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Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue cover

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 42: XL LE PALAIS RIANT
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About This Book

A charged religious procession moves from the city toward Chartres, carrying competing agendas that range from reconciliation with the king to plans for deposition, intimidation, or murder. Spectacle and rhetoric mingle piety with political violence as a staged flagellation and inflammatory cries turn the crowd against Protestants while leading nobles converse about secret projects. Amid the turmoil a hooded monk walks with a concealed dagger, and a closed litter carries two women who contemplate manipulating a powerful lord by asserting a rival’s death to clear the way for their schemes.




XXXVII

LA FORET DE MARCHENOIR

Le chevalier gagna rapidement le point d'atterrissage du bac sur la rive droite, à un quart de lieue environ. De loin, il put constater que le passeur se trouvait à ce moment sur la rive gauche, attendant des clients.

Au bout d'une heure, deux paysans, conduisant une petite charrette attelée d'un âne, se présentèrent pour passer.

Charrette, âne et paysans embarquèrent et le bateau commença sa traversée le long de la corde. Lorsqu'il fut sur le point de toucher terre, Pardaillan accourut, et, tranquillement, prit place dans le bac au moment où les deux paysans s'en éloignaient. Le passeur le reconnut, et, devenant très pâle, se mit à trembler.

—Allons, fit Pardaillan du ton le plus paisible, passe-moi sur l'autre bord et tâche d'être plus adroit que tout à l'heure sans quoi je ne te paierai pas; au contraire, je te ferai payer mon cheval.

—Ah! monsieur, s'écria le passeur, entièrement rassuré, ce ne fut pas de ma faute, allez, et je puis dire que j'ai eu bien peur pour vous, surtout quand j'ai entendu l'arquebusade. Mais j'espère, puisque vous voilà sain et sauf, que vous avez rejoint ces deux misérables?...

—Tiens! Comment sais-tu qu'ils étaient deux?...

—Je les ai aperçus, balbutia le passeur, interloqué.

—Ah! c'est juste. Eh bien, moi, je n'ai pu les voir et les deux scélérats m'ont échappé...

Entièrement rassuré, le passeur se mit à manoeuvrer, et Pardaillan s'assit sur un banc, très indifférent en apparence. Seulement, lorsque le bac fut à peu près au milieu du fleuve, c'est-à-dire à l'endroit même où cheval et cavalier avaient été précipités dans l'eau, Pardaillan se leva, marcha résolument sur l'homme, le poussa violemment par-dessus bord. Au même instant, il le saisit par le collet, et le maintint plongé dans l'eau jusqu'au cou.

—Grâce! cria le passeur, livide de terreur. Laissez-moi remonter, je ne sais pas nager!...

—Scélérat, avoue que tu as voulu me noyer...

—Non! gémit le passeur, fou d'épouvante.

Pardaillan lui plongea la tête dans l'eau, puis le retira à demi suffoqué.

—Avoue que tu connais ceux qui m'ont arquebusé!

—Non! Non!... je...

Un nouveau plongeon interrompit l'infortuné. Cependant, étant parvenu à redresser la tête hors de l'eau, il râla:

—Grâce! Je dirai tout!...

—Parle donc! et tu auras vie sauve, foi de Pardaillan.

—Pardaillan! C'est bien ce nom que M. de Maurevert m'a dit!...

—Tu le connais donc?

—Depuis huit ans que je fais partie de la sainte Ligue, dit le passeur en essayant d'esquisser un signe de croix. Eh bien, M. de Maurevert vint hier, et me parla d'un terrible parpaillot qui avait tenté d'assassiner notre grand Henri... Il paraît que vous avez manqué votre coup. Là-dessus, M. de Maurevert et d'autres se sont mis en campagne pour vous rattraper et ont donné le mot d'ordre à tous les fidèles ligueurs. Vous voyez bien qu'en tout cas ce n'était pas un péché que de vous noyer...

—Au contraire! dit Pardaillan qui aida alors le passeur à remonter dans son bac. Mais, dis-moi, Maurevert s'est-il dirigé sur Orléans comme tu le prétendais?

—Eh bien, fit le passeur après une courte hésitation, la vérité, c'est que je l'ai passé et qu'il est entré dans Beaugency où je sais qu'il a passé la nuit au Lion-d'Or.

—Ramène-moi au bord! fit Pardaillan d'une voix rauque.

—Vers Beaugency?...

—Oui!...

Quelques minutes plus tard, sans plus s'inquiéter du passeur, Pardaillan courait vers la ville et se mettait en quête de l'auberge du Lion-d'Or. Il apprit qu'elle était située à l'extrémité de la ville dans la direction de Châteaudun. Pardaillan traversa Beaugency au pas de course. Nul, d'ailleurs, ne fit attention à lui; la ville, depuis quelques instants, s'était emplie de rumeurs; la nouvelle venait de s'y répandre que le duc de Guise avait été tué.

Pardaillan atteignit enfin l'auberge du Lion-d'Or. Là, comme dans toute la ville, l'émotion était à son comble. Pardaillan se dirigea droit sur l'hôtesse, vigoureuse commère qui pérorait au milieu d'un groupe de bourgeois.

—Madame, dit-il, j'arrive de Blois, où le duc de Guise a été tué...

Aussitôt, Pardaillan, entouré et supplié de donner des détails, raconta en quelques mots le meurtre de Guise. Il ajouta qu'il était chargé de courir après l'un des meurtriers, et fit une description si exacte de Maurevert que l'hôtesse s'écria:

—Mais cet homme était là, il n'y a qu'un quart d'heure... Ah! le misérable! Je comprends pourquoi il s'est enfui précipitamment à cheval!...

—Comment cela?

—Oui: deux hommes, deux de ses complices, sans doute, sont venus lui parler mystérieusement et aussitôt il a fait seller son cheval.

Pardaillan comprit que ces deux complices n'étaient autres que ceux qui l'avaient arquebuse.

—Madame, s'écria le chevalier, il faut que je rattrape cet homme. Quelle direction a-t-il prise?...

—La route de Châteaudun...

—Avez-vous un bon cheval contre les cinquante écus de six livres que voici?...

—Et un fameux, qui file comme le vent!...

Quelques instants plus tard, Pardaillan s'élançait sur un cheval que, d'un coup d'oeil, il reconnut bon coureur.

Bientôt, il vit se dessiner à l'horizon les premiers plans d'une masse d'arbres dépouillés de leur feuillage et dont les branches nues se tordaient dans le ciel triste, comme des bras éplorés. C'était la forêt de Marchenoir, qu'il lui fallait traverser d'un bout à l'autre.

Il y avait vingt minutes qu'il était entré sous bois. La forêt de hêtres et d'ormes s'animait, autour de lui, d'une vie fantastique. Les bouleaux fuyaient derrière lui, pareils à des fantômes blancs. En avant! Le cheval bondissait, fendait l'air et dévorait l'espace.

Soudain, Pardaillan frissonna des pieds à la tête et devint pâle comme un mort: à une faible distance devant lui, derrière un tournant du bois, il entendit un hennissement... Deux minutes plus tard, il aperçut le cavalier qui courait devant lui, et un sourire terrible, féroce, effrayant, tordit ses lèvres... Ce cavalier, c'était Maurevert!...

Maurevert galopait sans tourner la tête. Il se savait poursuivi. Il savait qu'il allait mourir!... Il galopait, ou plutôt se laissait entraîner par son cheval qu'il ne frappait même plus...

Son visage, d'une pâleur de cadavre, avait parfois d'effrayantes contractions... et, parfois aussi, il lui semblait que son coeur s'arrêtait de battre, puis, brusquement, ce coeur se mettait à frapper des coups terribles dans sa poitrine et bondissait, affolé, éperdu...

Depuis seize ans, Maurevert avait peur... peur de Pardaillan! Non pas peur de la mort, mais peur de la mort que lui donnerait Pardaillan; non pas peur de se battre, mais peur de se battre avec Pardaillan.

Tout à coup, son cheval, qu'il ne soutenait plus, buta et tomba. Maurevert ne se fit pas de mal en tombant. Il put se relever.

Il n'avait plus aucune idée, aucune pensée. Ses lèvres blanches tremblaient convulsivement. Il vit Pardaillan, à trente pas de lui, qui mettait pied à terre.

Cette vue ranima en lui une étincelle d'énergie; il se baissa vivement, tira un pistolet des fontes de sa selle, mit un genou à terre et visa Pardaillan. Le chevalier marcha sur lui, tout droit, d'un bon pas, et, quand il fut à dix pas, il dit:

—Tire, mais tu vas me manquer...

Maurevert le regarda une seconde. Pardaillan lui apparut dans une sorte de nuage flamboyant où il ne distinguait que l'éclair des deux yeux et l'effrayante menace du sourire. Il fit feu... Et il vit qu'il avait manqué Pardaillan!...

Un arbre se trouva derrière lui. Il s'appuya au tronc, et demeura immobile, ses yeux exorbités fixés sur Pardaillan.

—Lors de notre rencontre sur les pentes de Montmartre, je t'avais fait grâce, dit Pardaillan. Pourquoi as-tu essayé encore de m'assassiner?...

Maurevert ne répondit pas. Pardaillan reprit:

—Assassin de Loïse, toi qui as payé l'aubergiste des Quatre-Chemins pour m'égorger, payé des gens pour m'arquebuser, payé le passeur pour me noyer, réponds, assassin de Loïse, que te ferai-je pour toute la souffrance injuste que tu m'as infligée? Je te laisse le soin de déterminer ton châtiment Réponds.

Maurevert ne vivait plus... il était en agonie... Pardaillan le considéra un instant.

—Puisque tu ne réponds pas. c'est moi qui choisirai ton supplice. Et le voici...

A ces mots, Pardaillan toucha du bout du doigt la poitrine de Maurevert, à l'endroit où il voyait battre le coeur. A ce contact, ce coeur eut un sursaut terrible. Maurevert ouvrit la bouche toute grande, et ses yeux se révulsèrent... Il demeura appuyé au tronc d'arbre, sur ses jambes fléchissantes, et il semblait n'être plus maintenu que par le doigt de Pardaillan appuyé sur sa poitrine.

—Ton supplice, continua le chevalier, le voici: il durera des années, il durera tant que tu vivras; c'est un supplice de honte; toute ta vie, tu te diras que, t'ayant haï, t'ayant poursuivi, t'ayant atteint, t'ayant tenu en mon pouvoir, je t'ai méprisé assez pour te laisser vivre!... Maurevert, tu ne mourras pas!... Assassin de Loïse, voici ton châtiment, Pardaillan te fait grâce!

A ce moment, Maurevert, n'étant plus soutenu, s'inclina sur le côté et s'affaissa mollement...

Pardaillan tressaillit, se pencha sur lui avec une sorte d'étonnement mystérieux, et alors, seulement, il vit que Maurevert était mort!...

Mort!...

Maurevert ne venait pas de mourir lorsque Pardaillan s'était reculé... Maurevert était mort depuis quelques instants déjà... Maurevert était mort à l'instant précis où le doigt de Pardaillan s'était appuyé sur sa poitrine... ce contact avait foudroyé son coeur...

Un médecin qui eût disséqué le corps de Maurevert eût sans doute trouvé qu'il avait succombé à la rupture de quelque vaisseau sanguin. Quant à nous, nous dirons simplement que Maurevert était mort de peur.




XXXVIII

UN SPECTRE QUI S'ÉVANOUIT

Pardaillan demeura une heure immobile près de ce cadavre. Une profonde rêverie l'emportait vers les lointains horizons de sa jeunesse. C'était Maurevert qu'il avait sous les yeux et c'était Loïse qu'il voyait.

Il la voyait telle qu'il l'avait vue à la minute de sa mort, au moment où la pauvre petite avait, dans un dernier effort, jeté ses bras autour de son cou et avait fixé sur lui ses yeux désespérés et radieux... contenant tout le rayonnement de l'amour le plus pur et tout le désespoir de l'éternelle séparation...

Et, maintenant, l'assassin de Loïse gisait à ses pieds. Maurevert était mort!...

Alors, il sembla à Pardaillan qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie. Mortes ses amours, mortes ses haines, il se voyait seul, affreusement seul, n'ayant plus rien pour le soutenir...

Un instant, l'image de Fausta passa devant ses yeux, mais, cette image, il la regarda passer avec une morne indifférence. Puis, ce fut Violetta, le petit duc d'Angoulême, et quelque chose comme un triste sourire erra sur ses lèvres...

Puis, ce fut le doux visage de Huguette, de la bonne hôtesse, et Pardaillan murmura:

—Là, peut-être, trouverai-je réellement la pierre où le voyageur repose sa tête fatiguée...

Le pas alourdi d'un bûcheron le tira de sa rêverie.

Il se réveilla, se secoua, et appelant le bûcheron, le pria de lui prêter sa pioche, et lui offrit un écu en récompense. Le bûcheron, apercevant le cadavre, obéit en tremblant. Pardaillan creusa une fosse dans la terre dure de gelée. Quand elle fut assez profonde, il y plaça le cadavre de son ennemi, le recouvrit avec la couverture de selle du cheval de Maurevert; puis il combla la fosse et rendit la pioche au bûcheron, qui lui dit:

—Ce cheval est fourbu... Puis-je le prendre?

—Oui, dit Pardaillan, car son cavalier n'en a plus besoin.

Il se dirigea alors vers son propre cheval, que cette halte prolongée avait reposé; il passa la bride sous son bras; et, à pied, suivi par la bête, suivit la route; une lieue plus loin, il se remit en selle et, d'un temps de trot, gagna Châteaudun.

Il s'arrêta dans une bonne auberge et y passa la nuit.

Le lendemain matin, étant remonté à cheval, il reprit le chemin de Blois, où la première figure qu'il vit en entrant fut celle de Crillon, le brave Crillon, occupé à refouler une foule de bourgeois qui criaient à tue-tête:

—Mort à Valois! Vengeons notre duc!...

—Eh! monsieur de Crillon! cria Pardaillan lorsqu'il vit que la besogne était terminée et que la rue était libre.

Crillon aperçut Pardaillan et, poussant vers lui son cheval, lui tendit la main.

—J'ai un service à vous demander, fit Pardaillan.

—Dix, si vous voulez!

—Un suffira, mais je vous en serai dix fois reconnaissant. On a arrêté l'autre jour, dans l'hôtel de la signora Fausta, deux pauvres filles qui n'y doivent rien comprendre. Je voudrais obtenir leur liberté...

—Dans une heure, elles seront libres, dit Crillon.

—Merci. Voulez-vous avoir l'obligeance de leur dire qu'on les attend à Orléans, elles savent où...

—Ce sera fait, dit Crillon. Mais vous, mon digne ami, prenez garde à Larchant.

—Bah! Il veut donc être éclopé des deux jambes?...

—D'ailleurs, reprit Crillon, Sa Majesté vous protégerait au besoin. Venez, je vais vous présenter...

—Pourquoi faire?...

—Mais, fit Crillon stupéfait, parce que le roi veut vous voir et récompenser celui qui...

—Oui, mais, moi, je ne veux pas voir le Valois. Il a une triste figure. Monsieur de Crillon, si on vous parle de moi, rendez-moi le service de dire que vous ne m'avez pas vu.

—Soit! fit Crillon ébahi.

Ils se serrèrent la main, et Pardaillan gagna tranquillement l'intérieur de la ville, où régnait un grand silence.

Pardaillan se dirigeait vers l'auberge du Château où on se rappelle qu'il avait loge. Il y chercha Jacques Clément, et ne l'y trouva pas.

—Bon! pensa-t-il, il sera parti pour Paris...

Et il reprit la chambre qu'il avait occupée précédemment, avec l'idée de se remettre en route après deux jours de halte.

Pardaillan se donnait à lui-même comme prétexte qu'il avait besoin de repos. En réalité, il avait surtout besoin de réfléchir, de se retrouver, de voir clair en lui-même et de prendre une décision d'où il sentait que sa vie à venir allait dépendre.

En ce jour, Pardaillan apprit que la duchesse de Montpensier avait pu fuir, que le duc de Mayenne s'était également échappé de Blois, ainsi que tous les seigneurs de marque qui avaient afflué dans la ville au moment des états généraux. Ainsi, Henri III n'avait pas profité de sa victoire.

Seul, le cardinal de Guise avait succombé; il avait été lardé de coups de poignard le jour même où Pardaillan rentra dans Blois.

Le surlendemain de sa rentrée à Blois, Pardaillan apprit que le roi était parti pour Amboise.

Pardaillan, lui, après s'être promis de partir au bout de quarante heures, resta. D'abord parce qu'il était indécis, irrésolu, et qu'il écartait de sa pensée ce point d'interrogation formidable qui l'obsédait:

—Irai-je ou n'irai-je pas à Florence?

Quelques jours s'écoulèrent. La fin de l'année se passa dans une tranquillité relative. Cependant, on apprit, le 3 janvier, que Mayenne avait réuni une armée et qu'il se dirigeait sur Paris, acclamé tout le long du chemin par les populations révoltées. Crillon avait environ dix mille hommes de troupe campés sous Blois. Il se tint prêt à tout événement... mais le roi ne rentrait toujours pas.

Cependant, le 5 au matin, Pardaillan, étant descendu dans la grande salle pour se rendre ensuite au château où, tous les jours, il allait voir Crillon, apprit que le roi était revenu dans la nuit. Du moins, c'était la rumeur qui courait dans l'auberge. Comme il allait sortir, il vit entrer par la porte du fond de la salle, qui communiquait avec l'escalier du premier étage, un moine qui, le capuchon rabattu sur le visage, s'avançait vers la porte de sortie.

«Je connais cette tournure-là!» fit en lui-même Pardaillan, qui tressaillit.

Et il se plaça devant le moine qui traversait la salle. Le moine s'arrêta un instant, puis murmura:

—Venez...

Pardaillan reconnut la voix de Jacques Clément!...

—Diable! songea-t-il, je crois que je vais assister à quelque grand événement. Il y a sous cette robe de bure un poignard qui, en prenant contact avec la poitrine de Valois, pourrait bien changer l'histoire de la monarchie. Il faut que je voie cela!

Et il se mit à suivre Jacques Clément, qui était sorti. Sur la place, à vingt pas du porche du château, Jacques Clément s'arrêta.

—Ainsi, dit Pardaillan en l'abordant, vous êtes revenu à Blois?

—Je ne suis pas revenu, dit le moine d'une voix sombre; je ne me suis pas éloigné un instant de ma chambre; je savais que vous étiez dans l'auberge; mais j'ai voulu être seul... Pardaillan, l'heure est venue... Rien ni personne ne pourra m'empêcher de tuer Valois ce matin. Voilà quinze jours que je guette son retour... Dieu me l'envoie enfin!... Et Dieu a voulu aussi vous faire rester à Blois afin que vous m'aidiez... Pardaillan, il faut que vous me fassiez entrer au château. Présentez-moi à Crillon comme un de vos amis, faites ce que vous voudrez, mais il faut que j'entre...

—Ainsi, vous avez compté sur moi pour vous aider à tuer le roi?

Pardaillan devint grave et réfléchit une minute, non sur la décision qu'il allait prendre, mais sur la manière de communiquer cette décision à Jacques Clément.

—Mon cher ami, dit-il enfin, écoutez-moi bien. Si vous me disiez: «Tout à l'heure, je me bats en duel, veuillez vous aligner avec le témoin de mon adversaire», je vous répondrais: «Très bien, allons nous couper la gorge avec cet inconnu.» Si vous étiez attaqué, fût-ce par dix rois, et que vous m'appeliez à l'aide, je tomberais sur les dix rois à bras raccourcis, et, si Valois était dans le tas, peut-être aurait-il à se repentir d'avoir porté la main sur vous. Mais vous me demandez de vous conduire par la main jusqu'à celui que vous voulez tuer. Cela me dérange de mes habitudes...

—Vous refusez?

—De vous aider dans un assassinat, oui!

Jacques Clément demeura atterré.

—Malédiction! murmura-t-il sourdement.

A ce moment précis, Pardaillan vit Crillon sortir du porche et avancer vivement vers lui.

—Vous connaissez ce révérend père? dit le capitaine en rejoignant le chevalier.

—Je le connais, dit Pardaillan.

—Cela suffit, reprit Crillon. Mon père, ajouta-t-il en se tournant vers Jacques Clément, le chapelain n'est pas au château. La reine mère, malade, demande un confesseur à l'instant même. Suivez-moi, je vous prie...

Jacques Clément saisit le bras de Pardaillan stupéfait, et, d'une voix qui le fit frissonner:

—C'est Dieu qui m'envoie!...

Et le moine, à grands pas, suivit Crillon.

Jacques Clément entra dans le château à la suite de Crillon, qui, rapidement, se dirigeait vers l'appartement de Catherine de Médicis, situé au rez-de-chaussée.

Chose étrange: personne ne semblait se préoccuper de cette maladie de la vieille reine, qui, pourtant, devait être bien grave, puisque Catherine voulait un confesseur.

Ce fut une chose effrayante que cette indifférence de tous devant l'agonie de Catherine de Médicis. Seul, Ruggieri lui demeura fidèle jusqu'au bout.

Cette femme, qui avait fait trembler la France, qui avait tenu dans sa main la destinée du royaume, s'éteignait sans que nul songeât à elle...

Jacques Clément, en approchant de l'appartement de la reine, remarqua parfaitement cette solitude, cette indifférence, tandis que le reste du château retentissait du bruit des armes, des conversations et même d'éclats de rire.

Crillon avait introduit le moine dans une pièce obscure où pesait une infinie tristesse. Bien qu'il fît jour au dehors, les rideaux étaient fermés et un flambeau de cire se consumait sur la cheminée.

Au bout de quelques instants, le moine vit un lit... et, dans ce lit, une femme vieille, ridée, livide, qui le regardait de ses grands yeux étrangement lumineux.

Autour du lit, il y avait comme une magnifique irradiation de terreur, et les ténèbres amoncelées dans les angles vibraient de l'épouvante. Mais Jacques Clément était alors inaccessible à la peur... Il songeait seulement ceci:

La mère de Henri III meurt; et celui qui la voit mourir, c'est le fils d'Alice de Lux...

Cependant, un mouvement de la vieille reine l'arracha brusquement à sa rêverie. D'un geste lent de sa main affaiblie, Catherine lui faisait signe d'approcher. Elle murmura:

—Plus près, mon père, plus près...

Il vint à pas lents et s'arrêta tout contre elle, au chevet du lit. Catherine de Médicis le regarda, et, dans son souffle haletant, reprit:

—Vous n'êtes pas le chapelain du château...

—Non, madame, le chapelain est absent; je passais par hasard, et c'est moi qu'on a appelé...

—Mon fils? demanda la mourante. Où est mon fils?...

—Le roi est à Amboise, madame...

Elle demeura une minute silencieuse, les yeux fermés. De ces paupières soudées descendaient des larmes qui suivaient le sillon des rides... Et elle dit:

—Je ne le verrai donc plus?... Je meurs, et mon fils n'est pas là...

Puis elle se mit à parler d'une voix rapide et indistincte. Le moine, penché sur elle, ne put saisir au passage que quelques mots, des noms plutôt...

—Diane de France... Montgomery... ce n'est pas vrai... puis, vous, Coligny... je ne veux pas... écoute, Maurevert...

Jacques Clément écoutait ardemment. Tout à coup, Catherine s'arrêta. Elle ouvrit des yeux étonnés et, s'arrangeant sur ses oreillers, dans un retour d'énergie vitale:

—Qu'ai-je dit? demanda-t-elle rudement.

—Rien, madame, fit le moine. J'attends qu'il plaise à Votre Majesté de me confier les secrets de son âme.

La vieille reine se souleva, avec un long frisson. Elle fixa sur le confesseur un regard ardent:

—Mon père, dit-elle, si je me repens de mes fautes, Dieu me les pardonnera-t-il?...

—Si vous les avouez, oui!

—Écoutez donc, puisqu'il le faut.

Le moine se recueillit, s'immobilisa, à demi penché pour recueillir les suprêmes aveux de la reine.

—Voilà, dit l'agonisante dans un râle, à peine perceptible, j'ai tué ou fait tuer quelques douzaines de pauvres diables, qui s'obstinaient à ne pas écouter mes avis... la hache, la corde, les oubliettes, le poison, j'ai dû employer tous ces moyens. J'avoue que J'eusse pu éviter ces meurtres, mais au détriment du bon gouvernement de l'Etat...

—Passez, madame, dit le moine, ceci est peu de chose...

Catherine tressaillit de joie. Elle reprit avec plus d'hésitation:

—Montgomery tua mon époux Henri deuxième... j'avoue que ce coup de lance malheureux n'était pas tout à fait dû au hasard...

—Le roi votre époux vous a fait subir mille avanies; quelque énorme que soit le crime, il se conçoit et je crois que vous pouvez passer à d'autres événements...

Catherine respira, soulagée.

—Jeanne d'Albret, continua-t-elle, est morte d'une fièvre qui la prit soudain au Louvre; j'avoue que, si je ne lui avais pas envoyé certaine boîte de gants, la fièvre n'eût peut-être pas été mortelle...

—Passez, madame! gronda le moine.

—Mon fils, haleta la mourante, mon fils Charles IX eût peut-être longtemps vécu si je n'avais eu un ardent désir de voir Henri sur le trône...

Un sanglot expira sur les lèvres de la reine en même temps qu'elle prononçait le nom d'Henri...

—Coligny, continua-t-elle d'une voix plus faible, plus lointaine; oh! que de gens l'entourent; ils sont des centaines... mon père... ils sont des milliers... c'est moi qui les fis mourir... mais c'était pour sauver l'Eglise!

—Ensuite? demanda le moine.

—C'est tout! râla Catherine, dont la tête se perdait. C'est tout!...

—Ensuite! gronda le moine en se redressant.

—C'est tout! Je le jure, pantelait la vieille reine, en essayant de se soulever, mon père, par grâce! par pitié!... L'absolution, ou je meurs maudite!...

—Meurs donc maudite! rugit le moine. Meurs maudite, sous mes yeux! Meurs sans absolution! Meurs pour subir les affres éternelles de l'éternel châtiment!...

—Miséricorde! murmura la reine dans le hoquet de l'agonie. Que dit ce moine!... Damnée! Maudite!

—Damnée et maudite à jamais! Car, de tous les crimes plus nombreux que les grains de sable dont parle l'Evangile, de tous tes forfaits qui font de ton âme une cour des Miracles de la scélératesse, écoute, reine! tu as oublié le plus hideux, le plus atroce!...

—Oh! hurla la reine, démente de terreur et d'angoisse, qui es-tu?... Au nom de quel spectre viens-tu?... Que m'annonces-tu?...

—Ce que je t'annonce! tonna le moine, plus livide que la mourante. Je t'annonce ceci: que ton fils, ton bien-aimé Henri, va mourir!... Mourir de ma main! Mourir maudît comme toi!...

Un cri déchirant, lugubre, insensé, jaillit des lèvres de l'agonisante. Elle tenta un suprême effort pour se jeter sur le moine, et retomba, avec un hoquet funèbre.

—Au nom de qui je viens! continua le moine, parvenu au paroxysme de l'exaltation. Au nom de l'une de tes victimes! La plus belle! la plus innocente! Celle dont tu as broyé le coeur, celle que tu as assassinée par la plus effroyable torture... Alice de Lux!... Qui je suis! acheva Clément en rabattant son capuchon. Regarde! Je suis celui qui, seul, pouvait te refuser l'absolution, te déclarer maudite et damnée au nom du Dieu vivant, et te conduire par la main jusqu'aux portes de l'enfer. Catherine de Médicis, je suis le justicier! Je suis le vengeur de ma mère! Je suis Jacques Clément, fils d'Alice de Lux!...

Un cri plus effrayant jaillit de la gorge de la vieille reine... Dans le sursaut de l'agonie, elle se leva presque droite, retomba sur le lit, le visage convulsé par le délire des angoisses sans nom; elle balbutia:

—Seigneur... tu es grand... tu es juste!... Seigneur, j'ai mérité cette expiation! Seigneur, je meurs... je meurs maudite...

Une faible secousse agita la reine. Puis elle se tint à jamais immobile. Catherine de Médicis était morte...

Henri III revint à Blois le lendemain. Lorsqu'on lui apprit la mort de sa mère, il répondit:

—Ah! Eh bien, qu'on l'enterre.

Un chroniqueur du temps rapporte qu'il ne prit aucun soin des funérailles, et que, pendant la nuit, elle fut jetée comme une charogne (sic) dans un bateau. On creusa une fosse dans un coin obscur, et on y enterra la reine mère. Ce ne fut qu'en 1609 que son corps fut retiré de là, transporté à Saint-Denis et placé dans le magnifique tombeau que Catherine s'était fait construire dans la basilique.

Jacques Clément, lorsqu'il eut vu que la vieille reine était morte, sortit de la chambre funèbre. A ce moment, un homme y entra, s'agenouilla près du lit, et se prit à sangloter. C'était Ruggieri... le seul qui eût aimé Catherine de Médicis. Le soir même de ce jour, l'astrologue quitta Blois, et personne n'en eut plus jamais de nouvelles.

Jacques Clément sortit du château sans être inquiété. Sur la place, il retrouva Pardaillan, qui ne lui posa aucune question et se contenta de lui dire:

—Le roi n'est pas à Blois...

—Je sais: il est encore à Amboise, dit Jacques Clément.

—Oui! mais ce que vous ne savez pas et ce que vient de m'apprendre Crillon, c'est que l'armée royale va se mettre en marche sur Paris et tâcher de rencontrer l'armée de Mayenne.

—J'irai donc à Paris, fit simplement le moine.

Pardaillan était rentré tout songeur dans l'auberge du Château. Quelques minutes plus tard, il ressortait, traînant son cheval par la bride. Crillon, installé sous le porche en cas d'alerte bourgeoise, l'aperçut et vint à lui.

—Vous partez?...

—Je pars! dit Pardaillan. Je m'ennuie, la grande route me distraira.

—Restez! Le roi vous donnera un régiment à commander.

—Bah! j'ai déjà bien du mal à me commander moi-même...

—Adieu, donc! Où allez-vous?...

—Tiens! Au fait! fit Pardaillan. Où vais-je?...

Il ôta son chapeau et l'éleva en l'air au bout de son bras.

—Connaissez-vous la rose des vents? dit-il. Faites-moi l'amitié de me dire de quel côté le vent pousse la plume de mon chapeau.

—Ah! ah! dit le brave Crillon, les yeux écarquillés de surprise.

—Eh bien?...

—Eh bien, donc, voici... Voyons, de ce côté, Paris... par là, Orléans... par là, Tours... et de ce côté-ci... monsieur de Pardaillan, la plume de votre chapeau va vers l'Italie.

—L'Italie? fit Pardaillan avec un rire étrange. Eh bien, pourquoi pas? Va pour l'Italie!

Et Pardaillan, ayant remis son chapeau sur sa tête, serra les mains du brave capitaine, sauta légèrement en selle et s'éloigna en sifflant une fanfare du temps du roi Charles IX.




XXXIX

LES FRAIS DE ROUTE DE PARDAILLAN

Pardaillan avait quitté Blois au moment où Henri III s'en approchait, revenant d'Amboise.

Le chevalier partait avec une sorte de joie d'allégement, sans remords. Il venait de régler deux vieux comptes de haine qui, pendant seize ans, avaient pesé sur sa vie: le duc de Guise tué en combat loyal, et Maurevert mort dans la forêt de Marchenoir.

Il se retrouvait. Il renaissait. Il respirait à pleins poumons la joyeuse ivresse de s'en aller libre, indépendant de tout et de tous, au seul gré de sa fantaisie.

Excitant donc parfois son cheval d'un appel de langue, il suivait la route qui, de Blois, allait à Beaugency, Meung et Orléans, par la rive droite de la Loire. Arrivé à Orléans, Pardaillan se dirigea tout droit sur l'hôtel d'Angoulême, et ce fut avec un battement de coeur qu'il approcha de la maison amie, où il allait revoir ce petit duc auquel il s'était si bien attaché, cette Violetta qu'il avait arraché à la mort, et cette poétique Marie Touchet, à laquelle il rattachait le charme de ses souvenirs de jeunesse.

C'était une maison de briques rouges à encadrement de pierre blanche, avec des balcons de fer forgé, aux courbes gracieuses.

Pardaillan mit pied à terre dans la cour; sur un signe que fit un suisse majestueux deux laquais s'élancèrent pour s'emparer de son cheval et le conduire aux écuries. Alors, seulement, le suisse de cet hospitalier logis s'enquit du nom du visiteur.

Le chevalier, sans répondre, regardait autour de lui, lorsque d'une porte surgit un être immense, porteur d'une superbe livrée toute galonnée, bouffi de graisse, avec des bras gros comme des cuisses, et des cuisses grosses comme des fûts de colonne. Cet être, en apercevant Pardaillan, ôta son chapeau, s'approcha en donnant tous les signes d'une respectueuse jubilation, et, d'une voix de basse-taille, s'écria:

—Dieu me pardonne!... Mais c'est M. le chevalier lui-même!...

Pardaillan considéra le phénomène sans le reconnaître.

—Est-il possible que M. le chevalier ne me reconnaisse pas! continua le phénomène. Surtout, nous avons fait la guerre ensemble. En avons-nous donné de ces coups d'estoc et de taille! A la chapelle Saint-Roch, à l'abbaye de Montmartre, à l'auberge de la Devinière, en avons-nous taillé en pièces et mis en déroute!

—J'y suis! fit Pardaillan. Je vous reconnais à la voix, monsieur de Croasse. C'est que vous étiez maigre, il y a quelques mois, tandis que maintenant...

—Oui, fit Croasse avec désinvolture, la maison est bonne. Dieu merci. Plus de sabres à avaler, ni de cailloux, ni d'étoupes enflammées, mais de bons gigots de cerf, de bonnes tranches de sanglier, de bons...

Pardaillan écoutait avec une inaltérable complaisance. Et il eût écouté longtemps sans doute si un deuxième géant, mais un géant maigre, cette fois, ne fût brusquement apparu: c'était Picouic.

—Monsieur le chevalier, dit-il en s'inclinant, daignez pardonner le bavardage de cet imbécile que la vie de cocagne a rendu positivement idiot, et qui laisse dans la cour le meilleur ami de Monseigneur.

Picouic, se précipitant, montra le chemin à Pardaillan, et laissa Croasse en butte aux sarcasmes du suisse. Pardaillan, donc, suivant son conducteur, traversa un vaste salon d'honneur, sur le grand panneau duquel se détachait un portrait en pied du roi Charles IX, monta un bel escalier de chêne ciré, et entra dans une petite pièce où il y avait comme un parfum d'intimité charmante.

Un jeune homme qui écrivait à une petite table, le dos tourné à la porte, se leva précipitamment, se tourna, tout pâle, vers le chevalier, demeura un instant immobile, puis courut se jeter dans les bras de Pardaillan, qui, doucement ému par cette joie visible, par ce bonheur et cette amitié, rendit étreinte pour étreinte...

—Vous, enfin! s'écria alors Charles d'Angoulême. Cher ami... mon bon, mon grand frère, vous venez donc enfin contempler le bonheur qui est votre oeuvre!...

—C'est-à-dire, fit le chevalier en souriant, je passais par Orléans, venant d'un désert et allant à un autre désert... j'ai voulu m'arrêter dans une oasis...

Déjà, le jeune duc s'était élancé en appelant, et, quelques instants plus tard, Violetta entrait, toute rosé d'émotion, s'approchait de Pardaillan, et lui tendait son front en murmurant:

—Il ne manque donc plus rien au bonheur de mon noble époux et au mien, puisque vous voici!...

Pardaillan, plus ému et plus étonné au fond qu'il n'eût voulu l'être de cette explosion de gratitude et de fraternelle amitié, embrassa sur les deux joues la gracieuse jeune femme. Au même instant, apparut Marie Touchet, la mère de Charles, et, comme Pardaillan s'inclinait profondément, elle fit trois pas rapides, le saisit dans ses bras, et, les larmes aux yeux, l'étreignit sur son coeur en disant:

—Je suis heureuse, mon cher fils, heureuse de pouvoir vous dire tout haut ce que je dis tout bas à Dieu dans mes prières de chaque soir: «Que le Seigneur protège le dernier représentant de la vieille chevalerie!...»

Et, se tournant vers un autre portrait de Charles IX, plus petit que celui du salon:

—Hélas! ajouta-t-elle avec un soupir, il n'est pas là pour remercier le sauveur de son enfant. Mais je vous aimerai pour deux, chevalier!

—Madame, dit le chevalier, en cherchant à dissimuler la joie puissante que lui procurait cette adorable minute. Madame, je me trouve royalement récompensé, puisque je vois un rayon de bonheur dans vos yeux, et un sourire sur vos lèvres...

Après les premiers moments d'effusion, ces quatre personnages s'assirent, et Pardaillan, accablé de questions, dut raconter ce qui lui était arrivé depuis la scène de l'abbaye de Montmartre. Il le fit avec cette simplicité qui donnait un si grand prix à ses récits, raconta la mort de Guise, celle de Maurevert, et enfin celle de Catherine de Médicis, mais ne dit pas un mot de Fausta.

Il y eut le soir dîner de gala auquel furent invités les notables seigneurs d'Orléans. A table, Pardaillan, malgré sa résistance, fût placé dans le fauteuil du maître.

Ce fut pour Pardaillan une inoubliable soirée. Mais, le lendemain, lorsque Charles d'Angoulême pénétra dans la chambre du chevalier pour lui annoncer qu'il avait préparé à son intention une partie de chasse, Pardaillan répondit qu'il allait partir.

—Partir! fit le jeune duc en pâlissant, mais pour quelques heures sans doute?... Car vous nous restez? Vous vous établissez ici... Nous ne nous séparons plus...

—Un jour, peut-être, viendrai-je vous demander une plus longue hospitalité, répondit Pardaillan; pour le moment, il faut que je vous dise adieu...

Ni les supplications de Marie Touchet, ni les larmes de Violetta, ne purent retenir le chevalier. Pardaillan, violemment ému, serra leurs mains, en disant:

—Eh bien, oui, mes amis, mes chers amis, je vous promets que, si jamais je me trouve malheureux, c'est ici que je viendrai reposer ma tête, et chercher la consolation de mes vieux jours...

Il les serra dans ses bras, et partit.

«Maintenant, murmura-t-il quand il fut loin, je puis me vanter d'avoir vu de près ce que c'est que le bonheur.»

A midi, il s'arrêta dans une auberge pour dîner et faire reposer son cheval. Ayant alors fouillé sa ceinture de cuir, il constata qu'il ne lui restait plus que sept écus de six livres pour faire le voyage qu'il entreprenait.

«Diable! murmura-t-il avec une grimace. Et il faut qu'avec cela j'aille jusqu'à Florence... et que j'en revienne!...»

Et, comme il eut besoin de fouiller dans ses fontes, il y trouva une boîte assez volumineuse qui contenait une miniature, une lettre, et cinq rouleaux de monnaie. Pardaillan ouvrit les rouleaux, et constata qu'ils étaient de deux cents écus d'or chacun. Il regarda la miniature: c'était un portrait de Marie Touchet, du temps où elle habitait dans la rue des Barrés. Ce portrait se trouvait placé dans un cadre de vieil or où s'enchâssaient douze diamants: c'était un présent de Charles IX. Alors, Pardaillan ouvrit la lettre, et voici ce qu'il lut:

—Vous partez pour un long voyage. Mon cher fils, mon coeur a pensé que j'avais le droit de veiller à vos frais de route, comme j'ai, en d'autres circonstances, veillé aux frais de route de mon autre fils, votre frère Charles. Quant au portrait, il m'a été donné en cette année 1572, que vous avez peut-être oubliée, mais dont je garde l'impérissable mémoire. C'est le plus cher de tous les souvenirs qui me rattachent à celui que j'ai aimé. Je vous le donne, car il vous était destiné comme étant, selon mon coeur, l'aîné de mes enfants. Adieu, mon cher fils. Ce me sera grande joie et consolation de vous revoir avant de mourir... Songez-y! et que Dieu vous garde comme vous nous avez gardés...»

Pardaillan demeura une heure, cette lettre à la main, dans le coin d'écurie où cela se passait, absorbé dans une profonde rêverie. Le garçon d'auberge qui vint le chercher pour lui dire que son dîner était à point le vit immobile, la tête penchée sur la poitrine, et des larmes aux yeux.




XL

LE PALAIS RIANT

Pardaillan arriva à Florence à la fin d'avril, ce qui prouve qu'il prit le chemin des écoliers—le plus long, mais aussi le plus amusant. Voyager, c'était pour lui une joie: se rendre d'un point à un autre n'était que le côté subalterne du voyage...

Le lendemain de son arrivée, il se rendit au palais que lui avait indiqué Fausta. Il trouva à la porte d'entrée une sorte de suisse qui lui demanda s'il était bien l'illustre seigneur de Pardaillan. Le chevalier répondit qu'il avait en effet l'honneur d'être le sire de Pardaillan, bien qu'il ignorât qu'il fût illustre. Ce à quoi le brave gardien du palais ne répliqua rien; mais, allant. à un meuble qu'il ouvrit, il sortit d'un tiroir une missive cachetée, que le chevalier ouvrit séance tenante. Elle ne contenait que ces quatre mots:

«Rome. Palais Riant.—Fausta.»

Fausta l'attendait donc à Rome!

«Que diable suis-je donc venu faire en Italie? grommelait-il le lendemain en chevauchant le long d'une jolie route embaumée par les premières fleurs et inondée par les rayons du soleil de mai. Eh!... qui m'empêche de tourner bride et de reprendre le chemin d'Orléans où je serais si bien l'hiver, les pieds au feu, l'automne à chasser le cerf, et l'été à écrire mes mémoires à l'ombre des grands tilleuls?»

Pardaillan se mit à rire à l'idée d'écrire ses mémoires. Il devait pourtant les écrire, pour le plus grand plaisir des lecteurs qui auraient la pensée de les feuilleter, et pour la plus grande joie de l'auteur de ce récit, qui devait y trouver de précieuses pages.

Pardaillan fit son entrée dans Rome par une magnifique soirée du 14 mai de l'an 1589. Il prit gîte à l'auberge du Franc-Parisien, mots qui, écrits en français sur l'enseigne, lui parurent de bon augure. L'hôte, en effet, était Français et demi, c'est-à-dire Parisien de la rue Montmartre; il était établi depuis quinze ans à Rome, où il faisait tout doucement fortune en faisant manger aux Romains de la cuisine parisienne, et aux Français qui tombaient chez lui de la cuisine romaine, ce qui, prétendait-il, devait infailliblement amener, tôt ou tard, une alliance entre les peuples de Paris à Rome.

Le chevalier dormit tout d'une traite jusqu'à huit heures du matin, s'habilla soigneusement, et, après dîner, s'enquit de la situation du Palais Riant, où Fausta lui avait donné rendez-vous. L'hôte lui indiqua le chemin à suivre et ajouta:

«Un monument qui a dû être bien beau dans le temps, mais qui tombe en ruine; depuis Lucrèce Borgia, il est inhabité.»

Mais, déjà, Pardaillan était en route, et, suivant une rue parallèle au cours du Tibre, il ne tarda pas à se trouver devant le Palais Riant, magnifique édifice, rutilant et sombre comme un caprice de Lucrèce Borgia, orné de statues et de bas-reliefs qui en faisaient la splendeur, et couvert de poussière, les fenêtres fermées, le grand atrium extérieur ravagé, la porte murée.

«Il me semble, murmura Pardaillan, que c'est ici la répétition du Palais de la Cité... Pourvu qu'il n'y ait pas de salle des supplices, ni de nasse de fer!...»

Comme il était là, assez embarrassé, puisque là porte était murée, un homme passa près de lui, le toucha légèrement du coude et murmura:

—Suivez-moi...

«Il paraît que j'étais attendu», murmura Pardaillan qui se mit à suivre sans faire d'observation, mais qui, en même temps, s'assura rapidement que sa dague était à sa place, à sa ceinture.

L'homme enfila une sorte d'étroit passage qui limitait le Palais. Riant sur son côté droit et aboutissait au Tibre. Vers le milieu du passage, il disparut par une porte basse, et Pardaillan entra derrière lui. L'un marchant devant et l'autre suivant, toujours silencieux, ils longèrent un long couloir et débouchèrent enfin dans un immense vestibule qui, évidemment, occupait tout le rez-de-chaussée de la façade. Ce n'était qu'un désert de marbre, peuplé par des statues impassibles qui, toutes, avaient subi quelque convulsion populaire, car, à l'une il-manquait un bras, à l'autre la tête. Des lampadaires tordus, des corniches ruinées, des colonnes jetées bas, les murs noircis par des traces de flammes semblaient indiquer que quelque drame avait dû dérouler là ses sombres péripéties.

Pardaillan, à la suite de son conducteur, pénétra dans une partie du palais où se retrouvaient toute la magnificence et tout le faste grandiose dont la princesse Fausta aimait à s'entourer. Il s'arrêta et s'aperçut soudain que son conducteur avait disparu. Il attendit donc, les yeux fixés sur un tableau de Raphaël Urbain qui représentait une jeune femme d'une éclatante beauté, à l'oeil noir, au sourire impérieux, aux formes à la fois délicates et empreintes de majesté: c'était un portrait de Lucrèce Borgia... l'aïeule de Fausta. Comme il rêvait devant l'image de cette fille de pape, il entendit derrière lui un léger bruit se retourna, et, dans l'encadrement de velours d'une portière, il vit une jeune femme qui le contemplait; et c'était la même beauté fatale, les mêmes yeux de mystère que la femme du tableau,..

—Vous regardez mon aïeule? dit Fausta en s'avançant alors, sans autre bienvenue qu'une légère inclination de la tête. Par d'autres voies que les miennes, par des moyens plus sûrs, elle a pu, pendant quelques années, réaliser mon rêve. Quelle vie enivrante c'eût été là, si j'avais pu, moi aussi, monter au faîte de la puissance, et si, sous la protection d'une épée invincible, d'un homme fort et brave entre les hommes, j'habitais ce palais en souveraine redoutée, non en proscrite qui se cache!...

Fausta avait pris place dans un fauteuil et, d'un signe, avait invité Pardaillan à s'asseoir également.

—Madame, dit le chevalier, il me semblait que les terribles expériences que vous venez de faire au-delà des Alpes avaient dû pour toujours arracher de votre pensée ce levain d'ambition qui vous ronge et vous tuera. A quoi bon se tant démener pour dominer, c'est-à-dire pour faire le malheur des autres? Je m'arrête, madame: j'aurais l'air de prêcher. De tout ce que vous venez de dire, je ne veux donc retenir qu'une chose: c'est que vous êtes ici, vous cachant, et proscrite... Je croyais que vous aviez fait votre paix avec Sixte?

Fausta secoua la tête avec une amertume désespérée.

—Entre Sixte et moi, dit-elle, c'est un duel à mort. J'ai cru un moment que tout était fini. Mais, en mettant le pied sur la terre d'Italie, j'ai compris que< j'étais toujours la petite-fille de Lucrèce, et que je ne pouvais rien oublier. Vaincue, soit, je l'ai été! Vaincue surtout parce que vous vous êtes trouvé sur mon chemin... Mais si vous n'étiez plus contre moi! Si vous étiez avec moi! Oh! je recommencerais la lutte... et, cette fois, je serais victorieuse...

Fausta s'arrêta un instant, comme pour attendre un mot, un signe d'approbation. Mais Pardaillan demeura glacial.

—Quant à Sixte, reprit Fausta, même si j'avais pour toujours renoncé à la lutte, il n'aurait pas, lui, renoncé à sa vengeance. Vous êtes-vous demandé pourquoi je ne vous ai pas attendu à Florence?

—Je ne me suis rien demandé, madame, vous m'attendiez à Rome, je suis venu à Rome... j'eusse été au bout du monde.

Si Fausta avait bien connu Pardaillan, cette banale hyperbole lui eût justement démontré la froideur du chevalier. Mais, tressaillant de joie, elle continua d'une voix ardente:

—Si ce que vous dites est vrai, je puis espérer encore. Nous pouvons, ensemble, accomplir de grandes choses. Mais, sachez d'abord que, si j'ai quitté Florence où je vous attendais, c'est que j'y étais traquée par les sbires de Sixte. A Florence, mon palais a été cerné, j'étais sur le point d'être prise... j'ai fui.

—Et c'est à Rome que vous avez cherché un refuge!...

—Oui, dit simplement Fausta. Je serai cherchée partout, excepté dans l'ombre du château de Saint-Ange. Sixte jette au loin son regard pour deviner ma retraite, il oubliera de regarder à ses pieds.

—Bien joué, fit Pardaillan, qui ne put s'empêcher de rire.

Et, pourtant, il éprouvait un inexprimable malaise. Cette femme si belle en vérité, cette vierge trop vierge et si peu femme, qui, vaincue, méditait quelque terrible revanche, celle enfin pour qui, sur le pont de Blois, il avait senti, ne fût-ce qu'un instant, battre son coeur... Fausta ne lui inspirait maintenant qu'une sorte de répulsion.

—Chevalier, reprit Fausta avec douceur, lorsque j'ai su que vous aviez tué le duc de Guise, lorsque j'ai compris que vous étiez une de ces forces de la nature contre lesquelles on ne peut rien, j'ai cru que ma destinée était finie. Sur le pont de Blois, j'ai voulu mourir, et vous m'avez arrachée à la mort. Dans cette heure-là, chevalier, il s'est passé entre nous un événement grave... et, sur cet événement, j'ai rebâti mon avenir. Ne protestez pas, taisez-vous... Quand j'aurai parlé, vous direz oui ou non...

Fausta se recueillit une minute, puis, fixant son regard de flamme sur le chevalier:

—Voici, dit-elle. J'ai un peu partout, en Italie, des amis puissants. Épars, disséminés, découragés par le triomphe de Sixte, ils deviendront une formidable armée prête à tout entreprendre si je remporte ici une seule victoire. A Rome, deux mille hommes d'armes sont prêts à former le premier noyau de cette armée, et j'ai des intelligences dans le château Saint-Ange même. Que Sixte vienne à mourir... ou simplement que je m'empare de lui, que je le tienne ici prisonnier, et je suis maîtresse absolue de la situation. Chevalier, j'ai compté sur vous pour prendre Sixte dans son Vatican, le faire prisonnier de guerre, et me l'amener ici. Ni l'argent ni les hommes ne vous manqueront pour mener à bien cette tentative. Vous paraît-elle possible?

—Tout est possible, madame.

—Bien, dit Fausta, dont l'oeil s'illumina d'un éclair. Une fois Sixte pris, avec mes deux mille reîtres, vous tenez Rome, et, moi, je prends possession du Vatican. Les amis dont je vous parlais se rallient alors, et m'amènent chacun leur contingent: au bout d'un mois, nous avons dans la campagne romaine une armée que j'évalue à trente mille fantassins, quinze mille cavaliers et quarante canons. Avec cette armée, chevalier, je puis rentrer en France et y prendre une décisive revanche... mais, à cette armée, il faut un chef. Ce chef, je l'ai trouvé: c'est vous... Que dites-vous de cela?

—Je dis, madame, que tout est possible, répéta Pardaillan, mais, cette fois, avec une si visible froideur que Fausta se sentit mordue au coeur par un doute effroyable.

Elle demeura quelques instants plongée dans une sombre rêverie. Puis, lentement, elle reprit:

—Tout cet échafaudage est bâti sur un sentiment...

«Nous y voici, attention!» songea Pardaillan.

Fausta se leva. Elle tremblait légèrement. Elle était pâle. Enfin, prenant une soudaine décision:

—Chevalier, dit-elle, tout dépend de la réponse que vous devez me faire. Cette réponse, je ne la veux pas tout de suite. Revenez dans trois jours et je parlerai. Si vous dites oui, mon triomphe et le vôtre sont assurés. Si vous dites non, vous reprendrez le chemin de la France, et nous serons à jamais séparés... oh! taisez-vous, maintenant... trois jours... encore trois jours de rêve...

Elle allait se laisser entraîner. Elle se domina et, plus froidement, ajouta:

—J'ai besoin de ces trois jours pour prendre mes dernières dispositions. Vous en avez besoin, vous, pour réfléchir avant de vous engager... dans trois jours, au moment de la nuit, chevalier... adieu!

A ces mots, elle disparut derrière une tenture, et Pardaillan vit entrer Myrthis, qui lui fit signe de la suivre. Il obéit, étourdi de ce qu'il venait d'entendre. Quelques minutes plus tard, il était dans la rue et regagnait l'auberge du Franc-Parisien.

«Que diable suis-je venu faire ici? murmura-t-il quand il fut seul et enfermé dans sa chambre. La tigresse est restée tigresse. J'aurais dû m'en douter... Trois jours! Je ferais bien de les mettre à profit pour prendre du champ... Bah! j'aurais l'air de fuir!...»

Cependant, Fausta s'était jetée sur un lit de repos, et, la tête enfouie dans les coussins, livide de l'effort qu'elle venait de faire pour se contenir, grondait:

—Rien! Rien! Rien! Pas un battement, pas un tressaillement!... Oh! oui, qu'il réfléchisse, car c'est sa vie qui est en jeu! Qu'il réfléchisse et prenne garde! Car, maintenant, c'est moi qui le tiens!...»

Que se passa-t-il au Palais Riant pendant ces trois journées? Quels préparatifs y furent faits? Quels ordres donna Fausta?... Dans le courant du troisième jour, d'étranges allées et venues se produisirent au rez-de-chaussée. Le soir venu, les vingt serviteurs qui étaient enfermés dans le palais, hommes ou femmes, en sortirent comme d'un lieu pestiféré, et s'éloignèrent en hâte. Dans le Palais Riant, il n'y eut que Fausta et sa suivante Myrthis.

La nuit venue, Pardaillan, selon sa promesse, se présenta à la petite porte du passage, et fut introduit par Myrthis. Seulement, cette fois, on lui fit monter un escalier dérobé, et on le conduisit au premier étage.