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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 31: XXIX LES CLEFS DU CHÂTEAU
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.




XXVIII

LES FOSSÉS DU CHÂTEAU

Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser la soirée, tandis que se passaient les événements que nous venons de raconter, une autre scène bien différente se déroulait dans une autre partie de la ville.

Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à l'heure où la nuit commençait à tomber et où, déjà, le crépuscule s'étendait sur la campagne de Blois, un moine monté sur une mule s'approchait au petit trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que le frère portier du couvent des jacobins, celui-là même que le prieur Bourgoing avait chargé d'une mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.

Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de messager au prieur Bourgoing, et il avait mainte expédition sur ses états de service. C'était un ancien reître qui avait fait les guerres de religion et n'avait pas encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire qu'il avait conservé des habitudes de paillard, qui lui avaient été fort chères dans sa jeunesse.

Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse soirée de novembre, le soleil venait de se coucher, et la nuit venait rapidement, en sorte qu'il entra dans la ville comme on allait fermer les portes.

Notre homme avisa une auberge qui se trouvait placée, par son enseigne, sous la protection du grand saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la fenêtre grillée du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la grande salle, il poussa un soupir en constatant que cette auberge n'était point le fait d'un pauvre moine.

Autour des tables chargées de venaisons fumantes, de pâtés, de volailles dorées, de cruches de vin, une quarantaine de gentilshommes avaient pris place, et, jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient joyeuse ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la suite de Guise, et leur conversation qui roulait tantôt sur les états généraux, tantôt sur le roi lui-même, était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse de Henri III.

Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages illuminés par le vin, les pourpoints qui se dégrafaient, les mâchoires qui fonctionnaient avec frénésie, et il se disait:

—Ce doit être bien bon!...

A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir et qu'il allait se remettre en quête d'une auberge plus modeste, il tressaillit, et ses yeux se fixèrent sur un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table où cinq ou six couverts étaient dressés, attendait sans doute des convives pour commencer à dîner.

—Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas ce bon M. de Maurevert? C'est bien lui, de par saint Matthieu, patron de cette auberge!... Je puis très bien me confier à M. de Maurevert qui est un de nos fidèles, un intime du révérend Bourgoing; je vais lui demander où je pourrai bien trouver la duchesse de Montpensier... Et comme il m'estime, peut-être m'invitera-t-il à partager avec lui les choses succulentes dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce soir... Allons!...

Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité d'ancien reître et de moine était doublement imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux du perron, entra majestueusement dans la salle et, le visage épanoui se dirigea droit sur Maurevert.

Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies avec le prieur Bourgoing, de même que les gentilshommes du service de Guise, reconnut parfaitement le frère portier des jacobins.

—Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença le moine, la bouche en coeur et les yeux luisants.

—Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.

—Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...

—Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.

Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert paierait l'écot de son dîner, ne se laissa pas intimider par cet accueil sévère. Tirant donc à lui un escabeau, il s'assit sans y être invité.

—Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend Bourgoing serait bien heureux s'il apprenait, en ce moment, en quelle excellente compagnie je me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.

En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du moine, fronçait déjà les sourcils et s'apprêtait à lui faire rudement sentir la distance qui sépare un frocard d'un gentilhomme, se dérida soudainement au nom de Bourgoing et prêta l'oreille.

—Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler les intentions du frère portier, que le prieur vous adresse à moi?...

—Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre, mon gentilhomme, je meurs de soif.

En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux bords et le vida d'un seul trait.

—A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en clignant de l'oeil, et à la mort du tyran!...

Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et d'une voix basse, rapide:

—Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...

Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait apte à concilier son désir de bien dîner et sa complète ignorance de la mission dont il était chargé... il portait une lettre, voilà tout. Mais cette réponse, Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.

Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le désir de passer le plus tôt possible chez le trésorier royal lui faisait souhaiter ardemment la mort du duc.

On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à ses yeux frère Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire d'un ligueur enragé.

—Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix très adoucie.

—Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de faim. Songez donc, messire, que j'ai fait en moins de quatre jours le voyage de Paris à Blois... Cette fois, songea-t-il, tu m'invites à dîner!

Et un troisième clignement des yeux indiqua toute l'importance de la mission que le moine venait remplir à Blois.

—C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit à cette idée que Guise, peut-être, allait agir le premier... Au nom des grands intérêts que vous connaissez, si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier. Et si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en prie...

—Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, c'est bien vous que je cherchais, car voilà quatre heures que je cours après vous. Le révérend prieur m'a expressément recommandé de ne rien faire sans vos amis. Je parlerai donc. Mais je vous avoue qu'avant dîner, mes idées ne sont jamais bien nettes...

—Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva et gagna rapidement la porte, de façon qu'on vît qu'il ne sortait pas en compagnie du moine.

Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta un dernier regard navré du côté de la cuisine, acheva par acquit de conscience le pot de vin qui était devant lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique, s'apprêta à suivre Maurevert qui l'attendait.

—Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos mérites, c'est-à-dire beaucoup mieux qu'en cette auberge. Suivez-moi donc à quelques pas, car il importe qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?

—Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au même instant une figure rayonnante.

La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de Blois étaient plongées dans les ténèbres que le brouillard faisait plus intenses. Maurevert montait une ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus destinés à aider la descente des chevaux.

«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave, je le saurai, réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai la vieille Médicis. Alors, de deux choses l'une: ou c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise qui tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un immense service à la monarchie, et il faudra bien qu'on m'en tienne compte. Dans le deuxième cas, j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion de prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément comme un valet. Et comme il ne sait rien, comme il ne peut rien savoir, je demeure son intime!»

Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre apparence. C'est là qu'il avait son logis. Timothée fit la grimace et soupira:

—L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait infiniment respectable.

—Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert d'un ton qui, un instant, donna le frisson à Timothée. Je vous ai promis de vous traiter selon vos mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez donc, faites mettre votre mule à l'écurie, puis traversez la salle, montez l'escalier qui se trouve au fond, et faites-vous donner la chambre n° 3.

Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi Maurevert. Il éprouvait un étrange malaise. En somme, il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal dîner. Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.

Il se conforma donc aux instructions qu'il venait de recevoir.

L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira en emportant la bénédiction du moine qui demeura seul. Une demi-heure se passa.

«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce M. de Maurevert se moquerait de moi?»

A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, en mettant un doigt sur sa bouche. Le moine se contenta de suivre Maurevert qui, par un deuxième geste, l'invitait à venir avec lui.

Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient diverses chambres de l'hôtellerie, et pénétra dans le logement situé juste en face de celui du moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint incandescent.

En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert venait d'entrer, une table toute dressée offrait aux regards les éléments d'un dîner près duquel ceux du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples hors-d'oeuvre.

—Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et usez sans façon d'une hospitalité qui vous est offerte de même...

—En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me gêne pour manger!

En même temps, le digne frère portier, ayant jeté son froc en travers du lit, apparut en jaquette de cuir et s'assit résolument, le couteau au poing, jetant sur un pâté un regard de défi.

—Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que vous avez conservé quelques habitudes de votre ancien métier, puisque vous portez jaquette de cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...

—Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... énuméra le moine en brandissant son couteau.

Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. Tout à fait revenu de ses préventions, le moine mangeait comme deux hommes raisonnables et buvait comme quatre.

Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son convive était juste dans l'état d'esprit où il avait désiré.

—Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend Bourgoing vous adressait à moi?

—Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de Montpensier.

—Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant un nouveau flacon.

—Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais rien.

—Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas pour lui faire une déclaration d'amour?

—Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le moine avec l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais enfin, la vérité est que je lui porte une lettre et que j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que j'ignore où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et que j'ai compté sur vous pour...

—Remettre la lettre? Je m'en charge!

—Non, non, s'écria le moine. Le très révérend Bourgoing m'a dit: «Timothée, plutôt que de parler à qui que ce soit de cette lettre, arrachez-vous la langue!...

—Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!

—Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son propre mensonge, jugea convenable de ne pas entendre cette interruption... il a ajouté: «Timothée, plutôt que de vous laisser prendre cette lettre, faites-vous tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!» Je ne puis donc, mon gentilhomme, ni vous montrer ni vous remettre cette missive qui est là, cousue à l'intérieur de mon froc...

—Alors, que voulez-vous de moi?

—Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...

—Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle dort en ce moment...

—Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il suffira que je la puisse voir après-demain...

—Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la tête.

—Demain matin, alors!

—Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois demain matin. Je le tiens de M. le duc de Guise lui-même Bah! vous en serez quitte pour attendre son retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas plus d'un mois ou deux absente...

—Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant le geste de s'arracher les cheveux. Que vais-je dire au révérend?... Il va me chasser! ou peut-être, pis encore!

—C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais voyons, votre chagrin me fend le coeur. Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger... Ce serait de voir la duchesse tout de suite. Je suis assez bien en cour pour prendre sur moi de la faire réveiller.

—Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?

—Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez votre froc, et prenez courage: je me charge de tout.

—Mais comment allons-nous sortir?

—Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant le couloir après avoir éteint les flambeaux, pénétra dans la chambre qui portait le numéro 3, c'est-à-dire la chambre que le moine, sur sa recommandation, avait demandée.

Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée put se rendre compte qu'un de ces escaliers extérieurs, comme il y en avait à bien des maisons, partait de cette fenêtre pour aboutir à la rue.

Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses pensées et par le vin, il eût pu s'étonner que Maurevert lui eût justement recommandé cette chambre et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il descendit et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre ouverte derrière lui.

A ce moment-là, il était près de minuit. Dans les rues de Blois, pas un être vivant ne se montrait. Frère Timothée marchait gravement près de Maurevert qui gagna les abords du château, et se mit à contourner les fossés remplis d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:

—Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans l'intérieur de votre froc?

—Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin qui viendrait la chercher là!

—Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la donneriez à personne au monde?...

—Pas même... à vous!...

—Et bien, tu me la donneras tout de même! gronda sourdement Maurevert.

En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa dague traversa l'espace. Au même instant, le moine jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de Maurevert avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus de la cuirasse...

Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... Le cri du malheureux moine, s'il avait été entendu, n'avait éveillé aucune alerte. Froidement, Maurevert se baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira l'étoffé du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant le cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il le poussa dans l'eau du fossé. Quant au froc, il l'emporta chez lui.

C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa gourmandise et de son dévouement.

Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement la lettre et se mit à la lire. Voici ce qu'elle contenait:

« Madame,

«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse Royale que notre homme s'est soudainement décidé à se mettre en route pour Blois. Il emporte le poignard, le fameux poignard qui lui fut octroyé par l'ange que vous connaissez.

«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il ait le diable au corps. Je ne sais si l'homme aura le courage de vous venir voir, et c'est pourquoi je vous préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers scrupules, s'il en a: je crois qu'un regard de vous y suffira.

«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un gentilhomme qui, sans aucun doute, est des nôtres. Grand, robuste, fière tournure, l'oeil froid et moqueur, ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour le grand acte.

«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très dévoué serviteur.»

La lettre portait comme signature un signe sans doute convenu et servant de pseudonyme.

Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre, la plaça dans son pourpoint, s'enveloppa de sa cape, éteignit le flambeau qu'il avait allumé, et murmura:

«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite... d'abord parce que cette lettre complète la première, ensuite parce qu'il faut que je m'en débarrasse à l'instant... Allons au château.»

Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans les ténèbres, enveloppé de son manteau, il réfléchissait profondément.

«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une pensée insensée qui m'a traversé l'esprit quand j'ai lu ces mots...»

Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se remit à lire. Il ne relisait qu'un passage, toujours le même, et tout ce qui était relatif au meurtre du roi lui était indifférent.

Un bruit dans le couloir, une planche qui venait de craquer sans doute, le fit tressaillir violemment. Il se leva d'un bond, la dague au poing, l'oeil exorbité, la sueur au front.

«On a marché là!... qui vient de marcher?...»

Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il de sa trahison?...

Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans les ténèbres... c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida enfin à se remettre en route, bas, très bas, comme s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il murmura:

«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un gentilhomme... l'oeil froid et moqueur... fière tournure... grand... robuste... qui est ce gentilhomme?...»

Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait à la chambre n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas dans la rue, il s'arrêta encore et haussa violemment les épaules:

«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!... Pourquoi serait-ce lui?...»

Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel il s'était machinalement dirigé sans doute, la même préoccupation n'avait cessé de le hanter jusqu'à lui faire oublier le motif de sa visite nocturne, car il prononça sourdement:

«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard n'eût pas trouvé le moyen d'en sortir. La Seine était surveillée. Près de quatre cents hommes sont restés sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il est mort...»

Furieusement, il crispa les poings et gronda:

«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé le cadavre?...»

—Au large! cria une voix dans la nuit.

C'était la sentinelle placée devant le porche, qui venait d'apercevoir Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa de son manteau jusqu'à cacher son visage et, de sa place, dit tranquillement:

«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour Sa Majesté.»

Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous le commandement direct de Crillon, veillait à la sûreté du château.

La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de lanternes. Et enfin, au bout d'une demi-heure, le capitaine Larchant parut, s'approcha de Maurevert et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.

—Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage et changeant de voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté la reine mère qu'il lui arrive une nouvelle missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit jours.

—Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous moquez-vous de moi? Voir Sa Majesté à cette heure?

—C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement. Car, si demain il arrive un malheur dans le château, je dirai que vous m'avez empêché de prévenir Sa Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!

—Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous préviens que si la reine ne vous reçoit pas, et qu'elle soit mécontente d'être éveillée à deux heures du matin, je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de garde.

Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.

—Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement, venez et excusez-moi. La reine vous attend...

Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine de Médicis dans l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui tendit la lettre en disant:

—Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de Montpensier...

La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais elle garda pour elle ses impressions.

—Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté cette missive, dit-elle simplement.

—C'est fait, madame.

—Où est-il?...

—Dans les fossés du château, où il boit de l'eau par sa gorge ouverte pour avoir bu trop de vin chez moi.

La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur Maurevert.

Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait dans la chambre du roi, le réveillait, et, lui mettant sous les yeux la lettre de Bourgoing, lui disait:

—Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous apporter la preuve. Trois heures m'ont suffi. Maintenant, il n'y a plus une minute à perdre!...




XXIX

LES CLEFS DU CHÂTEAU

Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi, séance solennelle des états généraux. Après la messe qui fut célébrée par le vieux cardinal de Bourbon, Henri III se rendit à la salle des séances.

Comme pour bien marquer un contraste avec le duc de Guise, qui ne venait jamais au château qu'avec une imposante escorte, le roi avait donné l'ordre de placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement exigé par l'étiquette.

Le roi prit place sur son trône, et Guise, en sa qualité de grand-maître, s'assit devant lui, au pied des degrés. Alors, le roi commença un assez long discours dans lequel il établit en substance que le royaume était fatigué de ces luttes intestines, et qu'il fallait en finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider à pacifier les consciences, et pour preuve de cette pacification des consciences, se déclara prêt à entreprendre l'extermination de l'hérésie.

En quittant la salle des séances, le roi avait regagné ses appartements et tenu réception dans le salon d'honneur qu'on montre encore aux voyageurs visitant le château de Blois.

Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous ces ennemis mortels qui lui souriaient. Et il ne lui fallait pas peu de courage pour se montrer paisible.

Il était d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme de Catherine, qui ne le quittait pas des yeux.

Son plan était admirable. Il consistait à inspirer à Guise une sécurité absolue.

Le roi commença par prendre à part le duc de Mayenne et lui promit le gouvernement du Lyonnais. Mayenne se confondit en remerciements sincères. Au cardinal de Guise, Henri III promit la légation d'Avignon.

Rencontrant Maineville, il ajouta:

—Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul me serait un garant si je n'avais, pour vous la même estime. Monsieur de Maineville, j'ai donné l'ordre à ma chancellerie de préparer votre brevet de nomination au Conseil d'État.

Pendant une heure, selon une liste arrêtée dans la nuit même, le roi fit pleuvoir les faveurs autour de lui...

Enfin, après avoir évolué, souri, chuchoté des promesses, distribué des rentes, Henri III, sur un signe de sa mère, porta le dernier coup.

—Monsieur le duc? dit-il à haute voix.

A l'appel du roi, le Balafré s'élança et s'inclina devant Sa Majesté.

—Vous êtes grand-maître, duc? fit le roi.

—Je le suis, en effet, répondit Guise.

—Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne jouissiez pas pleinement de toutes les prérogatives attachées à votre dignité?...

—Sire, je ne comprends pas, dit le Balafré sur ses gardes.

—Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces défiances finissent! Je ne veux plus de ces suspicions qui me rompent la tête, et puisque c'est le grand-maître qui doit tenir les clefs du château, dès ce soir, duc, vous aurez les clefs!...

A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque aussitôt un grand murmure où il y avait de la stupéfaction chez les royalistes, une joie sourde chez les guisards, et presque de l'admiration pour tant de confiance.

C'était en effet une des prérogatives du grand-maître que de détenir et d'emporter tous les soirs les clefs du château. Mais, jamais Guise n'eût osé la réclamer, cette prérogative, sous peine d'avouer ouvertement qu'il avait de mauvais desseins contre le roi.

On peut dire que c'était là un coup d'une prodigieuse habileté.

Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler, dut faire un violent effort sur lui-même pour ne trahir ni la joie ni l'incertitude qui l'envahissaient à la fois. En conséquence, il s'inclina et dit:

—Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je garderai les clefs du château, puisque le roi le veut!

Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler le capitaine Larchant, lui donna l'ordre de remettre tous les soirs au duc de Guise les clefs de la forteresse.




XXX

AUX APPROCHES DE NOËL

Le 15 décembre 1588, il gela à pierre fendre. Le roi fit annoncer qu'il était malade et qu'il n'y aurait point conseil. En conséquence, le duc de Guise, qui, au matin, s'était présenté comme d'habitude aux appartements royaux, s'en retourna chez lui avec ses frères.

Dans la chambre du roi, un bon feu de hêtre flambait au fond de la cheminée monumentale. Henri III, pensif et pâle, était assis près de la cheminée; parfois, il jetait un regard sur la fenêtre comme pour interroger le silence extérieur. Il était assis à droite du feu, face à la fenêtre. A gauche de la cheminée était assise Catherine de Médicis, plus immobile, plus pâle dans ses voiles noirs, plus spectrale que jamais.

Un gentilhomme entra. Il était si bien enveloppé dans son manteau qu'il eût été impossible de voir son visage.

—C'est pour bientôt, dit le gentilhomme à voix basse.

—Quand? demanda Catherine.

—Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fixé. Mais ce sera avant Noël. Dès que le jour sera fixé, vous le saurez, Majestés.

Le roi remercia de la tête, sans un mot. Et la reine dit:

—Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit escalier...

Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi murmura:

—Un fier sacripant, ce Maurevert!...

La reine, cependant, s'était levée et avait ouvert une porte. Le roi n'avait pas bougé de son coin de cheminée, et tendait ses mains vers le feu, bien qu'en réalité il fît chaud dans la chambre. Alors, un certain nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrèrent chez le roi, et la vieille reine elle-même referma la porte.

Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer et dit:

—Asseyez-vous, messieurs...

Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine Larchant, Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes, Deseffrenat, Biron, Du Guast, d'Aumont et d'autres. Quand ils furent tous assis, le roi les regarda un moment et dit d'une voix très calme:

—Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...

Il serait difficile de donner une idée de l'effet produit par ces paroles. Pourtant, tous savaient depuis longtemps quelle était la crainte du roi. Bien mieux, ils savaient que cela allait leur être dit, avant d'entrer dans la chambre. Et pourtant, ils se regardèrent, tout pâles, et quelques-uns d'entre eux, se levant, dégainèrent comme si le duc de Guise eût été là... Le roi les calma d'un geste et ajouta:

—Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer les yeux, je me suis refusé à croire à la méditation d'un tel crime chez un homme que j'ai comblé de mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je prenne une décision, car je dois être tué avant la Noël... Or, je vous ai réunis pour vous demander votre aide et vos avis. Parle le premier, Crillon.

—Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me semble que cela regarde vos gens de loi...

—Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le duc devant une cour de justice?

—C'est ainsi que l'on procède pour tous les criminels, sire.

Brion et quelques autres appuyèrent d'un geste.

—A moins, dit Henri III avec un pâle sourire, à moins que les amis de l'accusé ne l'enlèvent pendant le jugement et n'exécutent l'accusateur. Votre conseil ne vaut rien, Crillon!

—Sire, je suis soldat...

—Donc, reprit le roi après un moment de silence, en dehors du jugement, vous ne voyez pas ce qu'on peut faire à un traître, à un félon qui conspire contre la vie de son roi?

—Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime est énorme, plus il est de l'intérêt du roi de le faire éclater au grand jour.

—Mauvais conseil, répéta Henri III de sa voix lente et basse. Ce qu'il faut faire, je vais vous le dire, moi!... Celui qui veut tuer, on le tue!... Vous en chargez-vous, Crillon?

Le rude capitaine s'inclina, secoua la tête, et dit:

—Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise. Je le provoquerai au milieu de ses gentilshommes. Et quand nous aurons croisé le fer, en plein jour, devant tous. Dieu décidera entre sa cause et la mienne...

Le roi, ébranlé, jeta un regard à Catherine de Médicis qui fit un signe imperceptible.

—Non, reprît-il alors, non, mon brave Crillon. Je ne veux pas vous exposer, précieux que vous êtes à ma couronne. Allez, Crillon, je vous donne congé.

Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III se tourna vers Biron:

—Et vous, Biron, que me conseillez-vous?

—Votre Majesté est-elle parfaitement sûre des méchants desseins de M. de Guise? dit le maréchal.

—Aussi sûr que vous l'êtes vous-même. Car tous, autant que vous êtes ici, vous savez mieux que moi qu'un serment sur les autels n'est pas fait pour arrêter le duc de Guise...

—Eh bien, c'est vrai, Majesté. Et je n'ai pas été le dernier à vous conseiller de vous mettre en garde. Je dis donc que je suis de l'avis de Crillon: que le duc soit jugé et qu'il soit tiré un terrible châtiment de sa félonie...

—Et qui le jugera? fit amèrement le roi.

—Le Parlement de Paris.

—Paris se lèvera en masse pour le délivrer, dit Catherine de Médicis; on mettra le feu au Palais de Justice, on démolira le Louvre pour en faire des barricades, on nous pillera et nous tuera tous, maréchal, depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...

Biron baissa la tête, tandis qu'un frémissement parcourait les autres membres de cet étrange et terrible conseil privé.

—Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je comprends vos scrupules, puisque je les ai eus. Mais l'heure des scrupules est passée. Veuillez donc vous retirer.

—Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas m'éloigner. A partir de cette minute, je ne quitte plus votre antichambre; la nuit, je dormirai en travers de la porte; homme ou diable, il faudra me passer sur le ventre pour arriver à Votre Majesté...

Après Biron, d'Aumont, interrogé à son tour, fit des réponses semblables, et se retira également. Puis ce fut Matignon qui sortit.

Il est à noter que Henri III avait une confiance illimitée dans ces quatre hommes, et que cette confiance était pleinement justifiée. S'il y avait bataille ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu'à la mort. Ils n'étaient pas pour le guet-apens, voilà tout.

Après le départ de Matignon, personne ne sortit: tous ceux qui restaient étaient d'accord. En effet, le comte de Loignes ayant été interrogé à son tour par le roi, répondit tranquillement:

—Sire, je ne m'élèverai pas contre les avis qui viennent d'être donnés à Votre Majesté. Ce sont de bons et fidèles serviteurs que ceux qui sortent d'ici, et on peut être assuré qu'ils veilleront sur les jours du roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une! En fait de juges, je n'en connais qu'un! Le voici...

En même temps, il tira son poignard.

—A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les morts qui ne frappent pas!

—Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline à son tour, que nous nous chargerons et du jugement et de l'exécution...

Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre du roi une rumeur assourdie, chacun voulant dire son mot, chacun proposant son plan d'attaque. Enfin, Catherine de Médicis, qui avait écouté toute cette explosion en souriant, les calma d'un geste et dit:

—Mes braves amis, vous êtes de hardis compagnons, tous, et le roi vous devra la vie... il ne l'oubliera pas...

—Oui, oui! Nous marchons pour notre compte autant que pour celui du roi!...

La reine savait parfaitement de quelle haine étaient animés ces gentilshommes. Mais il ne lui déplaisait pas d'en avoir provoqué l'explosion. Elle reprit:

—Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que Guise meure?...

Le roi s'était tourné vers le feu et chauffait ses mains pâles.

—Qu'il meure!...

Il semblait se désintéresser de l'effrayante question qui s'agitait autour de lui.

Il reste donc à savoir où, quand, comment le scélérat félon sera frappé, continua Catherine.

—Tout de suite! s'écria Montsery.

—Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est pas le tout que de tailler. Il faut encore savoir recoudre. C'est à quoi le roi et moi nous devons songer. Il faut donc que toutes nos précautions soient prises pour l'heure même qui suivra la mort du duc. Or, nous avons encore deux ou trois jours devant nous. Ne précipitons rien et faisons les choses raisonnablement. Nous avons trois points à élucider: où? quand? comment?... Où?... Ni chez lui, ni dans la rue: c'est ici même, dans l'appartement du roi, que doit se faire la chose. Quand? Nous le saurons peut-être demain matin. Comment? C'est le plan que je vais vous exposer...




XXXI

AUX APPROCHES DE NOËL (suite)

Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent prises chez le roi, nous pénétrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine le château, et qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.

Dans une chambre du premier étage, le chevalier de Pardaillan allait et venait, à la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'être là que pour mieux montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée et toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un convive. C'est-à-dire que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou quatre bons mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier dès qu'il traitait quelqu'un.

Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou trois flambeaux. Alors, à la lumière plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan—son convive—apparut, et ayant laissé tomber son manteau, montra les rudes moustaches et le front cicatrisé couturé de balafres, et le regard loyal du brave Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!

Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.

Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la chambre royale, pour ne pas assister aux préparatifs d'un guet-apens qu'il réprouvait. Crillon avait soigneusement visité les postes. Il renforça les points faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu'à partir de ce moment, le château ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit des armes.

Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les consignes, Crillon sortit du château dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer qu'aucun coup de main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le suivait à distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.

Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était rapproché de Crillon et marchait droit sur lui, enveloppé dans sa cape jusqu'aux yeux, car le froid était violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.

—Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu'à deux pas, est-ce à moi que vous en voulez?

—Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.

Mais en même temps, cet homme laissa son visage à découvert et se mit à regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa main d'un mouvement cordial.

—Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...

—Lui-même, capitaine, et qui court après vous... pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes...

—Laquelle?

—Celle de me présenter au roi.

—Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit Crillon avec un large sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être présenté à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je dois vous prévenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas le roi, le roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté la manière dont vous m'avez aidé à sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapière et donnant le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier: Trompettes, sonnez la marche royale!...

—Vous me voyez bien content de votre amitié, fit gravement le chevalier; bien content et bien honoré, car ce n'est pas en vain qu'on vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous attendrai ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.

—L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais cela; on y boit d'excellent Andrésy.

—A quelle heure vous attendrai-je?

—Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est-à-dire que je serai libre environ de six à sept heures du soir. Nous arrêterons le jour où vous désirez être présenté à Sa Majesté...

Là-dessus les deux hommes se serrèrent les mains, et Crillon continua sa ronde autour du château.

Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. Dans sa chambre, un homme l'attendait, assis auprès du feu qu'il regardait fixement, comme s'il eût cherché dans les braises ardentes un signe quelconque de sa destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. Il portait ce costume de drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'élégance funèbre. A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la tête et sourit.

—Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.

—Comment le saurais-je, mon ami?

—Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire le gouverneur du château de Blois. »

Négligemment, il ajouta:

—Crillon doit me présenter au roi...

Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour l'interroger, puis baissant sa tête pensive:

—Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frère portier des jacobins était venu faire à Blois?

—Ça, je n'en sais rien, mon ami...

—Pardaillan, qui a tué frère Timothée?

—D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des fossés fût celui de ce digne moine?

—Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...

—Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.

—Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, que le frère portier courait après moi et avait des instructions à me donner. Qui sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le moine avant sa mort...

—Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.

—Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! d'une voix morne, tout, excepté les désespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air de mépris elle m'a reçu!...

—La duchesse de Montpensier?

Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et, le regard fixé sur le feu dont les reflets coloraient sa tête pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il continua:

—On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité à frapper, et on me rejette. Tout m'échappe à la fois: et l'amour et la vengeance.

—Je comprends que l'amour vous échappe, dit Pardaillan. D'après ce que vous m'avez raconté de votre visite, cette jolie diablesse que vous appelez un ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous dire que vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...

—-Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.

—Que vous ne la perdez pas—malheureusement pour nous—, qu'elle vous reviendra!...

—Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer encore!

Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt Pardaillan mangea pour deux. Quant à Jacques Clément, il était plongé en des idées funèbres, et bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira dans sa chambre.

Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer profondément. Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il recommençait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut avec un sourire de complaisance et murmura:

—Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.

Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, c'était le menu du dîner du soir. Il appela donc l'hôte et lui donna les instructions nécessaires pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement. Aussi, lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée et servie.

—Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que vous me voulez traiter comme un prince.

—Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais... Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi là, devant vous.

Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous n'en suivrons pas les péripéties, nous contentant de noter l'entretien des deux convives... En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur, bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hôte par ces mots jetés froidement et tout à coup:

—A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que cela vous étonne?

—Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prévenir que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid à espions, votre tête sera fort menacée...

—On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le roi soit tué!

—Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer notre souverain?

—Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez donc que j'ai assisté à la dernière réunion des gens qui veulent assassiner le roi.

—Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.

—Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas; mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui les résume: le duc de Guise...

—Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni à boire ni a manger, vous dites que ces gens se sont réunis?...

—Pour décider la mort du roi, oui!...

—Et que vous avez tout vu, tout entendu?...

—C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, mon cher Crillon, et c'est aussi pour cela que je vous ai prié à dîner, outre le plaisir et l'honneur de vous avoir à ma table.

Crillon demeura pensif quelques minutes.

—Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous voulez être présenté au roi?

—Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour aller raconter à Sa Majesté ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi j'interviens... Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa Majesté, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que d'une seule manière: en me présentant... non pas au roi, comme je le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un des siens me voit rôder autour des appartements royaux, cela pourra peut-être contrarier mon projet...

—Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez là?

—J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité de la chose... ainsi!...

—Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?

—Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans crainte de me vexer...

—Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez pas autrement.

—Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous préviens que, si vous ne m'introduisez pas au château, je serai force d'y entrer tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade de ce genre, j'eusse préféré vous avoir comme ami...

—Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie à vous entièrement. Que voulez-vous?

—Entrer au château aux jour et heure qui seront nécessaires, y entrer secrètement, et être placé de telle sorte que, pour arriver au roi, il faille d'abord me rencontrer.

—Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je prévenu de ce jour et de cette heure?...

—Je vous enverrai quelqu'un de confiance.

Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:

—Voici le moment d'aller établir le service de nuit... Si, avant de recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous voir ou de vous parler?...

—Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main en s'assurant de leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clément entra.

—Vous avez entendu? demanda Pardaillan.

—Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.