XXXV
LE DERNIER GESTE DE FAUSTA
FAUSTA, dès le matin, avait pris ses dernières dispositions. Elle avait expédié divers courriers et, entre autres, un cavalier chargé de courir au-devant de Farnèse pour lui dire de hâter sa marche sur Paris, car elle ne doutait nullement qu'Alexandre Farnèse ne fût entré en France depuis plusieurs jours déjà.
Puis, elle avait tout fait préparer pour son départ le soir même. En effet, elle avait convenu avec Guise qu'aussitôt après le meurtre du roi, c'est-à-dire dans la nuit même, ils marcheraient sur Beaugency, Orléans et, de là, sur Paris. Ce devait être une marche triomphante, pendant laquelle le duc de Guise devait proclamer ses droits à la couronne.
A Paris devait avoir lieu le couronnement, et Guise devait, dans Notre-Dame, présenter Fausta comme la reine de France.
Tout à coup, des bruits confus parvinrent jusqu'à elle. Et, d'abord, elle n'y prêta pas attention, car les bourgeois criaient souvent par les rues. Puis, brusquement, elle se dressa. Des coups d'arquebuse éclataient. Elle entendait des piétinements de chevaux, des cris de terreur, des hurlements de bataille. Une sueur froide pointa à son front. Que se passait-il? Haletante, pâle comme une morte, à demi penchée, elle écoutait ces bruits de dehors; des paroles lui parvenaient, qui confirmaient la supposition atroce...
Près de deux heures s'écoulèrent. Les bruits, peu à peu, s'éloignaient... Fausta frappa fortement sur un timbre et un laquais apparut. Et, comme elle allait lui donner l'ordre de s'enquérir de la cause de ces bruits qui agitaient la ville, le laquais lui dit:
—Madame, un gentilhomme est là, qui ne veut pas dire son nom et veut parler à Votre Seigneurie.
—Qu'il entre!
Au même instant, Pardaillan entra dans le salon. Fausta fut secouée d'une sorte de frisson nerveux et fixa sur lui des yeux exorbités par une indicible épouvante. Elle voulut pousser un cri, et sa bouche demeura entrouverte, sans proférer aucun son.
Pardaillan s'approcha d'elle, le chapeau à la main, s'inclina profondément et dit:
—Madame, j'ai l'honneur de vous annoncer que je viens de tuer M. le duc de Guise...
Un soupir atroce gonfla la poitrine de Fausta. Elle se sentait mourir. Pardaillan vivant! Elle rêvait... C'était un rêve hideux, inconcevable, mais ce n'était qu'un rêve... Sûrement elle allait se réveiller!
—Madame, continua Pardaillan, il m'a paru que c'était une légitime satisfaction que je me donnais à moi-même en venant vous annoncer ce que j'ai fait. Je vous avais prévenu jadis, que, moi vivant. Guise ne serait pas roi, et que vous ne seriez pas reine.
Un sourd gémissement s'échappa des lèvres blêmes de Fausta et elle put murmurer:
—Pardaillan!
—Moi-même, madame. Je conçois votre étonnement, puisque, après, avoir voulu m'assassiner un certain nombre de fois, vous m'avez livré aux gens de Guise le jour même où je vous arrachais aux griffes de Sixte.
—Pardaillan! répéta Fausta dans un souffle.
—En chair et os, madame, n'en doutez pas. Tenez, je vais vous dire. Dans l'abbaye de Montmartre, le jour où vous avez crucifié la pauvre petite Violetta, je vous ai vue si courageuse au milieu des traîtres, si orgueilleuse devant la mort, que, sans doute, ce jour-là, je vous aurais pardonné tout le reste, et, par la même occasion, j'eusse pardonné à Guise. Mais vous m'avez obligé à faire un deuxième voyage dans la nasse. Cela n'était pas de jeu, madame. J'ai compris que vous étiez une force inhumaine, et qu'il fallait vous écraser. Eh bien, je vous écrase, un mot y suffit: Guise est mort, madame, mort quelques heures avant d'être roi et de vous couronner reine. Et c'est moi qui l'ai tué...
Fausta, alors, parla, d'une voix basse et pénible, comme si les mots eussent eu de la peine à sortir.
Elle dit à peu près ceci:
—Puisque vous vivez, vous, il n'est pas étonnant que je sois écrasée, moi, et que, du haut de la plus étincelante destinée entrevue, je sois précipitée dans un abîme de honte et de douleur...
Elle s'arrêta, grelottante; une flamme de folie passa dans ses yeux.
Mon malheur est complet, reprit-elle. J'étais tout. Je ne suis plus rien. Que faites-vous ici? Dehors! J'ai voulu vous tuer quand j'ai cru que vous étiez un homme. Vous êtes un laquais qui, par-derrière et dans l'ombre, a frappé un maître, et je vous chasse. Dehors! Allez demander à Valois le prix de votre assassinat!
Elle parlait d'une voix rauque et si précipitée qu'à peine elle était intelligible. Son bras tendu vers la porte tremblait. Pardaillan avait baissé la tête, pensif.
Soudain, en la relevant, il vit Fausta qui marchait sur lui, le poignard à la main. Il la laissa s'approcher. Et, au moment où elle levait le bras, il n'eut qu'un geste: il saisit le poignet de Fausta et le maintint rudement dans ses doigts.
—Que faites-vous? dit-il. Allons, madame, on ne me tue pas ainsi, moi! Car mon heure n'est pas venue. Tenez, je vous lâche: osez me frapper!
Il la lâcha et se croisa les bras. Fausta le regarda. Elle le vit si calme, si étincelant de bravoure, vraiment plus fort que la mort, et avec une telle pitié dans les yeux, qu'elle laissa tomber son arme; elle recula et éclata en sanglots.
Madame, dit Pardaillan, avec une grande douceur, la scène de la cathédrale de Chartres est vivante dans mon esprit: vos lèvres ont touché mes lèvres, et c'est pour cela que je suis ici. Laissez-moi vous dire qu'en venant ici j'avais un double but. D'abord vous dire que vous ne serez pas reine. Ensuite, madame, au château, j'ai vu arrêter, sous mes yeux, le cardinal de Guise, et M. d'Essignac, et M. de Bourbon, et d'autres. Et j'ai entendu le cardinal de Guise crier à M. d'Aumont qui l'arrêtait: «C'est une trahison de la Fausta...» J'ai pensé, madame, qu'on viendrait vous saisir, vous aussi, et, cette épée qui a brisé votre royaume, je me suis dit que je devais la mettre au service de votre vie et de votre liberté. Car vous êtes jeune et belle. Vous pouvez, vous devez vous refaire une existence, et, si vous n'avez pas trouvé le pouvoir, peut-être trouverez-vous le bonheur. A une lieue de Blois, j'ai préparé deux chevaux, un pour vous, un pour quelque serviteur qui vous accompagnera. Hâtez-vous de me suivre, tandis qu'il en est encore temps...
A mesure que Pardaillan parlait, les passions déchaînées dans l'âme de Fausta prenaient un autre cours. Avec l'extraordinaire promptitude de décision qui la rendait si supérieure, elle prenait son parti de l'abominable aventure. Elle s'apaisait. Elle rayait Guise de son esprit, et la souveraineté de ses espérances.
Il ne serait pas juste de dire que la passion pour Pardaillan se réveillait, car, en réalité, elle n'avait jamais cessé de l'aimer. Mais qui savait s'il ne l'aimait pas, lui, à présent?... Qui savait si ce n'était pas une jalousie inavouée qui avait armé son bras contre Guise?...
Ainsi, une espérance nouvelle battait des ailes, éperdument, dans l'imagination de Fausta... Tout à coup, des coups sourds ébranlèrent la porte du vieil hôtel.
Elle bondit vers l'une des fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure. En quelques instants, la porte céda et une troupe nombreuse envahit la cour, sous la conduite du capitaine Larchant qui cria:
—Qu'on fouille cet hôtel, et qu'on arrête tout ce qui s'y trouve, hommes et femmes!
Fausta s'élança vers le chevalier, saisit ses deux mains, et, d'une voix ardente, murmura:
—Tout à l'heure, je voulais mourir. Maintenant, je veux vivre encore! Pardaillan, sauvez-moi!...
—Moi vivant, nul ne portera la main sur vous, dit Pardaillan.
Mais, ces paroles, il les prononça avec une si glaciale froideur qu'elle sentit le désespoir l'envahir.
—Pouvez-vous monter à cheval? demanda-t-il.
—Je suis prête!
—Où trouverai-je des chevaux?
—Dans l'angle gauche de la cour et de l'écurie. Il y a quatre chevaux tout sellés, et une litière attelée.
En effet, Fausta, nous l'avons dit, avait voulu que, dès le matin, son départ fût préparé. Elle s'était vêtue en cavalier, comme elle en avait l'habitude toutes les fois qu'elle prévoyait une expédition. Ce costume, d'ailleurs, lui seyait à merveille, et elle portait l'épée au côté.
—Y a-t-il quelque escalier dérobé qui nous permette de gagner l'écurie? reprit Pardaillan.
Elle secoua négativement la tête.
—Soit!
Cependant, la troupe de Larchant pénétrait avec prudence dans l'hôtel; les soldats avaient commencé par visiter le rez-de-chaussée. Ils y avaient trouvé quelques laquais et quelques femmes, notamment Myrthis et Léa. Femmes et laquais avaient été aussitôt saisis et emmenés hors de l'hôtel.
—Madame, dit Pardaillan, vous allez me suivre. Je vais tenter de faire une trouée parmi ces soudards qui montent l'escalier. Serrez-moi de près. A peine dans la cour, gagnez l'écurie, sortez-en deux de vos chevaux et sautez sur l'un, le reste me regarde! Etes-vous prête?
Pardaillan, de ces gestes rapides qu'ont les gens au moment de l'action, resserra sa ceinture de cuir, assura son chapeau, dégagea un peu sa rapière, et se dirigea sur la porte qu'il ouvrit. D'un coup d'oeil, il embrassa l'escalier où une vingtaine de soldats montaient. A l'apparition de Pardaillan, le capitaine Larchant s'était arrêté, à dix ou douze marches du palier.
—Holà, monsieur! cria Pardaillan, êtes-vous Espagnol et sommes-nous donc en ville conquise? Que faites-vous céans?
—Au nom du roi, monsieur! répondit Larchant.
—Ah! c'est différent. Vous venez au nom du roi?...
—Oui, monsieur, pour arrêter ici une femme accusée de haute trahison et tentative de meurtre envers la personne royale. Je vous somme donc, si vous êtes de ses gens, de me rendre votre épée, si vous ne voulez être arrêté comme complice!
—Très bien, monsieur. Et moi, je vous somme de vous retirer à l'instant!
—Vous faites donc rébellion au roi! hurla le capitaine.
—Vous faites bien rébellion à moi! répondit Pardaillan.
—Gardes, en avant! vociféra Larchant.
—Gardes, gare à vous! tonna Pardaillan.
En même temps, il saisit dans ses bras puissants la banquette du palier, banquette en chêne massif, longue et large, et pesante; et il la souleva, la mit debout. A l'instant où les soldats, à la suite de Larchant, s'élançaient à l'assaut, Pardaillan imprima une violente poussée à la banquette et, à toute volée, l'envoya dans l'escalier.
La banquette bondit dans l'espace. Il y eut un hurlement d'imprécations sauvages. Larchant avait bondi en arrière et, aplati contre le mur, avait vu passer à quelques pouces de son visage le formidable engin. Quand le tumulte s'apaisa, il constata que l'un des gardes gisait, le crâne fracassé, et que quatre autres, contus, moulus, se retiraient de la bagarre en gémissant.
Fausta avait assisté à cette débandade avec un étrange sourire. Elle vit les gardes se reformer. Et de nouveau la ruée des gardes à l'assaut remplit l'escalier de vociférations. Alors, elle assista à ceci:
Pardaillan se retournait vers l'une des statues de marbre qui garnissaient le palier, statue presque de grandeur nature. Elle représentait Pallas, déesse de la sagesse.
Et Pardaillan empoignait la belle Pallas, l'enlevait de son socle, la soulevait dans ses bras, et brusquement, au moment où les gardes allaient atteindre le palier, Pallas décrivait dans l'air une parabole, rebondissait, sautait de marche en marche, et finalement se brisait à grand fracas, parmi les plaintes des éclopés, les rugissements de Larchant, la fuite affolée des survivants...
Pardaillan se pencha. La troupe à demi décimée s'était massée au bas de l'escalier.
—Monsieur le capitaine, cria Pardaillan, voulez-vous nous laisser sortir? Je vous préviens que j'ai encore un Bacchus, un Mercure et un Jupiter à vous briser sur la tête.
—Monsieur, répondait Larchant, tout ce que je puis faire pour vous, en estime de votre courage, c'est de vous prendre mort pour ne pas vous livrer vivant au bourreau!
—Allons, rendez-vous! dit Pardaillan avec tranquillité.
Ivre de fureur, Larchant se mit à ranger ses hommes et leur donna ses instructions, Il finissait à peine qu'un horrible fracas retentit au-dessus de sa tête; une chose énorme tombait en se heurtant à la rampe... c'était un lampadaire.
Cette magnifique pièce de l'art Renaissance consistait en un fût de colonne supportant sept branches; le fût était vissé au tournant de rampe du palier; et Pardaillan, tandis qu'il parlait au capitaine, s'était mis à dévisser le monstre de bronze.
Au moment où Larchant achevait de ranger ses hommes, Pardaillan imprima une secousse violente au lampadaire qui tomba, s'abattit, pareil à un gigantesque oiseau de mort... et, cette fois, ce fut effroyable... Larchant s'abattit, une jambe brisée, trois hommes s'affaissèrent, tués net, quatre autres, blessés, se mirent à hurler, et les derniers, après un moment de stupeur épouvantée, reculèrent en désordre jusque dans la cour.
—Suivez-moi! dit Pardaillan d'un ton bref.
Il s'élança, la rapière au poing, et Fausta derrière lui. En quelques secondes, ils furent dans la cour.
—Aux chevaux! cria Pardaillan à Fausta.
En même temps, il fonçait sur les dix ou douze gardes rassemblés dans la cour.
—Tue! tue! vociféra Larchant en essayant de se soulever.
Fausta bondit jusqu'à l'écurie, en sortit deux chevaux et sauta sur l'un d'eux.
—A sac! à mort! hurlaient les gardes en tâchant d'entourer Pardaillan.
Celui-ci reculait jusqu'au cheval. Sa rapière voltigeait, cinglait, piquait... Tout à coup, il sauta en selle, et, piquant des deux, bondit au milieu des gardes.
—La porte! Fermez la porte! hurla le capitaine Larchant.
Mais déjà Pardaillan l'avait franchie, en assénant un dernier coup de pommeau à un garde qui saisissait la bride de son cheval. Il s'élança à fond de train, suivi de Fausta. A ce moment, une troupe de quarante hommes d'armes, commandés par Crillon en personne, apparaissait à un bout de la rue.
Crillon, prévenu de la résistance opposée aux gens du roi dans l'hôtel de Fausta, était accouru. Dans la cour, il vit le désordre des gardes effarés.
—Un damné! gronda Larchant. Un démon! Un fou furieux! Je crois bien, monsieur de Crillon, que c'est votre protégé!...
—Pardaillan!...
—C'est cela même! Ah! l'infernal truand!... Courez...
—Bah! fit Crillon, il est loin!...
—Monsieur... dit une voix près de lui.
Crillon se retourna et dit:
—Que vous plaît-il, monsieur de Maineville?...
—Monsieur de Crillon, fit Maineville, nous sommes vos prisonniers, n'est-ce pas? Vous nous conduisez à Loches?
—Oui. Après?...
—Eh bien, monsieur, voici M. de Bussi-Leclerc et moi, Maineville, qui avons déjà un vieux compte à régler avec M. de Pardaillan. Laissez-nous courir après lui. Nous vous engageons notre parole d'honneur de revenir nous rendre prisonniers, et vous rapporterons la tête du truand...
—Crillon! Crillon! vociféra Larchant, laissez courir ces gentilshommes. Je me porte caution!
—Allez, messieurs! dit Crillon d'un ton goguenard, et tâchez de vaincre!
Maineville et Bussi-Leclerc s'élancèrent. Alors, Crillon se baissa vers Larchant:
—Si le hasard voulait qu'ils ramènent Pardaillan prisonnier, que comptes-tu en faire?
—Pardieu! le faire pendre haut et court aux créneaux du donjon!
—Diable! Tu veux faire pendre un connétable?
—Ça! devenez-vous fou... ou bien ai-je le délire?... Pardaillan connétable?...
—Oui. Toi, tu veux le pendre. Et le roi le fait chercher pour le créer connétable. Parce que, si le roi est vivant, si le roi est encore roi, c'est à Pardaillan qu'il le doit! Parce que c'est Pardaillan qui a tué le duc de Guise!...
Cependant, Pardaillan, suivi de Fausta, s'était lancé vers la porte de la ville qu'il franchit sans obstacle, et avait enfilé le pont de la Loire.
Fausta ne vivait plus qu'en lui, elle transposait en lui sa vie... Et sa voix parut âpre, violente, amère, et douce, lorsque, s'arrêtant tout à coup, elle prononça:
—Avant d'aller plus loin, chevalier, écoutez-moi.
Pardaillan s'arrêta. Ils étaient au milieu du pont. Devant eux, de l'autre côté de la Loire, c'était l'espace libre.
—Mais, madame, dit Pardaillan, il me semble que nous devons piquer au contraire. On peut nous poursuivre...
—Il faut que je parle avant d'aller plus loin, dit Fausta.
Elle baissa la tête. Sans doute l'instant était suprême pour elle, car Pardaillan la vit frissonner. Tout à coup, cette tête pâle, si belle, si orgueilleuse, et, en ce moment, pleine d'une sorte de sérénité majestueuse, se redressa, et ses yeux noirs se fixèrent sur les yeux de Pardaillan.
—Chevalier, dit-elle, vous aviez préparé, m'avez-vous dit, deux chevaux pour ma fuite?...
—Oui, madame. Et ils vous attendent. Mais ils sont inutiles. Je les garderai donc pour moi.
—Un de ces deux chevaux... reprit Fausta, il y en avait un pour moi, n'est-ce pas?
—Certes, madame.
—Et l'autre? dit Fausta avec un étrange frémissement. L'autre, pour qui était-il, selon vos prévisions?...
—Mais, dit Pardaillan, pour un de vos serviteurs... je vous l'ai dit.
—Ainsi, reprit lentement Fausta, ce cheval n'était pas pour vous?...
Pardaillan tressaillit et regarda fixement Fausta. Une minute, leurs regards se croisèrent. Fausta était pâle comme la mort.
—Monsieur, dit-elle, plus ne m'est rien, rien ne m'est plus. Je ne suis vivante qu'en vous. M'acceptez-vous telle que je suis dans votre pensée, dans votre coeur, dans votre vie?... Telle que je suis: criminelle, peut-être, hideuse, sans doute, capable sûrement d'inspirer l'effroi et l'horreur par mes actes, car mes actes viennent de pensées incompréhensibles. Telle que je suis... Un mot: m'acceptez-vous? Je vis! Vous écartez-vous de moi? Je suis morte... Un mot? Non! Pas même: un geste. Si je dois vivre, tendez-moi la main...
Le visage de Pardaillan se fit plus fermé, plus glacial.
Cette pensée foudroyante venait de traverser son cerveau:
«Elle ment! Ce n'est pas sa mort qu'elle veut! C'est la mienne...»
Il resta immobile... Fausta poussa un soupir atroce. Elle leva vers le ciel noir et chargé de neige ses yeux profonds. Et, au fond de ses paupières, Pardaillan vit scintiller deux larmes, diamants purs qui se volatilisèrent au feu de ses joues enfiévrées...
En même temps, Fausta rassembla les rênes de son cheval. Puis, brusquement, elle frappa la bête d'un coup d'éperon furieux, en le maintenant tête au parapet du pont. Elle lâcha les rênes. Le cheval se cabra, hennit de douleur, et, dans le même instant, franchit le parapet, sauta, tomba dans le vide... Dans la seconde qui suivit, Fausta disparut dans les tourbillons de la Loire...
—Fausta! hurla Pardaillan.
Et, ce nom qu'il prononçait pour la première fois, ce nom retentit en lui-même comme un coup de tonnerre qui suit l'éclair. Or, à la lueur de cet éclair qui incendiait sa pensée, Pardaillan lut dans son esprit ce sentiment qui l'accabla de stupeur et d'épouvanté:
«Je ne veux pas qu'elle meure!»
Dans le même moment, il sauta par-dessus le parapet, dans le vide... dans la Loire!... Pardaillan alla d'abord au fond de l'eau. Mais il garda la conscience précise de tous ses faits et gestes.
L'eau grondait à ses oreilles. Il était aveuglé. Ses vêtements le gênaient. Mais, d'un vigoureux coup de talon, il remonta à la surface; un remous le prit alors, et, pendant quelques instants, il disparut encore sous les eaux grises,.. puis sa tête se montra, il jeta un rapide regard devant lui, et vit le cheval de Fausta qui, nageant vigoureusement, essayait de se diriger vers le bord...
Mais elle! oh! elle!... il ne la vit pas. Et, de cette même voix d'angoisse qui l'avait épouvanté, il cria éperdument:
—Fausta!...
Tout à coup, il la vit!... Elle se laissait entraîner. On ne voyait en elle aucun de ces gestes instinctifs qu'ont tous ceux qui se noient, même quand ils ont voulu fortement la mort. Peut-être était-elle morte déjà...
Pardaillan se mit à nager vers elle, dans une telle ruée, dans une si violente volonté de la rejoindre, qu'il semblait fendre les eaux. Au moment où Fausta allait s'abîmer tout à fait sous les flots, il la saisit par un bras...
Quelques minutes plus tard, il prenait pied sur un rivage bas et sablonneux, non loin de l'endroit où le cheval de Fausta venait lui-même de regagner le bord et se secouait. Fausta n'était pas évanouie. Elle venait d'ouvrir les yeux et considérait Pardaillan avec une mortelle expression de désespoir et de reproche.
—Pourquoi? De quel droit m'avez-vous empêchée de mourir?... demanda-t-elle.
—Appuyez-vous sur mon bras, dit Pardaillan avec une grande douceur, avec une voix que Fausta ne lui connaissait pas. Appuyez-vous sur mon bras, et je vous conduirai jusqu'à cette cabane de mariniers... nous nous sécherons.
Ce fut tout. Fausta se mit à pleurer. Elle mit son bras sur le bras de Pardaillan et s'appuya sur lui comme il avait dit. Ils tremblaient tous les deux. En marchant, ou plutôt en se laissant traîner, elle pleurait, et il lui semblait que c'était toute sa vie passée qui s'en allait avec ses larmes. Parfois, elle levait les yeux sur Pardaillan... non plus ses yeux de diamants noirs, mais des yeux où il y avait comme une timidité...
Deux ou trois fois, ils se sourirent... Et, lorsqu'elle fut convaincue, lorsqu'elle eut compris qu'un grand bouleversement s'était fait dans l'âme de Pardaillan, Fausta, tout à coup, éclata en sanglots, murmura: «Seigneur!...» et s'évanouit...
Alors Pardaillan prit dans ses bras ce corps de vierge aux formes si pures... la tête de Fausta retomba sur son épaule et, fermant les yeux avec un long frissonnement, il approcha ses lèvres de son front... Alors, il marcha à la cabane qu'il avait aperçue, déposa Fausta devant le foyer, offrit une pièce d'or aux habitants de la masure, et les pria de faire un grand feu qui bientôt flamba...
Une heure plus tard, Fausta et Pardaillan, complètement sèches, étaient assis devant la haute flamme claire du foyer.
—Il faut que vous partiez, dit Pardaillan. Les gens de Blois pourraient avoir envie de vous poursuivre.
—Où irais-je?
—Ne pourriez-vous m'attendre? fit Pardaillan. J'ai diverses affaires à régler en France.
—Je puis vous attendre en Italie, dit Fausta. Rome est un séjour dangereux pour moi, à cause de Sixte qui ne pardonne pas. Mais j'ai un palais à Florence. Le palais Borgia. Je vous attendrai là, si vous voulez.
—A Florence, palais Borgia, bien! dit Pardaillan. Mais cette route est longue... ne craignez-vous pas... Ah! fit-il tout à coup. Et de l'argent?...
Elle sourit.
—J'ai de l'argent à Orléans, dit-elle; j'en ai à Lyon; j'en ai à Avignon. Une seule chose me gêne. On a arrêté mes deux pauvres suivantes...
—Je les ferai relâcher, dit vivement le chevalier.
—Si cela est, qu'elles me rejoignent à Orléans où je les attendrai cinq jours... elles savent où.
Ils sortirent de la cabane en remerciant leur hôte, un homme et une jeune femme, de pauvres gens. Fausta fouilla ses poches, et, ne trouvant rien, défit la boucle de sa ceinture et la tendit à la femme du marinier stupéfaite... La boucle était en diamants et valait cent mille livres.
—Ma chère, dit Fausta, quand je reviendrai en France, je vous demanderai un service.
—Tout à vos ordres, madame, dit la femme, éblouie.
—Ce sera, dit Fausta, de me vendre cette cabane. Je vous la paierai cent mille livres, elle vaut pour moi cent fois cette somme...
Et, laissant les pauvres gens stupéfaits, elle se dirigea rapidement vers son cheval qui, après avoir pris terre, mordillait des ronces d'hiver le long d'un champ. Légèrement, elle se mit en selle, laissa tomber un long regard sur Pardaillan, et dit:
—A Florence, palais Borgia...
Pardaillan inclina la tête...
Ils ne se touchèrent pas la main. Elle partit au pas, sans tourner la tête, puis se mit au trot, puis prit le galop et disparut sur la route, au loin.
Pardaillan était demeuré à la même place, immobile, comme pétrifié... Pendant une heure, il demeura là, en tête-à-tête avec lui-même.
Tout à coup, une main se posa sur son épaule. Pardaillan tressaillit violemment, sortit de son rêve, regarda autour de lui. Et il vit Bussi-Leclerc avec Maineville.
XXXVI
LA POURSUITE
A ce moment, Pardaillan pensait ceci: sauvée de l'ambition, débarrassée de cet ulcère, cette femme devient un être d'amour et de beauté. Quant à ce qu'elle éprouve pour moi, bientôt elle aura oublié... Entre elle et moi, une belle amitié peut remplacer la haine... c'est tout!
Ce fut à cet instant que Maineville lui posa la main sur l'épaule.
—Bonjour, monsieur de Pardaillan, fit Maineville.
—Mes saluts à mon ancien prisonnier, ajouta Bussi-Leclerc.
—Messieurs, je vous salue, dit Pardaillan, que puis-je pour votre service?
—Nous accorder cinq minutes d'entretien, fit Bussi-Lederc.
—Mon Dieu, oui, mais pas ici! ajouta vivement Maineville.
—Et où cela, messieurs?...
—A Blois, où on vous cherche pour acte de rébellion, dit Bussi-Leclerc. Suivez-nous, monsieur, vous êtes notre prisonnier.
—Messieurs, dit Pardaillan, je veux bien vous suivre, mais non à Blois. Ce sera plutôt dans la direction de ce joli moulin dont on voit d'ici tourner les ailes, et qui ressemble si bien au moulin de la butte Saint-Roch.
Maineville eut un pâle sourire plein de menaces, et Bussi-Leclerc se mit à sacrer comme un païen.
—Décidez-vous, messieurs, continua Pardaillan. Allons-nous au moulin? Je vous suis. Voulez-vous aller à Blois? Je vous tire ma révérence, car je suis pressé.
—Par la mortboeuf, grogna Bussi-Leclerc, si vous ne nous suivez, je vais vous charger!
—Faites, monsieur, riposta Pardaillan qui, dans le même moment, tira sa rapière et tomba en garde.
Bussi-Leclerc dégaina et Maineville en fit autant. Tous deux attaquèrent furieusement, sans nulle honte, d'ailleurs, d'être à deux contre un. Mais à peine les fers s'étaient-ils baissés que Bussi jeta un cri de rage: pour la troisième fois, depuis ses diverses rencontres avec Pardaillan, son épée venait de lui sauter de la main et, décrivant une large parabole, allait tomber dans un fossé.
—Ton poignard, Bussi! cria Maineville.
Mais l'ancien gouverneur de la Bastille, ivre de fureur et blême de honte, n'entendit rien et courait ramasser son épée. En deux bonds, il l'eut reprise, au fond du fossé, se releva et bondit: à ce moment, il vit Maineville qui battait l'air de ses bras et s'affaissait lourdement, vomissant un flot de sang par la bouche. Un instant, il se tordit, frappa le sol du talon, laboura la poussière de ses ongles, puis il demeura immobile: Maineville était mort...
Bussi-Leclerc demeura quelques secondes comme hébété. Puis il se rua sur Pardaillan qui l'attendait de pied ferme.
—Cette fois, dit Pardaillan, j'envoie votre épée dans la Loire...
Et, en effet, il achevait à peine de parler que le fer de Bussi sauta et alla tomber non pas dans l'eau, mais sur le bord du rivage.
—Ramassez! dit Pardaillan.
Bussi-Leclerc s'assit au rebord du fossé, mit sa tête dans les deux mains et pleura. Pardaillan rengaina sa rapière.
—Excusez-moi, monsieur, dit-il, mais, à chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer; moi, je n'ai fait qu'exercer vos jambes, avouez que j'en use sans haine avec vous et pardonnez-moi d'être plus agile que vous... ce n'est pas ma faute... allons, ne pleurez pas ainsi, le seul témoin de votre défaite est mort.
—Je suis déshonoré! gronda Bussi-Leclerc.
—Si vous voulez que nous recommencions, peut-être serez-vous plus heureux, dit Pardaillan dans la sincérité de son âme.
Bussi lui jeta un regard furieux.
—Adieu donc! acheva Pardaillan. Je ne vous en veux pas. J'ai sept ou huit manières de faire sauter une épée. Si vous voulez, je vous les enseignerai, et alors nous serons à armes égales pour une prochaine rencontre...
—Dites-vous vrai? s'écria Bussi qui se releva, haletant.
—Monsieur, dit Pardaillan, croyez que je ne plaisante pas avec une chose aussi sérieuse qu'une passe d'armes d'où la vie d'un homme peut dépendre. Quand vous voudrez, je vous montrerai mes sept manières... vous en savez une, déjà.
—Par tous les diables, s'écria Bussi, vous êtes un honnête homme, monsieur; et c'est grand dommage que nous ne vous ayons pas eu avec nous. Votre main, s'il vous plaît?
Pardaillan tendit sa main que Bussi-Leclerc serra avec une sorte d'admiration mêlée d'effroi.
—Nous ne sommes donc plus ennemis? reprit le chevalier en souriant.
—Non! Et même, si vous le permettez, je me déclare votre ami. Mais vous me promettez...
—De vous enseigner ces quelques bottes; c'est entendu, je les tiens de mon père qui, sans avoir votre réputation, n'en avait pas moins appris le fin du métier des armes. Adieu, monsieur. Je vous retrouverai à Paris...
Là-dessus, Pardaillan salua et s'éloigna à grand pas en remontant le cours de la Loire.
«A Maurevert, maintenant!» murmura-t-il.
Et il hâta le pas vers la masure dans laquelle il avait laissé Maurevert sous la garde de Jacques Clément. Comme il n'était plus qu'à deux ou trois cents pas de la masure, il vit un homme qui, dehors, sur le pas de la porte, allait et venait avec agitation. Bientôt, il reconnut que, cet homme, c'était Jacques Clément. Il prit le pas de course et rejoignit Jacques Clément qui fit un signe de désespoir.
—Maurevert! hurla Pardaillan.
—Échappé! répondit Jacques Clément.
Pardaillan bondit dans la masure, et vit qu'elle était vide. Il ressortit, et vit que l'un des deux chevaux attachés à la haie n'y était plus!... Une effrayante expression de colère désespérée—peut-être le premier mouvement de colère qu'il eût eu de sa vie—bouleversa son visage.
—Quel malheur! fit Jacques Clément. Ah! mon ami, je ne me pardonnerai Jamais!...
—C'est un malheur, en effet, dit froidement Pardaillan. Mais comment a-t-il pu arriver?...
—C'est d'une terrible simplicité, dit Jacques Clément... Je m'étais assis devant le misérable, mon poignard à la main. Vous savez qu'il avait les pieds liés, mais les mains libres... J'attendais... A force d'attendre... et puis la physionomie livide de cet homme finissait par me faire mal... à force d'attendre, donc, j'ai voulu voir si vous arriviez. Je tenais mon poignard à la main. Je le déposai machinalement sur cette table... Je me levai, j'allai jusqu'à la porte... à peine y restai-je quelques instants...
—Oui, fit Pardaillan, j'aurai dû prévoir qu'un homme qui veut se sauver guette avec plus d'ardeur et de patience que l'homme qui garde... Il a pris le poignard et a coupé ses liens, n'est-ce pas?...
—Oui!.., Au moment où je me retournais pour rentrer, j'ai reçu sur la tête un coup violent, et une poussée m'a envoyé rouler dans la poussière... Quand je me suis relevé, j'ai vu Maurevert qui sautait sur l'un des chevaux et partait ventre à terre...
—C'est bien, dit Pardaillan. Nous devions retourner ensemble à Paris, retournez-y seul. Je vous y reverrai.
—Vous courez à sa poursuite?
—Parbleu!... fit Pardaillan en détachant et en enfourchant le cheval restant; quelle direction a-t-il prise?
—Il s'est élancé vers Beaugency... Où vous retrouverai-je?...
—Au couvent des Jacobins, si vous voulez. Adieu!
—Un dernier mot, fit Jacques Clément, dont la sombre figure s'illumina d'un éclair. Suis-je libre, maintenant?...
—Libre de quoi?...
—De tuer Valois!...»
Pardaillan frissonna. Il demeura un instant pensif, puis murmura:
—Accomplissez donc votre destinée, puisqu'il le fau!...
Pardaillan piqua des deux et se lança dans un galop effréné.
A deux lieues de là, il rencontra un paysan qui conduisait une charrette. Pardaillan interrogea le paysan en lui faisant une description exacte de Maurevert et de son costume. Le paysan lui montra à cent pas en avant une route qui s'éloignait perpendiculairement à la Loire.
—J'ai rencontré le cavalier que vous dites sur cette route que je viens de quitter, dit-il. Cette route s'enfonce de cinq lieues dans les terres, puis tourne à droite, et conduit à Tours...
Pardaillan jeta une pièce d'argent au paysan, alla rejoindre la route qui venait de lui être signalée et reprit son allure de galop furieux.
Bientôt le chevalier dut modérer son allure, sous peine de crever son cheval. Lorsqu'il atteignît le croisement des routes signalé par le paysan, la pauvre bête était déjà bien fatiguée par un temps de galop d'environ six heures.
Pardaillan mit donc pied à terre, devant une misérable auberge qui, placée au carrefour, s'appelait l'auberge des Quatre-Chemins. L'aubergiste, interrogé, prît un air très étonné et répondit hardiment qu'il n'avait vu passer aucun cavalier.
Le chevalier sentit une sorte d'accablement s'emparer de lui. Il ne dit rien, pourtant, et, s'étant occupé de faire donner des soins à son cheval, s'assit près du feu et commanda qu'on lui servît à manger. La nuit venait, le temps était triste. Pardaillan résolut de passer la nuit dans cette auberge... Tout en mangeant, il examinait du coin de l'oeil l'aubergiste, et se disait:
«Quelle figure de truand est-ce là?...»
En effet, l'homme avait fort mauvaise mine. De plus, il y avait deux garçons dans l'auberge, luxe insolite pour ce malheureux bouchon perdu en pleine campagne. Et ces deux hommes avaient, eux aussi, de ces physionomies louches, qui inspirent tout de suite au voyageur la pensée d'aller coucher ailleurs... Lorsqu'il eut fini de manger, Pardaillan s'accouda à la table, les bottes au feu. L'aubergiste plaça sur la table une chandelle fumeuse, et se retira.
Pardaillan vit qu'il était seul. Il était las. Sa pensée si vivante d'ordinaire, et si méthodique, devenait lourde. Peu à peu, il s'assoupissait. Et, comme il faisait un effort pour garder les yeux ouverts, son regard, tout à coup, tomba sur un fragment de miroir accroché devant lui.
Ce miroir réfléchissait la salle vaguement éclairée par le feu mourant et par la chandelle. Comme il allait refermer les yeux, il vit dans le miroir s'entrouvrir doucement la porte du fond de la salle.
La porte s'était ouverte sans bruit. Il sembla à Pardaillan qu'il apercevait alors la figure louche de l'aubergiste, dont les yeux de braise étaient fixés sur lui. Pardaillan s'immobilisa, le coude sur la table, la tête sur la main. Pendant une longue minute, il eut la sensation de ces yeux fixés sur lui par derrière.
Tout à coup, il vit que l'aubergiste se mettait en mouvement. Il devait être pieds nus, car le chevalier n'entendit pas le moindre bruit. Et voici que, derrière le maître de l'auberge, apparurent les deux garçons, autres ombres silencieuses, sournoises. Et Pardaillan entendit ceci:
—Il dort... c'est le moment...
Pardaillan vit les trois ombres se glisser vers lui, et, à cet instant, il lui sembla que quelque chose comme un couteau ou un poignard venait de jeter une lueur soudaine, et que le bras de l'aubergiste se levait.
«Je crois en effet que c'est le moment!» pensa-t-il.
Au même instant, il se leva brusquement, se retourna et renversa la table d'une violente poussée. Aux dernières lueurs de l'âtre, il vit l'aubergiste, un couteau à la main et ses deux garçons portant des cordes. Les trois hommes étaient demeurés pétrifiés de stupeur.
—Eh bien, fit Pardaillan qui éclata de rire, qu'attendez-vous pour me garrotter, vous deux?... Et vous, est-ce bien le moment de me saigner?...
En même temps, il s'élança et projeta ses deux poings en avant; les deux garçons poussèrent un cri de douleur, et déjà Pardaillan se retournait vers l'aubergiste, lorsque celui-ci, jetant son couteau, tomba à genoux et s'écria:
—Grâce, monseigneur, je vous dirai tout!...
—Comment, tu me diras tout... tu n'avais donc pas seulement l'intention de me voler?
—Monseigneur, j'avais l'intention de vous tuer! fit piteusement l'aubergiste.
—J'entends bien. Mais pour me voler...
—Hum! sans doute... Mais aussi pour obéir à un gentilhomme qui m'a payé.
—Ah! ha! voilà qui devient intéressant. Relève-toi, l'ami; et vous deux, maroufles, disparaissez, car vous saignez du nez comme des gorets égorgés...
Les deux garçons obéirent à cet ordre avec un évident plaisir et se précipitèrent au dehors. L'aubergiste se releva en disant:
—Vous ne me ferez pas de mal?
—Si tu dis la vérité. Mais, si je m'aperçois que tu mens, je te coupe les oreilles. Maintenant, rallume la chandelle et va chercher du vin...
L'aubergiste exécuta ces deux ordres avec promptitude.
—Parle, maintenant, dit Pardaillan, quand il fut installé devant son verre plein.
—Eh bien, monseigneur, voici la vérité pure: j'ai vu, en effet, ce gentilhomme dont vous m'avez parlé en arrivant...
—Quand cela?...
—Environ cinq heures avant vous.
—Il est entré, continua l'aubergiste, s'est assis à cette table même que vous venez de renverser et, après m'avoir fait boire avec lui, il m'a fait de Votre Seigneurie une si exacte portraiture que je vous ai reconnu à l'instant même où vous avez mis pied à terre devant l'auberge...
—Et alors?...
—Alors, il m'a affirmé que vous me demanderiez par où il était passé, et il m'a donné trois écus pour vous répondre que je ne l'avais pas vu...
—Soit! Mais je pense qu'il ne t'a pas chargé de m'assassiner? Car c'est, au fond, un digne gentilhomme, incapable d'une méchante action...
—Lui! s'écria l'aubergiste. J'ai deviné tout de suite que ce gentilhomme avait contre vous, une haine mortelle. Et, en effet, après avoir longtemps tourné autour du pot, il a fini par sortir de sa ceinture cinq écus d'or et m'a chargé, sinon de vous tuer, du moins de vous blesser, de façon que vous soyez retenu une bonne quinzaine ici...
Pardaillan demeura silencieux quelques minutes. Discuter avec cette brute lui parut oeuvre-inutile.
—Monseigneur, reprit timidement l'aubergiste, je pense que vous avez confiance dans ce que je vous ai dit?... Je vous vois réfléchir... et...
—Et tu crois que je me demande si je ne dois pas achever de t'étrangler? Eh bien, rassure-toi, je te donne vie sauve, à condition que tu me dises par où il est parti.
—Ma foi, s'écria l'aubergiste, vaille que vaille, je vous dirai la vérité. Car j'ai plus de sympathie pour vous que pour ce gentilhomme.
—Merci. Pourquoi?
—Parce que vous êtes l'homme le plus fort que j'ai jamais vu. Eh bien, il m'a chargé de vous dire, au cas où vous me rosseriez au lieu de vous laisser tuer... qu'il file sur Tours par le grand chemin qui passe à ma porte.
—Tandis qu'au contraire?
—Il a repris le sentier qui rejoint la route de Beaugency...
—Y a-t-il, à Beaugency, un pont sur la Loire?
—Il y a le bac, monseigneur.
—C'est bien. Prépare-moi un lit, si c'est possible. Et, demain matin, tu me réveilleras à l'aube.
L'aubergiste s'inclina et sortit. Dix minutes plus tard, il vint annoncer à Pardaillan que son lit était prêt. Le chevalier suivit l'homme et pénétra dans une chambre qu'il fut étonné de trouver assez propre.
L'aubergiste montra à Pardaillan qu'il y avait un fort verrou à la porte.
—Pourquoi faire? dit Pardaillan. Comment peux-tu me réveiller si je ne laisse pas la porte ouverte?...
L'aubergiste se retira, ébahi.
Pardaillan connaissait les hommes, et il avait eu le temps d'étudier l'aubergiste. Car, bien qu'il eût laissé sa porte ouverte, non seulement cet homme ne fit aucune tentative contre lui, mais encore il monta la garde toute la nuit, de crainte que ses deux acolytes n'essayassent d'entrer. Pardaillan dormit donc tranquillement, sous la garde de l'homme que Maurevert avait payé pour l'assassiner. Vers sept heures du matin, il se remit en route, non sans avoir sondé une dernière fois l'aubergiste:
—Mais enfin, lui dit-il en le quittant, pourquoi, pour un peu d'argent, as-tu voulu tuer un homme qui ne t'a jamais fait aucun mal?
—Que voulez-vous, monseigneur, fit l'aubergiste, on ne mange pas tous les jours à sa faim; la misère est dure. Pillé par les huguenots, pillé par les catholiques, j'en suis tombé à essayer de tous les métiers.
—Y compris celui d'assassin à gages. Voici un écu pour toi, outre l'écot que je t'ai payé.
En laissant l'aubergiste, perplexe, se demander à quel diable d'homme il avait eu affaire, Pardaillan prit d'un bon trot le sentier qui lui avait été indiqué.
Deux heures plus tard, il retomba donc sur le chemin qu'il avait quitté la veille. Il piqua sur Beaugency.
Comme il passait près d'un gros bouquet de bouleaux et d'ormes, une détonation éclata soudain, sur sa droite, et la balle de l'arquebuse brisa une branche près de lui, Pardaillan sauta à terre et s'élança sous bois, dans la direction de la fumée, qui, à vingt pas de là, se dissipait lentement. Mais il eut beau battre les environs, il ne trouva personne.
Qui avait tiré? Était-ce l'un de ces innombrables malandrins qui infestaient les routes? Maurevert avait-il payé et aposté l'un de ces brigands de grand chemin, en prévision que Pardaillan pût échapper à l'aubergiste et retrouver sa piste? C'est ce qu'il était impossible de savoir.
Il se remit donc en selle et se lança au galop jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de Beaugency. Comme on le lui avait dit, il y avait un bac, à cet endroit. Le passeur se trouvait justement sur la rive où était Pardaillan lui-même. Il n'eut donc qu'à embarquer. Et le passeur commença à haler sur la corde.
Pardaillan l'interrogea. Un cavalier avait-il, la veille au soir, franchi la Loire? Le passeur répondit qu'aucun cavalier n'avait franchi le fleuve: mais que, se trouvant la veille au soir sur la rive gauche, il avait été interpellé par un gentilhomme fait comme celui dont il lui parlait; et que ce gentilhomme lui avait demandé si la route se prolongeait bien jusqu'à Orléans...
«Bon, pensa Pardaillan, je rejoindrai par la rive droite Orléans, tandis qu'il aura rejoint par la rive gauche.»
Mais, comme il songeait ainsi et qu'on se trouvait à ce moment au beau milieu de la Loire, le passeur imprima au bac un mouvement si maladroit que le cheval de Pardaillan fut précipité à l'eau.
Pardaillan était resté à cheval comme le faisaient les cavaliers pressés sur ces larges bateaux plats. En sentant que son cheval s'enfonçait, il se débarrassa vivement des étriers et l'accrocha à la crinière du cheval qui, libre de ses mouvements se mit à nager vigoureusement vers la rive droite.
Il n'y avait personne en vue, le bac abordant un peu au-dessous de Beaugency. Pourtant, au moment où Pardaillan, ayant d'abord plongé, revint à la surface et s'accrocha à la crinière, deux coups d'arquebuse partirent de la rive droite, et le cheval, frappé à la tête, disparut sous les flots.
Pardaillan plongea. Il éprouvait une colère furieuse, car il lui semblait manifeste que les arquebusiers avaient été apostés par Maurevert, et que le passeur était complice.
Il resta sous l'eau aussi longtemps qu'il put et, entraîné par un courant très rapide, ne reparut à la surface que cinquante pieds plus bas.
Un regard jeté sur la rive la lui montra déserte comme précédemment. Dans ce même coup d'oeil, il vit que le passeur s'était arrêté au milieu du fleuve et examinait cette scène sans manifester aucune intention de lui porter secours. La complicité du passeur était évidente.
—Toi, murmura Pardaillan entre ses dents serrées, toi, tu me paieras ta trahison!
Il nageait avec effort, gêné qu'il était par ses habits, mais, suivant une diagonale allongée, il se rapprochait tout de même de la rive, lorsque deux nouveaux coups de feu éclatèrent... L'eau, frappée par les balles, rejaillit autour de Pardaillan. Alors, une rage s'empara de lui.
Il comprit qu'il fallait tout risquer et tenter d'aborder au plus tôt. Il se mit à nager furieusement, coupant, cette fois, le plus droit qu'il pouvait.
Une fois encore, après un temps pendant lequel les assassins avaient rechargé leurs armes, deux détonations éclatèrent, sans qu'il fût atteint... Il touchait presque au rivage et, en trois brasses, il prit pied. Il s'élança, se secoua furieusement et regarda au loin dans la direction des coups de feu. Mais il ne vit personne!... Alors, il se dirigea vers Beaugency.
Dans la première auberge qu'il rencontra, il entra tout mouillé, et, s'étant fait donner une chambre, se déshabilla et fit sécher ses vêtements devant un grand feu... Lorsque Pardaillan se fut rhabillé, il sortit de la petite ville, non sans avoir vidé, pour combattre l'effet du bain, une bouteille de ce vin de Beaugency qui jouissait alors d'une excellente réputation.