XXIV
RÉCONCILIATION
Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les assistants, tous royalistes: et les trois frères purent entendre le frémissement des épées qui se heurtaient comme des feuilles d'acier.
—Sire, dit le duc d'une voix assurée, vous savez que mon frère le cardinal est président du clergé en même temps que Mgr le cardinal de Bourbon. Il n'y a donc rien que de naturel à sa présence aux États que Votre Majesté a daigné convoquer en cette ville...
—Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec la même impertinence.
—Sire, continua Guise, vous savez que mon frère Mayenne est président de la noblesse en même temps que M. le maréchal comte de Brissac...
—Maréchal de barricades, comme M. de Bourbon est cardinal de conspiration! dit sourdement le roi.
Et, cette fois. Guise pâlit. Car l'attaque était directe, et sûrement l'orage allait crever...
—Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux frères. Il s'agit de vous. Je suis bien aise de les voir près de vous... de vous voir tous trois ensemble... mais je vous demande spécialement à vous: que venez-vous faire ici?...
A ce moment, Catherine de Médicis se rapprocha du roi et se tint debout près de l'estrade. Cette sombre figure de spectre qui apparut soudain à Guise lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe. Il jeta autour de lui un rapide regard, il vit les seigneurs royalistes prêts à sauter sur lui, et peu s'en fallut qu'il n'eût à ce moment la parole irrévocable.
«S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement, j'appelle mes gentilshommes... et... bataille!...»
Il résolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et répondit:
—Sire, je pourrais vous dire que, député de la noblesse au même titre que tant d'autres seigneurs, j'ai pu, j'ai dû me rendre à la convocation que Votre Majesté...
—Il ne s'agit pas de votre présence aux états généraux, interrompit le roi qui avait l'obstination froide, terrible et parfois cruelle. Il s'agit de votre présence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous faire?...
Ces paroles étaient effrayantes. La situation l'était plus encore. Guise, éperdu, balbutia quelques paroles confuses. Son frère, le cardinal, lui marcha rudement sur le pied, d'un air qui voulait dire:
—Qu'attendez-vous? Dégainons, morbleu!...
L'angoisse qui pesait sur cette scène d'une terrible violence fut portée à son comble par ces paroles que Henri III, plus nasillant que jamais, ajouta tout à coup:
—En tout cas, j'ai pu voir que vous êtes venus en bonne et nombreuse compagnie. Peste! je vous en fais mon compliment!
—Sire... intervint la reine mère.
—Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un roi; il n'y a qu'un roi; et, quand le roi parle, tout le monde doit se taire, même vous, madame!... Mon cher cousin, je vous faisais donc compliment sur votre escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y manque quelqu'un...
—Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant livide.
—Mais... le moine qui devait m'occire en la cathédrale de Chartres. L'avez-vous donc oublié à Paris?
Ces paroles éclatèrent comme un coup de tonnerre.
Déjà, le duc de Guise se tournait vers la porte, il allait pousser le cri de rescousse, et qui peut savoir ce qui se fût alors passé?... lorsque, tout à coup, Catherine de Médicis, allongeant son bras maigre, laissa tomber ces mots, de cette voix de suprême autorité dont elle usait bien rarement:
—Messieurs de Lorraine, écoutez-moi, écoutez la reine! Le roi veut bien que je parle. N'est-ce pas que vous le voulez, mon fils?
Les personnages qui assistaient à cette scène demeurèrent figés dans l'attitude qu'ils venaient de prendre. Seul, le duc de Guise fit un demi-tour vers la reine mère. Alors, Catherine de Médicis continua:
—Monsieur le duc, vous ignorez sûrement que nous avons découvert à Chartres un complot contre Sa Majesté; un moine, en effet, un moine s'était vanté de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils aîné de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que ce moine, pour pénétrer dans Chartres, s'était glissé à notre insu dans les rangs de la grande procession... C'est cela que Sa Majesté a voulu dire...
—J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pût y avoir dans tout le royaume un être assez criminel, assez insensé pour oser porter la main sur la personne royale...
—Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux sourire, le roi ayant accordé audience à notre cher cousin, lui demande simplement quel est le but spécial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre portée.
Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir été trop loin et de n'être pas en mesure de sortir d'un mauvais pas, fit un signe de tête affirmatif. Une détente se produisit dans l'assemblée, on comprit que le roi venait de reculer.
—Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous, madame et reine, l'audience que Votre Majesté a bien voulu nous accorder a, en effet, un but spécial. Je suis venu non pas à Blois, mais précisément au château de Blois. Je suis venu non pas aux conférences, mais justement chez Sa Majesté. Et, si j'ai prié mes deux frères de m'accompagner, si j'ai invité tout ce que je connaisse de gentilshommes amis à me suivre ici, c'est que j'avais à dire des paroles solennelles... et j'eusse voulu que toute la noblesse de France fût présente dans ce salon...
—Qu'à cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on ouvre les portes, et qu'on fasse entrer tout le monde!...
Cet ordre fut immédiatement exécuté. La porte du salon ouverte à double battant, un huissier cria:
—Messieurs, le roi veut vous voir! »
Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier et sur la terrasse entrèrent. Le salon fut bientôt bondé. Ceux qui ne purent entrer s'arrêtèrent sur le palier et jusque sur les marches de l'escalier. Une intense curiosité pesait sur cette foule assemblée.
—Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire à souhait. Parlez donc hardiment.
—Je parlerai avec plus de franchise encore que de hardiesse, dit le duc de Guise. Sire, lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Chartres, je vous ai dit que votre ville de Paris réclamait à grands cris la présence de son roi dont elle ne peut se passer, sous peine de dépérir. Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le royaume entier qui réclame la fin des discordes, et supplie Sa Majesté de reprendre visiblement les rênes du gouvernement. A tort, bien à tort, sire, moi, Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, j'ai été considéré comme brandon de guerre civile. A mon grand regret, ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume ont espéré trouver en moi un chef de révolte, alors que je suis seulement le chef de l'une des armées royales. Ces espérances des fauteurs de troubles seraient encouragées par moi si, d'une voix haute je n'y mettais un terme. Sire, je suis venu loyalement déposer mon épée à vos pieds et vous proposer une réconciliation solennelle, si toutefois il y a jamais eu de véritable querelle...
—Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mère.
Il serait difficile de donner une idée exacte de la stupéfaction qui se peignit sur le visage des gentilshommes tant guisards que royalistes, lorsque le duc de Guise eut achevé de parler. Pour les uns, c'était l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqué d'une conspiration qui durait depuis quinze ans. Pour les autres, c'était une instinctive méfiance devant une attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.
Quant à Henri III, s'il fut étonné, joyeux ou non, nul ne put le savoir, car son visage demeura impénétrable. Seulement, il regarda sa mère, qui lui fit signe et dit:
—Voilà de nobles paroles que vient de prononcer là notre cousin! Quel dommage qu'une scène aussi attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu pour témoin!...
Le roi était dès longtemps habitué à comprendre sa mère à demi-mot. Se levant donc:
—Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous disposé à répéter ces paroles devant le Saint-Sacrement?
Le duc eut une hésitation inappréciable, puis répondit:
—Certainement, sire! Quand Votre Majesté voudra...
—Ainsi, vous seriez prêt à faire serment de réconciliation sur le Saint-Sacrement exposé à l'autel?...
—Je suis prêt, sire... Dès que nous serons rentrés à Paris, s'il plaît à Votre Majesté, nous irons à Notre-Dame, et...
—Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout des autels, et partout on trouve Dieu quand on le cherche. La cathédrale de Blois me paraît tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel serment...
—Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre Majesté voudra... dès demain!
—Demain!... qui sait où nous serons demain? C'est tout de suite, monsieur le duc, c'est dans l'heure qui commence que nous devons aller au pied de l'autel...
Guise eut une nouvelle hésitation; et, cette fois, si courte qu'elle eût été, Catherine, qui le dévorait des yeux, la remarqua. Mais déjà le duc répondait d'une voix ferme:
—Tout de suite, si cela plaît à Votre Majesté!
—Crillon, dit le roi, nous allons à la cathédrale. Messieurs; vous en êtes tous. Il faut que ce soit un spectacle dont il soit parlé dans tout le royaume, et dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant, qu'on me laisse seul. »
Tout le monde sortit. La reine mère demeura seule auprès de Henri III.
—Eh bien, ma mère? dit gaiement le roi, nous allons donc rentrer à Paris?... Dès que les conférences seront terminées, nous nous mettrons en route.
—Oui, dit alors la vieille reine, voilà ce qui vous tient le plus au coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre vos amusements favoris dans le Louvre et ailleurs, préparer fêtes sur fêtes, au risque de voir se déchaîner encore les bourgeois las de payer vos folies! La belle avance de rentrer au Louvre, si vous y rentrez diminué, fantôme de roi, n'ayant plus qu'une ombre de pouvoir!... Vous croyez donc à cette réconciliation?
—Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure sur le Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincérité qui fit sourire amèrement Catherine.
—Prenez garde, mon fils!...
—Oh! madame, fit le roi, se méprenant au sens de cet avertissement, Crillon aura certainement pris les précautions nécessaires... et justement le voici! ajouta-t-il pour couper court à l'entretien...
Catherine de Médicis poussa un soupir, jeta un profond regard sur son fils et se retira lentement, tandis que Crillon faisait en effet son entrée dans le salon et annonçait au roi qu'on n'attendait plus que son bon plaisir pour se mettre en route vers la cathédrale...
Le roi descendit aussitôt dans la cour carrée et sourît à la vue de ces gentilshommes qui formaient une masse imposante, à la vue plus imposante encore des gens d'armes que Crillon avait disposés. Il monta à cheval. Tous l'imitèrent aussitôt.
Le roi sortit du château, précédé d'une fanfare de trompettes, d'une compagnie de mousquetaires, et encadré par un triple rang de ses gentilshommes. Le duc de Guise venait immédiatement derrière lui et se trouvait ainsi séparé de ses partisans. Toute cette formidable et brillante cavalcade se dirigea vers la cathédrale dans une sorte de recueillement inquiet. On n'osait parler. Chacun se demandait si cette cérémonie ne cachait pas un guet-apens.
Le chapitre de la cathédrale, prévenu en toute hâte, s'était réuni, et, revêtu de ses ornements sacerdotaux, attendait Sa Majesté.
Le roi mit pied à terre devant l'église où il entra aussitôt, toujours silencieux, et suivi par cette foule non moins silencieuse. Guise marchait près de lui, un peu en arrière.
En un instant, la cathédrale se trouva remplie. Le roi et Guise marchèrent jusqu'au maître'autel. Le curé doyen de la cathédrale s'agenouilla alors, entouré de ses vicaires, fit une courte oraison. Puis, il monta les degrés de l'autel, ouvrit le tabernacle, découvrit l'ostensoir d'or et, tandis que les prêtres entonnaient le Tantum ergo, il se retourna en soulevant l'emblème dans ses mains levées.
Toute l'assistance était tombée à genoux; le roi avait le premier donné l'exemple. Enfin, l'ostensoir ayant été exposé sur l'autel, le roi se releva et regarda fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme, monta les degrés de l'autel et étendit la main droite.
—Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc d'une voix que tout le monde put entendre, tant en mon nom qu'au nom de la Ligue dont je suis lieutenant général, je jure réconciliation et parfaite amitié à Sa Majesté le Roi...
Henri III qui, jusque-là, avait conservé un doute, rayonna de joie, et, montant à son tour, il étendit la main et dit:
—Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure réconciliation et parfaite amitié à mon féal cousin duc de Guise et à messieurs de la Ligue...
Alors, des vivats éclatèrent parmi les royalistes, tandis que les gentilshommes guisards demeuraient sombres et silencieux. Le roi tendit la main au duc qui, profondément, s'inclina. La réconciliation était scellée.
XXV
CATHERINE REÇOIT LA LETTRE...
Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au château, les gens de la Ligue montrèrent un visage serein, joyeux, et même quelque peu moqueur quand leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.
Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son habitude, ne remarquait nullement ce qu'il y avait de singulier dans cette attitude des guisards. Mais d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de Médicis.
L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un cabinet percé d'un invisible judas à travers lequel il pouvait tout voir. Catherine l'avait mis là en lui recommandant d'étudier la physionomie des Guise. Jamais la vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille. Il y avait un malheur dans l'air.
A la table du roi avaient pris place le maréchal de Biron, Villequier, d'Aumont, du Guast, Crillon, les trois Lorrains et quelques seigneurs de la Ligue. Les convives étaient fraternellement mêlés les uns aux autres, et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un peu plus élevé que, les autres, on ne l'eût pas distingué de ses invités.
—Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant, j'ai fait cadeau d'une belle chape de drap d'or! s'écriait à un moment le roi de France, je voudrais bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais s'il nous voyait réunis à la même table!... J'en ris rien que d'y penser!...
Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata aussi, puis toute la tablée, puis tous les seigneurs debout.
—Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il en pousserait un Ventre-Saint-Gris!...
Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en imitant si bien son accent gascon que, cette fois, les rires partirent d'eux-mêmes et de bon coeur.
—A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? demanda le cardinal de Guise. Eh bien, il est retourné à La Rochelle où il va présider l'assemblée générale des protestants.
—Quelque chose comme les états généraux de la huguenoterie, fit le roi. Nous ne le craignons plus. Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous marcherons contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre ami (il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.
—Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté, nous préparerons cette expédition...
—Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons pas de repos tant que La Rochelle sera aux mains des huguenots.
Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous les convives l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce dîner, où il fut question de tout, excepté des états généraux pour lesquels tout ce monde était réuni.
Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa faiblesse, était restée jusqu'à la fin. Quand elle fut seule, elle entra dans la salle à manger et se dirigea vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se dressa près d'elle.
—Maurevert! dit sourdement la reine.
—Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.
Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:
—Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny ce coup d'arquebuse que vous n'avez pas oublié, sans doute. Ces temps sont lointains, et je craignais fort que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir de Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est rien...
Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur l'homme qui lui parlait avec une sorte d'insolente familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert qu'elle voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain par la présence de cet homme. Elle examina plus attentivement Maurevert et dit:
—Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez fait beaucoup pour mon fils Charles IX.
—Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous ce que j'ai fait...
Catherine demeura pensive devant cette insistance. Elle connaissait Maurevert pour un des plus mystérieux et des plus terribles serviteurs qui eussent évolué jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait rien sans motif.
—Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où étiez-vous le jour des Barricades?
—Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai servi le duc de Guise. Je l'ai servi avec ardeur et fidélité. J'ai fait, pour la réussite de ses projets, autant que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis le jour des Barricades, je suis donc un ennemi du roi votre fils et de vous-même. Et, si, par hasard, le roi se décidait à faire couper le cou à M. de Guise, il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu. C'est bien là la pensée de Votre Majesté?
—Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes toujours très intelligent, dit la reine avec un sourire mortel. Mais, enfin, je suppose que ce n'est pas pour me prouver votre intelligence que vous m'êtes venu trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.
—J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert. Voici donc, madame, ce que je suis venu vous dire. Lorsque nous exterminâmes les huguenots, lorsque, pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, ma vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, Votre Majesté m'a fait certaines promesses... J'en ai attendu l'exécution pendant dix ans. Un jour, je me mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire, madame, pourquoi je me suis jeté dans le parti de la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir les prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi enfin je suis devenu un ennemi de la fortune des Valois...
—Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire cela?
—Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, maintenant que je me suis soulagé. Votre Majesté peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé, vous!
—Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il faut bien que votre Guise soit redoutable pour que vous osiez parler ainsi à votre reine! Je ne vous fais pas arrêter... mais je vous chasse!
A ce moment, une voix à la fois grave, humble et caressante se fit entendre:
—Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose m'interposer entre votre auguste colère et ce gentilhomme. Restez, monsieur de Maurevert. La reine vous y autorise...
C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu de son cabinet... Il fit un signe rapide à Catherine de Médicis. Et la reine, toujours maîtresse de ses passions, prononça:
—Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que votre attitude et vos paroles ont pu avoir d'étrange...
Maurevert mit un genou à terre et dit:
—Je crois maintenant que je puis dire à la reine tout ce que j'étais venu lui dire.
—Vous avez donc encore quelque chose sur le coeur, mon cher monsieur de Maurevert?...
—Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur le coeur de ne pas avoir été récompensé selon son mérite. Et il faut le récompenser, ce digne gentilhomme.
Maurevert s'inclina.
—Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir une récompense digne de vous, continua l'astrologue, vous apportez quelque chose à la reine?...
—En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à Sa Majesté... Je lui apporte... ce que je lui apportai jadis au Louvre, le dimanche soir de Saint-Barthélémy...
—Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine pâlissait.
—Une tête, répondit Maurevert.
—Suivez-moi, ordonna Catherine.
La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait sur son appartement. Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, se trouvait juste au-dessous de l'appartement du roi, et en reproduisait la disposition.
Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert dans un petit oratoire et, ayant renvoyé ses suivantes, prit place dans un fauteuil.
—Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant son regard sur Maurevert.
—Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté veut-elle me permettre de placer ici un mot? Eh bien, il me semble qu'avant de demander à ce gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander ce qu'il donne...
Catherine secoua la tête.
—Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.
—Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me contenterai de trois cent mille livres. Et il ajouta:
—Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant que trois cent mille livres, j'estime donc à sept cent mille livres le plaisir que j'ai à servir les intérêts de Votre Majesté...
—Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il paraît que tu as une rude dent contre le Guise, et qu'au besoin tu le trahirais pour rien...
—Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce meuble... là... le troisième tiroir... et donne-moi l'un de ces parchemins que tu vois...
Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine, un des parchemins demandés. Ces parchemins, c'étaient des bons sur la cassette royale tout préparés d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés de sa main. La reine le remplit, et la feuille se trouva ainsi libellée:
«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que notre trésorier versera, au vu des présentes, ès mains du sire de Maurevert, pour services particuliers rendus à nous...»
Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas un tressaillement, bien qu'il eût aussitôt remarque la majoration énorme de la somme qu'il avait indiquée lui-même.
—Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il de dire.
Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement. En effet, le libellé du bon portait au bas cette formule écrite d'avance:
Ladite somme payable à... le...
Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis par Catherine de Médicis. Dès lors, le bon n'avait aucune valeur. Catherine qui, des yeux, suivait attentivement la physionomie de Maurevert, sourit et dit:
—Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai oublié...
—En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin sur la table. Votre Majesté a omis la date et le lieu du paiement...
—Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de Maurevert? demanda la reine avec un charmant sourire.
—Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...
—A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable à Paris... Reste la date... Quand voulez-vous être payé?...
—Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.
—Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien. Voyez: j'indique la date la plus rapprochée possible, c'est-à-dire le jour même où le roi pourra disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...
Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés, la physionomie devenue soudain terrible, acheva d'écrire:
Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE DUC DE GUISE.
Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine venait d'écrire. Il prit le bon, le plia froidement, le fit disparaître dans une poche de son pourpoint, et dit:
—Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique me convient parfaitement.
—Cette date est donc bien rapprochée? demanda la reine palpitante.
—Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car moi, je ne suis ni Dieu pour décréter la mort de Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à l'échafaud...
—L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se redressa, livide...
Ruggieri considérait ardemment Maurevert.
—Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue... Il ne s'agit donc pas...
—D'une arquebusade dans le genre de celle que j'envoyai à Coligny? fit Maurevert. Nullement. Aussi, au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de la mort», Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable «le lendemain de l'exécution de M. de Guise.»
—Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais donc vraiment le moyen de porter quelque terrible accusation contre le duc?... Parle, mon ami!...
—Papier pour papier, dit Maurevert.
A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit à la reine. Catherine y jeta un avide regard et murmura:
«L'écriture de Guise...»
Catherine et Ruggieri se penchèrent en même temps sur la lettre posée sur la table.
Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait remise à Maurevert pour Fausta, Maurevert avait copié la lettre, remis la copie parfaitement imitée à Fausta et gardé l'original pour lui. La signature «Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait l'aveu échappé à la prudence du duc. Ce mot éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était le roi!...
Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non pour en découvrir le sens, car ce sens lui apparaissait très clair, à elle, mais pour y chercher la possibilité d'accabler le duc sous une accusation capitale, elle demanda:
—A qui était adressée cette lettre?
—A la princesse Fausta... dit Maurevert.
—Donc, elle ne l'a pas reçue?...
—Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la lettre... ou une copie de la lettre.
Catherine le regarda avec une certaine admiration.
—Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette lettre? reprit-elle.
—Parfaitement sûr madame!...
Catherine appuya son coude sur la table, sa tête sur sa main, et les yeux fixés sur le papier, se plongea en une profonde rêverie.
«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.
A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...
XXVI
PARDAILLAN AU COUVENT
Quelques jours se sont passés depuis le départ du duc de Guise. Paris est inquiet.
Au palais Fausta, une douzaine de jours après le départ des Lorrains, un mouvement se produit. Fausta a lu la lettre que Guise lui a fait remettre par Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre le duc à Blois.
Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière attend devant la porte. Douze hommes d'armes recrutés depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis et Léa.
Au moment du départ, Fausta jette un long regard sur ce palais où elle a pensé, aimé, souffert, calculé, combiné la plus formidable des conspirations. L'image de Pardaillan passe dans son esprit assombri. Mais elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...
Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par la porte Notre-Dame-des-Champs, après une courte station au couvent des jacobins situé dans le voisinage de cette porte, le chevalier de Pardaillan rentrait dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par l'extrémité opposée.
Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il s'était arrêté deux jours. Il éprouvait une certaine lassitude. Solitude d'âme et de corps... Il était seul dans la vie...
En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord frapper Maurevert. Ensuite, faire rentrer dans la gorge du duc, moyennant sa bonne rapière, les insultes que Guise avait proférées contre lui, le jour où, pour sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.
«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, et Guise, et Fausta. Que ferai-je après?»
Voilà où était la question... Que faire de sa vie?... Il s'ennuyait et s'ennuyait tout simplement parce que la vieille cicatrice de son coeur n'était pas fermée encore et parce qu'il ne savait où aller quand il aurait enfin réglé ses comptes,—s'il y arrivait.
«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité au petit duc, et me laisserai-je vieillir dans l'espoir d'enseigner les mystères du contre de sixte aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès d'Huguette?»
Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée avec un inexprimable attendrissement.
«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des grandes routes en France et ailleurs. Il y aura toujours des arbres le long de ces routes, du soleil dans l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»
Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, il n'avait en somme décidé qu'une chose; c'est qu'il surveillerait de près les faits et gestes de M. de Guise. Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le premier bourgeois venu que le duc de Guise était à Blois, Pardaillan se dit:
«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»
Mais sans doute une réflexion qui traversa son esprit le fit changer d'idée. Seulement, il évita de passer par la rue Saint-Denis; il ne voulait pas s'arrêter à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être retenu par Huguette.
Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont Notre-Dame. Tout en haut de la rue Saint-Jacques et près des remparts, il arrêta son cheval devant le porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et heurta le marteau de la porte.
Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère portier lui demanda ce qu'il voulait, l'informant aussitôt qu'on ne recevait ni pèlerins ni voyageurs dans ce couvent.
Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement faire visite au révérend frère Jacques Clément, le portier, avec un empressement qui lui parut bizarre, ouvrit la porte et le pria d'entrer.
—Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère Clément va être prévenu.
Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement, ce ne fut pas vers la cellule de Jacques Clément qu'il se dirigea, mais vers l'appartement du prieur Bourgoing, à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le frère Clément.
Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur ne fût un homme envoyé dans le but de s'aboucher avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre, c'est-à-dire l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre non pas de faire venir frère Jacques au parloir, mais bien de conduire le visiteur à la cellule du révérend.
Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu surpris Pardaillan, et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre attention. Lorsque le frère portier revint, il se contenta donc de suivre le moine qui le conduisait.
Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta devant la porte entrebâillée d'une cellule et dit:
—C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...
Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques Clément qui, assis à une petite table, écrivait.
Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, l'aperçut, cacha précipitamment sous un livre ce qu'il écrivait, et une vive rougeur envahit ses joues pâles. Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les mains tendues.
—Que Dieu soit loué! dit-il.
—Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du moine, qu'on a donc du mal à parvenir jusqu'à vous!... et jetant un regard autour de lui: comment pouvez-vous vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les choses trop-à coeur.
Clément eut un sourire amer.
—Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un rayon de soleil qui entrerait dans une tombe. Dès que vous paraissez, tout s'éclaire et sourit... C'est si triste, ici!
—Pourquoi y restez-vous?
—Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans un couvent, j'ai vécu au couvent, comme le lierre vit attaché à l'arbre au pied duquel il est né.
—-Que faisiez-vous donc quand je suis entré? reprit curieusement Pardaillan au bout d'un instant de silence.
Jacques Clément rougit encore.
—C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous demande pas vos secrets.
Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur le bas de la feuille que le moine avait cachée, et qui dépassait sous le livre. Et il eut un sourire de stupéfaction.
—Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez poète!
En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.
—Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon, avait saisi la feuille et la parcourait, quel zèle... religieux! Or, ça... quelle est cette Marie?...
Le moine avait pâli.
—Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements profanes...
Le chevalier tournait et retournait le papier en tous sens. Soudain, il tressaillit et murmura:
—Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse de Montpensier qu'il fait ces déclarations enflammées!... Tenez, ajouta-t-il tout haut en rendant le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère en poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il faudra que la personne à qui ils sont destinés soit bien difficile de n'être pas de mon avis...
Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, cette fois, dans son sein.
—Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu abandonné ces idées effrayantes qui vous bouleversaient quand nous nous rencontrâmes à Chartres?
Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un coup de dague.
—Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une voix basse, mais ferme et tranquille, de ma résolution de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je renoncé?... Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution. Mais cette heure viendra!...
Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la voix du moine une effrayante résolution.
—Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez demandé d'attendre. Mais à votre tour, quand vos desseins sur Guise seront accomplis, laissez-moi marcher à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère... Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... Et rien, rien, entendez-vous, ne peut le sauver si vous êtes venu me dire: «Allez! la vie de Valois m'est à cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous êtes venu me dire, chevalier?...
—Non, répondit Pardaillan; pas encore!...
A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes des cellules, et, à pas étouffés, s'approcha de façon à écouter ce qui se disait chez Jacques Clément.
—J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. Mais les paroles que vous m'apporterez seront le signal de la mort de Valois.
—C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. Ce gentilhomme est de la conspiration, et c'est sans doute lui qui doit donner le signal!...
—Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire une proposition. Je souhaite qu'elle vous agrée...
—Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.
—C'est de m'accompagner à Blois où je me rends tout de ce pas...
—Parfait! songea le prieur dans la galerie.
—A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.
—Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que je m'ennuie depuis quelque temps. Alors, pour me distraire, j'ai entrepris de voyager.
—A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.
—Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais pourquoi à Blois, me direz-vous?... D'abord on y voit le roi...
—Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de plus en plus persuadé que le visiteur cherchait à entraîner le moine à l'exécution de l'acte attendu.
—Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la noblesse du royaume assemblée pour les états généraux. Enfin, on y voit M. de Guise, l'illustre duc de Guise...
—Brave gentilhomme! murmura le prieur.
—Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, une suite brillante, spirituelle, sans compter de belles et nobles dames comme la duchesse de Montpensier!...
Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de rire. Jacques Clément pâlit affreusement, saisit la main du chevalier et murmura d'une voix éteinte:
—Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...
—Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle soit? Allons, laissez-vous emmener par moi. Nous nous distrairons l'un l'autre... Mais, au fait, j'y songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré sortir d'ici?...
A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec un large sourire de bienveillance. C'était le prieur.
—Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?... Oui, je vois que vous êtes content. Je suis certain que ce gentilhomme a dû vous donner d'excellents conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut écouter ce gentilhomme.
—Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.
—Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, j'en suis sûr, n'a pu que vous conseiller des choses excellentes...
—Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement étonné, lui aussi, je lui conseillais tout simplement de voyager...
—Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel côté?
—Je lui conseillais d'aller à Blois.
—C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est sublime. Du moins, on me l'a assuré. Or, notre cher frère est malade, très malade... il lui faut un air pur et fortifiant...
—C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.
—Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous entendez, mon frère? Je vous ordonne de vous conformer à tous les conseils de ce gentilhomme. Faites donc à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de route. Recevez ma bénédiction, mon frère, et vous aussi, monsieur.
Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait, se hâta de sortir en murmurant:
—Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine que j'aie rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?
Pardaillan éclata de rire.
—Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.
—Le grand jour est proche...
Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan était descendu, le moine parut, vêtu de cet habit de cavalier qu'il portait pendant son voyage à Chartres. Devant la porte du couvent, un cheval attendait sellé, près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine se mirent en selle.
XXVII
MOURIR OU TUER?
Peut-être Pardaillan avait-il une idée de derrière la tête en entraînant Jacques Clément à Blois. Toujours est-il qu'ils sortirent ensemble de Paris et prirent aussitôt le chemin de Chartres pour, de là, se rendre, au but de leur voyage.
Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitté le couvent des jacobins lorsqu'un cavalier en sortit à son tour. Ce cavalier n'était autre que le frère portier en personne, lequel, monté sur une excellente mule, s'en allait à Blois pour le compte du prieur Bourgoing.
Le moine portait une lettre cachée sous son froc. La lettre était à l'adresse de la duchesse de Montpensier.
Ceci posé, nous laisserons Jacques Clément et Pardaillan. La scène que nous allons retracer se passait une semaine après la remise à Catherine de Médicis de la lettre payée à Maurevert cinq cent mille livres.
Ce jour-là, donc, c'était le dimanche 12 novembre. Un épais brouillard montait de la Loire, à l'assaut de la colline sur laquelle s'étagent les rues de Blois. Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre, le château était encombré de seigneurs.
Un courrier venait d'arriver de La Rochelle, au grand étonnement des courtisans royalistes ou guisards unis dans une haine commune contre les huguenots. Que pouvait bien vouloir le Béarnais?...
Comme preuve de confiance et de grande amitié, le roi avait ouvert devant tous la missive d'Henri de Navarre. Et il la lut à haute voix. En résumé, le Béarnais, parlant au nom des protestants rassemblés à La Rochelle, faisait une double demande:
1° Il demandait qu'on restituât aux huguenots les biens qui leur avaient été confisqués; 2° il réclamait pour eux la liberté de conscience.
Cette lecture, faite, comme nous avons dit, à haute voix par le roi lui-même, fut accueillie par des huées, des rires, des menaces contre le messager qui, très calme et très digne, attendait la réponse.
—Que dois-je répondre au roi mon maître? demanda le huguenot quand la tempête des rires et des menaces se fut un peu apaisée.
—Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous réfléchirons aux questions qu'il nous soumet, et que, quand nous aurons pris une décision, c'est M. le duc de Guise, lieutenant général de nos armées, qui lui portera notre réponse...
Cette réponse devait avoir d'incalculables conséquences.
C'est en effet après l'avoir reçue que Henri de Navarre prit la campagne avec son armée, résolu à conquérir, les armes à la main, ce qu'on lui refusait de bonne foi.
Voilà quels événements s'étaient passés en cette soirée de novembre.
Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations qui avaient accueilli sa réponse, était resté jusqu'à dix heures, causant de préférence avec les gentilshommes de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite avait été donné. Les appartements royaux s'étaient vidés. Le roi était dans sa chambre.
A ce moment, la reine mère entra. Henri III, qui ne la voyait jamais en tête-à-tête qu'avec ennui ou avec une sourde terreur, ne put s'empêcher de faire une grimace.
Catherine de Médicis s'était assise silencieusement.
—Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse et presque tremblante, bientôt, je n'y serai plus. Alors, vous me regretterez peut-être. Alors, peut-être, vous rendrez justice au sentiment qui m'a toujours guidée et qui est celui d'une affection... indestructible, puisque votre ingratitude n'a pu l'atténuer...
—Je sais que vous m'aimez, ma mère, dit Henri III d'une voix caressante.
—Ma mère! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement de m'appeler ainsi, Henri, et ce mot est doux à mon coeur. Oui, je vous aime, et profondément. Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouvé plus d'affection chez Charles et chez François, que je n'aimais guère, vous le savez... et pourtant, ajouta-t-elle sourdement, je les ai... laissés mourir... parce que je voulais vous voir sur le trône...
Catherine baissa la tète, et plus sourdement, ajouta:
—Henri!... savez-vous le premier mot que me dit votre père lorsqu'il m'épousa?...
—Non, madame, mais je pense que ce fut une parole d'amour... fit Henri en bâillant.
—J'étais jeune... presque une enfant. J'arrivais d'Italie tout enfiévrée par la joie de voir Paris, d'être la reine dans ce grand beau royaume de France... J'étais belle... Je venais, décidée à aimer de tout mon coeur cet époux qui était un si grand roi! et qu'on disait si aimable... Je le vois encore... Il était habillé tout de satin blanc... Il s'approcha donc, m'examina cinq minutes. Je défaillis presque... Et quand il m'eut bien examinée, il se pencha sur moi et me dit: Mais, madame, vous sentez la mort!... Et votre père sortit de la chambre nuptiale. Ce fut une triste vie que la mienne jusqu'au jour où le coup de lance de Montgomery me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse est aussi triste que le fut ma jeunesse...
—Madame, balbutia Henri III, ma mère...
Catherine l'arrêta d'un geste.
—Je sais quels sont vos sentiments. Épargnez-vous toute contrainte. Votre père me l'a dit: «Je sens la mort», et toute ma vie s'est résumée dans cette question qui s'est dressée devant moi tous les jours: tuer ou être tuée!...
—Que voulez-vous dire? s'écria Henri, pris de cette sorte de terreur que lui inspirait si souvent sa mère.
—Je veux dire que toute ma vie, j'ai dû tuer pour ne pas l'être... il faut que je tue encore pour que vous ne mouriez pas, vous que j'aime... vous, mon fils!...
—Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix étranglée. On veut donc me tuer!...
—Vous l'eussiez été cent fois déjà, si je n'avais été là!...
Henri III fut secoué par un frisson; sa mère ne l'ennuyait plus... elle l'épouvantait.
—Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque votre père a déclaré que je sens la mort, je ne dois pas le faire mentir.
En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri la considérait avec une admiration mêlée d'effroi.
—Que disions-nous? reprît Catherine. Oui... que je ne voulais pas faire mentir votre père. Je dois répandre autour de moi de la mort. Et aujourd'hui encore, la terrible question revient plus pressante, plus âpre que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous mourir? Voulez-vous tuer?... Choisissez!...
—Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en faisant un signe de croix, expliquez-vous, ma mère!
Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs qui l'enveloppaient et le tendit à Henri, qui le saisit avidement, s'approcha d'un flambeau et se mit à lire. Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa mère. Il était livide, et ses mains tremblaient.
—Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgré son serment d'amitié?
Catherine fit un signe de tête affirmatif.
—Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.
—Un serviteur de Guise, un traître,, car il a ses traîtres comme nous avons eu les nôtres... le sire de Maurevert.
—Il faut récompenser cet homme, madame!
—C'est fait.
—Et depuis quand avez-vous cette lettre?
—Depuis huit jours, répondit Catherine.
Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle s'en repentit... En effet, le roi s'était écrié:
—Huit jours!... La lettre est donc antérieure au serment d'amitié!...
—Oui! répondit Catherine. Mais qu'importe! Si vous croyez que Guise a voulu vous tuer, qu'importe le moment où il l'a voulu!...
—Madame, dit froidement Henri III, vos soupçons vous égarent. Rien dans cette lettre ne prouve positivement que le duc a pu concevoir ce forfait. Et l'eût-il conçu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas voulu le tuer moi-même?... Cela m'empêche-t-il de tenir mon serment de bonne foi?
—Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez de me croire, mon fils!
—Je crois, dit Henri fermement, que votre affection vous rend injuste. Croyez-vous, madame, que j'éprouve une amitié pour le duc? Il est fort, il tient le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer à Paris en roi, je dois plier aujourd'hui, quitte à prendre ma revanche plus tard. Quant à supposer qu'il veuille se parjurer, ceci, madame, est tout à fait impossible.
—Et si je vous le prouvais, Henri?...
—Oh! malheur à lui, en ce cas!
—Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande trois jours; dans trois jours, je vous apporterai la preuve!
—Malheur! répéta le roi. Malheur sur lui!