordonnez, je suis prêt à obéir!...

Ce rêve éblouissant que Fausta venait de faire miroiter à ses yeux, il était certes capable de le réaliser s'il en avait les moyens, c'est-à-dire l'armée et l'argent. Fausta lui ouvrait la barrière derrière laquelle il était enfermé;

—Duc, répondit Fausta, en acceptant l'hommage du Balafré avec cette sérénité majestueuse qui lui était particulière, duc, ce n'est pas votre obéissance que je vous demande.

—Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.

—Votre nom! répondit Fausta.

—Mon nom?...

—La moitié de votre puissance. La moitié de votre gloire. M'asseoir près de vous sur le trône où vous allez prendre place!... Etre enfin la reine, comme vous allez être le roi!... Écoutez-moi: vous avez, il me semble, des motifs de répudier Catherine de Clèves... puisqu'elle vit encore!... Il vous faut un mois pour obtenir cette répudiation... Dans les huit jours qui suivent, notre mariage sera célébré. Et c'est moi, duc, qui établirai le contrat que vous aurez à signer...

—Notre mariage! balbutia le duc.

—Le lendemain de notre mariage, continua Fausta, nous partons pour Blois... le reste me regarde... tout le reste me regarde... tout le reste, duc, jusqu'au jour où, placé à la tête de la triple armée de Farnèse, de Henri III et de Henri de Béarn, vous prendrez le chemin de l'Italie en laissant la régence à la reine de France couronnée comme vous... sacrée comme vous... à jamais liée à vos intérêts, à votre ambition et à votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour vous décider...

Le Balafré répondit:

—La réflexion est toute faite, madame!...

Fausta ne put s'empêcher de tressaillir. Car, ce mot, elle l'espérait ardemment. Le duc de Guise s'était incliné. Il saisit une main de Fausta, la porta à ses lèvres.

—Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez l'hommage de votre époux, de votre roi, qui ne veut être que le premier de vos sujets...

—Duc, répondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement que vous prenez par ces paroles.

Étourdi, fasciné... réellement dompté par cette simplicité autant qu'il l'avait été par les menaces et par les promesses. Guise s'inclina de nouveau très bas. Fausta s'était levée; elle saisit un flambeau et se mit à marcher devant le Balafré.

—Que faites-vous, madame? s'écria Guise.

—C'est un privilège royal que d'être éclairé par le maître de la maison, répondit Fausta. Vous êtes le roi: je vous montre le chemin, sire!

Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta avait une autre idée que celle de lui rendre un royal hommage. En arrivant dans le vestibule, elle posa son flambeau sur un meuble, fit signe à un laquais d'ouvrir la porte, et se tourna alors vers Guise comme pour prendre congé. Guise tressaillit... il comprit qu'il allait apprendre quelque nouvelle...

—Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant votre départ, je serais heureuse de savoir ce qu'est devenu l'homme qui a été poursuivi aujourd'hui...

—Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.

—Cet homme a mérité son châtiment, dit-elle.

Guise franchissait la porte, et, déjà, faisait signe à ses gens de lui approcher son cheval. Alors, Fausta, avec la même simplicité, ajouta:

—Il a d'autant plus mérité la mort qu'aujourd'hui même, sous mes yeux, il a tué d'un coup de dague au coeur une pauvre jeune fille innocente... une chanteuse... une bohémienne nommée Violetta...

Et la porte, à cet instant, se referma!... La porte de fer séparait maintenant ces deux êtres: Fausta et Guise. Mais, s'ils avaient pu se voir, peut-être eussent-ils eu pitié l'un de l'autre.

«Pardaillan est mort!»

«Morte!... Violetta morte!...»

Ces deux pensées de douleur palpitèrent ensemble. Et, tandis que Fausta, accablée par cette mort qu'elle avait pourtant voulue, regagnait en chancelant sa chambre à coucher, le duc demeurait devant la maison, comme frappé d'un coup de foudre.




XXI

LA LETTRE

Le duc avait passé la nuit, les coudes sur la table devant laquelle il s'était assis, la tête dans les deux mains. Au bruit que fit le serviteur, il se réveilla de cette longue torpeur et vit qu'il faisait grand jour.

«Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse, amour!... Tout cela est mort!... Pensées d'amour et de jeunesse, éteignez-vous comme ces flambeaux, et laissez la place aux rêves d'ambition!... Le duc de Guise amoureux de la petite bohémienne n'est plus... Guise le conquérant. Guise roi de France et empereur, à l'oeuvre!»

Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule de ses gentilshommes y entra.

«Messieurs, dit le Balafré d'une voix forte. Sa Majesté le roi à convoqué les états généraux. Il me semble donc que notre place est non pas à Paris mais à Blois, où de grands événements nous attendent peut-être. A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une heure!...»

Les courtisans se retirèrent, empressés, pour faire leurs préparatifs de départ. Le duc s'assit alors, et écrivit la lettre suivante:

«Madame,

Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas attendre une minute pour commencer l'exécution de l'admirable plan que vous m'avez développé. Ce n'est donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me rendrai à Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc à Blois même que j'aurai l'honneur de vous attendre, afin de hâter ces deux événements que je souhaite avec une égale ardeur: la mort de qui vous savez et l'union des deux puissances que vous connaissez. —Henri, duc de Guise... pour le moment.»

Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui, ne vit que Maurevert.

—Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous êtes là, vous?

—Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous m'avez ordonné qu'en dehors des missions qu'il vous plairait de me confier je me tienne constamment près de vous...

—Maurevert, je vous ai envoyé à Blois. Savez-vous pourquoi? demanda le duc.

—Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de Montmartre, n'est-ce pas, monseigneur?

—C'est vrai! dit Guise en pâlissant.

—Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la confiance de mon maître...

—Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!... Maurevert, si je n'ai plus de soupçons, si vous êtes libre d'aller à Montmartre à votre convenance... c'est que... elle n'est plus!...

Le visage de Maurevert n'exprima que de l'étonnement, et non cette douleur que le duc attendait.

—Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?

—Elle est morte, te dis-je!...

—Ah! ah!... s'écria Maurevert de plus en plus étonné, mais sans donner le moindre signe de regret.

—Morte!... fit Guise en étouffant un sanglot. Morte, mon bon ami... assassinée par l'infernal Pardaillan...

—Ah! ah! répéta Maurevert stupéfait.

—Heureusement, le sacripant est puni... son corps servira de pâture aux poissons... mais ce n'est pas ainsi que j'eusse voulu le frapper... la mort est trop douce pour lui...

—Monseigneur, malgré toutes les recherches, le corps de Pardaillan n'a pas été retrouvé. Or, tant que je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux, je m'attendrai toujours à voir le truand reparaître au moment où on l'attendra le moins...

—La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter, mon pauvre ami. Mais n'y pensons plus. Prends cette missive. Au palais de la Cité, le plus tôt possible. Et qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!

—Monseigneur, je place votre lettre dans mon pourpoint, je saute à cheval, et, dans un quart d'heure, la missive sera à son adresse...

Maurevert, dès qu'il ne fut plus en vue de l'hôtel, passa du galop au trot, et du trot au pas.

«Imbécile! gronda-t-il, tandis qu'un double éclair de haine jaillissait de ses yeux. Monseigneur me rend sa confiance!... Vraiment!... Et tout est dit!... Il oublie les humiliations dont il m'a abreuvé! Ah! si j'étais sûr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me reverras plus. Guise.»

Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non pas la Cité, où il eût dû se rendre directement, mais son propre logis. Ayant mis son cheval à l'écurie, il monta à son appartement, s'enferma à double tour, alluma un flambeau et, saisissant la lettre destinée à Fausta, se mit à l'examiner, en la tournant en tous sens.

Alors, il commença à se livrer à un singulier travail au moyen d'une pince légère et d'un couteau à lame très fine. Au bout de cinq minutes, la lettre était ouverte, son cachet intact.

Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace désappointée, puis avec un battement de coeur, puis avec la sourde joie de l'homme qui a déchiffré une énigme...

Alors, il commença à se livrer à une autre opération: il recopiait la missive, lettre par lettre, recommençant dix fois sa copie, jusqu'à ce qu'enfin il eût obtenu une imitation parfaite de l'écriture de Guise. Puis, il brûla les mauvaises copies, et écrasa de son pied les cendres légères qu'elles faisaient. Puis, après un travail qui amena à son front des gouttes de sueur, il finit par enlever le cachet de la vraie lettre et l'adapta sur la fausse.

«Ceci pour Fausta», dit-il en recachetant la fausse lettre.

Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre, celle qui était de la main de Guise:

«Et ceci... Ce sera pour le roi de France!»

Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche secrète de son pourpoint; et, tenant à la main la copie qu'il venait de faire, descendit, sauta à cheval, et se rendit tout droit au palais de la Cité. Quelques instants plus tard, la fausse lettre était entre les mains de Fausta...