XXXII
AUX APPROCHES DE NOËL (suite)
Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore à Blois, il y avait en cette soirée une réunion brillante par la qualité des gens qui la composaient, mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient soigneusement surveillés par une triple chaîne de sentinelles perdues, c'est-à-dire de gentilshommes disposés de distance en distance.
Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du soir, sortit de cette mauvaise Hôtellerie où le malheureux frère Timothée avait fait son dernier repas que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps de digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait avec d'étranges précautions. Sous son manteau, il tenait sa dague à la main. Il sondait pour ainsi dire le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté par quelque ennemi ou truand.
Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la sueur qui coulait de son front. Quelquefois, il haussait les épaules et murmurait:
—Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre du prieur, je l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de fond en comble...
En même temps, Maurevert distingua une ombre qui barrait le passage de l'étroite rue. Maurevert avait bondi; mais en reconnaissant que cette voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle qu'il attendait, il se rassura aussitôt et répondit:
—Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa l'aurait défendu?
—Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous allez.
—Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.
Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue et donna un deuxième mot de passe. Enfin, à la porte de l'hôtel où avait lieu la réunion que nous avons citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.
Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul ne s'occupa de lui: du moment qu'il était parvenu jusque-là, il devait connaître parfaitement la maison. D'ailleurs, à peine le vestibule du rez-de-chaussée franchi, Maurevert ne trouva personne pour le guider. Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être guidé, car il monta hardiment le large escalier monumental qui s'ouvrait presque sur le vestibule.
Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond silence.
Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout, même silence et mêmes ténèbres.
Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna les combles. Là, du fond du couloir, sortait une sorte de rumeur confuse comme celle de plusieurs personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir que se dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce, étroite, sombre, qui ne devait guère être habitée que par les souris ou les araignées.
Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans le mur, à peu près à hauteur d'homme, il dérangea une brique. Et alors un rayon de lumière tamisée passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre salle par un treillis qui se confondait avec les tapisseries.
Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse, mais qu'en revanche elle était fort brillante par la qualité des gens qui s'y trouvaient. C'était d'abord la duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu. Les trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne et le cardinal. Puis le duc de Bourbon. Plus la duchesse de Montpensier.
Au moment même où Maurevert dérangeait la brique, la duchesse de Nemours, le cardinal de Bourbon, le duc de Mayenne et le cardinal de Guise se retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie de Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et dit:
—Vous pouvez entrer, messieurs...
Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels Espinac et d'autres pénétrèrent aussitôt dans le grenier.
—Nous sommes au complet? dit le duc.
—Il manque Maurevert, fit Maineville.
—Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier, je ne l'ai pas convoqué et ne lui ai pas fait parvenir les mots de passe. Il a depuis longtemps de singulières attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...
Maineville eut une légère contraction des sourcils. Ce n'est pas qu'il s'indignât de l'accusation portée contre son ami; mais il s'en inquiétait, car il avait lui-même, dans la journée, donné les mots à Maurevert. Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses appréhensions.
—Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu des renseignements du château. Il paraît qu'il y a chez Sa Majesté de forts soupçons contre moi, et ce, malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au roi... Que devons-nous faire en pareille occurrence?
—Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement la duchesse en agitant ses ciseaux d'or.
—Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le chef suprême de la Ligue venait à périr, faute d'un peu de patience, que deviendrions-nous, tous autant que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur, je vous supplie de quitter Blois, dès demain, car je crois en mon âme et conscience que le danger de mort, à cette heure, est aussi grand pour vous que pour Valois...
—Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer par cette fenêtre, ce ne serait pas une raison pour que je sorte par cette porte. Valois a des soupçons, mais il ne peut prendre contre moi aucune résolution mortelle...
—Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en prendrait-il pas contre vous?
—Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe assurance qui était le fond de son caractère. Messieurs, ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?
Tous étendirent la main.
—A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.
—Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.
—Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire que le jour et l'heure sont désormais arrêtés et que rien maintenant ne saurait empêcher Henri de Valois de succomber le 23 de décembre, à dix heures du soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment il sera procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté entre mes frères et moi. Chacun de vous, messieurs, est chef d'une compagnie de gentilshommes dont vous aurez la liste à l'instant...
La duchesse de Montpensier remit à chacun des assistants une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits des noms.
—Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez soigneusement ces listes, et vous en ôterez de votre pleine volonté ceux qui ne vous semblent pas décidés à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun de trente à quarante gentilshommes sous vos ordres. Vous les préviendrez dans l'après-midi du 23 décembre qu'ils aient à se tenir prêts à huit heures du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie. Ces endroits ne sont pas encore convenus, messieurs. Chacun de vous les connaîtra le 23 à midi...
Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies que donne l'émotion des choses irrévocables. Le Balafré continua:
—L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc trois corps d'attaque: un sous les ordres du cardinal, un autre dirigé par Mayenne, et le troisième commandé par moi. Lorsque chacune de vos compagnies seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez avec quel corps chacun de vous devra marcher.
Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:
—L'exécution de ce plan nous a été inspirée par ce fait que les clefs du château sont en notre pouvoir tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à entrer... et...
—Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer tout!... Mort du diable! la belle tuerie que nous allons voir!
Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait tout vu, tout entendu. Aux derniers mots du Balafré, il comprit que la conférence allait être terminée. Il remit donc en place la brique qu'il avait dérangée, s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement. Dans le vestibule, il eut à donner pour sortir un mot de passe qui n'était pas celui qu'on donnait pour entrer.
La rue était libre. Maurevert regagna en courant son hôtellerie où il entra sans réveiller personne, grâce à l'escalier extérieur. Il se coucha à tâtons, sans allumer de flambeau, et le coude sur le traversin de son lit, l'oreille tendue, il écouta...
Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet, après quelques mots que Guise avait ajoutés, les conjurés s'étaient dispersés. Maineville, en sortant du mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers l'hôtellerie où logeait Maurevert.
Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire aussitôt à la chambre de Maurevert. La porte n'était pas fermée à clef. Il ouvrit brusquement et entrant une lampe à la main, jeta un regard avide sur le lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert... Mais Maurevert était là... profondément endormi.
Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la table, et, s'approchant du lit, examina un instant son compagnon d'armes dont il était l'ami depuis si longtemps. Évidemment, Maurevert était couché depuis le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement d'un sommeil paisible. Maineville songea:
«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe à trahir. Et pourquoi trahirait-il? Pauvre Maurevert! Après tout, il m'a rendu plus d'un service, et je ne veux pas qu'il lui arrive de mal...» Holà, Maurevert!...
Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se faire appeler plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant, et ne témoigna même pas de surprise. Il se contenta de dire:
—Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...
—Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas venu à la réunion de ce soir?
—Quelle réunion?...
—Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe, ce matin!...
—Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été... Est-ce que mon absence a été remarquée?
—Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée... par le duc.
—Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux dire au cher duc qu'il remarquera mon absence plus d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas convoqué comme les autres?
—Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?
—Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas un blanc pour le savoir. Le duc, plusieurs fois déjà, m'a battu froid, puis il est revenu. Il reviendra cette fois encore.
—Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.
—Soupçonné?... Et de quoi donc?
—De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une accusation précise. On dit simplement qu'il faut se défier de toi!... un conseil: tu avais fort envie de voyager; eh bien, voyage.
—Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je fuir?...
—Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même, mon bon ami.
—Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?
—Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton cheval, ta rapière et tes pistolets d'arçon.
—Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les deux mille livres que le duc me doit et qu'il me devra longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma paye d'officier qui est en retard de cinq mois?
Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un soupir et proféra enfin:
—Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents pistoles qui s'ennuient dans mon portemanteau. Fais-les voyager, cela nous rendra service à tous les trois: à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront du pays, et à moi qui ne serai plus tenté de jouer à la bassette.
—Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi auront abouti dix ans de bons services. Je suis obligé de fuir comme un vrai félon, comme un traître!
—Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville, avec vivacité. Je prouverai ton innocence. Et le danger écarté, tu reviendras. Est-ce dit?... Pars-tu?...
—Il le faut bien, mort au diable!
—C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux cents pistoles.
—Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... tiens: j'irai à Chambord, et je t'attendrai là.
Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement sur lui divers papiers et notamment le bon de cinq cent mille livres payables le lendemain de la mort de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait les deux cents pistoles. Maurevert en prit cent. Les deux amis s'embrassèrent, puis descendirent ensemble.
—As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la porte? demanda Maineville.
—Non... Je ne me souviens même pas de ceux que tu me donnas dans la matinée.
—Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si par hasard il t'arrivait un accident avant d'atteindre la porte, songe que tu ne m'as pas vu...
Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans la rue pleine de ténèbres, s'éloigna rapidement en se glissant le long des murailles.
Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que son ami s'était réellement éloigné. Alors à son tour, il se mit en route. Seulement, ce ne fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea, mais vers le château. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se frappa le front et revint en grommelant:
—Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville saura que je ne suis pas parti. Et s'il va demander demain matin si quelqu'un a franchi la porte pendant la nuit?»
Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied jusqu'au château, en traînant la bête par la bride. Un quart d'heure plus tard, il se trouvait dans l'oratoire de la reine. Catherine de Médicis, réveillée sur son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après un mot convenu), ne tarda pas à se montrer et l'interrogea du regard.
—Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure et comment la chose doit se faire.
Catherine eut un tremblement d'émotion.
—Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait une telle nouvelle.
—Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté de faire sortir de Blois dès cet instant même un officier quelconque qui devra monter le cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et se couvrir de ce manteau. Il est essentiel pour moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.
—Larchant! appela la reine.
Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait dans un coin d'ombre.
—Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a des rassemblements de huguenots du côté de Tours. Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr pour voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne huitaine. Votre messager trouvera un cheval tout sellé dans la cour carrée... et voici un manteau pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.
Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et sortit passivement, sans un mot.
—Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je sors de Blois et que je fuis, il faut que Votre Majesté m'assure pour quelques jours l'hospitalité dans le château.
—Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière satisfaction à Maurevert.
Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le sourcil, lorsque l'astrologue parut en disant:
—On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.
—Ruggieri, où es-tu logé?
—Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles, c'est-à-dire le plus loin possible de la terre et le plus près possible des étoiles.
—Es-tu souvent espionné là-haut?
Ruggieri sourit:
—Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il n'y est forcé. Vous savez que je passe pour un esprit malfaisant, capable de jeter un mauvais sort.
—En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu cacheras ce gentilhomme dans tes appartements et il y sera mieux à l'abri de la curiosité que dans l'appartement du roi...
Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. A ce moment la reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil. Ses yeux se révulsèrent. Un tremblement mortel agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber quelques gouttes de son contenu sur les lèvres de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus librement.
—Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est la fin qui approche... Ruggieri, est-ce que je vais mourir? Dis-le sans crainte.
—Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. La mort n'est pas encore dans ce château...
—Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui revenir. Ce n'est encore qu'une alerte. Mais je suis bien faible!
Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant toute cette scène, était demeuré immobile et silencieux.
—Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler maintenant...
Maurevert commença son rapport qui dura une heure environ et que Catherine écouta la tête dans les deux mains sans donner le moindre signe d'étonnement ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle releva lentement la tête et dit:
—Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore jusqu'au 23 décembre?
—Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra avant elle, dit l'astrologue.
—Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes huit jours de plus que je ne demandais... Allez, monsieur de Maurevert, suivez Ruggieri. Vous serez bien caché là où il vous mettra!
La reine rentra dans sa chambre et se remit au lit avec les premiers symptômes de la fièvre. Maurevert suivit Ruggieri, qui lui fit monter des escaliers interminables et parvint enfin dans les combles. L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à une chambre fort spacieuse et fort bien meublée.
—On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur ce rayon des livres, dans cette armoire quelques flacons de bon vin. Le jour, vous aurez encore pour vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire. Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...
Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre des nouvelles de la reine, qui ne se ressentait plus, en apparence du moins, de sa crise nocturne. En remontant chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda poliment, le salua et lui dit:
—Voici: pour des raisons que vous saurez plus tard, mais qui concernent le service et la sûreté du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques jours dans le château un homme à moi... un mien parent. Comme je sais que vous vivez retiré et que nul ne vient vous déranger, j'avais pensé que votre appartement ferait justement l'affaire...
Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son étonnement, et il se contenta de penser:
—Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent du brave Crillon, et j'aurai deux hôtes au lieu d'un. Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout haut. Amenez-moi votre homme, capitaine.
—Et vous vous faites fort de le cacher?
—Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence de votre parent au château ne sera connue de personne.
—Merci, mon digne astrologue.
—Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.
Dans la journée, Crillon sortit du château et se rendit à l'hôtellerie où il avait dîné avec Pardaillan. Comme il l'avait dit, le chevalier ne bougeait plus de l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, en voyant entrer Crillon, se contenta de prendre un verre qu'il posa devant le capitaine et qu'il remplit.
—Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.
—Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de m'introduire au château et de m'y tenir caché?
—C'est cela même. Et quand vous voudrez...
—Pourquoi pas aujourd'hui?
—Si cela peut vous être utile.
—A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que je vous ai dit...
—Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous donc sur le coup de six heures devant la porte du château; je me charge du reste.
Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en cette saison, Pardaillan, soigneusement enveloppé, faisait les cent pas devant le porche du château. Bientôt Crillon arriva.
—Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me jurez que...
—Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je vous répète seulement deux choses: la première, c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième, c'est que je ne veux pas qu'on le tue.
—Venez!...
Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, causant gaiement avec lui, franchit le porche, tandis que les sentinelles lui présentaient les armes. Ils montèrent par un escalier dérobé, et au second étage seulement Crillon s'écria:
—Maintenant, nous sommes sauvés!
—Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.
—Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous faire tirer votre horoscope, si le coeur vous en dit.
Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon poussa une porte, et Pardaillan, dans la pièce sévèrement meublée, aperçut l'astrologue qui lisait.
Crillon présenta le chevalier comme son parent, et il ajouta à l'oreille de Ruggieri qu'il comptait fort sur ce parent-là pour le service du roi. Puis il se retira.
Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond regard. Mais soit que la physionomie du chevalier eût bien changé depuis seize ans, soit que l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir, il ne reconnut pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui dont jadis il avait essayé de faire couler le sang pour l'oeuvre de transfusion hermétique.
—Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.
Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui disant:
—Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur mon cabinet de travail que nous venons de quitter; celle-ci donne sur le couloir; cette troisième, enfin, est condamnée et donne sur une chambre semblable à celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à garder le secret rigoureux, je vous engage à ne pas faire de bruit, car justement, dans cette chambre, j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache quelques jours dans le château.
Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.
—Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme qui comme moi a besoin de se cacher ici?
XXXIII
DUCHESSE DE GUISE
L scène qui va suivre se passe dans la nuit du 24 décembre 1588, en cet hôtel si bien gardé où nous avons vu Maurevert assister à une réunion de conjurés.
Au premier étage, un immense salon occupait presque toute la longueur de l'hôtel, avec six fenêtres donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce salon se trouvait une pièce de modestes dimensions. C'est là que nous pénétrons, vers dix heures du soir.
Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait avec un homme debout devant elle. L'homme venait de fournir une longue course. Ses habits étaient tachés de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme, c'était Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui arrivait de Rome.
—Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur de vos instructions orales et écrites. Faut-il vous dire quelles démarches j'ai dû faire?
—Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.
—Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois jours, m'introduisit auprès de Sixte. Je n'avais pas le choix des moyens et je dus accepter l'aide que m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se réconcilier avec vous.
—-Peu importe qui t'a aidé...
—Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de suite. La première fois, lorsque je lui ai dit que j'étais votre envoyé, il commença par me faire saisir et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du château Saint-Ange... Là, Sixte vint me voir le lendemain et, brusquement, me demanda ce que la révoltée, rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui communiquer. Je lui répondis que j'apportais la paix, mais que je ne dirais rien tant que je serais détenu prisonnier, et que, vous représentant, je voulais traiter de puissance à puissance.
—-Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?
—Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il crève comme un chien!...» Mais, le lendemain, des gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus conduit dans un oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps, puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...» Alors j'exposai votre renonciation. Je répétai vos offres. Il écouta attentivement. Je l'assurai que, jamais, vous ne reviendriez en Italie, et que vous feriez tous vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle ou spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous attendiez en retour, et je lui répondis: «Une chose unique, une bulle de divorce cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut pas surpris... Il me dit de revenir trois jours plus tard. Au jour dit, je me présentai au Vatican, et je revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une cassette, en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin et le mit sous mes yeux... C'était la bulle de divorce... Puis il remit le parchemin dans l'étui, et me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus confiant que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va me chercher les papiers que tu m'as promis...» Je sortis alors du Vatican, et bientôt je repris à franc étrier la route de France.
En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le tapis, comme il avait fait devant le pape, sortit de son pourpoint un étui d'argent qu'il portait attaché par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était satisfaite, ou simplement émue.
—C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu as agi en fidèle serviteur et en bon diplomate.
Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet étui d'argent d'un regard morne et comme s'il eût contenu sa condamnation. Enfin, elle l'ouvrit, en tira un parchemin scellé aux armes pontificales de Sixte-Quint, et le lut attentivement par deux fois.
C'était bien ce que le messager avait annoncé: l'acte cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine de Clèves. Il n'y manquait que la signature du duc.
Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela. Sa suivante Myrthis parut.
—Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.
—Pas encore, répondit la suivante.
—Et le vieux Bourbon?
—Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.
—Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi que Mayenne et le cardinal de Guise. Je pense que tout a été apprêté dans le grand salon? Dès que le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres là...
Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui ouvrait sur le grand salon. Deux flambeaux étaient allumés. Mais cette faible lumière suffisait sans doute à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle déserte.
Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte avec beaucoup de soin, et revint se placer dans le fauteuil qu'elle occupait tout à l'heure.
—Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.
Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui s'inclinait devant elle. Il était nerveux, agité. Cette fièvre spéciale qui saisit les grands criminels au moment de l'action irréparable mettait une flamme sombre dans son regard, et, sur son front couvert d'une ardente rougeur, la large cicatrice de sa blessure apparaissait livide.
—Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une voix où perçait une sourde impatience. Mais vraiment n'eût-il pas mieux valu ne plus nous voir jusqu'au jour...
—Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva la Fausta avec une froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle, jusqu'au jour ou je dois unir ma destinée à la vôtre, duc!
Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les paroles qu'elle venait de prononcer, Fausta reprit:
—Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le filet est bien tendu. Valois doit mourir. J'ai distribué à chacun son rôle.
—Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, d'une voix altérée, et ses sourcils se froncèrent. C'est vrai; là où nous autres hommes nous hésitions, vous avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout agencé dans les moindres détails. Je le confesse, madame...
—Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit Fausta. Mais vous savez que ce n'est pas tout. Vous savez que j'ai envoyé un courrier à Alexandre Farnèse. D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et marche sur Paris. J'ai donc fait plus que de déblayer le trône: je vous donne une armée...
—C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous pas déjà convenu ce que nous devons faire de cette armée?
—Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots qui sont de rudes soldats, entreprendre la conquête de l'Italie d'abord, des Flandres ensuite...
L'oeil de Guise étincela.
—Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! Roi de France, je me sens de taille à soulever un monde...
Fausta reprit doucement:
—Et moi, duc, quelle sera ma part?...
—Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je pas juré que vous seriez reine dans ce royaume dont je serai roi?...
—C'est vrai, duc... mais quand?...
—Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de France, j'aurai répudié Catherine de Clèves.
—C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez ma franchise. J'ai peur... vous pouvez m'oublier...
—J'ai juré! dit le duc.
—Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, je ne crois pas aux serments des princes... Dites-vous seulement que j'ai appris à lire dans le coeur des hommes...
—Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc avec un livide sourire.
—Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi bien frapper Fausta!...
—Madame...
—Que l'instrument peut être brisé quand il a servi!... Que ma part peut vous sembler trop belle quand je vous aurai couvert de la pourpre! Alors, vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans ce sang d'où émergera le trône sur lequel vous serez assis! Voilà ce que j'ai lu dans votre coeur!...
—Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes sens.
—Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles. Duc, la minute est effroyable pour vous. Je puis d'un mot vous rejeter à l'abîme. Valois, si je veux, sera prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est pas sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.
—Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre la fureur, l'étonnement et l'épouvante. Que vous faut-il donc?...
—Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma part, à moi, tient dans ce mot: oui ou non suis-je dès cet instant duchesse de Guise?...
—Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves est vivante encore!
—Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves n'est plus votre femme. Duc, voici la bulle de divorce qui casse votre mariage: c'est le cadeau de noces que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape par la grâce de Dieu!...
En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin, le déploya et le tendit au duc de Guise. Celui-ci le saisit d'une main tremblante, rapprocha violemment un flambeau et se mit à lire. Quand il eut achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin aux armes pontificales était parfaitement authentique, il le laissa tomber sur la table et baissa la tête dans un morne silence. Le coup était terrible.
Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta au duc de Guise, qui la saisit machinalement. Puis, posant son doigt à l'endroit du parchemin réservé pour la signature de Guise, elle dit:
—Signez...
Le Balafré la considéra un instant avec des yeux hagards. Il était en proie à une de ces rages froides qui, lorsqu'elles éclatent, tuent. Non qu'il regrettât de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais il se voyait deviné par la terrible Fausta, et il était dès lors en son pouvoir.
Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:
—Signez! Dans quelques minutes, il serait trop tard!
Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement sur la table, et, de sa grosse écriture violente, signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte du grand salon à double battant. Et le salon immense apparut, vivement éclairé.
Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce n'était plus un salon, c'était une chapelle!... Sur l'autel, près du tabernacle, le vieux cardinal de Bourbon attendait, prêt à célébrer la messe.
Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, la duchesse de Montpensier étaient assis dans des fauteuils et semblaient attendre une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors Fausta se tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il voyait et devinait, et elle dit:
—Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la à l'autel!...
Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...
Ils marchèrent à l'autel.
Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal de Bourbon la bulle de divorce. Et, alors, la messe commença... la messe de mariage qui unissait Fausta au duc de Guise!...
XXXIV
L'EFFONDREMENT
La chambre du roi donnait sur la cour carrée. En avant, il y avait une antichambre. Et en avant de cette antichambre, c'était le salon dans lequel nous avons introduit le lecteur. Ainsi donc, après avoir franchi le porche du château de Blois et monté le grand escalier, on arrivait à ce salon.
En entrant dans le salon et en allant chercher la porte du fond, à droite, on se trouvait dans l'antichambre du roi. C'est cette antichambre qui devient en ce moment le centre de notre scène. Il s'y ouvrait trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer et qui ouvrait sur le salon. La deuxième, en face, qui ouvrait sur la chambre à coucher du roi. La troisième, à gauche, qui ouvrait sur un cabinet donnant sur une cour intérieure.
A la suite de ce cabinet, qui était vaste et spacieux, il y avait une autre pièce qui donnait sur un escalier intérieur. Cet escalier aboutissait en haut aux combles du château, et en bas à l'appartement de Catherine de Médicis. Lorsque le Balafré gagnait l'antichambre royale après avoir fait entrer son escorte dans le salon, il demandait:
—Où est Sa Majesté?
Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la porte de la chambre à coucher, soit la porte du cabinet de travail. Selon l'une ou l'autre indication, le Balafré traversait l'antichambre, soit droit devant lui pour aller à la chambre du roi, soit en obliquant à gauche pour gagner le cabinet. Et il entrait familièrement, car le roi le lui avait commandé une fois pour toutes.
Ce matin-là, comme de coutume, les postes furent relevés et changés par le capitaine Larchant. Seulement, on ne plaça que des postes simples. En sorte que le château semblait dégarni de ses ordinaires défenses.
Seulement, celui qui eût jeté un coup d'oeil sur la cour intérieure que l'on voyait par la fenêtre du cabinet de travail, eût aperçu là trois cents hommes d'armes immobiles et silencieux. Tous étaient armés d'arquebuses.
Seulement, aussi, celui qui eût pu entrer dans une vaste salle située près du corps de garde et qui servait ordinairement de magasin d'armes, eût aperçu là quatre couleuvrines de campagne, montées sur leurs affûts. Les couleuvrines étaient chargées. Autour de chacune d'elles, les quatre servants étaient à leur poste.
Traversons maintenant le salon et pénétrons dans cette antichambre, centre de la scène que nous essayons de mettre en place. Là, une trentaine de gentilshommes attendent—de ceux que le roi appelait ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les Quarante-cinq assassins. Ils sont vêtus comme d'habitude. Mais, sous le pourpoint de soie ou de velours, tous ont endossé la cuirasse de cuir ou la cotte de mailles.
Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir où les grandes décisions ont été prises, Henri III est assis près du feu vers lequel il tend ses mains pâles.
Debout près de lui, Catherine de Médicis, pareille à un spectre noir, Catherine livide sous ses voiles de deuil.
Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie tristesse, un large silence pesant sur toutes choses.
Catherine de Médicis et le roi—deux fantômes—se parlent. Ils se parlent à voix basse et lente.
—C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le jour de votre délivrance, mon fils. Ce soir, à dix heures, comme une bande de loups rués dans les ténèbres, les gens de Guise doivent se précipiter sur ce château dont ils ont les clefs. Ce soir, à dix heures, on égorgera tout ce qui tentera de s'opposer à la marche des assassins... on enfoncera la porte de cette chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la mère du roi ne veillait!... Mais elle veille!... »
Elle éclate de rire... d'un rire silencieux et fantastique sur cette figure livide de spectre.
—Henri, reprend-elle, es-tu prêt, mon fils?...
—Oui, ma mère! répond le roi, d'une voix tragique.
Pâle et chancelant, Henri III se lève. Sa mère le prend dans ses bras et, longuement, frénétiquement, d'une sauvage étreinte où éclate la seule passion sincère de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.
—Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu entends?
—Oui, ma mère, balbutie Henri III.
—Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprême à ces gentilshommes qui attendent là... le reste me regarde!...
Alors, elle desserre son étreinte. Lentement, elle va ouvrir la porte. Les trente qui attendent dans l'antichambre frémissent. Le roi s'avance jusqu'à la porte et dit:
—Messieurs, je vous commande d'obéir à la reine mère dans tout ce qu'elle vous dira...
Puis, il recule jusqu'à la fenêtre de sa chambre en frissonnant, soulève les rideaux et se met à regarder dans la cour carrée, les yeux fixés sur le porche du château. Catherine de Médicis passe en revue, d'un regard rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle en touche un à la poitrine, puis un autre... elle en touche dix. Et, à ces dix, elle dit:
—Votre poste est dans la chambre du roi. L'épée et la dague à la main, messieurs!
Les dix obéissent.
—Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous. Quoi que vous entendiez, ne bougez pas. Et, s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne touche au roi. Jurez!...
—Nous jurons! répondent les dix d'une voix sourde.
Les dix pénètrent dans la chambre royale, l'épée et la dague à la main. Un instant plus tard, on les entend qui, à l'intérieur, barricadent la porte. Catherine pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence son inspection. Elle touche un gentilhomme à la poitrine, puis un autre; elle en touche dix.
—Vous, dit-elle, dans le salon... Dès qu'il sera dans l'antichambre, fermez la porte et placez-vous devant, l'épée et la dague à la main. Si on essaie de forcer la porte de l'antichambre, si le salon est envahi, mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!
—Nous jurons! répondent les dix.
Les dix passent dans le salon, et, tout aussitôt, s'y disposent par petits groupes, riant et causant de choses indifférentes. Alors, Catherine touche trois des gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce sont Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.
—Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.
Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissent aussitôt et passent dans le grand cabinet de travail. Dans l'antichambre, il ne reste plus que sept gentilshommes, parmi lesquels Déseffrenat et le comte de Loignes.
—Vous, dit Catherine, écoutez: il entrera ici, ne trouvant pas le roi dans le salon, et il vous demandera: «Où est Sa Majesté?...» Vous répondrez:
«Sa Majesté est dans son cabinet, monseigneur.»
—Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achèverez l'homme. Si on ne vous appelle pas, vous resterez ici. Au cas où ceux du salon seraient attaqués, vous barricaderez la porte et vous mourrez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!
—Nous jurons, répondirent les sept.
Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil, la vieille reine passe dans le grand cabinet où attendent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.
—Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le duc vous a embastillés. Le duc vous a menacés de mort. Est-ce vrai?
Les trois s'inclinèrent.
—Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez été choisis parce qu'on a supposé qu'à votre dévouement pour le roi se joignait en vous une haine naturelle contre celui qui a voulu vous mettre à mort. Eh bien, il va venir. Le salon est gardé. L'antichambre est gardée. La chambre du roi est gardée. Le duc doit aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte vivant...
Les trois se regardèrent, les yeux flamboyants, les lèvres crispées par ces sourires terribles qu'on a dans les moments suprêmes. Catherine les vit décidés. Elle demanda:
—Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?
Ils tirèrent leurs dagues d'un mouvement spontané.
—Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.
—C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va venir! Adieu, messieurs.
Elle passa devant les trois gentilshommes inclinés, et disparut dans le petit escalier intérieur.
Là-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et Montsery prenaient leurs dispositions—ce qu'on pourrait appeler le branle-bas de l'assassinat. Ils poussèrent la table contre la fenêtre. Ils entassèrent chaises et fauteuils dans un angle, de façon que la pièce fût entièrement libre, et que Guise ne trouvât rien derrière quoi s'abriter et se défendre. Alors, ils convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le plus hardi des trois, prit naturellement la direction du combat.
—Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi, Chalabre, tu te tiens ici, au milieu du cabinet. Toi, Montsery, tu te places ici contre la porte. J'ouvre donc et je dis: «Entrez, monseigneur.» Et je recule. Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et tu mets le verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons par devant. Et toi, tu sautes sur lui par derrière. Est-ce convenu?
—Convenu...
—Chacun à notre place, donc, et ne bougeons plus.
—Diable! fit tout à coup Montsery, et la porte du petit escalier?
—Il n'y a qu'à pousser le verrou, dit Sainte-Maline. Vas-y, Chalabre, et reprends ta place. »
Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier. Comme il mettait la main sur le verrou, la porte s'ouvrit et un homme entra en disant:
—Bonjour, messieurs!...
—Pardaillan! s'écria sourdement Chalabre en reculant.
—Pardaillan! répétèrent les deux autres.
Pardaillan était entré. Il avait fermé la porte, tranquillement.
—Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait d'impatience, sortez à l'instant, quoi que vous ayez à nous dire, il nous est impossible de vous écouter en ce moment.
—Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafré n'entre ici, nous avons bien quelques minutes. Vous m'écouterez... Les trois hommes échangèrent un regarda de rage folle.
—Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards tranquilles. Si vous m'attaquez, je suis capable de vous tuer tous les trois, et, alors, vous ne pourrez pas tuer le duc. De plus, je vous préviens que, si je n'arrive pas à vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette fenêtre, et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il est attendu. Et alors, messieurs, celui qui entendra ce cri se précipitera au-devant du Balafré et lui criera: «N'entrez pas au château, car on veut vous tuer...» Et rien, messieurs, ne pourra empêcher mon ami de prévenir le duc, car mon ami est à Blois pour sauver le duc et tuer le roi... vous le connaissez! Vous l'avez vu à Chartres! Il s'appelle Jacques Clément!...
Les trois devinrent livides. Jacques Clément, qu'ils avaient juré de tuer! Jacques Clément, qu'ils avaient affirmé mort sous leurs coups... En mettant les choses au mieux, en supposant que le roi ne serait pas tué, Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques Clément vivait. C'était pour eux la potence ou l'échafaud!
—Parlez donc! dit Chalabre en grinçant des dents. Que voulez-vous?
—Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore une vie. Je viens vous réclamer le paiement immédiat de votre dette. Je viens vous demander cette vie.
—La vie de qui? rugit Sainte-Maline.
—La vie de Henri de Guise, répondit simplement Pardaillan.
Sainte-Maline baissa la tête et pleura.
Chalabre et Montsery restèrent silencieux.
—Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous êtes décidés à payer. Mais je vois aussi que c'est trop vous demander. Je vais donc vous proposer un arrangement. Au lieu de vous réclamer la vie de Guise, je me contente de ne vous demander que dix minutes de cette vie.
Ils le regardèrent, hagards, sans comprendre.
—Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques mots au duc de Guise. Cet entretien durera dix minutes. Après quoi, je vous tiendrai quittes. Ecoutez-moi. Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?
—Oui, firent-ils haletants.
—Vous admettez qu'une fois entré il ne peut plus sortir par l'antichambre?
—Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...
—Eh bien, justement. Vous allez vous placer tous les trois dans le petit escalier. Donc, toute retraite est coupée... et...
A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'épées qui se heurtent, de cliquetis d'éperons se fit entendre.
—C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs, sortez!... A la dixième minute, au plus tard. Guise vous appartient... Mais, pendant ces dix minutes, il est à moi... Sortez!
Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle flamme dans son regard, une si sombre et si violente volonté sur sa physionomie, une telle autorité dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible; et que cet entretien qu'il voulait avoir avec le duc était un entretien de vie ou de mort.
Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants devant cette force, ils reculèrent, franchirent la porte et se postèrent dans le petit escalier.
—Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.
—Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.
Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un long soupir et un sourire. Et, les bras croisés, il se tourna vers la porte de l'antichambre au moment où les bruits lointains s'éteignaient et où une voix, dans l'antichambre, disait:
—Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majesté vous attend dans le cabinet.
Puis, un silence effrayant pesa sur le château. Pardaillan entendit le pas lourd et violent qui traversait l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le duc de Guise parut, fit deux pas.
En une seconde. Guise vit que le roi n'était pas dans le cabinet. Il vit Pardaillan debout, immobile, les bras croisés. Il pâlit légèrement et, d'un mouvement rapide, se retourna vers la porte pour sortir. Au même instant, cette porte se referma et Guise sentit qu'on la retenait fermée, de l'antichambre. Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa son buste, rejeta la tête en arrière par un mouvement de dédain qui lui était habituel, et dit:
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous là?
—Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me reconnaissez. Je suis celui qui, dans la cour de l'hôtel Coligny, voici seize ans de cela, vous a souffleté. Je suis celui qui, sur la place de Grève, voici huit mois de cela, vous a crié devant dix mille personnes que vous vous appeliez Henri le Souffleté, et non Henri le Balafré...
—Enfer! rugit Guise.
—Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour sauver une pauvre femme, s'est rendu à vous, celui que vous avez appelé lâche, celui qui vous a déclaré alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et que vous ne péririez que de sa main... Henri de Guise! Henri le Souffleté! Ce que je veux? Ton sang pour laver l'insulte!... Henri de Guise! Assassin de Coligny et de tant de malheureux seigneurs, ce que je fais ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal, épée contre épée, dague contre dague, coeur contre coeur!...
—Vous êtes fou, mon maître! grinça le duc. Holà! Du monde pour arrêter ce fou!...
Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrière cette porte, il entendit des voix rauques;
—Tue! Tue! Mort à Guise! Hardi, Chalabre! Hardi, Sainte-Maline!...
Guise devint livide... dans un éclair il comprit tout!...
—Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un espoir; c'est de sortir par cet escalier en tuant les trois gentilshommes qui vous y attendent.. après m'avoir tué moi-même, toutefois... Décidez! Je vous offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces portes, je laisse entrer les bandes d'assassins, et je leur crie: «Tuez cet homme! Il est trop lâche pour se défendre!...»
Le Balafré eut autour de lui ce regard morne qui semble attendre, appeler une intervention surnaturelle. Dans cet instant tragique, il comprit quel guet-apens avait été préparé contre lui. Il éprouva le regret désespéré de n'avoir pas agi plus tôt... le roi le devançait... il était perdu!
Sans dire un mot, il tira son épée et fondit sur Pardaillan, dans l'espoir que celui-ci n'aurait pas le temps de dégainer. Pardaillan se rejeta d'un bond en arrière et, dans le même instant. Guise le vit en garde, la rapière au poing.
Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans une feinte, sans un battement, risquant vie pour vie, se fendit d'un coup droit, un seul coup furieux, irrésistible, et le Balafré lâcha son épée, battit l'air de ses bras et tomba en arrière: il avait la poitrine traversée de part en part... Alors Pardaillan rengaina sa rapière, et, s'étant assuré, d'un dernier regard, que le duc était bien mort, ouvrit la porte du petit escalier.
—Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas écoulées. N'importe, vous pouvez entrer. Je vous tiens quittes de votre dette, et je vous rends le duc de Guise.
Et il se mit à monter tranquillement l'escalier. Chalabre Sainte-Maline et Montsery se ruèrent dans le cabinet, le poignard à la main. Ils virent le duc étendu, sans mouvement et perdant son sang par sa blessure.
Que s'était-il donc passé entre Pardaillan et le duc?
Mais, à ce moment, le duc fit un mouvement... Guise n'était pas mort!... Il ouvrit les yeux, essaya de se soulever, poussa un gémissement et parvint à murmurer:
—A moi!... On me tue!...
Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et, alors, les sept qui étaient là aux aguets se mirent à hurler:
—Tue! Tue! Achève!...
Et, alors, une frénésie s'empara des trois spadassins. D'un même mouvement, ils se jetèrent sur le duc et le labourèrent de coups de poignard.
—Messieurs... messieurs... put encore bégayer le duc, qui, d'un suprême effort, essaya de se traîner.
Les trois se mirent à vociférer. Et la contagion de la frénésie gagna l'antichambre. La porte fut violemment ouverte. Loignes, Déseffrenat et les autres se ruèrent.
Alors, l'horreur emplit cette pièce. La haine accumulée, la rage des terreurs passées, la vue du sang déchaînèrent en ces hommes l'esprit des tigres qui s'acharnent sur la proie. Guise n'était plus qu'un cadavre. Et toujours ils frappaient...
Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi accoururent. Ce fut une effroyable mêlée d'insultes, de hurlements, un bondissement de démons, une ruée fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang aux mains et au visage. Ils le traînèrent dans l'antichambre.
Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:
—Comme il est grand!... Mort, il apparaît plus grand que lorsqu'il vivait...
Brusquement, il posa son pied sur la tête du cadavre et dit:
—Maintenant, je suis seul roi de France!...
Pendant ce temps, Catherine de Médicis râlait dans son lit, agonisante, comme si elle n'eût attendu que ce dernier coup de son effroyable génie pour mourir...
Pardaillan, avons-nous dit, avait remonté l'escalier. Sans se soucier du tumulte qui se déchaînait dans le château, il montait sans hâte, et, bientôt, il parvint à sa chambre. Tout droit, sans s'arrêter, il alla à la porte qui faisait communiquer cette chambre et passa dans la pièce voisine.
Là, sur le lit, un homme était étendu, bâillonné, garrotté, dans l'impossibilité de faire un mouvement. C'était Maurevert.
Pardaillan délia les jambes d'abord, puis les bras de Maurevert. Puis il lui retira son bâillon.
—Levez-vous, dit Pardaillan.
Maurevert obéit. Il tremblait de tous ses membres. Pardaillan était étrangement calme. Mais sa voix frémissait, et un frisson, par moments, passait sur son visage. Il tira son poignard et le montra à Maurevert.
—Grâce! dit celui-ci d'une voix si faible qu'à peine on l'entendait.
—Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.
Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'épouvante, ne bougeait pas, il lui prit le bras et le mit sous son bras gauche. De la main droite, il tenait son poignard sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses épaules.
—Là, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un mot, pas un geste! C'est dans votre intérêt.
Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert fit signe qu'il obéirait. Pardaillan se mit en marche, traînant Maurevert.
Il se mit à descendre, mais, cette fois, par le grand escalier. Le château était plein de rumeurs sauvages. Dans ce tumulte, Pardaillan et Maurevert, enlacés, passèrent comme des spectres.
Dans la cour carrée, Maurevert eut un commencement de mouvement. Pardaillan s'arrêta et le regarda en face, en souriant. Ce sourire était terrible... Maurevert baissa la tête et poussa un faible gémissement.
—Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.
Près du porche, Crillon, l'épée à la main, criait des ordres. Des soldats croisèrent la pique devant Pardaillan.
—Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je sorte.
Crillon regarda Pardaillan une minute avec une sorte d'effroi et d'étonnement mêlés. Puis, il se découvrit et prononça:
—Laissez passer la justice royale!...
Les gardes se rangèrent et présentèrent les armes. Pardaillan franchit le porche, entraînant et soutenant Maurevert...
Sur l'esplanade, à vingt pas du porche, un homme se plaça près de Maurevert et se mit à marcher sans dire un mot. Tous trois—Maurevert encadré entre Pardaillan et le nouveau venu—franchirent la porte de Russy, passèrent le pont et se mirent à remonter la Loire.
A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrêtèrent devant une masure abandonnée. Deux chevaux tout sellés étaient attachés à un restant de palissade qui avait dû entourer un jardinet attenant à la masure. Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique pièce. L'inconnu entra derrière eux et ferma la porte.
—Asseyez-vous», dit Pardaillan à Maurevert en lui désignant un escabeau. Maurevert obéit. Pardaillan lui lia les jambes solidement, et, dès lors, une lueur d'espoir se fit jour dans l'esprit de Maurevert, car, du moment qu'on le liait, c'est qu'on ne devait pas le tuer tout de suite.
—Messire Clément, dit alors Pardaillan, puis-je vraiment compter sur vous?
—Cher ami, dit Jacques Clément, soyez tranquille, et allez sans crainte à vos affaires. Je jure Dieu que vous retrouverez l'homme où vous le laissez.
Pardaillan fit un signe de tête comme pour dire qu'il avait confiance dans ce serment. Il sortit sans jeter un regard à Maurevert et reprit en toute hâte le chemin de Blois. Jacques Clément tira son poignard et s'assit devant Maurevert.